DES PRINCIPES DES CHIMISTES
Cette secte n'est pas nouvelle. Elle a imaginé trois principes actifs dans les éléments : le mercure, le soufre, et le sel. A ces premiers elle en ajoute deux autres , passifs et inertes : \e phleg^ne, ou l'eau insipide, et la terre. Elle ne regarde pas tant ces deux derniers comme des principes que comme les réceptacles ou les résidus des trois autres. Les chimistes donnent le nom de mercure à une substance subtile, spiritueuse et pénétrante, disparaissant facilement. Selon eux , cette substance , mélangée quelque peu avec le phlegme, qu'elle attire après elle, se développe en fluide subtil, qui tantôt est inflammable, comme l'esprit-de-vin, et tantôt acidulé et incombustible , comme cet esprit qu'on extrait du vinaigre. Ils appellent soufre une substance huileuse, inflammable, odorante. Ils donnent le nom de sel à une substance solide et ayant quelque saveur, qui se dissout dans l'eau, se dilate par une chaleur modérée, et se liquéfie en matière vitreuse par une chaleur plus forte, he phleg me est un fluide sans saveur, tout à fait incombustible, dans lequel le sel se dissout facilement. La terre est une substance sèche et poudreuse, qui boit l'eau avec avidité et repousse le feu.
Ils prouvent que toutes les choses se composent de ces éléments, parce que presque tous les corps soumis à l'action du feu s'y réduisent. Le vin, par exemple, placé dans l'alambic, au premier contact du feu rejette une liqueur subtile et inflammable , et ensuite une eau sans saveur. Ces deux substances une fois épuisées , cette matière épaisse et visqueuse qui reste , transportée dans une cornue, rejette, à un contact plus violent de la flamme, une substance grasse et huileuse, odorante et inflammable: c'est le soufre. La subs'ance dure
et sèche qui reste encore et que le feu réduit en cendres, après avoir été dissoute dans l'eau bouillante, imprègne cette eau de sel. En elfet, si l'on filtre cette eau , c'est-à-dire si on la fait distiller goutte à goutte dans un autre vase à travers un* papier buvaid ou un morceau de linge, pour peu qu'elle ait été tiédie au feu, elle déposera du sel au fond du vase. Une fois le sel extrait, il restera une poussière sèche : c'est la terre , ou , comme ils le disent, le capiit mortuum. Ces difîéreiites transformations s'obtiennent de presque tous les corps mixtes , et par les mêmes opérations.
C'est pourquoi les chimistes disent que tout se compose de ces éléments : le sel est comme la base qui se dissout dans l'eau, et, mêlée à celte eau, produit le sovfre; le mercure s'insinue dans le mélange, et enfin la terre, en buvant l'eau , donne à l'œuvre de la consistance et de la solidité.
CoNCLUSiox. — Les choses naturelles ne peuvent se composer de ces principes des Chimistes.
Prouvons-le. On ne peut appeler premiers principes ce qui peut se résoudre en autre chose ; or le mercure, le soufre et le sel se ramènent à d'autres principes, ils ne sont donc pas des principes. La majeure est évidente. La mineure se prouve par Vexpérience. En analysant plus scrupuleusement, comme on a pu le faire à l'académie de Paris et ailleurs, celte liqueur spirilueuse qu'ils appellent mercure, on l'a réduite en eau, en terre et enfin en sel. La liqueur huileuse et sulfureuse se réduit en eau, en terre et en sel; et enfin, par une analyse encore plus exacte, le sel se décompose en eau et en terre, d'où il résulte que les principes chimiques se composent à leur tour des quatre éléments vulgaires, puisqu'ils se décomposent peu à peu en terre ei en eau, et que Vair et le feu qui y sont mêlés s'en dégagent insensiblement pendant la distillation.
Première confirmation. Tous les mixtes ne se réduisent pas en ces principes. En eflet , ils n'ont encore pu par aucun art être tirés du verre. L'or ne peut pas non plus y être
amené, à quelque chaleur qu'on le soumette; et les chimistes disent proverbialement : L'or est encore plus facile à fabriquer qu'à dissoudre. Je ne parle pas du talc de Venise, du cristal, et de bien d'autres corps. 2" 11 n'est pas prouvé que ces substances chimiques se trouvent actuellement dans les choses , et qu'elles n'y sont pas amenées par l'action du feu, comme de nouveaux mixtes; il est même presque absolument admis maintenant que certaines substances sont dues à l'action du feu ; nous en parlerons plus tard. 3° Enfin, si c'étaient là les vrais premiers principes des choses, il y en aurait presque autant qu'on ferait de mélanges ; car le sel extrait du sang est autre que celui qu'on extrait de l'urine, que celui qu'on extrait du plomb, que celui qu'on extrait de n'importe quelle plante; autant peuton en dire du soufre et du mercure. Bien plus, il se trouve dans la même chose un premier sel fixe, qu'on nomme lixiviel et alcali, et un autre volatil ^ ainsi appelé parce qu'il s'évapore facilement à la chaleur, tandis qne le feu ne peut jamais forcer le premier à s'élever. Les chimistes avouent aussi qu'on peut extraire plusieurs sortes de soufre et de mercure de la même chose : de là vient qu'ils reconnaissent un mercure acidulé non inflammable, et un autre plus épais et inflammable. Il y a du soufre et de Yhuile volatils, d'autres sont fixes : l'un est spiritueux, on l'appelle espritde-sùufre; l'autre est plus dense, cependant il est plus léger que l'eau , et on l'appelle Yhuile; un autre est plus pesant , il ne surnage pas dans l'eau, et on l'appelle baume. Ajoutons encore que , par une analyse plus exacte , on pourrait extraire des mixtes d'autres produits qui se réduiraient difficilement à ces trois, tels que ceux que Baylius rapporte avoir tirés lui-même de Vhuile.
Les chimistes eux - mêmes , d'après les analyses vulgaires, reconnaissent non-seulement ces trois corps, mais un quatrième , matériellement différent : c'est une substance volatile, sèche, insipide, dont le nom technique est (leurs ^
et qui ne peut se confondre avec les trois autres ; et l'on ne voit pas pourquoi elle serait exclue du nombre des principes. Bien plus, les trois premiers sortent sous des formes si variées des mixtes, où ils étaient enfermés, que souvent les chimistes ne savent les reconnaître dans l'analyse. De là ces différends qui font que l'un donne le mercure pour principe à une chose, tandis que l'autre l'attribue au soufre; souvent même un seul auteur trouve plusieurs sens à donner à la même dénomination.
Cependant il ne faut pas absolument rejeter ces principes : si l'on s'en sert dans une juste mesure, ils peuvent favoriser les travaux de la médecine et éclairer les recherches du physicien ; nous prétendons seulement que ce ne sont pas des principes premiers , mais des principes mixtes composés d'éléments.
Le sel semble se composer à' eau et de terre ; le soufre renferme beaucoup de feu; le rnercure sera peut-être une nature aériforme mélangée dans un fluide subtil qui , lorsqu'il s'y trouve du soufre, devient facilement inflammable , et lorsqu'elle s'unit à des molécules de sel volatil , se trouve un peu acide. Nous aurons sans doute à parler ailleurs de ces combinaisons. Je ne rapporte pas les objections des chimistes : elles prouvent incontestablement que ces substances entrent dans la composition des mixtes, ce que nous accordons; mais elles ne prouvent pas assez que ce soient des premiers principes.
ARTICLE SIXIEME