EXPOSÉ DE LA DOCTRINE DE DESCARTES SUR LKS PRINCIPES
Aristote nous dit qu'il ne faut pas s'inquiéter de tous ceux qui parlent; d'un autre côté, les principes de Descartes ne différant pas des principes atomistes dans les principaux points , se trouvent réfutés par les raisons que nous venons de donner; cependant nous consacrerons un article à les rapporter et à les combattre sommairement. Sans doute ce philosophe n'a pas trouvé de nouvelles raisons, ni de plus solides que les autres, mais il a appuyé son système sur des explications plus faciles et plus séduisantes pour l'imagination , et il a obtenu des applaudissements nombreux de la part de ceux qui , plus désireux de faire de la philosophie avec l'imagination qu'avec la raison , ne veulent pas ou ne peuvent pas pénétrer jusqu'aux principes intimes et intelligibles des choses.
Opinion de Desoarfes sur les principes des choses.
Cet auteur, habile du reste, ingénieux et grand mathématicien , commence , dans sa préface , par attaquer un peu présomptueusement tous ceux qui ont avant lui cherché la vérité. « Ils y ont été malheureux, dit-il , presque aveugles , et tout ce qu'ils nous donnent sur les choses naturelles n'est qu'un assemblage d'erreurs dont il faut s'éloigner d'autant plus vite qu'on est plus désireux de connaître le vrai. » C'est lui qui a trouvé les principes natifs de la vraie philosophie ; il va nous faire voir la vérité même et nous la démontrer, au moins il l'assure ainsi, et l'on pourrait croire que lui premier il vient de la forcer à sortir du puits de Démocrite. Qui dira que Descartes n'a pas trouvé cette assurance, comme
les principes fondamentaux qu'il affirme, dans la succession des Épicuriens? Eux aussi se glorifiaient de montrer trèsclairement la vérité et de la faire toucher du doigt; le chef de leur secte, Épicure, était selon eux le père du vrai, l'inventeur de la vérité, et l'architecte du bonheur.
Notre auteur entreprend ensuite, dans sa première partie, de parler de Dieu, de l'âme, de la vérité et du moyen de laconnaître : toutes choses sur lesquelles il ne nous appartient pas de discuter ici ; et il arrive dans sa seconde partie aux principes naturels des choses. D'abord il pose comme évident que la substance corporelle n'est pas autre chose que l'étendue , d'où il infère que le vide ne peut exister, même -par la puissance de Dieu, parce que cet espace vide, étant étendu, serait nécessairement un corps. Il en conclut que le monde est infini, ou au moins indéfini; que les espaces qui se perçoivent au delà du monde sont étendus, et par suite de véritables corps ; qu'ensuite il ne peut y avoir plusieurs mondes, puisque la matière de ce monde, étendue indéfiniment, remplit tous les espaces possibles. Or, comme l'étendue n'a pas d'autres qualités que la divisibilité, le mouvement, la figure, la grandeur ou la petitesse, il en conclut que toutes les choses corporelles sont faites d'une matière divisée par Dieu en molécules infinitésimales et différentes , qui déterminent les espèces des choses suivant que la variété de leurs assortiments leur donne un mouvement, un repos, une situation , une grandeur ou une figure dilïédérente, d'où ce distique cartésien :
Meus, mensura , quies, positurn , figura , Sunt cum matcriâ cunctarum exordin rerum.
« L'âme , la mesure , le repos , la position , la figure , sont , avec la matière, les principes de toutes choses. )j
Ceci posé , Descartes nous fait part de sa trouvaille sur la formation du monde et de tous les êtres. Il suppose que d'abord la substance a été produite par Dieu toute continue;
ensuite elle aurait été divisée en petits fragments égaux, non pas sphériques , mais anguleux , cubiques ou autres, qui se seraient touchés d'un contact immédiat et assez étroit pour exclure tout vide. Dans cet état ils auraient reçu de Dieu une double impulsion, un double mouvement : le premier, de chaque molécule autour de son centre; le second, suivant lequel plusieurs molécules tourneraient autour d'un centre commun. Une fois ces deux mouvements donnés , notre philosophe n'hésite plus, il déclare (III p., r\° 47) qu'indispensablement le monde, avec tout ce qui le compose et l'orne, a dû surgir de la combinaison des molécules qui y obéissaient, c'est-à-dire que, comme en se jouant, il a trouvé un moyen facile de faire le monde aussi bien que Dieu lui-même. Il est difficile de pousser plus loin la forfanterie ou la folie. Mais poursuivons.
Par le premier mouvement , celui qui fait tourner chaque molécule de matière autour de son centre , ces molécules , tout à l'heure informes, se modifient de trois manières différentes : ce seront trois éléments distincts. En effet, ce mouvement a dû briser les angles, et de cubiques les molécules vont devenir sphéroïdes, puis, du frottement des sphères entre elles, du brisement des parties anguleuses, une poussière infinitésimale s'est formée. Le premier élément sera donc cette poussière: on l'appellera matière subtile. Le second sera composé des sphères ou globes , et le troisième renfermera les parties anguleuses , restées plus épaisses et moins aptes au mouvement. La plupart de ces parties pressées entre les sphères, s'y sont tournées en vis : c'est ce qu'il appelle les parties cannelées.
Par le second mouvement la matière a été distribuée en tourbillons au centre desquels la matière subtile à afflué pour former les corps lumineux, comme le soleil et les étoiles fixes. Les sphères entourées de matière subtile forment ce corps diaphane que nous appelons le ciel. Enfin les parties les plus épaisses du troisième élément, rejetées
comme une écume du sein des parties subtiles, ont formé les corps opaques, les planètes, la terre, les métaux, les animaux^ les plantes, etc. Les étoiles fixes sont autant de tourbillons semblables à celui dans lequel nous vivons entraînés autour du soleil. Il faut encore savoir que cette matière subtile qui ramassée au centre des tourbillons y compose les corps lumineux, se laissant quelquefois envelopper comme d'une croûte par le troisième élément, y perd tellement sa lumière et sa subtilité, qu'elle ne peut plus maintenir son tourbillon, elle doit tomber alors dans le tourbillon voisin et se convertir en comète, puis en planète.
Enfin Descartes ajoute que la quantité de mouvement imprimée par Dieu au commencement des choses demeure toujours la même dans la totalité de la matière, quoiqu'elle puisse passer d'une partie de la matière aune autre, suivant des lois que nous rapporterons plus tard.
Voilà les rêves de ce philosophe sur les principes des choses. C'est presque les réfuter que de les exposer, cependant nous nous y arrêterons quelque temps. J'ai bien peur qu'en reconnaissant la vanité ridicule de cet homme et l'impudence avec laquelle il a présenté ses inventions , je dirais presque ses divagations, pour les principes incontestables de toute chose, nos neveux ne s'irritent contre la légèreté puérile de ceux qui ont accepté ces contes pour des vérités , et contre le sérieux avec lequel je.m'emploie à combattre des fantômes prêts à s'évanouir d'eux-mêmes. Mais j'ai trouvé cette habitude chez les philosophes, de rapporter et de réfuter les opinions erronées de leur siècle, quelque absurdes qu'elles fussent, dès qu'elles avaient quelque célébrité. .Te veux donc montrer d'abord brièvement que les molécules de Descartes ne peuvent être les principes des choses. Ensuite, m'attaquant à la doctrine des principes tout entière, je ferai voir quelle multitude innombrable de contradictions y fourmillent, et comment les phénomènes de la nature y sont faussement expliqués. Je veux qu'après ni'avoir lu, si on l'a
fait avec un esprit libre de tout préjugé, on voie clairement que jamais il n'a été donné une explication plus insuffisante des faits de la nature.
Les molécules de Descartes ne peuvent être les principes des choses.
Les raisons qui nous ont portés à rejeter le système des atomes sont valables contre les molécules de Descartes. 1 ° C'est d'abord l'autorité des saints Pères, qui repoussent ce système comme une motistruosité, ainsi que nous l'avons vu. Or, les molécules se confondent en bien des points avec les atomes; donc elles doivent être rejetées au même titre. Expliquons la mineure. Les Épicuriens nous disent pour leurs atomes, que tout est constitué par des corpuscules insensibles, et que la variété dans ce que nous voyons dépend seulement de la différence de mouvement, de site, de figure et de combinaison ; que ces corpuscules se meuvent en ligne droite, à moins qu'une rencontre ne les fasse obliquer; que les obliquités survenues déterminent des tourbillons qui servent aux savants d'explication pour tous les phénomènes delà nature, le lever et le coucher des astres, la pluie, la grêle, la production et la destruction des métaux , des plantes , des animaux, etc. Or, ce sont les enseignements positifs de Descartes lui-même, qui pour se montrer plus complètement épicurien nous défend, au numéro 28 de la I''^ partie, de jamais considérer une cause finale en philosophie, et cela, parce que chaque chose, au lieu d'aller prendre dans sa fin la détermination de son mouvement, est déterminée parle mouvement nécessaire des molécules. Par conséquent sa doctrine est celle des Épicuriens pour les principaux chefs, et c'est dans leurs écrits qu'il en a cherché la source.
Descartes répond (IV. partie, numéro 102) que la doctrine de Démocrite, et par suite celle d'Épicure, a été rejetée
parce qu'ils ont posé des atomes indivisibles, parce qu'ils leur ont attribué de la pesanteur, et enfin parce qu'ils ont admis le vide.
Mais ces points sont presque indiflférents, et ce ne sont point là ceux qui ont valu à Epicure l'indignation des saints Pères. Il a dit que les œuvres de la nature étaient le résultat du jeu de ses atomes, il enseigne que tout arrive nécessairement par leurs mouvements. C'est aussi ce que veut Descartes. Or, les saints Pères se souciaient fort peu qu'on déclarât les molécules de la matière divisibles ou non à l'infini ; le poids , pour Épicure , n'est pas autre chose que la force de se mouvoir en ligne droite, c'est la même force que Descartes attribue à ses molécules (II. partie, numéro 45), si ce n'est qu'Epicure considérait cette force comme permanente , tandis que Descartes lui attribue la force de se transporter d'un atome à l'autre : ce qui ne l'excuse en aucune façon. Eiifin, si le vide est admis par les Epicuriens, tandis que Descartes le déclare impossible , même à la Toute-Puissance divine , ce n'est qu'une faute et une erreur de plus pour Descaries, puisqu'il refuse à la Puissance divine ce qui lui appartient, et que par là, comme nous le verrons, il enlève à ses molécules tout moyen de se mouvoir.
2° Preuves de raison. Descartes ne reconnaît dans ses molécules que l'étendue avec la figure et le mouvement ; or l'étendue avec la figure et le mouvement ne peut être le principe des choses : donc les molécules ne peuvent être principes. La majeure est de Descartes (II. partie, numéro 9). Je prouve la mineure. Les principes des choses doivent être quelque chose de substantiel, ils doivent varier suivant les diverses choses : car ils sont principes des opérations , et les opérations sont diverses dans les clioses diverses. Or, l'étendue n'est pas quelque chose de substantiel, c'est un accident, comme nous l'avons montré en Logique (Ile partie , thèse IP, q. m, art. 2). Il faut en dire autant de la figure et du mouvement; ces attributs ne va-
rient pas d'une chose à l'autre, l'étendue, la figure et le mouvement ne peuvent donc pas être principes des choses.
Les Cartésiens répondent que l'étendue, bien qu'elle soit partout la même, constitue cependant des choses diverses en tant qu'elle est partagée en molécules diverses qui, par leur figure, leur mouvement et leur repos, constituent les nombreux composés que nous voyons. Ainsi les molécules au repos font les choses solides ; si vous les mettez en mouvement, elles feront les liquides; si elles sont aiguës, ce seront des acides, et ainsi du reste.
Afais au contraire, outre qu'ainsi la figure, le mouvement et le repos reslant de purs accidents, il resterait toujours une substance semblable et informe pour toutes les choses de ce monde, ce que Descartes, s'il l'accepte lui-même, fera difficilement accepter aux autres, cette réponse suppose qu'aucun corps sensible n'est doué de continuité et que tout est le résultat d'une combinaison de molécules réellement séparées les unes des autres. Or, c'est une supposition gratuite, fausse, contraire aux principes mêmes de Descartes; et par suite la réponse encourt les mêmes notes. Je prouva la mineure. D'abord la supposition est gratuite ; car, si Descartes a mis en tête de son numéro 208 (p. IV) que les corps sensibles sont composés de molécules insensibles , il ne l'a nullement prouvé ; il a seulement établi qu'il peut y avoir des corpuscules tellement amoindris^ qu'ils échappent au sens humain ; ceci n'est pas contesté. Ce qui l'est, c'est que les corps sensibles soient composés de molécules insensibles, et il ne le prouve pas. La supposition est donc gratuite. Elle est fausse : car la continuité est la propriété de la quantité, donc elle convient aux grandes quantités comme aux petites. Donc comme, suivant Descartes, il y a de petites quantités qui ne sont pas composées de plus petites, mais qui unissent ensemble leurs parties sous une figure unique, ainsi il peut y avoir des quantités sensibles plus grandes, d'or, d'argent et de diamant, qui ne sont pas actuellement
divisées en molécules distinctes déforme, mais qui sont une masse totale, continue, enfermée sous une seule forme quand même elles présenteraient quelques ouvertures.
Enfin cette réponse est contraire aux principes de Descartes. Les parties de l'étendue au repos s'attachent l'une à l'autre et forment une masse continue ; mais tous les corps durs et solides, comme l'or et le diamant, ont leurs parties au repos parfaitement adhérentes : donc elles forment une masse, donc cette masse n'est pas composée de molécules réellement distinctes et ayant chacune sa figure : c'est une quantité une, entière, qui se renferme sous une seule figure, et qui ne se divise pas en d'autres. La mineure est de Descartes, qui explique la dureté par le repos des parties (II partie, num.éro 55), La majeure se prouve par les principes du même philosophe. Les causes contraires ont des effets contraires; mais, d'après lui, les parties de la matière, qui d'abord étaient continues , se sont brisées et séparées par le mouvement : donc, par le repos, qui est le contraire du mouvement, comme il est dit (II partie, numéro 44), il faut qu'elles reviennent constituer la masse première , et , il le dit lui-même (II partie, numéro 55) , on ne peut supposer un lien plus étroit, un ciment plus fort pour unir les diverses parties de la matière , que le lien qui résulte de leur repos commun.
Si vous dites que la matière , continue d'abord , a pu se briser en morceaux par le mouvement, sans que pour cela le corps doive rendre aux fragments infinis leur unité première quand ils se reposeront, d'abord vous le dites sans le prouver ; ensuite , dans l'ordre des causes physiques , le mouvement n'est pas plus puissant à disjoindre que le repos n'est à unir; enfin il en résultera que les molécules soumises au frottement depuis le commencement du monde sont devenues de plus en plus imperceptibles , si bien qu'elles ne seraient plus les mêmes éléments qu'il y a mille ans , puisque leur subtilité aurait ainsi augmenté; si bien que la chair, Tor^ II. 3
l'eau et tous les autres corps différeraient de ce qu'ils étaient autrefois, comme de la toile grossière diffère le linge fin. Il faudrait même que les deux autres éléments de Descartes fussent réduits à celui de la matière subtile ; car les molécules de ces éléments n'étaient pas tellement massives, qu'un frottement perpétuel depuis le commencement du monde n'ait dû les réduire aux proportions de la matière subtile.
Confirmation de la conclusion. Pas plus que les atomes, les molécules ne sont capables de nous expliquer par leur variété de figure et de mouvement comment les animaux sont doués de sens , de connaissance et de vie. Qui admettra, en effet, que les animaux sentent et connaissent, parce qu'ils sont composés de molécules plus menues , ou mieux configurées, ou agitées plus vivement?Lesmolécules de Descartes ne peuvent donc être les principes des choses.
Descartes et ses disciples , ne pouvant dénouer cette difficulté, la tranchent résolument : ils refusent la connaissance aux animaux. Ce ne sont, disent-ils, que de pures machines sans vie et sans connaissance ; elles donnent , à la vérité, les signes extérieurs que donnent les hommes qui sentent, ou qui sont pris par la douleur, le plaisir ou les autres affections; mais, il ne faut pas s'y tromper, ils ne sentent pas plus que ne font les statues , par lesquelles nous représentons la crainte , la douleur, l'amour, ou quelque autre sentiment.
Cette dernière réponse est absolument inacceptable : 1° Elle répugne au sens commun et aux notions reçues universellement depuis le commencement du monde. Personne ne doute, dit saint Augustin (au livre de la Vraie Religion^ ch. xxix), que les animaux ne vivent et ne sentent; 2» Elle est en contradiction avec l'Écriture sainte, qui, en mille endroits, attribue le sentiment et la vie aux animaux : Le bœuf a connu son maître, et Vàne s'est attaché à la crèche de son
Seigneur (Isaïe, ch. i); et (Jérémie, ch. viii) : Le milan dans le ciel a connu letemps convenable; et (Job, ch. xclx): Le cheval entend le son de la trompette , et méprise la peur ; V aigle regarde sa proie , et la contem.ple de loin. 3° Elle détruit la perfection des œuvres de Dieu , en refusant le principe du sentiment à un corps doué de tous les organes propres à l'exercer. Laissons parler Platon : Si l'ouvrier, nous dit-il , ^pouvait donner à son ouvrage une forme capable de le régir, de le contenir et de le défendre, ne le ferait-il pas? et s'il ne le faisait pas, ne pourrait-on pas lui reprocher l'imperfection de son œuvre ? Or les œuvres de Dieu sont parfaites : donc les corps des animaux, organisés pour sentir, sentent réellement , et ont une âme douée de sentiment. La Genèse (au ch. i) nous dit que Dieu a créé les grands poissons ^ c'est-à-dire les immenses corps organisés que nous voyons, et elle ajoute qu'il leur a donnée une âme vivante capable de diriger leurs mouvements. N'est-ce pas à dire que leur âme est non pas seulement, comme voudrait Descartes, un principe de mouvement, mais le principe véritable de la vie sensitive? La perfection même de l'univers demandait qu'entre l'homme, qui est doué d'une connaissance excellente , et les choses privées de toute connaissance, il y eût des êtres intermédiaires doués d'une connaissance moyenne , c'est-à-dire du sentiment. 4" EnGn cette réponse, loin d'expliquer les phénomènes de la nature, semble les détruire. Tout concourt, en effet, à nous convaincre que les animaux sont doués de la vie et de la connaissance sensible, et l'Auteur de la nature se serait joué de nous s'il n'avait pas mis en eux cette connaissance qui se manifeste par tant de signes évidents. Si nous en venons à rejeter de pareils témoignages, rien n'empêche qu'un homme ne vienne à s'imaginer que tous les autres hommes ne sont pas réellement doués d'une âme raisonnable , et ne voie en eux que des mannequins ou des machines assez bien disposées pour faire les actes d'une raison qu'elles n'ont
pas. Je n'ai pas, en eifet, de preuve plus claire de la raison dans l'homme que de l'instinct dans l'animal.
On dira : Les bêtes nous donnent dans leurs actes quelques signes de raisonnement , presque toutes font certains mouvements qui indiquent une direction fort éclairée : cependant on accorde bien qu'elles ne sont pas raisonnables. Pareillement elles peuvent manquer de la connaissance sensitive, bien qu'elles en fassent les actes.
Mais au contraire, ces signes de raison n'apparaissent qu'accidentellement dans les animaux , et ils passent rapidement. Tel animal qui paraît procéder raisonnablement sur quelque point, va pécher contre la raison dans une infinité d'autres. Enfin des arguments très - solides , que nous ferons valoir (dans la thèse II, q. v, art. 4, § 2), prouvent que les animaux manquent de raison; au contraire , tout nous convainc qu'ils ont la connaissance sensitive, et rien de sérieux ne combat cette conviction. Bien plus, les saints Docteurs et l'Écriture nous enseignent partout que l'homme diffère de la brute par la raison, et lui ressemble par la connaissance et les passions. Cette partie de l'âme où se trouvent les sens et les passions s'appelle partie animale; l'homme qui suit ses sens et ses passions est appelé homme animal ; il est dit semblable aux bêtes. Au psaume xlviii on lit : L'homme, que Dieu avait honoré j^articulièrement , n'a pas compris cet honneur; il s'est comparé aux animaux insensés, et il est devenu semblable à eux. Et saint Paul (aux Corinthiens, P^ Ep., ch. Il) : L'homme animal ne comprend pas les choses de Dieu. Mais à quoi bon tant de preuves pour une chose aussi claire?
Je ne reviens pas sur ce qui a été dit , que les atomes ne peuvent être les principes des choses. Cette démonstration atteint exactement les molécules de Descartes , et les Cartésiens n'ont rien trouvé à y répondre. Deux sortes d'arguments se présentent encore : ceux empruntés aux con-
tradictions dont l'ouvrage du maître est rempli , et ceux qui montrent son insuffisance à expliquer les phénomènes naturels. Comme chacun de ces arguments peut être développé assez longuement, nous les traitons en deux titres distincts.