‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 20 sur 55 · COMMENT ON DISTIN'^.UE LE COMPOSÉ DE LA MATIÈRE ET DE LA FORME · texte numérisé non relu

COMMENT ON DISTIN'^.UE LE COMPOSÉ DE LA MATIÈRE ET DE LA FORME

Une fois admis que de la matière et de la forme unies immédiatement surgit un seul être et une seule essence parfaite, on se demande si cet être se distingue de ses parties, c'est-à-dire de la matière et de la forme. Cette question est assurément fort subtile , et repose presque tout entière sur la manière dont on explique le composé. Les auteurs nous semblent ici divisés plutôt sur les noms que sur les choses. Nous traiterons donc ce sujet d'abord en expliquant bien clairement les termes. Pour cela il faut observer que si la matière et la forme sont des entités distinctes l'une de l'autre, elles sont cependant unies par le moyen de l'agent, et deviennent un seul être; maintenant, sous cette union, elles peuvent se considérer de deux façons : ou comme deux entités distinctes entre elles, incomplètes, s'affectant mutuellement, et commençant ainsi un seul être dont l'une est la puissance, l'autre l'acte; l'une le commencement, l'autre l'achèvement ; ou dans leur union même , et en tant que par la force de l'agent elles sont déjà un seul être: en effet, elles ne s'unissent que pour devenir un être parfait. Pour être délicate , cette distinction n'en est pas moins claire , et rien n'offense le sens commun dans cet énoncé : La matière et la forme sont deux entités sous l'union même, et leur union mutuelle , quand elle est parfaite, forme une sorte de tiers qu'on appelle Vêtre simple ou la substance parfaite. Tout le monde comprend cela. Aristote le dit maintes fois, lorsqu'il pose que la matière devient un acte en être par forme; car ce qui se fait par la forme est sous la forme : donc quand par la forme se produit un être en acte un par lui-même, cet être unique est avec la forme, et, par consê-

quent, la forme et cet être peuvent se considérer tous deux comme étant deux entités distinctes, et aussi comme s'unissant en une troisième.

Ceci posé :

Première conclusion. — Le composé substantiel n'est pas une pure collection de deux entités, la matière et la forme: c'est un troisiè^ne genre de chose distinct des deux premières^ une entité formée par deux autres entités. La conclusion est textuellement d'Aristote (liv. VU" de la Métaph., chap. xvii; liv. IVe, chap. v, et liv. XlJe, chap. m). Il enseigne que la matière, la forme et le composé sont trois entités. Saint Thomas dit la même chose (au même endroit et dans le IIP liv. sur le Maître des Sentences, dist. ne, q. i''e, art. 3). Le tout, dit-il, à 'proprement parler, n'est pas ses parties, tnais quelque chose composé de parties.

Prenons pour le prouver le raisonnement d'Aristote. Dans les choses qui sont une pure collection de plusieurs entités et non une troisième chose constituée d'elles, aucune chose ne s'engendre proprement, lorsque les parties préexistantes sont unies , et aucune ne périt lorsqu'elles sont séparées , de telle sorte que tout subsiste encore après la division. Or, lorsque la matière et la forme préexistantes sont unies, comme dans la résurrection d'un homme, une nouvelle chose est engendrée; lorsqu'elles se séparent, quand même elles survivraient à la séparation , comme dans la mort de l'homme, il y a quelque chose de détruit: donc le composé n'est pas une pure collection, c'est une troisième entité distincte dont le propre est d'être engendré et de périr. La mineure est évidente. En effet, il y a génération d'une nouvelle substance lorsque la forme, qu'elle préexiste ou non , est donnée à la matière ; il y a corruption lorsqu'elle en est séparée. La majeure est d'Aristote (liv. VIP Métaph., chap. xvii). Elle s'explique soit par un exemple^ soit par un raisonnement. Par un exemple : noue ne disons pas

qu'une nouvelle chose s'engendre lorsque des pierres sont amoncelées, ou que des mains sont jointes; encore moins dit-on que quelque chose périt lorsque ces pierres sont dispersées ou que ces mains sont disjointes , parce qu'un monceau de pierres n'est pas autre chose qu'une collection de pierres; une nouvelle entité n'est pas constituée, et les mains jointes ne sont que des mains rapprochées et placées ensemble. Venons au raisonnement : ce qui est déjà ne se fait pas; or il n'y a pas d'autre entité que celle des parties, et elle était avant l'union dans les parties préexistantes: donc elle ne se fait pas, et, par conséquent, rien de nouveau n'est engendré.

Confirmation. 1° Rien n'est cause ni principe de soimême; or les entités de la matière et de la forme sont principe et cause du composé, principalement lorsqu'elles sont unies : donc elles sont distinctes de l'entité du composé.

2° Le tout est un par lui-même ; or la matière et la forme , suivant leurs entités, sont plutôt deux par elles-mêmes; elles sont, en effet, des choses très-diverses entre elles. Peu importe qu'elles soient des entités incomplètes; car, en mettant ensemble deux formes incomplètes, leur assemblage ne formera pas une entité.

3'' Il n'y a pas de nouvelles propriétés sans une nouvelle entité ; car les propriétés suivent l'essence et la font reconnaître; or un tout a des propriétés distinctes non-seulement d'une de ses parties, mais des deux; il peut être engendré , périr, exister et opérer par lui-même, etc. : donc il a une entité distincte des entités de ses parties.

Seconde conclusion. — Cette troisième entité^ qu'on apfjelle le composé, n'est pas distincte de ses parties, comme y ajoutant quelque chose, 'mais seulement en tant quelle s'en forme, autrement dit, elle n'en est pas distincte en tant qu'elles sont un tout, mais cet un qui résulte de leur union mutuelle est le composé lui-même.

Cette conclusion est contre ceux qui imaginent l'entité du

tout comme quelque chose d'additionnel à la matière et à la forme. Ils l'appellent forme du tout, parce qu'ils ne voient pas que se distinguer des parties en s'y surajoutant ce n'est pas la même chose que de s'en distinguer en les prenant pour éléments.

C'est contre eux que saint Thomas (IV^ p., contre les Gentils, chap. lxxxi) dit : On ne doit pas comprendre l'humanité comme une forme émanée de la conjonction de la forme et de la matière, comme si elle était réellement distincte de l'une et de l'autre. Et il en donne cette raison : Par la forme, la matière devenant quelque chose en acte, comme il est dit (au ll^ liv., de l'Ame), cette troisième forme survenant ne serait pas substantielle. Il suppose, en effet, ce que nous avons déjà montré, que la forme accidentelle est celle qui survient dans ce qui est déjà être en acte ou substance. On le prouve par ce principe de saint Thomas : La matière et la forme suffisent pour un composé : donc cette troisième formalité est superflue. Prouvons l'antécédent. Le composé n'est pas autre chose que l'être simple et la substance complète ; or la matière est par la forme complétée comme substance, et par cette forme elle devient un être en acte et simple ; nous avons démontré, en effet, que la forme est l'acte de l'être simple et le complément de la substance dont la matière est le commencement et la puissance : elles suffisent donc à constituer le composé entier. C'est faute de saisir la nature de la forme et de la matière qu'on ne voit pas que la forme est la substance et l'être simple mis en acte , tandis que la matière en est la puissance, et l'on va chercher ailleurs et vainement une forme totale d'être et de substance.

Confirmation. Cette troisième formalité qu'on imagine ajoutée à la matière et à la forme ne peut être qu'une partie du composé : donc elle est inutile. La conséquence est évidente, parce que, comme parties, la matière et la forme suffisent : elles sont les seuls principes du composé ; nous II. '13

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l'avons démontré plus haut. L'antécédent n'est pas moins certain. La matière et la forme sont quelque chose de l'essence du tout : donc une troisième formalité n'est pas toute son essence ; elle n'en serait donc qu'une partie. Or, comme nous l'avons ajouté par mode de conséquence de la conclusion , le tout ne peut se distinguer entièrement de la matière et de la forme , en tant qu'elles sont un par leur union , et cela ressort évidemment de ce que nous avons déjà dit; car, si, par l'union elles deviennent une troisième chose , et que rien autre ne soit requis pour constituer le tout, comme nous l'avons déjà prouvé, cette troisième chose sera le tout lui-même.

Il est maintenant facile de comprendre plusieurs points que l'opinion contraire n'élucide que fort difficilement : d'abord de quelle façon l'agent produit vraiment quelque chose, quoiqu'il ne fasse ni la matière , ni la forme, ni aucun mode distinct d'elles. En elfet, puisque de la matière et de la forme se produit- une troisième entité , l'agent , par cela même qu'il donne la forme à la matière , quoiqu'il ne la produise pas, produit quelque chose de nouveau qui est le composé; ensuite le composé est véritablement causé par la matière et la forme; car, quoiqu'il n'y ait en lui aucune entité surajoutée, il y a cependant une nouvelle chose formée des deux, et, par conséquent, proprement causée. Enfin, un composé est simplement un, quoiqu'il renferme deux choses. Il n'est pas, en effet, une pure collection de ces deux choses, c'est une troisième qui en résulte, et il n'est pas regardé comme double , mais comme une entité constituée par deux autres.

Il y a en outre là un moyen sûr pour concilier les auteurs, surtout les Thomistes, qui paraissent divisés sur cette question. Parmi eux, les plus renommés : Cajétan (1II« part., q. VI, art. 5), Capréolus (III^ part., dist. ir, q. i, art. 1), le docteur de Ferrare (IVe Contre les Gentils, chap. lxxxi), en disant que le tout est distinct des parties, même prises

ensemble, ne veulent pas dire autre chose que ce que nous avons dit dans notre première conclusion , que le tout n'est pas une pure collection des deux entités de la matière et de la forme, mais une troisième composée des deux autres; et qu'ainsi elle s'en distingue dans son entité. Et quand les plus récents affirment que le tout n'est pas distinct des parties prises ensemble , c'est parce qu'ils considèrent ces parties comme des entités partielles , devenant par la forme de l'union une troisième entité parfaite : ils ne veulent donc pas dire autre chose que ce que nous avons dit dans la seconde conclusion. Il faut entendre en ce sens saint Augustin (VIP liv. de la Trinité, chap. iv), lorsqu'il dit que l'homme n'est autre chose qu'une âme et un corps. Nous n'avons pas prétendu autre chose dans la première édition de cet ouvrage. Nous pensons seulement aujourd'hui que cette vérité demande plus d'explications.

Il y a de plus ici la solution d'objections assez embarrassantes sur cette question ; celles qui s'appuient sur ce que le tout est distinct de ses parties, entendent les parties comme deux entités partielles, et ne prouvent rien que ce que nous avons dit dans la première conclusion , les employant comme preuves à l'appui de nos dires ; celles qui veulent que le tout ne soit pas distinct des parties considèrent ces parties non en tant qu'elles sont deux entités par leur distinction, mais en tant qu'elles s'unissent dans l'être par leur relation mutuelle.

Mais la chose n'a pas assez d'importance pour y insister davantage.

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