DES VRAIS PRINCIPES DES CHOSES
Jusqu'à présent nous avons réfuté les opinions des autres philosophes au sujet des principes des choses; il est temps de dire ce que nous en pensons. Afin de le faire d'une ma-
nière profitable, comme les géomètres nous poserons d'abord des axiomes certains, ensuite nous montrerons comment de ces axiomes se déduit notre opinion.
§• '• Quelques axiomes sur les véritables principes des choses.
Premier axiome. — Les choses naturelles sont sujettes au changement , même intrinsèquement.
C'est un fait d'expérience , et tout le mortde accorde que toutes les choses naturelles changent; qu'elles changent d'une manière intrinsèque, cela a besoin d'être démontré, bien que l'esprit s'incline volontiers à le croire. Il y a deux sortes de changement: V extrinsèque , eiV intrinsèque. On dit d'une chose qu'elle change d'une manière seulement extrinsèque, quand elle se trouve vis-à-vis d'une autre dans un état nouveau, non par son changement propre, mais par le changement de l'autre : ainsi une colonne qui était à ma droite se trouve à ma gauche , non parce qu'elle s'est transportée elle-même, mais parce que j'ai changé de situation vis-à-vis d'elle. On dit, au contraire, qu'une chose change d'une manière intrinsèque, lorsqu'elle se trouve autrement en elle-même qu'elle n'était auparavant, c'est-à-dire quand elle change non par le mouvement d'une autre, mais par son propre mouvement. Or il est clair que les choses naturelles changent, même de cette façon : ainsi ce qui était en soi bois devient feu et fumée. Et ceci est encore prouvé par une raison invincible : c'est que tout changement extrinsèque en suppose un intrinsèque. En effet, une chose change d'une manière extrinsèque, parce qu'elle se trouve différemment en vue d'une autre, sinon par son changement, au moins par celui de cette autre. Il est donc nécessaire pour le changement extrinsèque qu'au moins un des extrêmes subisse un changement propre, c'est à-dire intrinsèque: car, II. G
si ni l'un ni l'autre ne change , les deux extrêmes resteront toujours les mêmes relativement. Il y a donc dans les choses un changement réel et intrinsèque.
Second axiome. — Un être qui change en lui-même ne peut être absolument simple , il y a en lui nécessairement composition de jouissance et d'acte.
Cela est aussi évident. Lorsqu'une chose est absolument simple en elle-même , on n'y peut rien enlever ni ajouter, autrement elle ne serait plus simple. Une chose simple ne peut donc changer en elle-même. Ensuite une chose change en elle-même, *ou bien quand elle commence à devenir ce qu'elle n'était pas et qu'elle pouvait être, ou bien lorsqu'elle cesse d'être actuellement ce qu'elle était d'abord. Il faut donc distinguer en elle \3l puissance , c'est-à-dire le sujet de l'être, et cet acte de l'être à l'arrivée ou au départ duquel elle change. Nous appelons cet acte de l'être forme, parce que le sujet se forme de lui, c'est-à-dire est déterminé par lui à telle ou telle manière d'être; et son sujet, nous l'appelons matière. Quelques-uns disent qu'un changement s'accomplit précisément dès là que la chose simple en ellemême se montre d'une façon d'abord, puis d'une autre, sans qu'aucune sorte d'entité lui soit ajoutée ou enlevée , et qu'ainsi on a tort de conclure du changement que la chose est composée de puissance et d'acte. Mais cette réponse se contredit elle-même, ou c'est une dispute de mots ; car, si l'on veut dire que ce mode n'est absolument rien, il implique manifestement contradiction qu'à l'arrivée ou au départ de ce mode la chose devienne autre et se change. Si , au contraire, on veut que ce mode soit quelque chose qui ne se dislingue pas de l'être lui-même, ce quelque chose ne pourra ni~y entrer ni en sortir, mais restera toujours attaché à son sujet, ou plutôt il sera la même chose que ce sujet : ainsi la chose ne pourra pas se changer réellement, et elle sera toujours la même. Si enfin on accorde que cette modification dont la survenance ou l'éloignement transforme la chose peut en
être distincte sans être une forme, ce ne sera plus qu'une dispute de noms , à savoir si ce qui change la chose en s'y ajoutant ou en s'en retirant s'appellera forme ou mode. D'ailleurs un point restera toujours certain et inattaquable, c'est que toute chose qui change en elle-même n'est pas absolument simple , et qu'elle se compose réellement de la puissance et de l'acte de l'être. Sur ce que c'est qu'un mode, on peut voir ce que nous avons expliqué dans la Logique (Ire partie, thèse ii, quest. vi, art. 1).
Troisième axiome. — On peut distinguer un double acte d'être : l'acte substantiel , par lequel la substance est actuellement ce qu'elle est, et l'acte accidentel, qui survient dans une substance déjà constituée.
Cet axiome est aussi manifeste. Nous percevons clairement que ce qui est autour de nous est, comme nous-mêmes, avant tout quelque chose d'actuellement subsistant dans la nature; nous voyons ensuite que les choses qui sont, tout en conservant leur être premier, sont affectées de différents changements, en vertu desquels elles passent d'une manière d'être à une autre : ainsi l'homme, restant toujours homme, de triste devient gai , d'ignorant , savant , et d'irreff échi , penseur. De même ces corps qui nous entourent, tout en conservant leur être substantiel et premier, reçoivent différents modes secondaires d'être : par exemple , du repos ils passent au mouvement, et du mouvement au repos; l'acte premier et substantiel nous l'appelons forme substantielle ; l'autre acte qui n'est que secondaire et adventice , s'appelle forme accidentelle (1).
(1) Quelques mois de saint Thomas (Opusc. XXXI de Principiis Naturœ) rendent plus claire encore l'idée de l'auteur. Les voici : « 11 y a deux sortes d'êlre : l'être essentiel ou substantiel de la chose, celui, par exemple, dont on dit : l'homme est, et c'est l'être simplement dit; et l'être accidentel, celui dont on dit : l'komme est blanc, et c'est rôtre d'une certauie façon {secundàm quid). A chacune de ces sortes d'être, il y a quelque ciiose en puissance.... Ce qui est eu puissance à l'être substantiel s'appelle matière de laquelle {mateiia ex quà), et ce qui est en jouissance à l'ôlrg
Ceci posé comme parfaitement entendu pour tous ceux qui , selon le langage de saint Augustin , voient plus encore avec l'intelligence qu'avec les yeux les secrets de la nature, il nous reste à examiner jusqu'où va le changement dans les choses ; car de là dépend la connaissance des premiers principes. En effet, une fois admis que les choses naturelles sont instables et se produisent par le changement, les principes de ces choses seront les principes mêmes du changement. Les atomistes , comme on peut s'en assurer d'après leurs paroles, n'admettent dans les choses corporelles qu'un seul changement proprement dit, à savoir le changement local : c'est à celui-là qu'ils ramènent les plus grandes différences qu'on puisse voir dans les êtres ; en sorte que les atomes , enchaînés les uns aux autres diversement suivant les divers mouvements locaux , sont les éléments des diverses créatures , et , selon eux , si l'on peut admettre dans les choses la distinction d'acte et de puissance , puisque sans elle on ne comprend pas le changement, ce n'est qu'en tant que les atomes se montrent comme puissance et matière, et le mouvement ou la force motrice comme l'acte par lequel ils sont diversement dispo-
accidentel s'appelle matière dans laquelle {ynateria in quâ). De même, à proprement parler, ce qui est en puissance à l'être substantiel s'appelle matière première , et ce qui est en puissance à l'être accidentel s'appelle sujet. C'est le sujet qui donne l'être à l'accident ; l'accident n'a d'être que par le sujet. Aussi dit-on que les accidents sont dans le sujet , mais non la forme substantielle; et c'est en cela que la matière diffère du sujet.... Et comme tout ce qui est en puissance peut être appelé matière , tout ce qui a l'être de quelque façon, substantiel ou accidentel, peut être appelé forme. Ainsi l'homme est blanc en puissance, et il devient par la blancheur blanc en acte ; et la semence est homme en puissance , et devient par l'infusion de l'âme homme en acte; comme la forme fait que l'être est eu acte, on dit que la forme est l'acte. Ce qui fait qu'un être est substance en acte s'appelle forme substantielle, et ce qui fait qu'un être est accident en acte s'appelle forme accidentelle. » Saint Thomas, comme on le voit, nous donne ici clairement la disïinction entre la substance et l'accident ; el ces deux conceptions qui échappent aux sens, et ne sont saisies que par l'intelligence, sont comme la base de sa philosophie physique.
ses. Aussi ils ne reconnaissent aucune autre forme que la force motrice, et les différentes dispositions des atomes que cette force produit.
Parmi les anciens philosophes, quelques-uns s'apercevant qu'on ne pouvait expliquer par le mouvement local tous les changements qui arrivent en nous et dans les autres créatures , et voyant d'autre part qu'en admettant une forme accidentelle on devait au même titre en admettre plusieurs, que cela était même exigé par la diversité des choses, ont reconnu , outre le changement local , un autre changement répandu de tous côtés sous mille formes différentes , et ils lui ont donné le nom unique d'altératioji : par exemple, quand un ohjet de froid devient chaud; de mou, dur ; de poreux, dense, etc. Ils avaient ainsi établi deux principes de diversité dans les choses naturelles : d'abord la substance, qui serait comme la matière; et les qualités, par lesquelles cette substance est modifiée pour former toutes les espèces de choses.
Mais comme le changement d'altération n'est pas moins accidentel que le changement local, comme d'ailleurs on ne peut comprendre qu'une nouvelle substance se trouve produite par leur action, xVristote crut devoir faire aller plus loin l'action du changement ; il lui attribua d'atteindre la première base de l'être, c'est-à-dire la substance, et il enseigna que les choses naturelles ne sont pas fixées uniformément ni constamment dans cet être primordial , qui est au-dessous des formes accidentelles et qui, à cause de cela, s'appelle substance : cet être, sujet lui-même au changement, passe d'une espèce à une autre. Ce changement, il l'appela génération siihstantielle ; véritable génération en effet, puisque l'ancienne substance disparaissant, une nouvelle se trouve produite. Comme les principes des autres philosophes ne suffisaient pas pour expliquer les changements que nous voyons, il en a été établi de plus profonds que ni les sens ni l'imagination ne peuvent atteindre, et
que l'intelligence et la raison seules déduisent évidemment de la notion même de la génération substantielle.
Toute la doctrine péripatéticienne au sujet des principes repose donc sur cette génération substantielle. Si elle est admise , il est absolument nécessaire que les premiers principes des choses soient tels que les Péripatéticiens les donnent ^ sinon, on ne peut démontrer ces principes par aucune raison de Physique. Il est donc absolument indispensable que nous établissions la génération substantielle avant de traiter de ses principes.
Il y a dans la nature une génération substantielle.
On entend clairement, d'après ce que nous venons de dire, ce que signifie ce nom de génération substantielle. C'est un cliangement de la substance même, c'est-à-dire de cet être premier et fondamental qui est sous les accidents; autrement, c'est un changement par lequel une nouvelle substance est produite. On peut la prouver par deux moyens : l'expérience, et le raisonnement.
Quant à l'expérience, celle-ci est notoire et incontestable que chacun de nous est convaincu intimement qu'il est substance. L'homme, en effet, n'est ni le mode ni l'accident d'aucune chose, c'est un tout subsistant et agissant par luimême. Il n'a pas toujours existé dans la nature, il a été produit au commencement par le moyen d'un changement, c'est-à dire qu'il a été le sujet d'une génération substantielle.
Ce changement par lequel nous avons commencé à être ne peut se concevoir comme un mouvement local, ni comme une simple modification d'une substance déjà existante ; la lumière naturelle nous prouve irrésistiblement que ce mouvement est une vraie production d'une substance nouvelle.
En forme : L'homme est une véritable substance ; or, l'homme est produit de nouveau; donc une nouvelle substance est produite, et ainsi la génération substantielle est dans la nature. On pourrait dire : Quand l'homme est produit, une nouvelle substance n'est pas précisément produite, c'est un corps qui par une pure disposition des molécules ou des atomes qui le composent se trouve construit à la manière d'une machine, et appelle l'union de l'àme créée par Dieu pour être mû et gouverné. De cette manière, on ne peut dire qu'une nouvelle substance est engendrée quand, le navire étant construit, on lui donne un pilote; ainsi ne doit-on pas pour expliquer la production de l'homme recourir à une génération nouvelle. Mais ceci n'est pas acceptable, c'est en contradiction avec la doctrine de l'Église et avec la raison. L'Église enseigne, jt la raison nous prouve, que l'âme est unie au corps , non-seulement comme le moteur au mobile, mais comme une forme siihstantielle qui constitue avec le corps une substance complète. La définition de l'homme : un animal raisonnable , dit essentiellement un corps et une ame unis pour la formation d'une seule substance : donc , quand l'homme est produit, une nouvelle substance est vraiment produite. Nous reviendrons d'ailleurs sur cette thèse.
Après l'homme , les animaux : ne les voyons-nous pas , eux aussi, se reproduire tous les jours, non sans un changement formel? L'individu qui n'était pas tout à l'heure arrive à être. Cet individu n'est-il pas une vraie substance génériquement distincte des autres? Donc de nouvelles substances se produisent dans la nature; donc il y a une génération substantielle.
Ici les adversaires feraient silence , n'était que les Cartésiens trouvent moyen d'assimiler les animaux aux autres substances, leur refusant la connaissance tout comme aux pierres. Ce sont, disent-ils, de pures machines, et ce qui arrive quand ils naissent ne change rien d'aucune sub-
o6 PHYSIQUE. 1. PARTIE. THÈSE I.
?tance, c'est seulement une disposition nouvelle de certains éléments. Déjà nous avons refuté cette théorie.
Quant aux Épicuriens, ils accordent qu'il existe dans les animaux un principe de sensation; ce sera, disent-ils, une substance composée d'atomes plus subtils; mais elle n'est pas produite de nouveau, elle survient seulement pour se mêler aux molécules plus grossières du corps animal, et donne ainsi à ce dernier la faculté de sentir. Il est inutile de revenir sur ce que nous avons dit plus haut à l'article III, pour faire rejeter cette idée.
D'autres veulent que l'âme des bêtes soit une substance différente, à la vérité, des molécules et des atomes, mais non produite nouvellement. Suivant eux , elle s'arrange dans le corps de l'animal, et, sans qu'on sache pourquoi, lui donne le sens et la connaissance. C'est une explication fort commode assurément; mais on demande quelle sera cette substance : un corps, ou un esprit? Si c'est un corps, pourquoi n'est-elle pas , comme tous les corps , dépourvue de sens et de connaissance? Si c'est un esprit, cet esprit sera mortel ou immortel. S'il est mortel, il lui faudra périr, et par conséquent être reproduit par la génération. Le ferez-vous immortel? mais la Foi et la raison protestent. Ensuite , qui admettra que, parune simple modification accidentelle, une substance tout à l'heure aveugle et inintelligente devient intelligente? C'est là une différence substantielle, et il est évident qu'une substance matérielle diffère essentiellement d'une substance capable de connaissance. Ne vaut-il pas mieux reconnaître que lors de la production de l'animal, un certain principe substantiel nouveau surgit en lui, principe qui ne se trouvait pas auparavant dans la nature des choses, et, par conséquent, qu'il y a une génération substantielle'^
A ces deux preuves d'expérience s'en joint une autre, dont on peut se rendre compte à tout moment. La substance se trouvant avant tout dans la chose, et étant la base, le principe et la racine de ses propriétés, comme de la ruine
soudaine d'un édifice nous concluons que les fondations ont fléchi , et du dessèchement hrusque des feuilles dans un arbre que la racine est attaquée, comme nous reconnaissons que la source est embourbée quand l'eau du ruisseau n'est pas claire, ainsi conclut-on habituellement et fort justement quand les propriétés changent , que la substance elle-même a été changée. Et puisque nous voyons chaque jour disparaître sous nos yeux non-seulement les accidents communs, mais encore les propriétés les plus intimes des choses, puisque de nouvelles propriétés prennent la place des premières, comme lorsque du bois il sort du feu, du feu de la fumée, de l'humeur génitale un animal ou une plante, et d'un animal un cadavre privé de sens, de mouvement et de vie, nous avons droit de dire qu'en ces choses les principes substantiels eux-mêmes sont changés.
Ajoutons une dernière preuve d'expérience, elle est claire et convaincante. Qui n'a pas observé comment tous les jours une substance en produit une autre qui lui est semblable? Le mouvement, par exemple, produit le mouvement ; le feu le feu, et ainsi de la plante, de l'animal et de l'homme. Or, cette ressemblance du produisant au produit n'est pas seulement accidentelle , mais bien substantielle , elle atteint la substance, la racine des accidents; ne voyez-vous pas comment d'abord l'engendré diffère grandement du générateur quant aux accidents? Puis ces accidents deviennent semblables et sortent peu à peu de la matière comme poussés ou produits par une racine mystérieuse, qui n'est autre chose que le principe substantiel nouvellement engendré. Ainsi dans la génération des êtres vivants , il n'y a d'abord qu'une humeur génératrice informe dans laquelle on ne voit rien qui ressemble au générateur. Ensuite les accidents se dégagent peu à peu de cette humeur, jusqu'à ce que l'engendré sorte parfaitement semblable au générateur: comment comprendre cela, si l'on n'admet pas que le générateur a donné à la matière un principe substantiel propre qui la
compose et la fait vivre, et dont peu à peu et par ordre on voit surgir dans la matière elle même ces nouvelles propriétés?
Le préjugé naturel issu de ces expériences confirme encore ce que nous disons de la génération substantielle. En effet, les préjugés naturels, c'est-à-dire ces notions que se forment les hommes guidés parla nature, ne doivent pas être facilement rejetés. Il faut les conserver tant qu'ils ne sont pas contredit? par une raison évidente. Or, sous l'inspiration de la nature, les hommes ont accepté ce préjugé qu'il se produit de nouvelles substances, et ils expriment ce changement substantiel par des termes bien différents de ceux qu'ils emploient pour les changements accidentels, l'existence de ce changement ne peut d'un autre côté être contredit par aucune raison évidente; elle est même appuyée sur des expériences qui sans elle n'ont pas leur explication, comme nous l'avons déjà montré : en outre , comme on va le voir, elle peut se soutenir par des raisons puissantes. On doit donc admettre la génération substantielle.
Quant aux raisons , entre beaucoup, et des plus fortes , ces trois suffiront : d'abord, puisque les êtres appelés substances procèdent d'un premier être tout à fait immuable et simple, c'est-à-direde Dieu, comme la Foi nous l'enseigne et comme la raison le prouve, plus ils s'éloignent de cette originepure et immuable, plus ils doivent être sujets à la composition et au changement. Or les substances corporelles qui sont autour de nous s'éloignent plus de Dieu que les spirituelles; elles sont donc plus exposées au changement et plus composées. Mais comment comprendre cette composition et cette versatilité plus grandes attribuées aux accidents seulement, puisque, comme tout le monde sait , les substances spirituelles sont elles-mêmes sujettes à la composition et au changement dans leurs accidents? 11 reste donc que ces qualités s'appliquent aux principes substantiels, et que les substances cor-
porelles soient composées d'un double principe substantiel qui , au moins en quelques-unes, soit sujet à la dissolution et au chanp^ement; par conséquent, elles seront soumises à la génération substantielle aussi bien qu'à la corruption.
Ensuite, la généraiion suhstantielle n'est autre chose que l'action paç laquelle une substance en produit une auti'ô. Mais une telle action doit être admise dans la nature des choses, et par là même la génération substantielle. La mineure s'explique d'après saint Thomas ( II^ Opuscule, chapitre cxxiv). Comme le but de la divine Sagesse dans la production des choses est de manifester et de communiquer ses perfections, elle a dû donner aux créatures non-seulement qu'elles fussent, mais encore qu'elles puissent opérer comme Elle-même est et opère. Or, en Dieu il y a deux opérations : l'une à Vintérieur, par laquelle il se connaît et s'aime; l'autre, à Yextérieur, par laquelle il produit les choses en quelque façon semblables à lui. Afin donc que chacune de ces opérations eût sa participation et son éclat dans les œuvres de Dieu, le premier mode d'opérer, qui est le plus noble, a dû être donné aux substances spirituelles, comme aux premières-nées; et c'est pourquoi ces substances opèrent intérieurement en s'aimant et se connaissant, en aimant et cojinaissant les autres ; quand au second mode d'opération, qui est la production au dehors d'un être semblable à soi, il a dû être accordé aux substances corporelles, et c'est pourquoi nous les voyons toutes autant que possible tendre à la production de leurs semblables.
En troisième lieu , la perfection du monde exige , comme le dit saint Thomas (II^ Opuscule, chap. lxxiv), qu'il y ait en lui toute espèce de substances; or, il y a dans le monde certaines substances incorruptibles ; il y en aura donc de corruptibles, servant de théâtre à cette vicissitude substantielle de la corruption et de la génération, afin que de cette procession successive la scène du monde tire une beauté particulière.
Ces raisons, jointes à l'expérience, rendent l'hypothèse de la génération substantielle, non-seulement plus probable que toutes les hypothèses des autres philosophes, mais presque certaine^ surtout quand on pense que rien de sérieux ne peut lui être opposé par les adversaires. La seule objection qu'ils fassent se résume en ces quelques mots.
S'il y avait une génération substantielle, il faudrait qu'une certaine partie de la substance se fit de rien , à savoir : la forme substantielle. Mais la réponse est facile à trouver même pour eux, s'ils le veulent bien. En effet, comme nous le dirons plus abondamment plus bas (IIIc question, art. 2), cette partie de la substance qui est produite de nouveau dans la génération substantielle, c'est-à-dire la forme, ne se fait pas de rien, mais de la matière qui la contient en principe, ainsi que l'être substantiel. Ce qui les trompe, c'est qu'ils conçoivent la forme substantielle com.me une partie intégrante de la substance et comme une chose subsistante, tandis qu'elle n'est que l'acte d'être, et un mode complétant et déterminant à un certain genre d'être, dont la matière est la puissance et le commencement. Or, puisque la forme naît de la matière, aucune substance ne se fait derien ; excepté l'âme raisonnable, qui est une chose subsistante d'elle-même, et toute forme surgit d'un certain commencement d'elle-même et d'une puissance présupposée.
Les adversaires nous fournissent du reste le moyen de résoudre leur objection. Le même inconvénient qu'ils opposent à la génération sxibstantielle se présente contre le mouvement local et contre tout changement intrinsèque. Cette force motrice qui arrive dans un corps précédemment au repos, est dans la nature quelque chose qui se fait à nouveau; car la force motrice ou l'impulsion ne peut passer la même d'un sujet dans un autre , elle périt dans le premier pour se produire nouvelle dans le second ; elle est donc produite de nouveau , et produite sans que rien d'elle préexiste. On peut en dire autant des autres formes acciden-
telles; de la pensée, de la vertu, du vice, et de tant d'autres que nous voyons chaque jour surgir dans les substances. Pourquoi donc enseigner que ces modifications se produisent à nouveau, et que cependant elles ne se produisent pas de rien, mais d'un sujet présupposé, si l'on nous défend de le dire de la forme substantielle? Car, comme toute substance complète est en puissance à des actes accidentels, au mouvement, à la pensée , à la vertu et au vice , ainsi la matière est une certaine puissance pour les différents actes substantiels de l'être , qui par conséquent ne se produisent pas du néant, mais de la matière elle-même, lorsqu'ils sont produits à nouveau. Du reste nous re\-iendrons sur ce sujet.
L'expérience et la raison concourent donc à prouver qu'il y a dans la nature des changements substantiels, autrement dit des générations substantielles. Aucune raison sérieuse ne peut être donnée contre cette assertion. Une fois cela établi, il est facile de trouver d'une manière sûre les premiers principes des choses , non à la vérité par les sens ni par l'imagination, comme font nos adversaires , mais par la raison et l'intelligence.