SI LA MATIÈRE A CNE EXISTENCE PROPRE
Quoique la décision de cette question se déduise facilement de la précédente , car si la matière ne renferme aucun acte d'entité, encore moins renfermera-t-elle l'existence qui est la dernière perfection de l'acte d'être, afin de faire connaître plus complètement la nature de la matière, nous entreprenons de l'expliquer dans cet article. Nous dirons ex professa en Métaphysique ce qu'il faut entendre par l'existence; disons ici que, d'après la notion admise universellement, c'est la position d'unechose en dehon du néant
et de ses causes {ex-sistentia). Une chose, en effet, est dite exister, quand on la voit en dehors des causes et du néant. Mais, parce qu'une chose est regardée comme en dehors des causes et du néant lorsque rien ne lui manque de ce qui est requis pour la raison d'être, les Métaphysiciens définissent l'existence : la dernière actualité de l'être.
Ceci posé, il y a deux opinions : la première veut que la matière et la forme aient chacune son existence propre et partielle. De ces deux existences se constituerait l'existence du composé total. Le fondement de cette opinion est que l'existence ne se distingue pas réellement de l'essence; la matière ayant donc son essence propre aurait aussi son existence propre. Nous réfuterons cette erreur en Métaphysique. La seconde opinion refuse absolument toute existence propre à la matière, et regarde celle-ci comme une pure puissance, réelle et positive, capable d'existence. Tel est l'avis de tous les Thomistes et de beaucoup d'autres philosophes.
CoNCLUSiox. — La matière première n'a d'elle-même aucune existence ; elle existe par l'existence du composé total, qui se détermine en elle par la forme, comme le corps vit de la. vie de l'a^iimal même, qu'il reçoit par l'entremise de l'âme.
Saint Thomas donne partout cette explication. La matière, dit-il (iv« q., sur la Puissance, art. 3), ne peut exister sans la forme ; car elle n'obtient d'être que par la forme, qui est son acte. Et (I^e part., q. xv, art. 3, rép. à la 3e ohj.) : La matière en elle-même n'a pas l'être, elle n'est pas connaissable. Aristote enseigne la même chose en mille endroits, et résolvant cet argument des anciens que la matière est un être en acte , c'est-à-dire qu'elle existe, et qu'autrement elle ne serait rien, il ne répond pas qu'elle a par elle-même une existence, par laquelle elle est en dehors du néant, comme c'était le cas de le dire s'il l'eût pensé; mais il dit qu'elle a un être mitoyen entre l'être en acte et le
QUESTION II. DK LA MATIÈRE PREMIÈRE. ii9
néant, parce qu'elle est une puissance réelle d'être. Il ne pense donc pas qu'elle existe par elle-même ; suivant lui, c'est une pure puissance de l'acte d'être, c'est-à-dire qu'elle est capable de forme et d'existence.
Première preuve. La conclusion est basée sur ce que nous avons dit précédemment. La matière par elle-même ne possède pas ce qu'elle acquiert par la génération ; or, par la génération elle acquiert l'existence : donc, elle ne l'a pas d'elle-même. La majeure est évidente par les termes. Prouvons la mineure. Ce qui passe du non-êlre à l'être acquiert l'être ou l'existence , comme il est évident par les termes. Être, en effet, c'est la même chose qu'exister; or, la matière par la génération passe du non-être à l'être, c'est-à-dire à l'existence, puisque la génération est le passage du non-être à l'être : donc la matière par la génération acquiert l'être, c'est-à-dire l'existence.
On répond : Si la matière par la génération acquiert un être ou une existence plus parfaite, elle en a cependant déjà un commencement imparfait.
Mais au contraire, il s'ensuivrait d'abord que la matière existerait de deux existences, son existence propre et cette autre qu'elle recevrait par la génération, ce qui est complètement absurde, parce que c'est superflu. Du reste, voici comment on peut raisonner contre cette réponse. Celui qui acquiert le premier être ne l'a pas encore et n'a aucune existence, il est seulement en puissance pour cette existence ; or, la matière, par la génération , acquiert le premier être : donc elle n'a encore par elle-même aucun être. La majeure se prouve par les termes mêmes; la mineure par la notion précédemment donnée de la génération. La génération diffère de l'altération, en ce que l'altération produit seulement un être secondaire et relatif, tandis que la génération donne l'être substantiel, c'est-à-dire celui qui est simplement le premier. Le sujet de la génération, c'est-àdire la matière , est donc en puissance à l'être premier sim-
plement dit. Poussons jjliis loin ce raisonnement : Si la matière avait par elle-même une existence, elle serait être en acte; le nom d'être s'appliquant tont naturellement à ce qui est ou existe, elle serait donc le premier être en acte, puisqu'elle n'en suppose aucun autre, elle serait donc une substance en acte, car le nom de substance s'applique au premier être en acte, qui se trouve au-dessous {suhstat) des autres êtres. Donc la matière ne deviendrait pas une substance en acte; car, comme disaient fort sensément les anciens, ce qui est ne se fait pas. Ainsi, qu'on le veuille ou non, il faut revenir à cette opinion des anciens, que la matière est seule la substance de la chose , qui ne se produit pas par des changements, mais qui, existant absolument, est seulement modifiée : ainsi il n'y aura plus de génération substantielle, tout changement sera une simple altération. Ce raisonnement est de saint Thomas (I'"*' p., q. lxix, art. d). Seconde Preuve. Elle est empruntée à la notion déjà donnée sur l'existence. L'existence est la position d'un être en dehors des causes et du néant, le nom lui-même l'indique : or, la matière en dehors des causes et du néant n'a par elle-même aucune existence. Prouvons la mineure. On dit qu'une chose est placée en dehors des causes et du néant, lorsque rien ne lui manque de ce qui est exigé pour la raison d'être essentiellement; si quelque chose lui manquait pour cela, elle ne serait pas considérée comme terminée, ni comme placée sur la ligne des êtres, mais comme tendant à devenir un être, c'est-à-dire à exister en acte : or, la matière par elle-même n'est pas telle qu'il ne lui manque rien de ce qui est exigé pour la raison d'être essentiellement : donc, par elle-même, elle n'est pas en dehors des causes et du néant. Expliquons la mineure. Tout être soumis à la génération, comme nous l'avons démontré plus haut, se compose essentiellement de puissance et d'acte, c'est-à-dire de la matière et de la forme ; et la forme est essentiellement partie et complément de l'être : or, la matière par elle-même n'a pas de
forme : donc elle n'a rien en elle-même de ce qui est essentiellement requis pour la raison d'être, elle n'est qu'un commencement d'être, une puissance dont l'être se forme. Saint Thomas a résumé ce raisonnement en deux mots (I^e part., q. VII, art. 2) : La matière première, dit-il, n' existe pas par elle-même dans la nature des choses , ce n'est pas un être actuel, c'est simplement une puissance. D'où, mettant en forme, nous disons : La matière existe dans le sens auquel elle est un être, puisque l'existence est l'acte de l'être. Or, la matière par elle-même n'est pas un être, si ce n'est en puissance ; elle est en effet l'élément dont se produit l'être simple ou le premier être : donc elle n'existe qu'en puissance.
On répondra que la matière est un être commencé, incomplet et partiel, et que par là même elle a une existence incomplète et partielle. Mais au contraire, l'existence est essentiellement ce par quoi une chose est terminée et située sur la ligne de l'être , de telle sorte qu'elle n'a plus à devenir un être ; si , en effet , elle avait encore à devenir un être , sans aucun doute elle ne serait pas considérée comme ayant déjà acquis l'entité , les mots eux-mêmes l'indiquent ; or, ce qui est seulement un être commencé et incomplet, tend à progresser et à devenir un être. On ne peut donc en aucune façon comprendre qu'il existe même partiellement.
Ici nos adversaires se trompent, parce qu'ils imaginent la matière et la forme comme deux êtres partiels dont se compose l'être ; comme deux parties intégrantes dont chacune aurait partiellement ce qui concourt à faire le tout ; comme une extension totale se compose de deux extensions partielles, dont chacune est actuelle, mais partiellement. Cette idée est évidemment fausse. Non , ce n'est pas ainsi que l'être se constitue de la matière et de la forme , il prend dans Tune la puissance, et dans l'autre l'acte d'être ; ainsi l'animal vivant se compose du corps comme de la puissance de vivre, et de l'âme comme de l'acte de vivre; et de même que le corps n'a pas une vie partielle, et qu'il est seulement
en puissance à la vie, qui est une clans l'être vivant et se trouve communiquée au corps par l'âme ; ainsi la matière n'a pas une existence partielle , elle est seulement en puissance pour l'existence, qui est unique dans l'être substantiel , et communiquée à la matière par la forme.
On dit encore : L'âme raisonnable séparée est un être incomplet, et cependant elle garde une existence propre et partielle. Pourquoi la matière, bien qu'elle soit un être incomplet, ne pourrait-elle avoir une existence partielle?
Mais au contraire : D'abord il est faux que l'âme séparée ait une existence partielle; elle en a une totale, celle qu'elle communique au corps lui-même. On ne peut lui attribuer deux existences partielles : ainsi l'enseigne saint Thomas (pc p., q. lxxvi, art. 1, rép. au 6« arg.). L'âme hwnaine , dit-il , communique à la matière cet être dans lequel elle subsiste; de la matière et de Vâme intelligente résulte un seul tout, de telle sorte que cet être qui appartient à tout le composé est l'être de l'âme. Ensuite l'âme raisonnable n'est pas un être incomplet par indigence, si l'on peut parler ainsi ; elle n'a pas besoin d'un corps pour être et pour opérer, car elle peut être et opérer sans corps ; elle est incomplète seulement en vue d'une communicabilité ultérieure , parce que , si elle a une existence propre, cette existence doit pourtant être ultérieurement communiquée à un corps. On ne la considère donc pas comme absolument complète, tant qu'elle n'est pas unie à cette partie correspondante à laquelle elle est en soi communicable, et ordonnée par sa nature. C'est ce qu'observe avec grande justesse Cajetan (I^e part., q. lxxvi, art. 4). Quant à la matière , c'est un être incomplet par indigence , c'est un être en puissance , elle a besoin d'une forme qui la rende être en acte ; elle n'est donc pas par elle-même un être existant en acte, elle n'est qu'en puissance. D'après cela, on comprend de quelle façon la matière reçoit l'être ou l'existence, puisqu'elle ne la possède pas par elle-même.
L'existence^ erT effet, est proprement l'acte d'être, puisque l'être se dit du verbe être ou exister : une chose n'existe qu'en tant qu'elle est un être. Or, la matière par elle-même n'est pas un être, mais seulement une puissance dont l'être se fait ; c'est la forme qui vient la compléter dans la raison de l'être , et ainsi c'est par la forme qu'elle acquiert l'existence, en sorte que d'elle et de la forme un seul être se fait, auquel seul il appartient en propre d'exister. Cajetan explique ceci par l'exemple sensible de la lumière. La lumière, pour se communiquer, exige deux choses : 1° un sujet capable; 2° une certaine disposition dans ce sujet, sans laquelle la lumière ne sera pas reçue, c'est la diaphanéité; quand cette disposition existe , le corpa reçoit à l'instant la lumière du soleil; pareillement, pour que l'existence soit communiquée aux corps , il faut deux choses : I " un sujet ou une puissance capable d'être, c'est la matière; et comme la matière est d'elle-même indifférente à toute sorte d'être, que rien ne peut exister sans avoir une sorte d'être déterminée et complète , il faut encore une forme qui complète et détermine la matière à une espèce particulière d'être; une fois celle-ci donnée, une existence se produit qui lui est proportionnée'. Mais de plus , comme il n'y a qu'une lumière qui n'est pas en partie au corps et en partie à la diaphanéité , mais au tout composé de corps et de diaphanéité; ainsi^ il n'y a qu'une existence qui n'est pas en partie à la matière et en partie à la forme, mais au composé entier, c'est-à-dire à l'être complet. On peut observer encore cette vérité dans les êtres vivants , pour lesquels vivre c'est être , c'est-à-dire exister, comme le dit Aristote. Ainsi dans l'animal il n'y a qu'une vie, qui n'appartient ni au corps seul ni à l'âme seule, ni en partie au corps et en partie à l'âme, mais au composé de corps et d'âme : pour cette vie il faut un sujet capable, c'està-dire un corps, et ensuite une forme déterminant à tel mode de vie , c'esl l'âme , laquelle une fois donnée , la vie apparaît aussitôt, comme l'acte du composé tout entier. Le même phé-
nomène, se produit pour l'existence des autres natures. L'existence est donnée à la matière par la forme , parce que la matière par la forme devient un être en acte, d'où vient que l'existence suit la forme, comme l'enseigne partout saint Thomas. (Voyez particulièrement I" p., q. lvi, art. 5 et q. Lxxv, art. 6.)
Première objection. Ce qui a un devenir {fieri) propre distinct du devenir de la forme a une existence propre; or la matière a un devenir propre distinct de celui de la forme : donc elle a une existence propre. La majeure est certaine; car devenir c'est acquérir l'être ou l'existence. On prouve la mineure. La matière a été produite par création ; les formes sont produites par la génération substantielle; or la création est distincte de la génération : donc la matière a un devenir propre distinct de celui de la forme.
Réponse. Je nie la mineure. Pour la preuve, je distingue la majeure. La matière a été produite par création , aboutissant au composé total sous lequel elle a été créée, je l'accorde; aboutissant à elle seule, je le nie; et, la mineure étant accordée, je nie la conséquence sous la distinction donnée. Nous avouons que la matière est créée, mais non pas seule; car, ainsi que le remarque à bon droit saint Thomas (F^ part., quest. xlv, art. 4), la création aboutit à l'être ; or la matière seule n'est pas un être , c'est une puissance à l'être en acte , puissance qui est complétée par la forme dans la raison d'être ; elle ne peut donc être créée que sous la forme, et par la création elle acquiert une existence qui ne lui est pas propre et que la forme lui communique. Quant à l'objection que la matière a un devenir propre, parce qu'elle a une conservation propre, nous nous en occuperons quand il en sera temps , à la question nie, article 3 de cette thèse.
Installée. La matière termine au moins de quelque façon la création : donc elle existe au moins de quelque façon.
Réponse. Je distingue le conséquent. Elle existe de Vexistence du composé entier dans lequel elle est créée, je l'accorde; d'une existence propre, je le nie. La solution ressort des termes eux-mêmes.
Nouvelle instaiice. Donc , si le composé périt, la matière périt; ce qui est contre Aristote. On prouve le conséquent. Périr, c'est perdre l'être; or la matière, son composé périssant , perd l'être , si elle n'a pas d'autre être ou d'autre existence que celle du composé : donc la matière périt si le composé périt.
Réponse. Je nie le conséquent. Quant à la preuve, je distingue la majeure. Périr c'est perdre l'être, de telle façon qu'aucun être ne soit subrogé à celui qui s'en va, je le nie. Or la matière, quand elle perd un être, par exemple , quand le bois cesse d'exister, reçoit immédiatement un autre être, l'être du feu, car la destruction de l'un est la génération de Vautre , c'est une existence changée, non perdue : comme on ne dit pas que le serviteur est libre quand des mains d'un maître il passe à celles d'un autre ; comme un homme n'est pas dépouillé quand il change d'habit, la matière n'est pas non plus perdue quand elle quitte un être pour en recevoir aussitôt un autre.
Deuxiètne objection. Ce qui est antérieur à un composé n'existe pas par l'existence de ce composé; or la matière est antérieure à son composé : donc elle n'existe pas par l'existence du composé. La majeure paraît certaine. On 23rouve la mineure. La cause est antérieure à l'effet, et le principe à sa conséquence ; or la matière est cause et principe du composé : donc elle est antérieure au composé.
Je réponds avec Cajetan (opusc. de l'Être et de l'Essence, quest. Yiii) : Il faut distinguer la majeure. Ce qui est antérieur au composé d'ime priorité de nature et de causalité, je le nie; car la priorité de nature emporte Ja priorité de cause sans la priorité d'exister, donc
elle n'empêche pas la simultanéité réelle ; ce qui est antérieur par nature peut exister par l'existence de ce qui lui est postérieur, l'un et l'autre existant en même temps et réellement. Or la matière est antérieure à son composé d'une priorité de cause et de nature, et non d'une priorité de temps, parce qu'il n'y a pas un seul instant où elle ne se trouve dans ce composé.
Seconde réponse. Je distingue la même majeure. Ce qui est antérieur, selon l'actualité d'exfsfence, je l'accorde; selon la seule réalité de puissance, je le nie. Et quant à la mineure : La matière est antérieure au composé , selon la réalité de puissance , je l'accorde; selon l'actualité d'existence, je le nie; car la matière n'étant pas autre chose qu'une puissance d'être ou d'exister, précède le composé suivant la réalité de puissance, non selon l'actualité d'existence, puisqu'elle n'existe que dans le composé. On peut donner la solution en d'autres termes : Ce qui est antérieur, par mode d'être complet, je l'accorde; ce qui V est par mode de commencement d'être, je le nie. La raison est que, comme nous l'avons déjà montré, l'existence est l'acte d'un être complet, et par conséquent cela seul existe qui est être complet, et non pas ce qui est commencement d'être.
Instance. Ce qu'on comprend comme causant se comprend aussi comme existant; or la matière, dans cette priorité , est comprise comme causant le composé : donc elle est aussi comprise comme existant.
Réponse. Je distingue la majeure. Ce qui est compris comme causant, par mode de cause efficiente, je l'accorde; par tnode de cause matérielle, je le nie. La raison en est qu'une cause efficiente cause de manière à donner l'existence à l'effet ; et comme personne ne donne ce qu'il n'a pas, la cause efficiente est comprise comme existant avant de l'être comme causant. Mais la cause matérielle cause par mode de sujet et de puissance, recevant
Tètre et l'existence; or, pour recevoir l'existence, il ne faut pas l'avoir d'avance : la cause matérielle, dans cette priorité qui la fait concevoir comme préexistant à la constitution du composé, ne doit donc pas être comprise comme existant, mais comme tendant à l'existence.
Nouvelle instance. Ce qui est de soi en dehors du néant existe de soi ; or ce qui cause , même par mode de matière , est de soi en dehors du néant : donc ce qui cause , même par mode de matière, existe de soi. On 'prouve la mineure. Ce qui est dans le néant ne peut rien causer.
Réponse. Je distingue la majeure. Ce qui est en dehors du néant, complètement et totalement, je l'accorde; ce qui est en dehors du néant d'une manière inchoative et passagère, je le nie. Or, comme on l'a dit plus haut, la matière , dans sa propre entité et dans cette priorité de nature qui la fait concevoir comme antérieure à la forme , est en dehors du néant d'une manière imparfaite, en tant qu'elle est un certain commencement d'être.
On dira : Ce qui est en dehors de la cause efficiente est complètement en dehors du néant; or la matière première, selon qu'elle prévient la forme , est en dehors de la cause efficiente : donc elle est complètement en dehors du néant. On prouve la mineure. La cause efficiente de la matière est la Vertu créatrice; or la matière selon qu'elle précède la forme est en dehors de la Vertu créatrice : elle est donc en dehors de la cause efficiente.
Réponse. Je distingue la majeure. Cela est complètement en dehors du néant, qui est en dehors de la cause efficiente , par mode d'effet complet et comme ayant la raison d'être, je le concède; par mode d'effet incomplet et inchoatif, je le nie. Or la matière, en tant qu'elle précède la forme, est seulement quelque chose d'incomplet et de passager qu'on ne peut comprendre comme étant et se conservant complètement , même sous la main de la cause créatrice, sans une certaine forme. C'est pourquoi saint Thomas
dit (pe part., quest. xv, art. 3, Rép. auS^arg.) : La matière a bien son idée propre en Dieu, mais cette idée n'est pas distincte de celle du composé. Et il répète souvent en d'autres passages que la. matière ne peut aucunement être créée, si ce n'est avec la forme.
Réplique. Donc la matière a au moins d'elle-même ime existence incomplète et passagère. Elle existe, en effet, de la manière dont elle est en dehors du néant et de sa cause efficiente; or par elle-même elle est en dehors du néant et de sa cause efficiente , au moins incomplètement et passagèrement : donc elle a au moins une existence incomplète et passagère.
Réponse. Je nie la majeure; car, ainsi que nous l'avons déjà démontré , ce n'est pas assez pour exister qu'une chose soit de quelque manière en dehors du néant et d'une cause efficiente, elle doit être encore par mode de chose complète et arrivant sur la ligne de l'être , puisque l'existence est cette forme de l'être dans laquelle s'arrête la production.
Troisième objection, et instance contre les solutions données.
Entre être en dehors du néant et des causes, et être dans le néant et les causes , il n'y a pas de milieu : donc la matière doit être complètement en dedans ou en dehors du néant et des causes. On prouve l'antécédent. Puisque l'être et le néant sont en opposition immédiate entre eux , il n'y a pas de milieu.
Première réponse. Il y a un milieu entre l'être complet et le néant : c'est l'être incomplet et passager. Il est entre être dans le néant et être en dehors du néant, complètement et finalement : donc je nie la conséquence. Cette réponse doit s'appliquer à la preuve de Y antécédeiit .
Deuxième réponse. Avec Jean de Saint-Thomas je distingue l'antécédent. Entre être en dehors du néant et des causes, ou être dans le néant et le? causes, il n'y a pas de
QUESTION II. DE LA >rATIÈRE PREMIÈRE. 129
milieu, selon la réalité et la durée, comme si dans le monde il pouvait y avoir quelque chose qui de fait ne fût pas en dedans ni en dehors des causes et du néant, je l'accorde; il n'y a pas de milieu de précision, yt le nie. Puisque, en effet, nous avons démontré que l'être est divisé en puissance et en acte d'être, et que cette puissance est seulement un commencement d'être , il est évident que ce commencement d'être, s'il ne se trouve nulle part sans être parfaitement en dehors du néant, parce qu'il n'existe jamais sans la forme, peut cependant être pris en dehors de cette forme, qui le complète et le place sur la ligne de l'être, et n'est plus alors compris comme pleinement en dehors du néant, mais plutôt comme tendant du néant à Felipe, et servant ainsi de milieu entre l'être en acte et le néant.
Troisième réponse. J'accorde l'antécédent , et je distingue le conséquent. Donc la matière doit être en dedans ou en dehors du néant, par elle-même, je le nie; 2^<^'>' l'existence qu'elle a dans le composé entier, je l'accorde. Car, de même qu'une forme purement corporelle , comme la forme de cheval, est seulement en dehors du néant, en tant qu'elle existe dans le composé du cheval avec lequel elle est conservée, et à la destruction duquel elle périt, ainsi la matière est en dehors du néant, en tant qu'elle est conservée dans un certain composé par l'existence duquel elle existe. C'est pourquoi justement elle existe et est en dehors du néant, non pourtant précisément par elle-même, mais par l'existence du composé dans lequel elle existe.
Quatrième objection. La matière subsiste par ellemême ; donc elle existe aussi par elle-même < subsister et exister ont le même sens. On prouve l'antécédent. Ce qui se trouve sous la forme doit subsister par soi-même; or la matière se trouve sous la forme : donc elle doit subsister par elle-même. La majeure est certaine ; car* subsister par soi-même est antérieur à se trouver sous une autre. La, II. 9
d30 PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I.
mineure est évidente; car le rôle de la matière est de se trouver sous la forme.
Réponse. Je nie l'antécédent. Pour la preuve, je distingue la majeure. Cela doit subsister par soi , qui se trouve sous une forme accidentelle et secondaire, je l'accorde; qui se trouve sous une forme substantielle, je le nie. Expliquons cette solution. Il y a deux formes, comme on l'a déjà fait entendre : une substantielle , qui donne au sujet l'être simple, le premier être, et le complète comme être et comme substance : ainsi la forme de l'homme, la forme du feu , etc. ; et une autre accidentelle , qui donne à une chose déjà existante un certain être secondaire et relatif : comme la santé, la blancheur, etc. Nous disons donc que le sujet placé sous une forme accidentelle doit subsister en luimême, parce qu'une forme accidentelle ne donne pas, mais suppose l'être substantiel ou le fait de subsister : on est homme avant d'être savant ou bien portant , et pourtant le sujet résidant sous la forme substantielle ne doit pas subsister en lui-même, parce qu'il tient le fait de subsister de la forme substantielle. La solution est de saint Thomas (XXXfeopusc). Ajoutons ensuite que l'argument des adversaires prouve trop en montrant que la matière serait plus noble que la forme; car ce qui soutient est plus noble que ce qui est soutenu.
Dernière objection. L'existence ne se distingue pas de l'essence ; or la matière a son essence distincte de la forme : donc elle a une existence propre.
Réponse. Je nie la majeure. Nous montrerons en Métaphysique que toute essence créée se distingue réellement de l'existence. Ensuite , en admettant que l'existence fût lessence, elle ne serait pourtant pas une essence quelconque, mais'une essence actuelle et complète dans le genre d'être; de sorte que, même en accordant le principe de nos adversaires, on n'en pourrait conclure que la matière a une
QUESTION II. DE LA MATIÈRE PREMIÈRE. ISd
existence propre, parce qu'elle n'a pas une essence complète sur la lisrne de l'être.
ARTICLE QUATRIÈME