DES AFFECTIONS DES CORPS CÉLESTES, ET PBINCIPALEMENT DE LA LUMIÈRE
Tout d'abord personne ne niera que les corps célestes n'aient une quantité. La rarité et la densité étant les affections et les qualités propres de la quantité, elles appartiennent à ces corps, comme la figure qui n'est autre chose que la limitation de l'étendue. Parmi les différentes figures , celle qui est surtout propre aux deux est la figure sphérique. Les astres, en effet, paraissent, soit à l'œil nu, soit au télescope, tous sphériques. Si l'on a cru d'abord que Saturne était ovale, il est maintenant démontré qu'en réalité il est sphérique ; il ne paraissait ovale et orné de deux pointes qu'à cause de son anneau, qui, circulaire lui-même, nous semble quelquefois ovale et pointu par un effet de son inclinaison, tout cela suivant les lois de l'optique, ainsi que nous l'avons expliqué. On croit ainsi que la machine céleste tout entière est sphéroïde ; cela est nécessaire, surtoutsi onla suppose solide, autrement elle ne pourrait se mouvoir circulairement. Les deux ont dû recevoir cette forme, d'abord parce que de toutes c'est celle qui a le plus de capacité ; deuxièmement, parce que c'est la phisj
simple, et que seule elle est délimitée par une simple ligne se développant uniformément ; en troisième lieu , parce que de toutes elle est la plus noble et la plus absolue, en ce sens qu'elle ne comporte pas d'augmentation.
On a bien raison de ne pas attribuer aux deux les qualités élémentaires : la chaleur, le froid, la sécheresse , l'humidité, la pesanteur, la légèreté , etc. ; ils sont d'une nature trop différente de celle des éléments auxquels appartiennent toutes ces propriétés, et il répugne à la raison d'un corps incorruptible d'être soumis à des conditions qui appelleraient la corruption ou la génération. Il est vrai que le Soleil nous échauffe, mais il peut prendre cette action sur nous dans une qualité supérieure qui la renferme éminemment; cette qualité est la lumière. C'est, en effet, par sa lumière que le Soleil échauffe , comme je l'ai montré ci-dessus au § 1 de l'art. 3, en parlant du Soleil. On doit également nier l'existence du son dans les Cieux, puisque le son naît d'une collision violente de deux corps comprimant entre eux la substance de l'air, et qu'il est comme l'ébranlement de cet air. Il est évident d'après ce que nous avons dit que les corps célestes ne se heurtent pas violemment, qu'ils ne sont point mêlés dans l'air et que l'air ne peut être comprimé entre eux. Si Pythagore a dit de grandes et belles choses sur l'harmonie des Ctet«cetleur accord admirable, il faut l'entendre de la symétrie que tous ces corps observent si rigoureusement dans leur disposition et dans leurs mouvements, ou bien encore de ce magnifique témoignage que leur ensemble rend à la sagesse et à la puissance du Créateur; le prophète lui aussi dit : Les Cieux racontent la gloire de Dieu (au Ps. xviii) ; et (au chap. xxxvii) Job : Qui fera taire les accords du Ciel? Pjihagore disait encore que nous n'entendons pas ce concert à cause de l'habitude que nous en avons , comme ceux qui habitent près des cataractes du Nil, ne remarquent plus le fracas des eaux qui se précipitent du haut des rochers ; il voulait dire par là que les œuvres de la na-
ture, et entre autres l'admirable disposition du Ciel, par. l'effet de l'habitude , n'excitent pas assez l'homme matériel à la reconnaissance envers son Créateur.
Quant à la couleur, la solution peut être douteuse ; car non-seulement nous voyons se répandre dans tout le Ciel cette magnifique couleur d'azur appelée hleii céleste, mais encore chaque astre paraît avoir en quelque sorte sa couleur propre. Le Soleil paraît doré, la lune argentée ; Vénus et Jupiter sont blancs , Mars rouge , Saturne pâle ; et parmi les étoiles fixes , les unes scintillent et brillent comme des diamants : par exemple, les étoiles de la Lyre et la Canicule, tandis que d'autres tournent au rouge , comme le Cœur du Scorpion et l'Arcture , etc.
Cependant il est constant que les deux n'ont aucune couleur et qu'ils sont parfaitement diaphanes; autrement ils ne pourraient nous transmettre sans altération la lumière des étoiles : ils y mettraient leur couleur, comme fait un verre coloré pour les objets que nous voyons au travers. Cette couleur azurée n'est donc point dans l'essence des deux; elle provient de l'excessive profondeur du Ciel diaphane, au milieu duquel la lumière, principalement celle du soleil, qui ne s'éteint jamais dans les deux, se trouve absorbée et dégénère en couleur bleue; ainsi voyons-nous la mer, et l'air au sommet des montagnes, prendre la couleur d'azur. Quant aux astres, ils n'ont pour couleur que la lumière qui leur est propre, ou qu'ils réfléchissent , et ce que nous croyons des diversités de couleurs se réduit à des modifications différentes de la lumière qu'ils ont en eux-mêmes, ou qu'ils réfléchissent après l'avoir reçue ; comme les diamants, qui modifient diversement la lumière en la réfléchissant , et qui par suite nous apparaissent roses, blancs, pâles, etc.
Ces courts préliminaires exposés , il faut parler maintenant plus longuement de la lumière qui paraît une propriété essentielle des corps célestes. Quelques conclusions comprendront ce que nous avons de certain à dire à ce sujet.
Première conclusion. — Les étoiles fixes ont une lu' mière propre aussi bien que le Soleil.
Le Soleil est considéré par tout le monde comme la source propre de la lumière du jour, et l'on ne voit aucun corps dans tout le Ciel d'où il puisse la tirer.
Quant aux étoiles fixes , il peut y avoir lieu à disputer, mais notre conclusion se prouve par deux raisons sérieuses : La première, c'est que lorsque ces étoiles sont éloignées du Soleil, principalement lorsqu'elles sont dans la partie opposée du Ciel, elles ne peuvent en recevoir aucune lumière , du moins elles n'en sauraient recevoir que très-peu, et néanmoins elles restent toujours brillantes : donc elles ont par elles-mêmes leur lumière en totalité ou en partie.
Expliquons l'antécédent. Si le Soleil, malgré sa masse énorme, nous paraît , à cause de la distance qui le sépare de la terre , grand seulement comme la main, il paraîtra encore bien plus petit aux étoiles fixes, dont il est au moins trente fois plus éloigné. Or un Soleil si bien rapetissé par la distance, qu'il paraît seulement aux étoiles ce qu'une étoile nous paraît, ne peut pas répandre une lumière aussi vive sur si grande multitude d'étoiles. Donc...
La seconde raison est empruntée à la scintillation, c'est-àdire à ce vif rayonnement des étoiles fixes qui frappe le regard et les fait briller comme des éclairs répétés ; cette scintillation semble prouver une lumière non -seulement assez vive, mais intrinsèque, émanant du sein de V astre même et n'étant point empruntée ailleurs.
On me dira peut-être que Vénus aussi scintille, mais cette observation confirme plutôt ma conclusion; car cette planète étant fort voisine du Soleil, et par suite vivement éclairée, scintille quand elle est trop proche de l'horizon , ou quand les vapeurs de notre atmosphère réfractant sa lumière, lui donnent une apparence de tremblement; quand, au contraire, l'air est pur, en hiver, par exemple, son rayon est calme, tandis que les étoiles fixes scintillent toujours vive-
ment, malgré la distance énorme qui les sépare du Soleil.
On peut ajouter à ces deux remarques une autre observation que nous avons faite : tandis qu'à l'œil nu les étoiles fixes de première grandeur paraissent égales à Saturne , si l'on se sert du télescope , Saturne paraît incomparablement plus grand qu'elles , et les étoiles semblent rapetisser. La seule raison de ce phénomène, c'est que leur immense éloignement les atténue à tel point qu'on n'aperçoit presque rien d'elles : la grandeur que leur rayonnement leur faisait attribuer disparaît au télescope , et on ne voit plus que le corps de l'étoile excessivement petit; parla même raison des feux, ou d'autres substanceslumineusesparelles-mêmes, vus de loin pendant la nuit , paraissent plus grands à l'œil nu qu'au télescope.
De là quelques savants concluent que les étoiles fixes sont autant de soleils , et que , si elles étaient aussi rapprochées de nous que l'est cet astre, elles éclaireraient la terre, sinon comme lui , du moins d'une façon considérable : cette opinion élève nos esprits à la considération de la prodigieuse puissance et de la magnificence incomparable de notre Dieu.
Deuxième conclusion. — Toutes les planètes empruntent au Soleil la lumière qu'elles nous envoient. Par suite il semble que Dieu les ait créées pour qu'elles réfléchissent la lumière du Soleil, en la modifiant diversement.
Cette conclusion est prouvée par l'expérience ; les planètes ne brillent qu'autant que le Soleil les éclaire, et seulement dans la partie qu'il éclaire. Cela est visible à l'œil nu pour la Lune. Vénus aussi se montre au télescope, subissant les mêmes phases que la Lune, ainsi que nous l'avons dit plus haut : de même encore Mars , qui perd momentanément sa lumière sur une partie de son disque. Cela s'observe encore pour Jupiter, qui reste privé de lumière sur quelques parties, quand ses satellites se placent entre lui et le Soleil, la privation de lumière étant toujours proportionnée à la grandeur
du satellite interposé; en sens inverse, les satellites perdent leur lumière dès qu'ils pénètrent dans l'ombre projetée par Jupiter. Saturne enfin, bien que l'on n'ait pas pu aussi bien l'observer, laisse voir aux télescopes les plus perfectionnés que l'anneau fait ombre sur la surface de la planète, lorsqu'il se trouve placé entre elle et le Soleil.
Troisième conclusion. — Cette lumière secondaire que l'on remarque dans la Lune avant son premier quartier et lors du dernier, et encore dans le cas d'éclipsé, ne parait pas lui être propre.
Cette conclusion se prouve par un raisonnement qui en établit parfaitement toutes les parties. Si cette lumière était propre à la Lune, la Lune ne la perdrait jamais ; or elle en est dénuée quelquefois : donc cette lumière n'est pas propre à la Lune. La majeure est manifeste par elle-même. Voici le développement de la mineure : d'abord, tandis que dans la nouvelle lune cette lumière est extrêmement sensible, quand la Lune s'éloigne du Soleil , elle s'éteint peu à peu jusqu'à ce qu'elle disparaisse tout à fait dans les quadratures, alors la moitié du globe lunaire soustraite à la lumière du Soleil est complètement invisible. Elle paraît dans la Lune décroissante, mais elle cesse complètement dans les éclipses parfaitement centrales ; la Lune devient alors entièrement invisible , comme s'il n'y en avait plus , à ce que dit souvent Gassendi, et ceci n'arriverait pas si cette lumière était propre à la lune.
Mais il faut dire d'où vient à la Lune cette lumière secondaire. D'abord, disons que la rougeur de la Lune décroissante paraît produite par des rayons solaires incomplètement cachés par la Terre ; ils ne donnent à la Lune, au lieu de sa blancheur ordinaire qui est pure, qu'une couleur altérée, parce qu'ils se trouvent modifiés par l'air épais qui entoure la Terre et qu'ils doivent traverser. Quant à la lumière secondaire qui affecte la Lune en son croissant , plus grande est la controverse. Tycho-Bralié l'attribuait à Vénus, mais
on a vu cette lumière très-sensible , alors que Vénus était par rapport à la Lune dans une position à ne produire aucun effet sur elle. Une opinion plus commune et plus juste sans doute est que cette lumière est produite par la Terre. En effet, dans la période dont nous parlons, la Lune étant en face des parties de la Terre où resplendit le Soleil de midi, il est naturel qu'il arrive jusqu'à la Lune quelque chose de ce grand éclat. Pour bien comprendre ce phénomène, figurezvous une enceinte extrêmement obscure , où pénètre un rayon de Soleil par un orifice d'un pouce de large ; la portion du mur éclairée ainsi par le Soleil sera grande à peine comme un écu ; cependant elle répandra la lumière à quarante pieds en avant, et éclairera sensiblement les parois qui lui sont opposées. De là, raisonnant du plus petit au plus grand, nous dirons : si une portion de la Terre de la grandeur d'un écu peut réfléchir jusqu'à un mur éloigné de quarante pieds la lumière du Soleil, à plus forte raison, la moitié de la Terre qui a un circuit de dix mille lieues, peut renvoyer la lumière jusqu'à la Lune, qui est à une distance relativement moindre, La proportion est facile à établir. D'après Ptolémée , la plus grande distance de la Lune à la Terre est de soixante-quatre rayons terrestres, c'est-à-dire environ quatre -vinf-t-seize mille lieues. Or il y a plus de rapport entre dix mille et quatre-vingt-seize mille qu'il n'y en a entre un pouce et quarante pieds.
Quatrième conclusion. — Toutes les planètes, même la Lune, paraissent avoir une lumière propre, mais tellement faible, qu'elle ne parvient pas jusqu'à nos yeux.
Voici la preuve. La lumière, en effet, paraît être la propriété la mieux accommodée aux corps célestes; or les planètes étant d'une nature céleste, bien que moins noble que celle du Soleil et des étoiles fixes, il semble qu'on doit leur accorder une certaine lumière propre, inférieure, qui tempère et modifie la lumière solaire, à la réflexion de laquelle ces corps sont destinés. Ce fait que les planètes privées de
la lumière du Soleil nous deviennent complètement invisibles, comme nous l'avons dit pour la Lune, ne contredit pas notre assertion , parce que pour frapper les yeux à une aussi grande distance , il ne suffit pas d'une lumière quelconque, il en faut une fort intense. Il est constant que, dans les quadratures , la moitié de la face de la Lune est un peu éclairée par la Terre , car alors encore la Lune est en regard d'une grande portion de l'hémisphère éclairé, et pourtant cette partie de la Lune nous est invisible : il n'y a donc pas d'empêchement à ce que les planètes aient une lumière propre qui, à cause de sa faiblesse et de la distance, ne serait pas visible.
Pour terminer cet article, il nous reste à parler des éclipses du Soleil et de la Lune , ainsi que des croissances et des décroissances de la Lune.
L'éclipsé de Soleil a lieu lorsque la Lune se trouve en conjonction avec le Soleil , de telle sorte qu'elle est exactement entre la Terre et lui. Comme elle est opaque, nécessaire-
ment elle nous cache le Soleil quand elle est sur lui; pourtant elle ne le cache jamais complètement ni en même
temps à toutes les régions de la Terre, mais seulement à une partie. Dans la figure ci-jointe, la Lune cache bien le Soleil aux habitants de la Terre qui sont au point A; elle ne le cache pas à ceux qui sont en B ou en C. L'éclipsé est d'autant plus grande , que la Lune est plus directement placée sur le Soleil , et qu'elle est en même temps plus rapprochée de la Terre. On cite des éclipses tellement fortes que l'on voyait des étoiles comme au milieu de la nuit; mais cela n'arrive que très-rarement.
L'éclipsé de Lune, au contraire, a lieu quand , cette planète se trouvant en opposition avec le Soleil , la Terre vient se mettre entre elle et le Soleil, et la prive ainsi de la lumière solaire. L'éclipsé est d'autant plus grande et d'autant plus longue en durée , que la Lune est alors plus proche de la Terre , ou autrement plus près du périgée.
Voyez la figure : Si au moment de l'éclipsé la Lune se trouve en A , l'éclipsé est plus grande que si elle était en B ou en G. L'éclipsé de Lune est visible en même temps à tous les habitants de la Terre auxquels la Lune est alors visible , à ceux qui sont en D , comme à ceux qui sont en E ou en F.
Les autres planètes ne subissent point d'éclipsés par l'effet de l'ombre terrestre , parce que cette ombre ne parvient pas jusqu'à elles. L'ombre de la Terre se projette en forme de cône ou de pyramide , et les deux côtés de cette figure se rejoignent avant d'arriver aux planètes supérieures. En effet, mettez deux corps opaques sur une même ligne, mais à des distances différentes d'un corps lumineux, le plus rapproché projettera sur l'autre une ombre d'autant moins large qu'elle est plus éloignée du point de départ; on le voit dans la figure. Ainsi , le Soleil étant plus grand que la Terre et que la Lune , l'ombre de ces deux corps va toujours diminuant, jusqu'à ce que les rayons arrivent à s'unir pour annuler complètement cette ombre.
Enfin, la raison de la croissance et de la décroissance de
la Lune est dans la diversité de ses positions vis-à-vis du Soleil. En effet, la Lune étant sphérique, nécessairement l'hémisphère qu'elle présente au Soleil est toujours éclairé, et l'autre toujours obscur : ainsi dans la conjonction c'est la partie supérieure qui est tournée vers le Soleil, et qui en est éclairée, tandis que la partie inférieure, tournée vers
nous , reste privée de lumière ; un peu après la conjonction , elle se retire d'au-dessous du Soleil , et s'incline légèrement vers nous ; elle est éclairée pour nous non pas exactement de sa moitié supérieure, mais de la partie inclinée que nous pouvons voir : c'est ce que nous représente le demicercle du premier quartier; cette portion croît de plus eu plus tant que la Lune, se retirant davantage du Soleil, re-
garde toujours plus cet astre du côté que nous voyons, jusqu'à ce moment où nous la disons pleine, parce que, se trouvant directement opposée au Soleil , elle en est éclairée pleinement sur toute la moitié tournée vers nous: et alors nos yeux peuvent voir tout ce que le Soleil lui donne de lumière; elle nous apparaît pleine de lumière, jusqu'au moment où, revenant à la conjonction, elle ne reçoit plus de lumière que sur la partie supérieure qui nous est opposée.
S'il y avait des habitants dans les étoiles, ils verraient la Lune sans lumière au moment où nous la voyons pleine, dans l'opposition ; ils la verraient pleine, au contraire, alors qu'en conjonction elle nous paraît sans lumière.
Pour mieux faire comprendre tout cela, nous avons ajouté quelques figures ; nous y renvoyons le lecteur.
ARTICLE CINQUIÈME
DE l'action exercée PAR LES CORPS CÉLESTES