‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 11 sur 55 · IV · texte numérisé non relu

IV

Doscartcs explique mal les phénomènes; de la natui-e.

Nous ne voulons pas tout dire; donnons seulement quelques preuves de notre affirmation.

D'abord pour la lumière et la coulein\ Descartes explique ainsi l'une et l'autre : La matière subtile, en tournoyant au centre des tourbillons, et en s'efibrçant de s'éloigner du centre en ligne droite, chasse ou au moins presse les molécules répandues autour d'elle; ces molécules, de leur côté, poussent de la même manière , ou du moins pressent, les fibres du nerf optique qui se trouvent au fond de l'œil. Ce mouvement ou cette pression, arrivant jusqu'à la glande pinéale, fait que Fàme, qui y repose, conçoit Tidée de la lumière; les corps diaphanes, comme l'air, l'eau, le verre, n'empêchent pas le mouvement des molécules d'arriver jusqu'à l'œil , parce qu'ils sont remplis de pores , à travers lesquels ces molécules passent librement et directement. Les corps opaques, au contraire, comme la terre, le fer, le bois, ont des pores, ou impénétrables pour les molécules, ou trop sinueux, ou trop fréquemment obstrués, ce qui fait que la lumière ne peut les traverser. Or ces molécules, quand elles se meuvent en ligne droite, peuvent, par la rencontre de

QUESTION I. DES PRINCIPES EN GÉNÉRAL. Ci

quelque autre molécule, être sollicitées à un mouvement de tournoiement autour de leur propre centre. Ce tournoiement, ou du moins celte tendance à tournoyer, excite dans l'âme l'idée de la couleur, qui diffère suivant la proportion différente du mouvement circulaire au mouvement droit. Ainsi parle Descartes, d'abord dans ses Principes ^ ensuite, plus abondamment, dans ses Météores. Qui ne voit que tout cela a été inventé à plaisir? Peu de mots nous suffiront pour prouver que ces assertions sont démenties par tous les Physiciens et par les principes de Descartes lui-même.

i" Cela n'explique pas la nature de la lumière ni de la couleur; au contraire, elles se trouvent ainsi mises en dehors de la nature des choses ; car, d'après cette définition , la lumière et la couleur n'existent pas en elles-mêmes, ce sont de purs songes , ou tout au plus des êtres de raison enfantés par l'esprit à l'occasion du mouvement des fibres oculaires : c'est comme qui dirait qu'un portier, à l'occasion d'un bruit qui se fait au dehors de la maison, s'imagine qu'une Chimère est là pour produire ce bruit.

2" Le témoignage manifeste des sens y contredit, et, par conséquent, la véracité de l'Auteur même de la nature, dont la providence et l'inspiration nous font concevoir clairement aussi bien la lumière que la couleur comme des choses qui existent dans la nature; l'extension et la forme des objets n'existent pas plus certainement. S'il est libre à chacun d'anéantir ainsi les jugements évidents de la nature, ne pourrait-on pas au même titre soutenir que la figure , l'extension et le mouvement ne sont que de pures conceptions de l'âme, imaginées par nous à l'occasion de quelque changement survenu en nous? Aussi un des adeptes de Descartes ne semble pas s'être écarté des principes de son maître, quand il a avoué hautement que le seul témoignage de la Foi pouvait le convaincre de l'existence de son corps. (Livre de la Différence du Corps et de l'Ame.)

3° La sainte Ecriture elle-même y est attaquée, quand (au

!<''' liv. de la Genèse) elle enseigne que la lumière a été créée par Dieu avant que l'homme et les animaux le fussent; et, par là même, que ce n'est pas une pure idée conçue par nous, mais quelque chose qui existe en dehors de notre âme.

4° Elle est en contradiction avec la raison; qui , en effet, peut saisir la connexion de cette pression des fibres du nerf optique avec l'idée de la lumière et de la couleur? Pourquoi ce mouvement circulaire des molécules occasionne-t-il plutôt la connaissance de la couleur que celle de la lumière? et où trouver la réalisation de cette promesse de Descartes, qu'il ne nous donnera que des afllrmalions claires et évidentes tirées de principes évidents eux-mêmes? Mais, répondra-t-il. Dieu l'a voulu ainsi ; la lumière doit nous être connue au moyen de la pression exercée par les molécules sur le nerf optique, et l'idée de couleur nous vient par les mêmes molécules mises en rotation , quoique je ne sache pas pourquoi il l'a voulu. Si vous ne savez la raison de cette volonté, pourquoi "affirmez-vous le fait? Peut-être à cause de cette expérience que lorsque nous recevons un coup violent sur la tète, nous voyons des étincelles; c'est sans doute que par cette secousse les fibres de notre nerf optique sont ébranlées. Est-il temps de plaisanter? comme s'il ne pouvait y avoir d'autre cause de cette lumière apparente; la matière subtile n'est- elle pas agitée par le mouvement d'un bâton de la manière nécessaire au sens de la vue, dans la doctrine de Descaries? elle est certainement beaucoup plus ébranlée encore par les vibrations d'une grosse cloche ou par l'explosion d'un canon , et cependant la lumière ne vient pas dans nos yeux à ces occasions.

Mais, dit Descartes, celui dont les nerfs viennent d'èlre coupés ressent une douleur qui est en l'esprit et non dans les choses : pourquoi la lumière ne pourrait -elle être sentie par les nerfs optiques qui subissent la pression , quoiqu'elle ne réside pas dans les choses. Cet exemple est plutôt contre

Descartes. En effet, nous concevons clairement que la douleur, sans exister dans les choses , nous vient par les choses ; tandis que la lumière et la couleur ne sont pas causées en nous par les choses, mais perçues par nous dans ces choses. Ensuite il y a une connexion évidente entre le déchirement des nerfs et la douleur, puisqu'il va pour le corps une lésion qui ne peut exister sans douleur. Mais la connexion de la pression des nerfs avec la couleur et la lumière ne peut s'imaginer que gratuitement.

5''^ Le sentiment de Descartes ne s'accorde pas avec la structure de l'œil. Les petites fibres du nerf optique sont opaques, et pour cette raison, comme tous les corps opaques, elles sont incapables de transmettre plus loin l'action de la lumière. Ensuite, elles ne sont ni tendues, ni dures, mais molles et flexibles : donc , si vous pressez l'une d'elles à l'extrémité , ce mouvement ou cette pression ne se reporte pas à une autre. Les impressions visuelles ne se transmettent pas non plus d'une manière directe de la rétine au cerveau, elles fonj; d'énormes sinuosités: donc le mouvement droit sur lequel est basée l'action de la lumière cartésienne ne peut, par les fibres, être transmis à l'intérieur du cerveau. Enfin elles nagent librement dans l'humeur où elles viennent aboutir, et sont presque toujours en mouvement ou disposées au mouvement : si donc leur mouvement ou leur tendance au mouvement excitait quelques idées, elles fatigueraient incessamment Tàme, en lui présentant des idées toujours nouvelles et variées.

Mais Descartes se joue encore plus sensiblement de nous lorsqu'il veut que par ce mouvement, et m.ême par la seule préparation au mouvement, l'image de l'objet se peigne sur la rétine, pour être ensuite transmise et lixée absolument au cerveau et former la mémoire ; bien plus , il lui fait pénétrer le sein de la mère, et imprimer dans l'enfant des signes qu'il conservera toute sa vie. Lucien, dans son Icaromé-. nipuje, et Ovide, dans ses Métamorphoses, ont-ils jamais

Gi PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I,

forgé de pareilles fables? Il serait bien étonnant que tout cela provînt d'une forte commotion imprimée aux molécules de Descartes; mais que la préparation au mouvement puisse seule et sans mouvement produire tous ces phénomènes , c'est assurément plus inacceptable que l'ascension du Ménippe de Lucien jusqu'à la lune, au moyen de plumes de vautour ou d'aigle. Du reste, Descartes devait nécessairement tomber dans ces divagations, et affirmer une idée quand les libres du nerf optique sont en mouvement, et une autre quand elles n'ont que la tendance à se mouvoir. Tel l'aveugle qui talonne et cherche la terre sous ses pas, pense différemment suivant que le bâton s'enfonce ou trouve de la résistance : au premier cas le terrain sera boueux , il sera sec au second cas.

0" L'opinion cartésienne est aussi contredite par l'expérience. Les poissons, les bois pourris, les vers luisants, l'eau de mer, ce phosphore liquide nouvellement découvert, et mille autres produits dont nous parlerons au temps co)ivenable, brillent pendant la nuit; dans ces corps Descartes lui-même ne peut imaginer la matière subtile poussant des tourbillons autour de leur centre. La lumière n'est donc pas occasionnée par la matière subtile tourbillonnant autour d'un centre et repoussant les molécules.

Descartes (IVe part., n" 90) répond que ces corps ont des pores très-minces remplis seulement de matière subtile; mais qu'y a-t-il de commun entre cela et la production de la lumière, même de la manière dont Descartes l'explique? Le mercure a des pores remplis seulement de matière subtile, d'après Descartes (IV^ part., n" 58) ; on peut en dire autant de beaucoup d'autres corps, cependant ni le mercure ni ces autres corps ne sont lumineux. Mais c'est assez parler d'expériences.

Enfin il y a dans ces affirmations contradiction avec les principes mêmes de Descartes ; les molécules célestes tournent autour de la terre et cherchent à s'éloigner de son centie,

non moins que du centre du soleil (IV^ part. 5n°* 12 et 21), et cependant la terre n'est pas lumineuse; ces mêmes molécules pénètrent aisément ses pores et les pénètrent de toutes parts (au même endroit), et cependant elle n'est pas diaphane. De même toutes les molécules tournent en tous sens et éternellement autour de leur propre centre (III^ part., n" 48); ainsi, si la couleur était produite par cette rotation, il n'v aurait nulle part de lumière pure , on ne verrait que de la couleur. Ensuite de deux choses l'une : ou hien toutes les molécules depuis les étoiles jusqu'à nous sont contiguës entre elles, ou bien elles nagent répandues dans la matière subtile. Au premier cas, il e<t absolument nécessaire qu'elles forment un corps dur, d'après Descartes lui-même (IV^ part., n" 10). Dans le second cas, l'une ne pressera pas l'autre en ligne droite et ne rejettera pas sur elle son mode de rotation, et ainsi les molécules ne propageront plus l'action de la lumière et de la couleur. En outre, je ne vois pas que le mouvement droit de ces molécules puisse se continuer des étoiles jusqu'à nous , tel qu'il est établi dans la doctrine de Descartes. Il enseigne en effet que le mouvement direct des molécules, vu la plénitude des milieux, doit nécessairement se convertir en mouvement circulaire (11^ part., n" 33); il est fort étrange que ce mouvement droit se continue à travers le verre, l'air et l'eau : car, suivant ce que Descartes en a dit (IV^ part., n"* 36, 45 et 125), ces éléments ne se composent pas de pores exactement droits, mais sinueux et pleins d'anfractuosités. Mais, dit-il, il n'est pas nécessaire pour la diaphanéité que les pores soient exactement droits, il suffit qu'ils soient comme l'air entre des fruits enfermés dans un filet; s'il en est ainsi, presque tout sera diaphane, les éponges, le papier, le bois, etc.

Il répond que si les ouvertures de ces corps sont grandes, elles sont en même temps obstruées très-fréquemment ; c'est une affirmation gratuite et contraire à l'expérience , puisque des parties liquides les pénètrent librement d'une extrémité

à l'autre, comme la sève parcourt les canaux d'un arbre de la racine au sommet. Avec combien plus de facilité les molécules célestes ne s'agiteront-elles pas? Mais ce qu'il y a de plus étrange , c'est que, depuis les étoiles jusqu'à nous, les pores de Téther, comme ceux de l'air, de l'eau et du verre, quelque opaques qu'ils soient, ne sont pas interrompus; tandis que dans le bois , qui est si poreux, et même dans les éponges , les molécules sont presque tout aussitôt arrêtées. Accordons pourtant que ces molécules passent au travers de l'air et des autres corps diaphanes librement et en ligne droite : pourquoi , lorsqu'elles vont se heurter contre les molécules solides et tranquilles de marbre noir, ne rebondissent-elles pas avec leur mouvement tout entier, comme le veut la troisième loi de Descartes? pourquoi s'y arrêtent-elles, une fois leur mouvement biisé, pour, selon Descartes, produire la couleur noire? Et pourquoi les molécules qui se sont rencontrées avec des masses et des particules nullement résistantes, du lait par exemple, rebondissent-elles contre celte même loi, pour produire la blancheur remarquable du lait? Pourquoi celles qui tourbillonnent autour de la terre et s'efforcent de s'éloigner du centre, quand elles rencontrent celles qui tournent autour du soleil, n'en changent-elles pas le mouvement , de manière à nous priver de la lumière solaire? Cela devrait être suivant l'enseignement de Descartes (11« part., n°44). Pourquoi ces molécules émises par les diverses couleurs, tandis qu'à travers l'air elles se heurtent les unes contre les autres, ne sont-elles pas troublées dans leur rotation, comme une boule lancée contre une autre boule? Mais nous ne pouvons tout examiner.

Descartes n'explique pas plus heureusemement le feu. Suivant lui, il se produirait quand les molécules plus solides du troisième élément, excitées par un mouvement quelconque, repoussent les molécules du second, et, se trouvant entourées seulement de la matière subtile , suivent l'impulsion de cette dernière (IV^ part., n° 80). Sans parler d'autre

chose, il y a ici contradiction avec les principes mêmes de Descartes.

1« En effet, quelle force peut mouvoir assez énergiquement ces molécules, pour qu'elles i-epoussent d'autres molécules si compactes, si comprimées et si solides de toutes parts? N'est-il pas plus naturel qu'elles soient brisées par leur rencontre?

2° Comment peut-il se faire qu'une molécule repoussée par une infinité d'autres, contre les lois les plus sacrées de Descartes, communique son mouvement à toutes ces autres comme il arrive qu'une étincelle met le feu à tous les arbres d'une grande forêt. Et pourtant c'est ce qui doit arrriver si le feu consiste dans le mouvement.

3° Les molécules douces et branchues de l'huile ne sont pas du tout aptes à cette opération , et cependant elles s'enflamment facilement.

4° Un miroir ardent ne repousse pas, mais plutôt attire, et très-fortenient , les molécules de Descartes sur les corps placés dans son foyer, et cependant ces molécules y mettent le feu.

5° Je demande quel est le mouvement qui agite ces molécules enflammées? Est-il droit, est-il circulaire? Descartes, se contredisant lui-même, le suppose circulaiie (IVe part., n° 84), puis droit (n" 91). Mais il ne peut être ni droit, ni circulaire. Par le mouvement droit, ces molécules ne repousseraient pas de toutes parts les molécules répandues autour d'elles; poussées par celles-ci, elles s'abîmeraient plutôt dans ce qui se trouverait sur leur passage. Par le mouvement circulaire, elles ne pourraient se heurter pour propager le feu, pas même contre des particules voisines qui leur sont semblables ; ou, si elles se heurtaient contre ces dernières, elles seraient arrêtées par celles qui se trouveraient unies entre elles et au repos après avoir laissé tout leur mouvement à la matière subtile, et ainsi le feu s'éteindrait. Ou bien, si ces molécules communiquaient à d'autres

le mouvement de tourbillon, elles en perdraient elles-mêmes, suivant la troisième loi de Descartes, et ainsi le feu ne pourrait produire le feu qu'en s'anéantissant lui-même. Enfin les molécules de mercure ne sont , suivant Descartes (IV* part., n" 58), entourées que de matière subtile, et cependant le mercure est très-froid. Mais il serait trop long d'insister sur ces erreurs.

Le troisième phénomène dans l'explication duquel les principes de Descartes font complètement défaut nous est fourni par les animaux. J'ai déjà parlé plus haut de leur vie et de leur connaissance. Deux points sont encore à examiner : la structure de leur corps , et leur mouvement.

Tout d'abord, quel homme de bon sens pourra se persuader que les corps des animaux , en comparaison desquels aucune œuvre ne se conçoit ni plus ingénieuse ni plus habilement exécutée, ont été produits par des molécules agitées sans ordre. Mais, dit ce philosophe (HJe part., n" 47), une fois posées mes lois du mouvement des molécules dans la matière, toutes les formes possibles sortent d'elle et doivent forcément e7i sortir, et par conséquent les corps des animaux, quelque merveilleuse qu'en soit lastructure. Rien de plus audacieux que cette réponse , empruntée aux Épicuriens, qui affirment la même chose de leurs atomes mis en mouvement. Nous la combattrons plus loin, dans la IP thèse, question V, article 4. Je m'étonne cependant que les molécules et les lois de Descartes, qui, selon lui, peuvent et doivent tout produire, n'aient pas encore enfanté des horloges, des astrolabes et tous les instruments du môme genre; car ces objets, comme les corps des animaux, se composent de molécules de matière disposées avec art. Ils témoignent même d'une habileté plus facile et moins ingénieuse.

Je m'étonne encore plus que Descartes, qui se vante de comprendre non- seulement la construction des animaux, mais celle du monde tout entier, n'ait pas inventé quelque instrumeui remarquable à comparer à ces œuvres de la na-

tui'e. Il nous aurait par là au moins encouragés à croire à sa haute sagesse. A notre surprise il répond qu'il a démontré dans la IV" partie du traité de l'homme, que l'homme est formé dans le sein de sa mère d'après le seul mouvement des molécules suivant des lois précises. Qui pourra démontrer une chose semblable sans amasser audacieusement des niaiseries et des fables qui contredisent perpétuellement le bon sens , et n'ont d'autre autorité que celle de l'auteur qui les imagine? Voulez-vous connaître cet auteur par un trait de sa main {ex ungue leonem)? écoutez ce commencement de démonstration : Je crois, dit-il, que la chaleur s'éveille d'ahord dans le germe, et qu'il en résulte que quelques parties de ce germe, agrégées et dilatées dans un certain endroit de l'espace qu'il occupe, pressait les parties qui les entourent, et la formation du cœur commence ainsi. Mais nous direz-vous, grand philosophe, comment il se fait que par une pression aussi insignifiante le cœur, c'est-à-dire la partie sans contredit la plus délicate d'un composé si merveilleux , peut se former plutôt que la molécule la première venue? Je crois, dit-il, qu'il en arrive ainsi ; vous n'avez qu'à le croire aussi. Plaisanterie insupportable! Et tout ce qui suit est de la même valeur. Quant au mouvement, comme Descartes a refusé aux animaux toute connaissance et toute âme qui puisse déterminer le mouvement chez eux, même en tant qu'il est nécessaire à leur conservation, comme il les prend pour de pures machines , il veut que leurs mouvements s'opèrent par le moyen d'une matière très-subtile , qui se glisse dans les canaux nerveux de leur corps. Rien de plus absurde ! Il est inacceptable, en effet, qu'une matière aveugle , irrégulière et déterminée à un seul but , produise ces mouvements innombrables , applicables à toute sorte de cas et parfaitement réglés; or cette matière subtile est aveugle , puisque toutes ses parties se meuvent sans ordre et qu'ellessontdéterminées d'ellesniêmesà un seulmouvemcnt, qui est le mouvement droit, comme Descartes le dit. D'ailleurs

nous voyons les corps des animaux se mouvoir d'une infinité de manières, toutes très-réglées et propres à tous les cas qui se présentent. Ils ne peuvent donc être produits par la matière subtile. Je me le demande : qui est-ce qui avertira la matière subtile logée dans la tête d'un loup, de faire plutôt tel mouvement que tel autre? Pourquoi s'enfuir à la vue du berger ou du chien? Pourquoi se précipiter sur la brebis, s'il peut l'atteindre sans danger? Pourquoi se tenir en observation pour le cas où sa proie s'éloignerait du berger? Pourquoi s'en aller quand le jour paraît, et revenir le soir? Pourquoi, sous le couvert des ténèbres , parcourir les basses-cours et les étables, en cherchant un chemin vers sa proie. Je ne cite pas les stratagèmes innombrables des autres animaux , ni leurs ruses si connues.

Les Cartésiens nous opposent ces machines si habilement construites par nos ouvriers, et produisant des mouvements en tout semblables à ceux des animaux. On cite une colombe de bois qui volait, et qu'Aulugelle attribue à Archytas de Tarente ; l'aigle de bois de Royaumont, qui conduisit un empereur en droite ligne jusqu'à Nuremberg; la mouche volante du même ; la statue de fer qui, après avoir franchi les abords difficiles de la capitale du Maroc , vint otfrir au roi, en fléchissant le genou j une lettre suppliante pour la liberté de son inventeur, et qui , après s'être acquittée de cette besogne, s'en retourna d'où elle était venue, au rapport de Vassenaër (tome Y de V Histoire du monde). Beaucoup d'autres faits semblables pourraient encore être rapportés ici. Mais en admettant que ces merveilles aient existé , elles seraient plus contraires qu'utiles à Descartes. En effet, puisque le travail de l'ouvrier le plus habile peut à peine tirer de la matière une machine fort imparfaite , quand on mettra cette machine en comparaison avec l'admirable structure du corps des animaux , on comprendra tout de suite que de ces molécules matérielles agitées sans ordre que nous représente Descartes , il est impossible 'de tirer des ma-

chines aussi parfaites que sont ces corps; et comme les automates ne peuvent, au moyen des ressorts les plus ingénieux, produire qu'un ou deux mouvements convenables, nous comprendrons combien il est impossible que la matière subtile , par une impulsion aveugle , puisse occasionner dans les animaux des mouvements si variés, si continus et si bien adaptés à toutes les nécessités occurrentes.

Voici maintenant le dernier refuge des Cartésiens. « Dieu, disent-ils, n'a-t-il pas pu construire des machines propres à tous les mouvements que l'on remarque chez les animaux? y> Il l'a pu sans doute, et même il l'a fait; mais comme il y a deux choses dans les animaux, la structure de leur corps si habilement disposé, et un principe interne qui régit cette structure, la meut de mille manières et l'applique à tous les usages, nous disons d'abord qu'un corps si sagement organisé n'a pu l'être suivant les ridicules principes de Descartes. Si ces principes n'ont pu donner Tidée d'aucune machine nouvelle, encore bien moins ont-ils pu créer le monde et les animaux , comme cet homme infatué de ses découvertes ne craint pas de le leur attribuer. Ensuite ce corps ne peut se mouvoir avec tant d'à-propos par l'impulsion aveugle de la matière subtile , à moins de supposer que Dieu règle intérieurement cette impulsion comme un bateleur fait mouvoir ses marionnettes. Qui ne voit que tout cela est de la dernière absurdité? Si l'on répond que Dieu ne détermine pas immédiatement la matière subtile à ces mouvements, mais que ce sont les objets eux-mêmes qui, en modifiant les organes des sens, font qu'elle produit des mouvements variés , suivant la diversité des nerfs dans lesquels elle vient à passer ; je demande comment Descartes entend l'impression que ces organes reçoivent des objets , par exemple celle qu'éprouve le loup à la vue d'une brebis. «Les molécules lumineuses, dit-il, rebondissant de la brebis sur l'œil du loup, sont préparées d'une certaine manière au mouvement de rotation, et d'une autre façon quand elles viennent des chiens. »

7'3 PHYSIQUE. 1. PARTIE. THÈSE î.

Ainsi la matière subtile est déterminée à se glisser de telle manière dans les canaux nerveux du loup, qu'à la vue de la brebis il se précipite, et à la vue du chien il s'enfuit: moteur ridicule, qui ne se meut pas lui-même. Laissons de côté ces bagatelles. En admettant que les molécules produisent un mouvement dans les nerfs des animaux , peut-il se faire que la matière subtile, excitée même par la plus légère impulsion, produise dans les animaux tant et de si merveilleux mouvements? Si quelqu'un croit cela , je crains qu'en silence il ne prenne tous les hommes, lui excepté, pour de pures machines qui, par la seule impulsion de la matière subtile différemment déterminée suivant les divers objets, voient, pleurent, parlent, marchent, etc.

Je ne veux pas étudier l'explication des autres phénomènes, j'ajouterai seulement que Descartes suppose, quand il en parle , ce qui est en question : c'est ainsi qu'il dit que l'eau est glissante, flexible, fluide, parce qu'elle se compose de molécules glissantes et flexibles ; que l'air est mou , parce que ses molécules sont molles; que le sel est acre et dur, parce qu'il se compose de molécules dures et acres; que les métaux sont solides, parce qu'ils se composent de molécules solides, etc. Mais quand me dira-t-on pourquoi parmi ces molécules il y en a de flexibles , d'acres , de molles et de dures, etc. ? Les molécules de l'air, du sel et de l'eau , dit-il, ne sont pas de simples fragments, ce sont des assemblages de molécules moindres encore, et celles-ci en contiennent d'autres à l'infini. Si bien que de leur composition par d'autres molécules, il arrive pour elles ce qui arrive pour les corps plus grands qu'elles composent. Voici les paroles de sa lettre lxix^ tome P'' : Comme le premier élément ne se compose d'aucune molécule, si ce n'est de celles qui sont divisées indéfiniment , il s'ensuit qu'il faut concevoir des pores jusqu'à la dernière division possible dans toutes les molécules qui le composent. Belle solution qui, pour fuir les coups de l'adversaire, se précipite dans

le gouffre de la procession à l'infini; et il ajoute cela pour qu'en quelques mots la force de ses contradictions puisse apparaître, et qu'on voie les pores et leur enchaînement se continuant jusqu'à la dernière division possible, division qu'il affirme indéfinie , et telle qu'on ne puisse jamais en concevoir une qui soit la dernière. Dites - moi si jamais les principes d'une autre secte ont amené l'intelligence à de semblables embarras.

J'ai parlé de tout cela trop abondamment peut-être, vu la brièveté que je me suis proposée pour but dans cet ouvrage; mais la matière est si abondante, que j'aurais été beaucoup plus long si j'avais voulu tout dire. Il n'y a presque pas de thèse cartésienne dans l'examen de laquelle on ne puisse trouver mille choses à redire, et l'on ne peut comprendre comment il dit dans la Préface de ses Principes que la clarté de cette doctrine enlève toute prise aux efforts de ses adversaires. Assurément, si vous prenez Descartes pour un prophète, vous n'irez pas lui contester ce qu'il affirme; mais si vous voulez maintenir votre raison indépendante de l'autorité de ce maître , vous ne trouverez rien de plus exposé aux attaques; et plus vous sonderez la profondeur de l'ulcère, plus vous y trouverez de corruption.

Réponses aux objections de Descartes.

Il n'appuie presque jamais ses principes sur des raisons ; presque partout il fait passer ses rêveries en les racontant avec esprit. Cependant il y a deux choses qu'il veut en différents endroits faire accepter comme de force : 1° c'est que les principes doivent être clairs, et que rien n'étant plus clair que l'extension, la figure et le mouvement local, il a raison de les prendre pour les principes des choses; 2° c'est que de ces principes on peut déduire l'explication claire de presque tous les phénomènes de la nature; il en conclut

qu'il n'en faut pas chercher d'autres, ni en souhaiter de meilleurs.

Je réponds à la première proposition que les principes s'entendent de deux manières : d'abord pour les propositions sur lesquelles s'appuient les conclusions scientiliques , ensuite pour les choses qui constituent les composés naturels. Au premier cas, les principes que l'on accepte doivent être certains et évidents, et c'est d'eux qu'on dit habituellement que les principes doivent être clairs et connus par euxmêmes. Pris dans le second cas, c'est-à-dire comme composant primitivement les choses naturelles, les principes sont, de l'avis de tous les savants, obscurs et cachés dans le sein profond de la nature ; ils n'en peuvent être tirés que par les esprits les plus pénétrants. D'où ce vers du poète :

Félix qui potuit rerum coynoscere cnitsns. Henrenx celui qui peut pénétrer les principes des choses.

Mais Descartes l'entend tout au contraire : il commence par donnera sa doctrine des principes obscurs, faux, et incertains, tels que ceux-ci : l'extension est la substance des corps; tout mouvement est droit par lui-même: il peut se transmettre, mais non s'éteindre; la matière est réellement divisée à l'infini ; le vide ne peut être introduit dans les choses, même par Dieu, etc. Et pour les principes des choses, il les donne faciles et accessibles à tout le monde, par exemple : l'extension, la figure et le mouvement ; malheureusement cette clarté n'est pas de longue durée: bientôt il enveloppe ses dires de fables, et imagine gratuitement mille formes de la matière : des sphères , des molécules , des particules cannelées, etc., toutes inventions impossibles à comprendre pour qui que ce soit, même pour lui. Bien plus, tout le monde peut reconnaître que ces inventions toutes giatuitcs sont insuffisantes à expliquer la constitution des choses naturelles. En réalité donc, pour le Cartésien, il n'y a de

clarté ni dan? le? principes, ni dans l'étude de la nature; tout est chez le maître incertain , obscur, controuvé.

Q'iant à la seconde prétention , j'ai déjà montré assez clairement combien Descartes déduit mal de ses principes l'explication des phénomènes de la nature. Mais ces phénomènes seraient-ils dans le plus parfait accord avec ses principes, on ne devrait pas encore en regarder l'explication comme absolument vraie; car une fois la liberté d'imaginer accordée à un auteur, il lui devient facile de donner à de vrais effets des causes fausses. Les systèmes de Tycho-Brahé et de Copernic ne peuvent être vrais tous les deux ensemble, et cependant ils expliquent l'un comme l'autre les phénomènes célestes. Ne faut-il pas ici se moquer de la légèreté de certains Cartésiens qui, dès qu'ils voient la plus petite expérience réussir comme ils l'avaient conjecturé d'après leurs principes, proclament aussitôt que c'en est fait de l'ancienne philosophie, que la palme appartient à la nouvelle, parce qu'on peut en voir les déductions de ses propres yeux et les toucher de ses propres mains. Ils ne pensent pas à cette parole si sage d'Hippocrate : Experientia fallax, judiciwn difficile .«L'expérience est trompeuse, et le jugement difficile. » Ils oublient aussi que les hypothèses de Descartes sont comme les lois de Lesbos , et s'accommodent à tous les sens. Quel cas n'a-t-on pas fait des expériences qui s'accordaient avec les principes de l'astrologie judiciaire ? et cependant Descartes rejette cet art tout entier comme un mensonge. Il a raison ; mais pourquoi alors ne pas rejeter de même sa méthode, qu'il est convaincu bien manifestement d'avoir imaginée lui-même ?

Avant de faire voir d'une manière plus claire la vanité des suppositions de Descartes, j'ajouterai que Pierre Gassendi, homme certainement fort instruit, le maître de tous les modernes qui ont soutenu le système des atomes, admet le vide que Descartes refuse avec tant d'insistance, et accorde aux atomes des formes et des propriétés presque tou-

jours contraires à celles que leur prête Descartes. Il explique pourtant avec ses atomes, et fort habilement, les phénomènes de la nature, et son esprit semble se jouer dans les subtilités par lesquelles il trouve une cause à chaque effet. Rien n'empêche donc que ces phénomènes de la nature ne s'accordent, soit par hasard, soit grâce à l'habileté d^un philosophe, avec des hypothèses supposées et même fausses. Mais je ne veux pas parler sans prouver ce que je dis ; voyons les deux maîtres en présence à l'occasion des molécules qui composent. un grain de sel : Descartes , avec cette confiance en lui-même que tout le monde lui connaît, affirme que ces molécules sont oblongues comme des baguettes ou des cylindres; elles doivent être cannelées, polies et roides : ne croiriez-vous pas qu'il les a vues de ses propres yeux? Mais voici Gassendi qui affirme qu'elles sont cubiques. Et cependant, quelque différente que soit leur explication , tous deux prétendent connaître et expliquer parfaitement la nature et les effets du sel. Auquel croire? Ni à l'un ni à l'autre assurément : tous deux nous veulent amuser. Cependant Gassendi aura sur Descartes, à mes yeux, cet avantage, qu'il propose modestement ses opinions comme de pures conjectures , tandis que Descartes affirme imperturbablement ses rêveries comme des oracles de la vérité.

Mais en voici sur cet homme plus qu'il n'en faut. Car, pour conclure avec saint Augustin (lettre lvi) quand il parle des atomes, fai honte même de réfuter des choses qu'ils n'ont pas eu honte de concevoir. Et quand je vois qu'ils ont même osé défendre ces doctrines , ce n'est plus d'eux que je rougis, mais du genre humain tout entier, dont les oreilles ont pu entendre de telles paroles.

ARTICLE CINQUIÈME

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