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SI LA FORME ET LA MATIÈRE S'CNISSEXT IMMÉDIATEMENT

Afin que l'équivoque ne complique pas la difficulté, il faut distinguer avec soin quatre espèces d'union entre la matière et la forme : l'union effective, la dispositive, la relative, et la formelle. L'union effective est l'action de l'agent formant la matière, c'est-à-dire l'unissant avec la forme. L'union disposiiive, ce senties dispositions par lesquelles la matière devient capable d'avoir et de retenir une forme : ainsi dans un homme il y a une certaine disposition sans laquelle le corps est incapable de retenir l'âme , et il est nécessaire que l'âme se sépare et que l'homme meure , si cette disposition n'y est pas. L'union relative est l'attitude réciproque de la matière et de la forme. Enfin l'union formelle est le lien de la forme avec la matière, ou ce par quoi la matière est constituée comme formellement unie avec la forme. Quant aux deux premières unions, il est ceiiain qu'elles ont quelque chose de distinct de la matière et de la forme. Pour la troisième, il faut accorder la même chose , si cette attitude est une relation prédicamentale. Ici nous ne parlons que de la quatrième union, et nous demandons si, outre l'action de l'agent, les accidents qui disposent et la relation qui résulte de l'union , la forme a besoin d'un moyen terme surajouté, par lequel elle s'unisse actuellement à la matière, ou , pour parler plus clairement , si l'agent qui unit la matière à la forme produit entre elles un mode distinct de l'une et de l'autre.

Conclusion. — La matière et la forme sont xmies pré" cisément par leurs propres entités, sans aucun moda II. i%

distinct d'elles, en tant que la forme est l'acte de la matière, et la matière le sujet de la forme.

Cette conclusion est universellement reçue parmi les Thomistes , et ce que nous venons de dire peut lui servir de fondement. Nous avons démontré, en effet, que la variété et la distinction des actes d'être principaux ou modaux doit être jugée suivant la variété des changements, parce que chaque changement apporte un acte d'être spécial , et réciproquement chaque acte d'être ahoutit à un changement spécial. Puis donc que l'union de la matière et de la forme s'accomplit par un seul changement, qui est la génération substantielle, il ne doit y avoir à son occasion qu'un seul acte d'être auquel elle aboutit, qui est la forme substantielle ; et ainsi c'est gratuitement et inutilement que les adversaires ajoutent deux autres actes modaux d'être pour la formation et le soutien. La raison de leur erreur est que, par une subtilité extrême, ils distinguent réellement trois changements substantiels dans l'union de la matière et de la forme : l'un, le principal, par lequel l'être en acte se produit de l'être en puissance; et deux moindres , par lesquels la matière de non soutenante devient soutenante , et la forme informante de non informante ; ces deux derniers aboutissent à deux actes modaux qu'ils appellent la sustentation et ï in formation , et qui forment un seul mode total d'union. Ilâ se trompent, dis-je, parce que pour tout cela il ne faut qu'un seul changement, celui par lequel la matière est ramenée à l'acte de la forme; et ce changement une fois donné, toute autre modification peut être rejetée, la forme se comprendra comme informante, la matière comme soutenante, et l'être en acte sortira de l'être en puissance. Établissons cela avec quelque étendue.

La conclusion tout d'abord est d'Aristote et de saint Thomas (dern. leç. du Ville liv. de la Métaph.) Ils reprennent les anciens, qui voulaient que la matière et la forme fussent

unies par un lien intermédiaire , et ils disent : Rien ne fait un tout de la matière et de la forme, si ce n'est l'agent qui détermine la puissance à l'acte. Et si l'on dit que nos auteurs ne font là que nier le lien , en tant qu'il serait une troisième chose, comme la chaux survient et persévère pour unir les pierres d'une construction, ainsi que les anciens l'imaginaient , mais que le lien qui n'est qu'un mode des parties n'est pas attaqué, ce dire est tout à fait gratuit et on y répond facilement; car^ s'il est vrai que les anciens, cherchant le nœud par lequel la matière est unie à la forme, ont dit que ce nœud devait être quelque corps plus subtil ou quelque accident, Aristote et saint Thomas n'en ont pas moins conclu généralement qu'ii n'y a rien de milieu unissant la matière à la forme, si ce n'est l'action de l'agent : ils excluent donc quelque nœud que ce soit, puisque celui qui dit qu'il n'y a rien exclut tout. Ajoutons encore que tous les anciens n'admettaient pas un corps intermédiaire pour unir l'âme avec le corps : par exemple, quelques-uns disaient qu'elle s'unissait par un certain mode appelé par eux animation; ceci paraît être l'idée exacte de nos adversaires, et c'est précisément ce mode qu' Aristote et saint Thomas rejettent : donc , selon eux, rien n'intervient entre la matière et la forme , pas même un simple mode d'information.

Prouvons -le par une raison tirée d' Aristote (liv. VIII Métaph., chap. dern.), et de saint Thomas (II« p., contre les Gentils, chap. lxxi). L'acte d'être s'unit lui-même immédiatement à sa propre puissance; or la forme s'unit à la matière comme l'acte d'être à la puissance : donc la matière lui est unie immédiatement. La mineure est évidente. Nous avons déjà suffisamment montré que la matière est une puissance d'être dont l'acte propre est la forme substantielle. La majeure se prouve. L'acte d'être s'unit immédiatement à sa puissance pour la constituer en acte ; or ce n'est pas par un autre que par lui-même qu'il la constitue en

acte : donc il la constitue en acte immédiatement , donc il lui est uni immédiatement. La mineure parait évidente. Qu'est-il, en eflet, besoin d'autre chose pour constituer la puissance en acte , que de cet acte dont c'est le rôle et l'essence? La majeure n'est pas moins certaine. La puissance d'être unie à l'acte n'est pas autre chose que cette puissance en acte, qui constitue avec l'acte un être actuel: donc l'acte s'unit immédiatement à la puissance, par là même qu'il la constitue en acte. Ce qui trompe nos adversaires, c'est que, par un souci inutile, ils cherchent l'acte de l'acte, sans s'apercevoir qu'ils tiennent dans la forme l'objet de leurs recherches , c'est-à-dire l'actualité, par laquelle la matière est constituée premièrement et immédiatement en acte. Écoutons saint Thomas (F^ p., q. Lxxvi, art. 7), exposant ce raisonnement : La forme, dit-il , fait par elle-même que la matière est en acte, puisqu'elle est en acte par son essence, et elle ne donne pas l'être par un intermédiaire : c'est par elle-même qu'elle est unie à la matière, comme acte de cette matière. Rien n'intervient pour unir que l'agent qui fait que la matière devient en acte. Rien sans doute de plus clair et de mieux démontré.

Première confirmation. Puisque l'unité se confond avec l'être et n'y ajoute rien, les principes de l'être et de l'unité sont absolument les mêmes ; or l'acte et la puissance sont deux principes très-simples de l'être , comme nous l'avons dit: ils sont donc aussi principes de l'un et de l'unité, et n'ont pas besoin d'autre chose que d'eux-mêmes pour former l'un.

Mais afin que ce raisonnement devienne plus évident encore, accordons qu'un acte substantiel d'être ou une forme ait besoin d'un autre acte modal ultérieur pour s'unir à sa puissance, ce second acte n'étant pas subsistant sera nécessairement reçu dans un sujet quelconque, et s'y unira comme l'acte à sa puissance. Si donc de l'acte et de la puissance l'unité ne se fait pas immédiatement^ elle ne se fera pas non

plus de ces deux, et cet acte modal en réclamera un autre, cet autre un troisième, et ainsi à l'infini; car, comme l'observe parfaitement après Aristote saint Thomas (liv. VIII ^ Métaph. vers la fin), ce sera toujours le même raisonnement pour toutes les choses qui s'unissent comme acte et puissance. Que si cet acte modal peut par lui-même s'unir à son sujet, la forme qui est l'acte propre de la matière pourra, par conséquent, s'unir immédiatement à elle, ce qu'il fallait démontrer. Nos adversaires ne pénètrent pas assez cette vérité certaine pourtant et si souvent répétée par saint Thomas et Aristote, à savoir que l'être et l'un étant la même chose, la forme et l'acte de l'union sont la forme et l'acte de l'entité; et qu'ainsi, pour que de l'acte et de la puissance d'être un seul être se fasse , il n'y a besoin que de l'agent par lequel la puissance est mise en acte.

Deuxième confirmation. Si V information par laquelle la forme est unie à la matière est un mode distinct de la forme, la sustentation aussi par laquelle la matière est unie à la forme, sera un mode distinct de la matière ; et ainsi il faudra deux modes partiels pour former un nœud total : ces deux modes seront-ils unis immédiatement ou médiatement? Si c'est médiatement, il faudra un troisième nœud, et ainsi à l'infini; si c'est inomédiatement , pourquoi ne pourrait-on pas dire la même chose de la matière et de la forme, qui sont bien plus proportionnées entre elles qu'un nœud partiel avec un autre nœud partiel?

Troisième confirmation. Aucune formalité ne peut se comprendre dans la matière antérieurement à la forme et plus immédiate qu'elle; or ce mode d'union, s'il existait, affecterait la matière et y précéderait la forme : donc il n'existe pas. La mineure est évidente; car ce mode serait intermédiaire entre la matière et la forme, puisque la forme n'affecterait la matière que par ce mode intermédiaire, comme plus antérieur et plus immédiat. La majeure est de saint Thomas (q. un. de VAme, art. 9), elle se prouve par

son raisonnement. Tous les modes et toutes les autres formalités supposent l'être simple : être, en effet, est antérieur à être modifié : or, la forme donne l'être simple : donc il est impossible qu'aucun mode ni aucune formalité puisse être comprise dans la matière avant la forme. Les adversaires répondent au principal argument, et cette réponse est la base de leur argumentation tout entière : la forme par ellemême est dans l'acte premier qui informe la matière, mais elle n'est pas dans l'acte second, et par conséquent, pour informer la matière dans l'acte second, il lui faut l'aide d'un mode d'union surajouté.

Contre cette réponse. 1** La forme corruptible est aussi bien informative dans l'acte second que cette union supposée dans l'acte second peut être unitive. De même, en effet, que tout l'être de l'union est d'unir, tout l'être de la forme corruptible est d'informer; elle n'est qu'autant qu'elle informe : donc , au moins pour les formes corruptibles, ce mode d'union n'est pas nécessaire pour qu'elle informe dans l'acte second. Quant à l'âme raisonnable, si elle n'informe pas toujours le corps, bien qu'elle soit plus actuelle que les formes corruptibles, cela ne vient pas du manque d'une actualité suffisante, mais du manque temporaire de dispositions dans le corps et du défaut d'un agent qui y applique et conserve cette foirne : donc elle-même, non plus, n'a pas besoin de cette union fictive pour informer en acte , mais seulement des dispositions requises et de l'agent qui l'applique au corps.

En outre, la distinction de l'acte premier d'avec l'acte second n'a pas lieu dans la forme substantielle; elle est, dans le genre de cause formelle, l'acte dernier et unique d'être : donc la réponse tombe complètement. L'antécédent est l'enseignement invariable de saint Thomas. Partout, en effet, il reconnaît la forme substantielle comme un principe d'être immédiat et formel qui est suivi aussitôt par l'existence. La forme, dit-il (l''^ part. q. lxxvh, art. i), en

tant qu'elle est forme, n'est pas vn acte ordonné à un acte ultérieur, elle est le dernier terme de la génération. Donnons encore trois preuves : 1" autrement, il faudrait une forme à la forme, et que la forme elle-même fût substantiellement en puissance, ce qui répugne absolument à sa définition 2» La forme étant le terme de l'action, elle est à l'être fait ce que l'action est à l'être se faisant; or, l'action est unie immédiatement à Vêtre se faisant : donc la forme est unie immédiatement à Vêtre fait. 3" Afin de nous expliquer d'une manière encore plus profonde, disons que la distinction d'acte premier et d'acte second se vérifie dans les choses qui, n'ayant pas une pleine actualité dans leur genre, ont seulement la racine et le commencement de leur être, et qui, par conséquent, ont encore à subir l'action d'un agent, pour être transformées par lui; or, la forme substantielle est d'elle-même un acte substantiel parfait qui ne se présente pas à l'agent comme un sujet perfectible ; la matière seule est ainsi disposée, c'est le terme et la perfection du sujet; il n'y a donc pas lieu à distinguer en elle l'acte premier du second. Ajoutons que l'acte second est toujours accidentel à l'égard du premier : il y a donc contradiction à dire qu'il ait lieu dans les formes substantielles. Disons donc que la forme est par elle-même informative, même dans l'acte second ; si, en fait, elle n'informe pas. ce n'est pas manque d'une certaine actualité, même modale, c'est faute d'être appliquée par l'agent. C'est pourquoi saint Thomas enseigne constamment après Aristote que rien n'est requis pour que la matière et la forme s'unissent, sinon l'agent qui ramène la puissance à Vacte, c'est-à-dire donne la forme à la matière.

Première objection. Saint Thomas {l^'^ part., q. lxxvi, art. i, rép. au 6* arg. ) dit : L'âme a par elle-même aptitude au corps comme les corps légers ont aptitude à s'élever; or, un corps léger s'élève par un mode distinct, qui est la prise de possession d'un lieu ; l'âme s'adjoindra

donc au corps par un mode surajouté, et c'est l'union ou l'information.

Réponse. On peut s'étonner à bon droit de voir les adversaires s'appuyer d'un mot dit en passait , quand tout le monde sait qu'en mille passages très-clairs saint Thomas examine scrupuleusement l'union de l'âme au corps, et la donne toujours comme immédiate; ajoutons que ce mot du Docteur angélique n'est applicable qu'à l'âme raisonnable, et que rien n'y indique clairement qu'elle ait un mode d'union propre.

Je réponds encore, d'après Cajetan, que saint Thomas n'attribue ici au corps léger capable de s'élever par luimême que la survenance du mouvement local , et que par conséquent l'âme, informative du corps par elle-même, n'aura besoin, suivant notre Docteur, que d'un mouvement pour s'y unir. Et de fait il n'a jamais indiqué ni ici ni ailleurs, même par un mot, ce que serait ce mode substantiel qu'on veut faire intervenir; il dit partout que rien n'est requis pour cette union si ce n'est l'action de l'agent et la disposition.

Deuxième objection. Ce qui n'est pas tpl par soi, le devient par autre chose ; or, la forme n'est pas unie à la matière par elle-même : par exemple , l'âme raisonnable au corps, autrement elle n'existerait jamais séparée ; donc elle doit lui être unie par autre chose.

Réponse. La majeure accordée, je distingueUi mineure. L'âme par elle-même n'est pas unie au corps : effectivement, et quant à l' application , je l'accorde; formellement je le nie. Et pareillement pour la conséquence ; donc elle doit lui être unie par autre cliose, formellement ; ]e le nie, effectivement et d'une manière applicative , je l'accorde. C'est-à-dire que l'entité de l'âme est cette formalité même par laquelle elle est unie au corps pour l'infornier; cependant cette formalité, pour que l'âme soit dans le corps, a besoin d'un agent qui l'y applique et l'y conserve; comme l'union elle-même que l'on voudrait surajouter, et qui,

QUESTION iV. DU COMPOSÉ NATUREL. 185

unitive de sa nature, aurait besoin pour unir d'un agent qui la produirait et la conserverait, la cause formelle même complète ne produisant jamais rien que ce que l'agent lui donne de produire.

Instance. L'action même de l'agent, quand il applique la forme à la matière, fait dans la forme quelque chose, ou n'y fait rien : si elle n'y fait rien, elle ne la rend pas plus unie qu'auparavant; si elle y fait quelque chose, ce sera le mode d'union. Quel autre effet lui attribuer?

Réponse. L'agent quant il unit la forme à la matière introduit à la vérité quelque chose de nouveau dans la forme, c'est-à-dire le fait d'être dans la matière ; mais pour la forme, être dans la matière, ce n'est pas recevoir un nouvel acte modal, comme on l'imagine à tort ; c'est simplement être admise dans la matière dans laquelle elle n'était pas auparavant. N'arrive-t-il pas, en effet, que p. r l'action de l'agent l'ùme humaine, par exemple, libre d'abord du corps, se trouve pour la première fois dans un corps, et par conséquent dans un état fort différent du premier, sans que pour cela on lui attribue une modalité nouvelle? Aussi Cajétan fait remarquer avec sa finesse habituelle que l'agent, en unissant la forme à la matière, amène simplement l'être de la forme dans la matière, l'union de la forme à la matière ne signifiant pas autre chose sinon que la forme est dans la matière.

Nouvelle instance. Dans tout changement il est nécessaire qu'un certain acte au moins modal survienne ou (lisparaissse ; cela a été démontré (q. i, art. 6, §1). Or, Tàme raisonnable, quand elle reprendra son corps à la Résurrection, sera modifiée; donc il surviendra en elle un certain acte modal, le mode d'union.

Réponse. Je distitigue la majeure. Il est nécessaire que dans tout changement un acte d'être survienne ou s'éloigne , sur le sujet du changement , je l'accorde; sur Vacte et le terme de ce changement , je le nie. Et pour la mineure : Dans la Résuri'ection l'âme sera modifiée, et sera le sujet

dSO PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE I.

de la modification, je le nie; elle sera l'acte et le terme ajouté au sujet, qui change, je l'accorde; et je nie la conséquence. Il est très-vrai que dans tout changement il faut un sujet et un acte d'être, mais ils sont affectés différemment : le sujet est changé en tant qu'il reçoit l'acte, et l'acte selon qu'il est reçu dans le sujet: il est donc contre la nature de ce qui a raison d'acte et de terme dans un changement d'y faire survenir un acte : l'acte ne survient qu'au sujet; or il est évident que dans le changement qui se fera à la Résurrection c'est le corps qui sera sujet, et l'âme acte et terme, parce que dans tout changement substantiel la forme est le terme et l'acte; et ce changement affectera l'àme en lui donnant non pas un acte modal, mais l'application à un sujet, c'est-à-dire au corps dont elle est l'acte substantiel.

Réplique. L'àme n'est pas, quand elle est unie au corps, dans le même état que quand elle en est séparée, il faut donc que l'union lui donne un mode particulier d'être.

Réponse. L'âme, par cette union, se trouve autrement qu'elle n'était , non en raison d'un mode d'union surajouté , mais en raison du corps qui lui est adjoint. On comprend bien qu'elle se trouve autrement qu'elle n'était, mais l'on comprend aussi facilement que la différence est dans l'adjonction d'un corps qui n'y était pas d'abord.

On dira : L'àme peut être ramenée par un ange au corps qu'elle a quitté, et ainsi lui devenir présente, et cependant elle ne le vivifiera pas, autrement la Résurrection dépendrait d'un ange, ce que personne ne dit : donc l'union vitale de l'âme n'est pas en cela précisément qu'elle est appliquée au corps ; donc il faut un mode d'information et d'animation qu'un ange ne peut donner.

Réponse. Je distingue Vantécédent. L'âme peut être ramenée par un ange au corps, et ainsi lui devenir présente, localement , à la façon dont une substance spirituelle est dans un lieu, je l'accorde; formellement, comme acte

substantiel du corps , je le nie; e\ j'cqyplique la même distinction au conséquent. Afin de rendre la chose claire, observons que l'âme humaine a deux formalités distinctes : la première, en tant que comme toute substance spirituelle elle est d'une certaine façon applicable à un lieu ; la seconde, en tant qu'elle est acte ou forme du corps. Une substance spirituelle peut subir l'action des substances supérieures, et être, pour ainsi dire, transportée par elles en un lieu, comme nous le voyons de l'âme de Lazare {saint Luc , chap. xvi) ; elle peut même y être attachée de force , comme il est dit du démon {Tohie, chap. vm). Mais cette union n'est évidemment pas vitale, et tout le monde sait bien que les âmes des damnés n'animent pas les flammes de l'enfer. De l'autre manière, c'est-à-dire comme acte et forme substantielle, l'âme n'est à la portée que de l'agent qui , modifiant le corps, l'amène jusqu'à l'organisation parfaite. Ce n'est pas l'affaire des anges, et, quant à l'âme , elle ne reçoit là aucune actualité; elle est le terme de l'action de l'agent; elle est l'actualité même donnée au corps; c'est par elle que le corps est changé substantiellement , comme tous les sujets possibles sont changés quand un acte d'être leur est donné par l'opération de l'agent. Cette union , c'est l'animation elle-même, et elle consiste non dans la production d'une modalité, ni dans la simple présence de l'âme au corps, mais dans le perfectionnement qui amène le corps à l'acte et à l'état substantiel: c'est ce que l'on comprend sous le nom d'âme, c'est ce que l'ange ne fait pas lorsqu'il amène l'âme près du corps : l'agent seul peut le faire en amenant le corps à .son acte, qui est l'âme.

Troisième objection. Ce qui est séparé est distinct; or Tunion est séparée de l'âme et du corps à la mort : donc elle est distincte de l'une et de l'autre. La majeure est évidente. La mi)ieure aussi; car, dans la mort, le corps reste, l'âme reste , et cependant l'union périt.

liéponse. La tnajeure est accordée, je distingue la

mineure. L'union est séparée de l'âme et du corps, se communiquant et s'appliquant mutuellement par l'action de l'agent, je le nie; ne se communiquant pas et ne s'ap- 2)liquant pas mutuellement, je l'accorde; ou bien, ce qui revient au même, l'union est séparée de l'âme, comme donnant l'être au corps, je le nie ; de l'âme ne donnant pins l'être cm corps, je l'accorde; la solution ressort des termes.

Instance. Du moins cette communication et cette application par laquelle l'âme donne l'être au corps est quelque chose de distinct, puisque l'âme peut être sans ce qui donne l'être au corps, et qui lui est appliqué.

Réponse. Je distingue le conséquent. Cette communication et cette application est quelque chose de distinct de l'entité de l'âme, prise précisément , je l'accorde; de l'entité de l'âme selon qu'elle est soumise à l'action de l'agent qui l'applique et la conserve dans le corps, comme l'acte dans sa puissance, je le nie. L'union et la communication de l'âme n'ajoutent rien à l'entité de l'âme, que l'action de l'agent la consenant dans le corps, avec les dispositions par lesquelles le corps est rendu capable de l'âme; et comme ces dispositions et cette action peuvent cesser, l'union de l'âme et du corps peuvent cesser aussi.

La raison radicale de toutes ces affirmations est que la cause formelle, quoiqu'elle cause elle-même, ne cause cependant que comme terme de l'action de la cause efficiente; car les causes sont causes mutuellement entre elles. C'est pourquoi l'âme, bien que par elle-même elle ait tout ce qui est requis pour informer le corps et lui être unie , et n'ait, par conséquent, pas besoin d'une formalité additionnelle , réclame pourtant l'influx d'une cause efficiente qui l'applique, et quand celte cause disparaît, elle cesse elle-même d'être unie.

Quatrième objection. L'action qui unit l'âme au corps doit produire quelque chose , et elle ne peut rien produire

qu'une union distincte de l'une et de l'autre : donc il y a une union.

Réponse. Je nie la mineure. Cette action, en effet, ne produit pas une union distincte de l'àme , mais des dispositions par lesquelles le corps est amené jusqu'à recevoir l'acte de l'àme, et à faire ainsi avec elle une nouvelle substance ; ce qui est produit, c'est proprement cette nouvelle substance.

On dira : L'homme engendrant l'homme doit atteindre quelque chose de l'âme , afin de l'unir au corps ; or il ne peut atteindre l'entité de l'âme : elle est trop au-dessus de l'action corporelle : il atteint donc le mode d'union.

Réponse. Je distingue la mineure. L'homme engendrant l'homme ne peut atteindre l'entité de l'âme , à produire, je l'accorde; de l'àme, à donner à la matière, je le nie; et cela se comprend facilement si l'on remarque que la dernière disposition pour toute forme est nécessairement connexe avec cette forme ; aussitôt que l'agent a donné à la matière la dernière disposition, il lui a donné la forme. Puis donc que l'homme peut donner à la matière la dernière disposition pour l'âme raisonnable , il donne aussi cette âme : on peut donc dire qu'il l'atteint non pour la produire, mais pour la donner au corps.

Cinquième objection. L'information est quelque chose de distinct de l'àme : donc l'union aussi. On pirouve l'antécédent. La causalité est distincte de la cause; or l'information est la causalité de la forme : donc elle s'en distingue.

Réponse. Je nie l'antécédent. Pour la p)reuve, je distingue la majeure. La causalité est quelque chose de distinct de la cause, dans les causes efficientes, je l'accorde; dans une cause formelle ou matérielle , je le nie. La matière, en effet, et la forme, causent leurs relations réciproques, c'est-à-dire qu'en vue et à cause de leur nature, l'agent les donne l'une à l'autre, et pour être causes de fait, elles n'ont besoin que de leur entité et de l'action de l'agent; les donnant l'une à l'autre.

ARTICLE TROISIEME

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