III
Quels sont les premiers principes des choses.
Comme la substance fait la première base des choses , il faut en conclure que les principes de la substance sont les premiers principes des choses. Or la substance peut se considérer de deux manières : 1° dans l'état de génération; 2" dans l'état parfait. Ils nous en faut expliquer les principes dans l'un et l'autre état, car ils ne sont pas absolument les mêmes.
Première conclusion. — Les j^remiers j^rincipes de la génération des substances sont au nombre de trois : la
matière, la forme, et la privation. C'est l'avis de tous les Péripatéticiens.
La conclusion se déduit évidemment de ce que nous avons déjà dit du changement en général , à savoir qu'il emporte toujours distinction entre l'acte et la puissance d'être. Puisque la génération est un changement substantiel , elle demande d'un côté une puissance substantielle capable de recevoir divers actes , et de l'autre un acte substantiel qui , par sa survenance ou sa disparition , constitue le changement de cette puissance. Cette puissance, nous l'appelons matière, et cet acte, forme substantielle. Mais, comme il faut, pour que cet acte survienne de nouveau à la puissance, que cette puissance en ait été privée d'abord, on donne comme troisième principe la jajnvafion ; donc, en forme, preuve de la conclusion. Il y a autant de principes dans la génération substantielle des choses qu'il en faut pour la généralion d'une nouvelle substance, comme il ressort des termes; or il faut trois principes pour cette génération : donc il y a trois principes de la génération substantielle. Preuve de la mineure. La génération est le changement selon l'être substantiel, ou le changement par lequel le sujet passe du non-être substantiel à l'être substantiel. On regarde, en effet, comme génération d'une nouvelle substance le fait par lequel ce qui n'était pas auparavant est maintenant; or pour cela il faut trois choses : d'abord le 7ion-être, comme le terme qui est abandonné; Y être, comme le terme qui est acquis; et le sujet, passant du non-ètre à Vètre. Le nonêtre s'appelle privation, ce qui donne Y être s'appelle forme, et enfin le sujet, qui passe du non-être à Y être, se nomme matière. Ces trois éléments sont donc évidemment requis pour la génération substantielle.
Confirmation. Tout ce qui se fait naturellement se fait de quelque chose, comme dit l'axiome de Physique : Dans les choses naturelles rien ne se fait de rien; mais les substances naturelles se fout de nouveau, comme le feu, les
plantes, les animaux, etc. Il faut donc un sujet commun, d'où elles se produisent, et qui puisse se transformer en tous les genres de substances : ce sujet s'appelle matière. Mais comme cette matière est d'elle-mêms indifférente à toute espèce de choses, comme la cire à toutes les figures, en dehors d'elle il faut un autre principe qui la détermine à une certaine espèce d'être naturel , comme à être homme, feu, ou arbre : cet autre principe s'appelle forme ^ et sa diversité engendre les différences des choses naturelles. Quand la matière reçoit la forme de l'eau, elle est eau; si \a forme de l'eau cède la place à la forme de pierre , elle est pierre ; si c'est la forme de bois qui survient , elle sera bois, etc. Mais il est évident que la matière, avant de recevoir une forme, ne la pas encore en acte : elle en a la privation avec une certaine aptitude à la recevoir, au moment où se rencontrera un agent capable de la lui donner. Cette absence de la forme, jointe à l'aptitude qu'a la matière pour la posséder, s'appelle privation.
Trois principes concourent donc à la génération : la matière, Informe, ei\di privation.
Première objection. Le non-être ne peut être le principe de la génération de l'être; or la privation est le non-être : donc elle ne peut être le principe de la génération.
Réponse. Je distingue la majeure. Le non-être ne peut être le principe de la génération , ^ar mode de partie, je l'accorde; par mode de point de départ, je le nie. Puisque la génération est le changement du non-être à l'être , le nonêtre , c'est-à-dire le non-étant , est le point de départ de la générotion. Ajoutons en outre que \di privation n'est pas un non-être pur, c'est un non- être avec une aptitude à être, et à raison de cette aptitude la privation concourt à la génération.
Instance. La privation n'existe pas dans l'instant où quelque chose est engendré : donc elle ne commence pas la géné,ration.
Réponse. Je distingue le conséquent: donc elle ne commence pas la génération , par mode de partie constituant la chose engendrée, ']e V accorde; par mode de jpoint de départ , je le nie; car ce qui commence le changement par mode de point de départ ne doit plus exister quand le changement s'accomplit, puisque le changement l'exclut et l'abandonne.
Deuxième objection. L'agent est aussi principe de la génération : donc il y a quatre principes. On prouve l'antécédent. Comme tout ce qui se fait se fait de quelque matière , ce qui se fait se fait aussi par quelque agent.
Réponse. L'agent n'est qu'un principe extrinsèque, et nous ne nous en occupons pas maintenant. Mais, dira-t-on , la privation aussi n'est qu'un principe extrinsèque, puisqu'elle procède par mode de terme exclu.
Réponse. La privation, il est vrai, est extrinsèque dans ce qui s'engendre , mais non pas dans le sujet de la génération. Il faut, en effet, que le sujet de la génération ait été d'abord intrinsèquement privé d'une forme pour qu'il puisse la recevoir : la privation est donc intrinsèque dans la génération au point de vue du sujet.
Troisième objection. La forme qui est détruite est encore un point de départ de la génération : il y a donc plus de trois principes.
Réponse. La forme qui se détruit n'est exigée qu'accidentellement pour la génération, en tant que la matière ne peut exister sans forme; et pour cela, avant d'en acquérir une nouvelle, elle doit exister sous l'ancienne. Cependant, si la matière pouvait être sans forme, la génération existerait encore : la forme qui se détruit n'entre donc que par accident dans la génération. On dira peut-être: Au moins les dispositions préparatoires concourent à la génération, car avant que le feu naisse du bois, la chaleur l'y dispose : on doit donc compter ces dispositions parmi les
principes. Je réponds que les dispositions, se rapportant à la matière puisqu'elles ne sont que pour la préparer, ne sont pas comptées parmi les principes ; tous avouent cependant qu'elles concourent quelquefois à la génération.
Seconde conclusion. — Les ijrincipes constitutifs de l'être engendré, ou les principes de l'être en fait, sont au nombre de deux : la matière, et la forme.
Prouvons la conclusion. Il y a autant de principes de l'être engendré, c'est-à-dire produit en fait, qu'il en peut rester, la génération une fois opérée; or il en reste deux après la génération opérée : donc il n'y a que deux principes de l'être engendré ou produit en fait. La majeure se comprend d'après les termes. Prouvons la mineure. La privation disparaît dès qu'une forme arrive : comme lorsque la matière du bois est devenue feu , la privation du feu cesse en elle, il ne reste donc que la matière et la forme : ces deux principes étant de la plus grande importance et comme les deux pivots des êtres naturels et les fondements de toute notre Physique , il faut les prouver et les expliquer avec un peu plus de soin ; nous allons le faire dans des Questions spéciales. De la privation il n'y a plus rien à dire; rappelons-nous seulement qu'en Logique nous avons défini la privation : Vahsence d'une forme dans un sujet apte à recevoir cette forme. Elle indique donc deux choses ; l'absence de la forme, et l'aptitude à recevoir cette forme ; elle concourt donc à la génération en tant qu'elle exprime l'aptitude à la forme , et elle est nécessaire pour que la matière soit susceptible de la forme.
QUESTION DEUXIÈME