‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 10 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

Les contradictions de Descarfes

i° Sur les lois du mouvement. Bien que Descartes ait employé toute l'habileté de son esprit à disposer son système des principes, et que ceux qui font peu d'attention à ce qu'ils lisent et s'arrêtent à la surface des choses puissent y être facilement trompés; si l'on y regarde d'un peu près, on n'est pas sans apercevoir partout des défectuosités, des abîmes, des absurdités et des contradictions. Aussi Henri More, esprit distingué, qui avait d'abord accepté éperdument les idées de notre philosophe , après les avoir examinées plus mûrement, non-seulement les rejeta comme des fables et des rêveries, mais s'employa avec ardeur à les combattre. La même conversion s'est opérée à ma connaissance chez plusieurs hommes de mérite, et les contradictions de la doctrine en question ont toujours été le principal motif de ces revirements. Faisons-en voir quelques-unes, et commençons par ce qui regarde les lois du mouvement. Ce sont les principales bases du système ; si nous les ébranlons une fois, l'édifice tout entier ne tardera pas à crouler.

Descartes enseigne donc que le mouvement imprimé par Dieu aux molécules au jour de la création ne périt jamais. Ce mouvement demeure toujours dans la même quantité dans la totalité de la matière , il peut seulement passer d'une molécule à l'autre, en observant ces trois lois :

1° Le corps qui se meut localement ne cesse jamais de se mouvoir, à moins qu'il n'en soit empêché par un autre ;

celui qui est au repos reste toujours au repos, à moins qu'il n'en soit distrait par le contact d'un autre.

2° Tout mouvement est droit par lui-même; il ne devient oblique que quand le corps mû rencontre un autre corps qui le force à marcher circulairement , d'où l'on infère que ce qui se meut autour d'un centre a une tendance perpétuelle à s'en écarter.

30 Un corps en mouvement qui en rencontre un autre , s'il est plus déterminé au mouvement que l'autre ne l'est au repos, entraîne cet autre, mais il perd de son mouvement autant qu'il en communique à l'autre; si c'est le corps au repos qui est le plus déterminé, l'autre, en le frappant, ne perd rien de son mouvement, il en change seulement la direction, et reviendra sur son point de départ avec la même force qu'il avait pour aller plus loin. C'est-à-dire que, pour les Cartésiens , le mouvement est un faix imposé aux choses, dont la première ne peut se défaire qu'à la condition de l'imposer à une seconde.

Pour rendre ces lois plus sacrées. Descartes, de mathématicien qu'il était, devenu tout à coup théologien, nous prouve que l'immutabilité de Dieu même y est intéressée (II part., depuis le n° 36 jusqu'au n° 42). « Ne serait-ce pas, dit-il, attribuer l'inconstance à Dieu, que de dire qu'il introduit de nouveaux mouvements dans le monde? Pour sauver son immutabilité, il faut qu'il conserve les choses dans leur état, et, par conséquent, ce qui est en mouvement restera toujours en mouvement; ce qui est au repos, toujours au repos. » Il étend comme il peut cette raison sur ses trois règles.

Il faut dire d'abord qu'elle est absolument insignifiante. Il dépend du bon plaisir de Dieu, sans aucune note possible d'inconstance, d'imprimer des mouvements comme il l'entend à sa créature , et d'augmenter, de diminuer ou de varier ceux qu'il a imprimés : comme il a arrêté le soleil au commandement de Josué, comme il l'a fait rétrograder sur la

parole d'Isaïe , il peut aussi assurément imprimer un mouvement naturel autour d'un centre, et un autre droit qui s'arrête de lui-même quand le mobile est au terme. Mais il y a plus, ces lois du mouvement enferment un tissu de contradictions , contradictions à l'expérience , contradictions aux raisons données par Descartes, contradictions entre elles, contradictions enfin aux principes mêmes du philosophe qui les affirme.

D'abord l'expérience. Un aigle traverse rapidement les airs : il cherche un rocher pour se reposer ; il a vu sa proie : le repos n'est plus rien pour lui ; il se précipite : la proie s'écarte ; le mouvement de l'aigle s'accélère , et quand il est en possession de ce qu'il poursuivait, le repos recommence, et aucun mouvement n'est transféré sur la proie ; au contraire , tout mouvement a cessé de part et d'autre : l'aigle tranquille retient sans mouvement l'animal qu'il a arrêté. C'est qu'il ne connaît pas, ou qu'il veut se moquer de la première loi de Descartes, sur la perpétuité du mouvement et du repos. Mais le voilà qui, librement dans l'espace libre, fait mille tours pour saisir une seconde victime : il oublie la seconde loi, à savoir que tout mouvement doit être droit, à mohis qu'il ne soit rendu oblique par la rencontre d'un autre corps. Il n'essaie par non plus, comme voudrait Descartes, de s'éloigner de sa proie, puisqu'il la prend pour centre de ses évolutions ; au contraire , il réduit peu à peu l'étendue des cercles pour arriver à la saisir. Cependant, en volant il agite l'air, et lui communique du mouvement sans en perdre de son côté; au contraire, ce mouvement donné à l'air est pour lui une occasion et un moyen plus certain d'aller vite, contre la troisième loi. Mais laissons les animaux, qui ne sont peut-être pas ce qu'ils devraient être pour notre philosophe, sans doute par esprit de vengeance.

Une pierre qui tombe émeut l'air avec précipitation : cependant elle ne perd rien de son mouvement; au contraire , elle en est accélérée, contre la troisième loi ; puis, la terre une fois

atteinte, elle s'arrête , non qu'elle transfère son mouvement à la terre , mais parce qu'elle s'y applique de toute la force qu'elle avait pour s'y précipiter. Les astres tournant sans fin et d'eux-mêmes autour de la terre, rien n'indique que leur tendance soit de s'écarter de ce centre , et cependant l'éther infiniment fluide de Descartes ne s'opposerait pas à la satisfaction de cette tendance. Par exemple, Jupiter s'écartant du centre par un mouvement rectiligne , pourrait et devrait ainsi marcher jusqu'à Saturne et au delà, si la seconde loi était vraie. Une boule de poix jetée contre un mur ne l'agite pas plus que la boule tournée en bois : cependant elle ne rebondit pas comme celle là, mais s'y amortit et s'y attache. Un grain de poudre, quand il prend feu, communique son mouvement aux autres : l'inflammation est là , suivant Descartes; mais le mouvement est infiniment grand, et c'est un corps infiniment petit qui le produit, malgré les lois du philosophe ; or, au lieu de perdre sa force par cette difl'usion , il la voit s'accroître. Dans un récipient une flamme considérable s'est allumée : suivant Descartes , cette flamme n'est que le résultat d'une grande agitation parmi les molécules de la matière ; mettez sur le récipient un couvercle : ce couvercle en sera à peine agité, tout le mouvement cessera , et la flamme s'éteindra. Enfin , pour n'en pas trop dire, prenez deux billes d'argile au moment où elles commencent à sécher, attachez-les à deux fils parallèles que vous rapprochez l'un de l'autre ; puis, après les avoir tenues .suspendues éloignées de leur aplomb et loin l'une de l'autre, laissez-les suivre leur mouvement, elles vont retomber l'une contre l'autre : se communiqueront-elles un mouvement? Non ; l'air ne les en empêche pourtant pas; mais elles restent immobiles au lieu que la rencontre leur a attribué. Les Cartésiens nous disent qu'il faut constater cette loi sur deux billes de billard. Je sais que notre officier français a pris là l'idée de son système, mais je lui réponds que ce qu'il a observé après tant d'autres n'est pas déterminé par le principe qu'il a

QUESTION 1. DES PRINCIPES EX GÉNÉRAL. 4i

trouvé , mais par celui que les autres lui ont toujours donné, c'est-à-dire par la force d'élasticité des corps. Nous aurons plus tard à en pai'ler. Constatons seulement que Descartes a sans fondement substitué son e.xplication à l'explication du bon sens.

En second lieu, ces lois contredisent la raison que Descartes en donne. Car si Dieu , puisqu'il est immuable, doit autant que possible conserver les choses dans l'état où elles sont, il faut qu'il conserve la force motrice, non-seulement dans sa qualité et sa quantité , mais encore dans les molécules auxquelles il l'a donnée d'abord ; il n'y a pas moins d'inconstance à déshériter d'une force motrice celui qui en avait d'abord été établi propriétaire pour en faire don à un autre, qu'à diminuer la force motiice en elle-même. Peu importe qu'une molécule douée d'une force motrice en rencontre une autre au repos, car rien ne nous oblige à priver par cette rencontre la première de son droit de locomotion, pour confier ce droit à l'autre ; il suffît incontestablement que celle-là entraine celle-ci purement et passivement, si elle a assez de force pour cela , et , dans le cas contraire , qu'elle demeure arrêtée en conservant sa force motrice, bien que cette force reste en repos et tende inutilement à dépasser l'obstacle, comme une pierre suspendue tend à tomber; caria force motrice n'est pas tellement liée à l'exercice du mouvement que, ce dernier une fois suspendu, il lui faille absolument disparaître, puisque, selon Descartes même, il peut y avoir une tendance au mouvement et par conséquent une force motrice sans mouvement actuel (III part., no* 58, 59, 60). Cette raison détruit la troisième loi de Descartes au sujet de la transmission de la force motrice d'une molécule à une autre. De plus elle détruit la seconde loi, qui veut que tout jnouvement par lui-même soit droit; car si Dieu maintient toutes les choses dans l'ordre où elles se trouvent, il doit conserver toujours d'une manière identique le mouvement circulaire à celles qui l'ont

reçu ; elles s'attacheront donc à continuer ce mouvement circulaire, et ne tendront pas à le quitter pour en prendre un autre.

Bien plus, si l'on insistait scrupuleusement sur cette raison, on ruinerait absolument tout le système de Descartes. Car, selon lui. Dieu, au commencement du monde, n'imprima aux molécules de la matière que deux mouvements: l'un, de tourbillon, par lequel les corps sphériques tournent autour de leur centre; l'autre, de révolution oblique, parlequel plusieurs globes accomplissent dans l'immensité vme révolution autour d'un centre commun. Si donc on admettait cette hypothèse, que Dieu, par un ordre uniforme, conserve tout dans le même état, il faudrait que ces deux uniques mouvements pussent seuls être conservés, que les molécules suivissent éternellement la route que Dieu lui-même leur aune fois ouverte, et alors aucun nouveau mouvement droit ne se déterminerait, rien de nouveau ne se ferait plus dans le monde, plus de nouvelle agglomération de molécules, plus de destruction, plus de collision, plus d'alternative de mouvement et de repos, mais un va-et-vient perpétuel de toutes les molécules entre elles. Qu'on me dise qui peut forcer les molécules à abandonner la voie qui leur a été tracée par la main de Dieu, à explorer de nouvelles routes et à se précipiter, dans leur mouvement, contre celles qui sont en repos; comment cela pourrait-il se faire selon l'hypothèse de Descartes? Peut-être dira-t-on : parce que tout corps mis en tourbillon cherche à s'éloigner du centre de son mouvement. Mais comme l'etfort a été inutile dès le commencement par le manque d'espace, comme les molécules répandues de tous côtés l'ont empêché de s'éloigner de son centre en ligne droite, il faut absolument qu'il soit perpétuellement entravé, si Dieu conserve vraiment toutes les choses dans l'ordre qu'il leur a donné au moment de la création.

Troisièmement ces lois sont en contradiction l'une avec l'autre. La première établit que tous les éléments, autant

que possible, conservent leur état, à moins que quelque force supérieure ne les en éloigne. D'un autre côté, la seconde veut que le mouvement une fois dirigé dans un sens circulaire, s'efforce perpétuellement de quitter cette direction pour en prendre une dans le sens droit, et ceci va directement contre les premiers dires. La seconde loi établit qu'un corps mis en mouvement s'oblique quand il en rencontre un autre, et la troisième, qu'il revient en ligne droite vers le lieu qu'il a quitté; or, s'il revient, il ne marche pas obliquement, mais il recule, et il transfère son mouvement aux molécules qu'il trouve près de lui.

Quatrièmement enlîn, ces lois démentent la plupart des thèses de Descartes. Il veut que toutes les choses restent autant que possible dans l'état où Dieu les a placées, et malgré cela il admet dans les éléments une inconstance étrange, grâce à laquelle les tourbillons crées complets par Dieu s'amoindrissent et s'absorbent les uns les autres (III part., no dd5). Il veut que le monde conserve perpétuellement la même quantité de mouvement , et cependant il suppose que cette quantité s'anéantit perpétuellement pour faire place à une autre. Lorsqu'il affirme la transmission du mouvement, il ne veut pas dire que la force motrice qui se trouvait dans une molécule conserve le même degré en passant dans une autre, mais que cette force s'éteint d'abord dans celle-là pour reprendre avec une intensité égale dans l'autre. Bien plus, selon sa doctrhie , il faut admettre qu'une grande partie du mouvement créé primitivement par Dieu s'est anéanti aussitôt, et que ce qui en est demeuré s'augmente de jour en jour d'une manière sensible. En effet , lorsque Dieu a imprimé aux cubes anguleux de la matière un mouvement de rotation autour de leur centre, chacun de ces corps a ressenti dans son entier une plénitude de mouvement proportionnée à la continuité de ses parties, et cependant ce mouvement a disparu dans les angles, qui, après avoir été brisés, sont demeurés immobiles. Il a donc perdu ainsi près de la moitié de sa

force. Il faut pourtant que ce qui est resté s'augmente chaque jour, car l'àme donne du mouvement à son corps , et , par l'intermédiaire de celui - ci , à tous les autres ; et puisque tant d'âmes créées depuis le commencement du monde n'ont procuré que des mouvements matériels, inaltérables suivant les principes de Descartes, il est évident que la quantité de mouvement confiée tout d'abord à la matière s'est prodigieusement accrue par l'addition de ce mouvement nouveau , et qu'elle augmente de jour en jour. Comment le tourbillon que nous habitons n'est-il pas troublé de ces mouvements arbitraires et nouveaux, comme une horloge se trouve dérangée quand la main d'un enfant qui joue a imprimé au pendule et aux roues un mouvement désordonné? Déplus, en établissant dans sa seconde loi que tout mouvenient est droit de lui-même, notre philosophe suppose néanmoins que le mouvement principe de tous les autres , c'est-à-dire celui que Dieu a imprimé dès le commencement aux molécules, et qui serait la source et la cause de tous les autres, est circulaire de lui-même. Et, de fait, il s'accommode volontiers de ce mouvement circulaire; mais qu'il soit tel de lui-même, voici comment on le prouve d'après ses principes : La volonté de Dieu étant la règle de toute nature, il s'ensuit que tout ce qu'un être a reçu de Dieu est naturel : or, ce mouvement a reçu de Dieu lui-même une impulsion circulaire, puisque, d'après Descartes (III part., n» 46), c'est Dieu lui-même qui fait que chaque molécule se meut autour de son centre ; il lui est donc naturel et non accidentel de se mouvoir autour de son centime.

Ensuite, si Dieu avait mû les molécules non d'un mouvement circulaire autour de leur centre, mais d'un mouvement droit l'une contre l'autre , elles n'auraient pu sous une telle impulsion tourner autour de leur centre ; les unes eussent brisé les autres, afin de trouver la liberté de se mouvoir, comme il est arrivé dans les .molécules de la matière subtile; ou bien, si on les suppose plus solides, elles eussent

du moins exercé une pression sur celles qui les devançaient , car la pression n'est autre chose que l'effet d'une impulsion en ligne droite sur des corps mis en mouvement , serrés l'un contre l'autre et privés de la liberté de se mouvoir. Descartes lui-même le reconnaît^ puisque tant de fois il revient sur cette pression, et ne sait jamais y trouver que les molécules pressées tendent à se mouvoir autour de leur centre. Ce mouvement primitif, dans son hypothèse même , a dû être , par sa propre tendance aussi bien que par suite de l'impulsion divine, circulaire et non pas droit. Qu'on ne nous le présente donc pas comme oblique par accident.

Enfin quand, dans sa troisième loi, il affirme que le corps qui se heurte contre un plus fort en repos ne perd rien de son mouvement, mais le conserve en rebondissant, il est en contradiction avec ce qu'il a enseigné (II part., no -44), car les choses contraires se détruisent entre elles, comme il est de toute évidence et comme Descartes l'avoue lui-même, quand à chaque instant il répète que les mouvements déterminés se détruisent mutuellement quand ils sont contraires. Mais d'ailleurs on rencontre à tout moment dans ses œuvres cette assertion que le repos est contraire au mouvement. Les molécules doivent donc lutter avec leur mouvement contre les corps plus forts qu'elles qui sont au repos, et non conserver après ce choc leur première force tout entière. Mais, dira-t-on , pourquoi la bille d'ivoire lancée contre une bande d'ivoire au repos rebondit-elle presque avec la même force? Je l'ai déjà dit plus haut , c'est à cause de la force élastique , c'est parce que les molécules de l'ivoire et de la plupart des autres corps durs sont disposées de telle sorte, qu'après une pression elles se transmettent le mouvement l'une à l'autre, à la manière d'un ressort d'acier. La bille d'ivoire imprime donc une pression à la bande , et celle - ci , par la force élastique , repousse la bille à son tour. De là vient que les corps durs, mais dépourvus d'élasticité, ne se repoussent pas,

deux billes d'argile, par exemple, qui ne sont pas encore sèches, ne rebondissent pas quand elles se heurtent, mais demeurent sur place en perdant tout leur mouvement. Le même effet s'observerait dans les corps plus durs, s'ils manquaient d'élasticité.

2^ Contradictions de Descartes au sujet du mouvement; il le suppose facile, tandis qu'il est impossible dans son hypothèse.

La preuve en est manifeste. Descartes enseigne à chaque page que ses molécules se meuvent avec la plus grande facilité, surtout dans les corps fluides, tels que l'eau, l'air, etc. Nous allons montrer comment, suivant son hypothèse, il est impossible à ces corps de se mouvoir; suivant lui, tout est plein, et aucune partie de la matière ne peut se réduire à une plus petite dimension, de manière à faire place à l'autre. Où ira donc alors cette molécule qu'il suppose se mouvoir, c'està-dire quitter sa place, pour en prendre une autre? Descartes a pressenti l'embarras , et , pour y obvier, il a inventé cette solution (II part., n" 33) : Tout mouvement se fait circulairement, de façon que la première molécule pousse celle qui la précède pour se mouvoir elle-même, celle-ci en pousse une troisième, et cette troisième une quatrième, et ainsi de suite. Ces impulsions ne se propagent pas d'une manière absolument directe, mais dans une obliquité circulaire, jusqu'à ce que, le cercle étant complètement parcouru, il y ait retour vers la molécule qui , précédant la première , s'empare de sa place, au moment même où celle-ci prend la place de la seconde.

Mais Descartes ne détruit pas l'objection. D'abord sa réponse enlève au mouvement toute cette liberté , que cependant il suppose si grande dans les molécules: n'est-elle pas, en effet, au moins fort entravée par tous ces circuits? Bien plus, il n'y aura pas dans la nature de mouvement droit possible ; mais le besoin de trouver une place fera que tous les corps tendront au mouvement oblique.

Ensuite , si tout mouvement direct finit par devenir un mouvement de tourbillon ou un mouvement circulaire, il faudra créer continuellement de ces mouvements, puisque, selon sa thèse , les premiers doivent forcément arriver à la forme de ces derniers. Ainsi transformés en peu de temps, tous les mouvements directs disparaîtraient de l'ordre des choses, sans que de nouveaux puissent y revenir; car il est impossible à des tourbillons de produire des mouvements droits, dès là qu'ils n'y sont pas nécessités, tandis qu'au contraire les mouvements droits sont nécessités à produire les mouvements tourbillonnants et circulaires. En effet, puisque les parties du tourbillon tendent à s'éloigner de leur centre , par suite de cette tendance , ou elles presseront de toutes leurs forces , ou elles pousseront pèle-mèle dans un sens circulaire les parties répandues autour d'elles; mais elles ne trouveront ni ne feront trouver aucune ligne droite, puisque , tout étant occupé devant elles , cette ligne leur est barrée.

3° Enfin il est surtout impossible qu'une des molécules de Descartes prenne exactement la place d'une autre, nonseulement dans un avancement direct, mais même dans un éloignement oblique. La réponse de Descartes n'éclaircit donc en rien la question du mouvement. Prouvons l'antécédent. Presque toutes les molécules de Descartes sont sphériques, branchues, triangulaires, ou en forme de vis; or aucune de ces figures ne peut exactement remplir la place de l'autre, de telle manière que la place soit vide pour la seconde au départ de la première, comme cela se ferait si un cube avait à remplacer un autre cube , et un triangle un autre triangle. La mineure esiproM?.'ée par l'expérience faite sur deux billes ; et l'on peut appliquer le raisonnement aux autres figures, toutes proportions gardées. Pour que la seconde bille puisse, en chassant la première, tenir exactement toute la place abandonnée, il faudrait que le diamètre de l'une succédât au diamètre de l'autre. La place

laissée par le diamètre d'une bille ne peut être exactement remplie que par le diamètre d'une bille égale , tout le monde le comprend; mais ne voit-on pas aussi qu'une bille qui en chasse une autre ne peut lui succéder immédiatement selon son diamètre : la seconde ne peut donc exactement et tout d'un coup occuper la place abandonnée par la première.

Descartes croit échapper à cette difficulté par le moyen de la matière subtile , qui , dit-il , est très-fluide , répandue de tous côtés et toujours portée à se disséminer. C'est elle qui, lorsque des molécules de matière grossière abandonnent leur place, envahit ce qui ne doit pas être tout de suite occupé : ainsi l'air mêlé aux grains remplit les espaces qu'ils laissent entre eux , et y tient si bien sa place , qu'un grain en chasse un autre et lui succède, sans qu'il y ait jamais de vide.

Mais au contraire, l'argument que nous venons de faire démontre que les molécules de la matière subtile ne peuvent se succéder l'une à l'aiitre ni changer de place : p'armi elles les unes ne sont-elles pas branchues, les autres cannelées, d'autres triangulaires? Or, puisque entre ces particules on ne peut imaginer aucune autre matière plus subtile ni plus fluide, comment se pourraient -elles mouvoir? L'exemple de Descartes se trouve ainsi facilement réfuté. En effet, ses petits fragments de matière subtile ne nagent pas dans une autre matière plus fluide et plus subtile encore : comme les grains de froment dans l'air, ils se touchent de toutes parts et s'enchaînent mutuellement.

Afin de rendre cette démonstration sensible et intelligible à tout le monde, supposons que tous les espaces du monde à l'infini sont remplis de fragments de marbre qui n'y laissent aucun espace vide ; parmi ces fragments , il y en aura de grands comme les rochers , de moyens comme les pierres qu'on tire des carrières, de très-petits comme les cailloux; donnons aux uns la forme sphérique, aux

autres la forme triangulaire , à ceux - ci la forme de branches, puis toutes les formes nécessaires pour que tout l'espace soit rempli ; surtout ne laissons aucun intervalle vide : que pensez-vous que pourraient faire les tourbillons ou cercles de Descartes au milieu de tout cela? Voyez-vous une masse sphérique en chasser une autre, et pour cela quitter son trou et faire invasion dans celui de sa voisine, les molécules branchues se dégager des embarras que leur forme leur impose , les molécules triangulaires interceptées, serrées par les sphériques, se défaire et se débarrasser, etc.? Tout le monde voit que tous ces fragments s'uniront étroitement, s'entrelaceront et s'enchaîneront de manière que toutes les molécules , entravées et enfermées les unes dans les autres, gardent leur place à tout jamais, faute d'issue pour sortir et de lieu vide à occuper, et cela non pas à cause de la masse, mais à cause de la solidité et des formes qu'on leur attribue , parce qu'elles s'arrêtent Tune l'autre et se pressent. Cet exemple met en lumière la preuve précédente , et montre le désordre du système cartésien. Ces molécules primordiales, suivant le système de Descartts , doivent toutes être plus solides que la pierre et le diamant, comme plus tard on l'établira; ensuite chaque molécule est douée d'une forme propre, sphérique, branchue ou autre; chacune d'elles se trouve retenue et enfermée entre les molécules innombrables qui l'entourent. Enliii , comme cela va de soi , chaque molécule tient sa place infinitésimale, comme une masse plus grande tient un espace plus grand; par conséquent, elles restent immobiles à leur place avec autant d'opiniâtreté que les blocs de pierre les plus considérables. C'est pourquoi Êpicure, qui voyait en cela plus clair que Descartes , afin de sauver les divagations de ses atomes , a admis un vide, dans lequel ils se trouvaient portés librement, tenant fort justement qu'il n'y avait pas de lieu où ils pussent aller, pas de moyen qui pût les dégager, si tous les espaces étaient réellement ret)iplis. Il, 4

Du reste Descartes, lui aussi, cherche à expliquer les tourbillons , les chaos et les diflerentes divagations de sa matière subtile et de ses molécules; il nous représente des figures disposées entre les marques noires qui indiquent ses molécules, mais il se sent forcé de laisser au milieu un grand nombre d'espaces vides, parce que, sans cela, la liberté de se mouvoir ne pourrait en aucune façon être attribuée aux molécules. D'où il arrive que ces figures, qu'il nous présente si souvent comme expliquant ses enseignements, peuvent facilement être tournées à leur réfutation , si vous remarquez seulement que ces espaces, loin d'être vides, sont remplis d'autres molécules qui entourent de tous les côtés celles qu'il a désignées par des marques noires. Ceci bien compris, on voit aussitôt que ces molécules ne peuvent pas plus se mouvoir que celles qui seraient renfermées dans des trous de rochers ; et ainsi , tous ces mouvements et tous ces grands combats sont arrêtés dès qu'on y jette une iwignée dépoussière.

Cependant Desôartes, ne pouvant trouver un expédient pour se tirer de cet embarras , nous donne , comme en désespoir de cause, la solution suivante {Princ, 11"^ p., n° 34): Il faut avouer que dans ce mouvement il y a quelque chose dont notre âme perçoit la vérité, m.ais dont elle ne peut découvrir la manière d'être : c'est la division des molécules de la matière à l'infini ou à l'indéfini, et en tant dejjarties, que nous ne pouvons en déterminer aucune, si petite que nous jjuissions la comprendre, qui ne soit réellement divisée en parties encore moindres, c'est la division en acte et à l'infini. Puis, quelques lignes après : Et quoique nous tie puissions comprendre de quelle manière s'opère cette division à l'infmi, cependant nous ne pouvons douter qu'elle ne s'accomplisse, parce que nous percevons clairement qu'elle doit nécessairement résulter de la nature de la matière telle qu'elle est très-évidemment connue. Et plus loin (n" 51) il ajoute, en faisant allusion à

ses principes : Nous avons déjà prouvé qu'une certaine jjortion de matière pouvait toujours être divisée en parties infinies, afin que les différents mouvements circulaires et inégaux puissent se faire sans raréfaction et sans vide.

D'abord cette réponse de Descartes fait ressortir la force invincible de notre preuve, puisqu'elle réduit un liomme d'ailleurs fort habile à un embarras si grand, qu'il est forcé d'admettre que le mouvement ne peut avoir lieu dans son hypothèse sans la division de la matière en parties infinies ou indéfinies; car c'est la même chose dans le cas donné. On ne peut imaginer ni un embarras plus grand ni une réponse plus désespérée.

2" Afin d'adoucir cette absurdité,. il emploie une ruse indigne d'un homme loyal , quand il dit que cette division en parties infinies résulte de la nature de la matière telle qu'elle est très- évidemment connue. Il est vrai qu'une certaine quantité peut être en quelque sorte, divisible à l'infini , comme je le démontrerai plus bas (thèse III, quest. v). Mais qu'il faille admettre que cette quantité est en effet divisée en des parties indéfinies, non-seulement cela ne résulte pas clairement de la nature de la quantité ou de la matière, mais cela répugne évidemment à la nature, comme on le voit pour peu qu'on réfléchisse. El cependant Descartes remplace avec adresse par ce second point, qui est impossible, le premier, qui est certain et démontré , afin d'en imposer aux ignorants qui pensent qu'il y a peu de différence entre pouvoir être divisé à l'infini et être en réalité divisé en parties infinies.

3° Descartes semble même nous manquer de parole. Après avoir promis qu'il n'emploiera que des principes trèsévidents, et qu'il ne déduira d'eux que ce qui peut être perçu clairement et distinctement , il réduit toute sa doctrine du mouvement, qui est l'àme et la règle du monde dans son système, au plus obscur des paradoxes, à un paradoxe

inintelligible. Œdipe lui-même s'embarrasserait, s'il essayait de comprendre que dans tous les mouvements possibles la matière se divise réellement en parties infinies. Jamais le Portique des Stoïciens n'a rien produit de plus imprévu, de plus inacceptable, ni même rien d'aussi faux et d'aussi contradictoire. Pour ne rien dire du reste, n'est-il pas évident que ce que l'on admet pour toujours divisible n'est pas réellement divisé à l'infini? La divisibilité subséquente ne se comprend -elle pas comme le terme où s'est arrêtée une division antérieure. Or, d'après l'aveu de Descaries, toute molécule qui existe dans la nature est divisible ultérieurement : il répugne donc évidemment suivant lui qu'une chose soit divisée en acte à l'infini ou à l'indéfini.

4" Enfin , quand on admettrait que pour le mouvement la matière se divise en molécules infinies , cette division entraverait plutôt le mouvement qu'elle ne le rendrait libre: il faut, en eflet, une force assez considérable pour qu'une molécule entière se divise en plusieurs petites; elle résiste à cette division, de l'aveu même de Descartes (II^ part., n» 43). Et alors, comme, suivant lui, aucune molécule considérable ne peut se mouvoir sans en briser d'autres à l'infini , et cela non une fois, mais à chaque instant de son mouvement, pense-t-on que ce mouvement des molécules puisse se faire si librement , si facilement et si continuellement que le suppose Descartes? Encore une fois donc, nous détruisons de fond en comble la notion cartésienne de la fluidité fondée sur cette hypothèse que les molécules des fluides s'échappent facilement de leurs places respectives , et jouent librement en changeant de place. Cette liberté se trouve entravée par les molécules qui ne peuvent donner leur place qu'à condition de se briser à l'infini. Mais que dire des molécules de la matière subtile, qui, vu la nature fluide de cette matière, sont supposées toujours sujettes à ce mouvement? Peut-on imaginer que de ces molécules à peu près égales en dimen-

sion et en solidité, l'une puisse en assaillir une autre de manière à la briser à l'infini, et s'ouvrir ainsi une place par un procédé aussi destructif, et cela , pour ainsi dire, à chaque pas d'un mouvement continu.

Ce brisement en parties infinies lui-même n'ouvrirait pas encore un chemin au mouvement. Qu'on imagine, en effet, une molécule brisée par le choc d'une autre en parties aussi petites que possible, il restera toujours quelque fragment enfermé sous une forme quelconque dans les molécules qui l'entourent. Et puisque la molécule tout entière s'opposerait au mouvement à cause de sa forme et parce qu'elle est empêchée parcelles qui l'entourent, ses fragments résisteront de la même manière. Ainsi la pierre intérieure d'une muraille enfermée de tous côtés par les autres , même quand elle serait réduite en poussière, soutiendrait la construction et éloignerait de sa place les pierres rapprochées d'elle autant que si elle était entière, jusqu'à ce qu'un peu d'air se glissant , les fragments qui nagent pour ainsi dire dans l'espace puissent être déplacés.

Je ne veux pas m'appesantir ici sur ce fait que dans l'hypothèse cartésitnne il ne peut arriver que des corps qui se touchent immédiatement soient séparés l'un de l'autre aussitôt , ce que le philosophe suppose pourtant. En effet, s'ils se disjoignent successivement les uns des autres,, une ouverture peut se trouver moindre , et moindre à l'infini ; qu'on l'admette donc comme égale à la plus petite molécule, avant cela elle a encore été plus petite , et alors elle a été moindre que la plus petite molécule, donc elle n'a pu être occupée par aucune, et comme, suivant Descartes, nul espace n'est vide, cette ouverture n'a pu absolument exister. Et puisqu'on ne peut comprendre qu'un corps se sépare d'un autre à moins qu'il n'y ait déchirement , toute séparation est impossible.

Contradictions de Descartes au stij et des éléments. Il les

suppose produits par des causes qui ne sont pas à même de les produire.

Le second élément par lequel il commence, c'est-à-dire les sphères, est produit selon lui dès que la matière est divisée en parties cubiques éirales. Chacune de ces parties, violemment mue autour de son centre , a brisé ses angles dans la rotation, et est devenue sphérique.

D'abord, c'est une contradiction avec ce qu'il dit, quand il veut que la matière, au premier moment entière et continue, se soit divisée en parties avant le mouvement, car il met l'union et la continuité de la matière dans ce fait, que les parties en sont mutuellement inhérentes en raison de leur tranquillité (11« part., n» 55). 11 y a donc contradiction à admettre qu'avant tout mouvement elle s'est divisée en parties.

2° On ne voit pas pourquoi ces cubes mis en mouvement se sont transformés en sphères plutôt qu'en cylindres et en disques, car ces fîi>;ures peuvent également se mouvoir autour de leurs centres.

3° Cette rotation elle même n'est pas capable de transformer ces cubes en globes, car dans ce mouvement rien n'a pu se détacher du cube que ce qui s'opposait à la liberté du mouvement circulaire, c'est-à-dire les angles qui se trouvent autour de l'axe et qui dépassent inégalement. Or, de quelque manière qu'on place dans un cube l'axe d'un mouvement circulaire, si l'on en retranche régulièrement les angles de la surface, il n'en sortira pas une sphère parfaite ; même si les pôles de Taxe se trouvent au milieu de surfaces opposées, un cube arrondi deviendra une colonne cylindrique. Si l'axe s'éloigne du milieu des surfaces vers les angles, la figure deviendra de part et d'autre conique , mais jamais il n'en sortira de globe parfait.

Mais admettons que Dieu veuille et fasse que ces cubes s'arrondissent en forme de sphères, à coup sûr ils ne pourront longtemps garder cette figure , car ils sont, selon Des-

cartes, mutuellement pressés par cette tendance énergique en vertu de laquelle ils s'efforcent de s'éloigner du centre du tourbillon. Or, une sphère fortement pressée par d'autres doit nécessairement s'aplatir, et c'est à ce phénomène de pression qu'il attribue (IV* part., n° 59) la forme plate des molécules du sel, qui d'abord étaient rondes.

Il n'explique pas plus heureusement la production du premier élément : c'est, dit-il, le résultat des angles brisés des cubes (Ille part., no 87). Mais il ne voit pas que ces angles brisés forment une masse plus considéral^le que ne doit Fètre celle des molécules de cet élément, qu'il appelle matière subtile à cause de l'exiguité extraordinaire des molécules qui la composent. Peut-être n'est-ce pas des premiers angles considérables brisés d'abord, mais des plus petits qui ensuite se détachent des sphères, que se forme la matière subtile, comme il l'indique (Ill^part., no-iS). Mais axi contraire, si on admet le plus petit angle dans un corps exactement renfermé dans les autres, il ne pourrra se mouvoir d'une manière circulaire. Donc, dans le premier mouvement des cubes autour de leurs centres , les plus grands angles ont dû se détacher d'eux assez exactement pour qu'il n'en restât pas un seul, même excessivement petit, qui pût se transformer en matière subtile.

Descartes pourrait, dans son hypothèse, répondre que les sphères dont les angles ont été déîachés, si elles sont pressées les unes contre les autres et mues éternellement autour de leurs centres , doivent s'altérer de telle sorte par ce mouvement, que des parcelles très-minces puissent se détacher des corps en frottement pour se transformer en matière subtile. Ainsi le dit-il (III«part., n" 54). J'avoue que par ce moyen on peut admettre la production de la matière subile; seulement elle va se trouver trop considérable. Si, en tflet , ce mouvement de trituration était perpétuel depuis le ammencement du monde, il faudrait que des sphères si longtemps altérées aient tini par se transformer toutes en

56 PHYSIQUE. 1. PARTIK. TlIKSE I.

matière subtile, il faudrait que le second élément fût anéanti et réduit tout entier ; car, suivant l'hypothèse de Descartes, si les parcelles détachées de ces sphères peuvent devenir matière subtile , il n'est pourtant pas possible que de nouveaux globes se forment de ces parcelles.

Mais voici encore une contradiction assez étrange de Descartes, au sujet de la matière subtile. Il dit (IVe part., n» 25) qu'elle s'éloigne du centre des tourbillons avec plus de force que les sphères; et d'un autre côté (IV^ part., n" 54), il dit que cette même matière subtile se glisse vers le centre des tourbillons pour y composer les astres. Ces deux affirmations sont évidemment contradictoires. En effet, si la matière subtile est sollicitée à s'éloigner du centre avec plus de force que les sphères, elle doit nécessairement repousser ces dernières vers le centre lui-même, se glisser à travers leurs circuits qu'elle peut librement traverser, et occuper la circonférence. Cette conséquence, déduite évidemment de la doctrine de Descartes, renverse complètement tout son sy.stèrAe.

La production du troisième élément est encore fort ambiguë chez Descartes. Tantôt il le veut composé de molécules plus considérables que celles des sphères (IVep , n" 2). Tantôt il le forme des molécules moyennes du premier élément reliées les unes aux autres (n" 6). Quelquefois c'est des plus petites molécules (lettre LXix, tomelc); d'autres fois, c'est des molécules cannelées (IlJe part., no 94). Souvent enfin, il assure que ces molécules cannelées ne composent pas le troisième élément , mais envahissent librement les corps composés (IVe part., no 4). Toutes ces idées sont certainement peu en accord ; mais du moins une chose établie comme certaine, c'est que les molécules les plus opaques et les moins actives ne peuvent former le troisième élément. Que si avec les molécules moindres et plus vivaces de la matièr» subtile, elles sont chassées de leur centre comme l'écunï par l'eau bouillante, et viennent nager à la surface, il pr<-

tend que c'est là l'origine des taches du soleil et des autres astres, taches qui se font beaucoup plus remarquer sur la terre, parce que, suivant son hypothèse, elle était autrefois un soleil, et qu'enfin elle est devenue (erre en se recouvrant d'une sorte de croûte très-obscure (lY'' part., n»* 4 , 2 et suiv.). Or, suivant les principes de Descartes, il est impossible que des molécules plus épaisses et plus lentes nagent parmi d'autres plus subtiles et plus vivaces ; elles sont plutôt précipitées vers leur centre par ces dernières : la production du troisième élément est donc absurde. La majeure est de Descartes (III^ part. n° 94). Prouvons la mineure. Il est nécessaire que des molécules qui s'éloignent du centre de leur tourbillon avec une force plus considérable poussent les molécules plus lentes vers ce centre, d'après Descartes (IV" part., n° 23); et notre philosophe tire de là cette conclusion que les corps les plus graves sont poussés par la matière céleste vers le centre de la terre. Or, les molécules de la matière subtile s'éloignent du centre avec plus de force que les molécules plus denses du troisième élément (d'après le même, n» 25); elles ne les élèvent donc pas vers la circonférence de leur tourbillon , mais les précipitent vers le centre; et c'est pourquoi Descartes lui-même accorde que les parties les plus denses sont aussi les plus lourdes (IVe part., n» 33).

Autres contradictions de Descartes au sujet des corps fluides et durs, opaques et diaphanes , etc.

Il enseigne que les sphères composent le corps fluide, c'est-à-dire le ciel ; ceci va contre ses principes , car (Illepart., no 123), il déclare les sphères très-solides, et (lll^part., no 62) il veut qu'elles se pressent avec beaucoup de force. Or, des sphères dures et solides pressées l'une contre l'autre forment un tout résistant , comme il est clair, et comme il l'affirme lui-même (IVe part., n» 130). Ensuite il suppose que les molécules de la matière subtile sont fragiles, flexibles; qu'elles ne tiennent nullement à

58 PHYSIQUE. T. Partie, thèse i.

e:ar(1er leur forme; enfin qu'elles sont exclusivement fluides (ITe partie, n" 35; 111« partie, n» 7); mais, suivant ses principes, elles doivent être très-dures et très-solides; c<ir la dureté est basée sur le repos des parties (II® partie, n*" 55), et la solidité résulte de ce qu'il n'y a point ou très-peu de pores dans un corps (111? partie, n» 123). Or les molécules de la matière subtile ne sont creusées par aucune espèce de pores, et dans cbacune d'elles la moitié est tranquillement adhérente à l'autre moitié; car elle ne se compose pas de molécules distinctes l'une de l'autre, autrement il n'y aurait plus de frappent primordial : la matière subtile est donc dure et solide. 11 prétend que les corps huileux et l'air se composent de particules branchues et d'autres peu propres au mouvement (IV^ partie , n" 62) ; puis il dit que les fluides se composent de molécules tout à fait aptes au mouvement (Ile partie , n° 56) : donc l'air et l'huile seront à la fois fluides et non fluides. Il enseigne encore que, parmi les molécules, la plupart sont branchues, d'autres aiguës, et que celles-ci s'aiguisent et se divisent en rameaux par le mouvement et le frottement mutuel (IV^ partie, n^ 97); d'un autre côté, il enseigne que les angles et les molécules proéminentes des corps doivent principalement être détruits par le frottement et le mouvement, parce que les angles et les rameaux, vu leur petitesse en comparaison du reste de la masse, sont plus facilement brisés (Ille partie , n° 50).

Il établit que le verre est dur parce qu'il se compose de surfaces parfaitement polies qui se touchent immédiatement (Ve partie, n° 225) ; et ensuite il nous apprend que le vif- argent est fluide parce qu'il se compose de surfaces parfaitement polies (IV^ partie, n» 58).

De même il dit que le verre est diaphane parce que les atomes passent aisément à travers ses pores; et il dit, au contraire, qije les métaux sont opaques parce qu'ils sont inaccessibles à ces atomes. Mais, d'après Descartes luimême, les métaux se composent de molécules branchues

(ÎV« partie, n° 33) qui, en s'entrelaçant , laissent une multitude de pores parfaitement pénétrables aux atomes; le verre, au contraire, se compose de parties bien polies qui, jointes exactement, renferment moins de pores (n» 125) : les métaux devraient donc être diaphanes, et le verre opaque.

Les molécules des acides sont étendues (IV^ partie, no 52), et en même temps il les suppose assez dures pour dissoudre les métaux, en séparant et en fendant leurs molécules comme les coins font pour le bois ; et cependant, selon lui , une surface plus large donne naissance à une molécule moins persistante dans sa forme, c'est-à-dire molle, fluide et plus fragile (I''e partie, n" 50).

Ce qu'il dit des particules cannelées recèle une foule de contradictions. D'abord elles ne peuvent se produire entre les espaces angulaires des sphères, comme il le veut (IIP p., n° 92); car ces espaces, et spécialement les angles, sont occupés par une portion très-déliée de la matière subtile (IIP partie , n" 49) ; 2° si elles se produisaient là , elles ne pourraient en sortir, car en dehors il ne se présente aucun espace proportionné à leur figure; 3° si elles sortaient, leur figure serait aussitôt détruite par la rencontre des autres, car il les suppose très-minces (IV" partie, n° 4); et puisque, à raison de leur quantité, elles sont fort étendues en surface, comme cela est évident d'après leur figure, elles ne sont pas d'une forme stable selon la doctrine de la m» partie (n» 50), et à cause de cela il leur est évidemment impossible de se creuser des routes à travers les molécules les plus dures de la terre, à travers celles du fer et de l'aimant, et ce seul point fait tomber toute la théorie de la force magnétique ; 4° même quand ces particules conserveraient leur forme, elles ne pourraient encore se m.ouvoir d'un mouvement spécial; car elles ont une forme complètement défavorable au mouvement, comme il est évident ; 5° même quand elles seraient mues d'un mouvement propre, elles ne pourraient presque jamais tra-

f»0 PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I.

verser des régions de terre, de fer et d'aimant, qui sont loin d'être propices à leur passage. En effet, ce serait une sorte de miracle , qu'elles puissent traverser ces régions et tenir toujours la situation qui leur est indispensable pour pénétrer, de préférence à tous les autres , les pores qui leur sont adaptés. Mais il serait trop long de nous arrêter à toutes ces contradictions : c'est une moisson qui croît sous la faux. Dirigeons-nous donc ailleurs.

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