‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 21 sur 55 · DEUXIEME THESE · texte numérisé non relu

DEUXIEME THESE

DE LA NATURE ET DES CAUSES DE l'ÊTRE MOBILE.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des principes internes des choses, nous allons examiner maintenant leurs causes, tant intrinsèques qu'extrinsèques. La nature même nous dit que ce qui est engendré ne l'est pas par soi-même, mais par des causes; nulle chose, en effet, ne peut se donner l'être , et il est nécessaire que l'être mobile comme les autres ait des causes dont il dépende dans sa connaissance et dans son être. De la vient que, comme le remarque Aristote, tandis que le mathématicien dans ses démonstrations admet seulement une cause formelle, le physicien examine toutes les causes, le mouvement et les mobiles, objets de la Physique apparaissant par toutes leurs causes, et en dépendant. Mais comme la nature, la violence, l'art, et même le hasard, la fortune et le destin semblent avoir raison de cause, et que les hommes leur attribuent souvent les effets qui se voient ici -bas, nous parlerons de tous ces principes dans cette thèse. Elle sera divisée en sept questions : la première, sur la nature, la violence et l'art; la deuxième, sur les causes en général; la troisième, sur les causes matérielle et formelle^ puisque la matière et la forme ont raison de cause aussi bien que raison de principe; la quatrième sera sur la cause efficiente; la cinquième, sur la cause finale; la sixième, sur la comparaison de l'effet aux causes; la septième, sur le hasard, la fortune et le destin.

QUEST. I. DE LA NATURE , DE LA VIOLENCE ET DE l'aRT. 497 QUESTION PREMIÈRE.

DE LA NATURE, DE LA VIOLENCE ET DE l'âRT.

Nous réunissons à dessein ces trois choses dans une seule question, parce qu'elles s'expliquent réciproquement; la violence étant opposée à la nature, et l'art en étant l'imitation, la violence et l'art nous sont connus par la nature. Trois articles embrasseront ce qu'il y a à en dire. Le premier traitera de la nature et de ses divisions; le second, de la violence et des causes qui la produisent, et le troisième, de l'art et de ses œuvres.

« ARTICLE PREMIER

CE QUE SIGXIFIE LE UCT NATURE, ET EN COMBIEN DE SENS IL PEUT SE PRENDRE.

Le nom de nature vient du verbe naître; car, comme dit saint Thomas (III<" part., q. ii, art. 1), il est l'équivalent de naissance ( nascitura ) ou de nativité ; c'est pourquoi, ajoutet-il (l'epart., q. XXIX, art. 1, rép. à la 4^ ohj.), ce nom a été formé d'abord pour signifier la génération des êtres vivants, qu'on appelle nativité. Puis comme cette génération part d'un principe intrinsèque, le nom de nature a été étendu ..u principe intrinsèque de tout mouvement; or, le principe intrinsèque d'un mouvement étant matériel ou formel, la matière et la forme ont pris le nom de nature. En outre, comme toute essence est constituée et distinguée par sa forme, le nom de nature est quelquefois employé pour signifier l'essence ou la quiddité, surtout en tant que l'esseace est la racine des opérations ; ainsi nous disons que la nature de l'homme diflere de celle du lion ; que la Nature divine est en trois Personnes , parce que nous prenons le mot nature pour celui d'essence. Enfin ce nom s'étend à toute la collection des essences, quand nous disons qu'un

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élément est dans la nature des choses, c'est-à-dire dans l'univers. Le mot nature peut donc se comprendre de quatre manières; 1° dans le sens de nativité, ainsi le premier-né est le chef de ses frères par nature, c'est-à-dire par l'ordre même de la naissance, et l'Apôtre dit que par nature nous sommes fils de colère, c'est-à-dire d'après la conception et la nativité , dont nous tirons le péché ; 2° dans le sens de matière et de forme, ainsi l'homme est dit se composer de deux natures partielles ; 3° dans le sens de l'essence de la chose : ainsi nous disons que la nature ou l'essence angélique est supérieure à la nature humaine; 4" entin, en Physique, la nature est prise pour le principe intrinsèque du mouvement et du repos dans les choses qui sont près de nous ; autrement dit, c'est la racine interne de ces mouvements quand elles les produisent d'elles-mêmes sans l'impulsion d'un agent extérieur : ainsi la chute d'une pierre, l'ascension de la flamme, le battement du cœur et des artères, la végétation dans les arbres, l'éjection de ce qui est superflu dans les corps, l'appétit de ce qui y est utile, et mille autres efl"ets analogues, que tous d'une seule voix accordent à la nature, c'est-à-dire à une source interne et à un principe inhérent aux choses elles-mêmes.

Première conclusion.— La nature, prise dans le dernier sens, se définit le principe et la cause du mouvement et du repos pour Vêtre dans lequel elle est, d'ahord et par ellemême, et non par accident. Cette définition est d'Aristote. Ce n'est que le développement plus scrupuleux de la notion que tous ont de la nature, lorsqu'ils lui attribuent ces mouvements spontanés dont nous parlions tout à l'heure.

On l'appelle principe, c'est-à-dire racine et première origine; cause, parce qu'elle a une influence véritable; du mouvement et du repos, c'est à savoir de cette vicissitude suivant laquelle les choses quelquefois se meuvent d'ellesmêmes, comme une pierre tend vers le centre, et quelquefois s'arrêtent, comme la pierre quand elle est à terre;

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cause encore cie cette uniformité suivant laquelle certaines choses sont mues perpétuellement, comme les astres, ou se reposent perpétuellement, comme le globe terrestre ; car les mots de cette définition doivent s'entendre dans un sens accommodatice.

On ajoute : De l'être dans lequel elle est, parce que la nature est une cause interne et cachée dans les choses ellesmêmes. On dit en dernier lieu : premièrement par ellemême, et non par accident, parce que la natitrene signifie pas tout principe interne , mais le premier, celui qui ne peut être accidentel dans la chose, qui n'y habite pas pour un moment et comme étranger, mais qui y réside comme inné, essentiel et occupant un domicile qui lui est propre : la raison de nature n'appartient donc pas aux qualités infuses ou acquises, parce qu'elles ne sont pas dans la chose , comme les premiers principes innés et essentiels du mouvement, mais comme des aides secondaires , additionnels et accidentels ; il faut en dire autant de l'art, qui n'est qu'une qualité. Les humeurs nuisibles, dans l'animal, et les substances étrangères introduites dans les choses , quand même elles détermineraient un mouvement analogue à celui du premier principe, ne sont pas dites nature, parce qu'elles ne sont pas de l'essence de la chose : ce sont des hôtes, ou mieux des ennemis qu'on chasse à la première occasion. Or, comme cette force par laquelle une chose se meut spontanément, peut s'étendre sur une autre, comme la chaleur, qui fait que le feu est chaud, échauffe aussi ce qui est près du feu, on attribue à la nature, comme à un principe premier, le mouvement, qui est dans la chose ; et, comme à un principe second, le mouvement que cette chose communique aux autres. La nature est dans le feu le principe par lequel il est chaud , et celui par lequel il échauffe : ce principe n'est pourtant naturel que dans son sujet ; considéré dans son application aux autres, il est violent. S'il est naturel au feu d'échaufler l'eau, l'eau, de son côté, subit une violence^ quand on l'échaufTe.

Ici encore Descartes est répréhensible d'avoir méconnu et bouleversé toutes les notions du sens commun. Ilneditrien (le cette source interne des mouvements et des opérations que nous voyons de nos propres yeux si spontanément produits dans les choses. Tout le monde appelle ce principe du nom de nature; notre sage veut, au contraire, qu'il n'y ait dans les choses aucune racine , aucune source première et innée du mouvement et des actes : suivant lui, la force motrice n'est qu'accidentelle et étrangère dans le sujet; Dieu la lui prête en poussant, lui premier, les molécules de la substance, indifférente par elle-même au mouvement et au repos: ainsi le mouvement ne viendrait pas de la chose, il n'aurait en elle aucune racine , il n'y serait que de passage pour un temps, et jusqu'à ce qu'il eût occasion d'émigrer ailleurs. N'est-ce pas détruire absolument et extirper jusque dans ses racines la notion universellement éveillée par le nom dénature? Si tout est mû par une force extérieure et temporaire , il ne sera pas plus naturel à une pierre de tomber de haut en bas que d'être enlevée de bas en haut, ni à un chien affamé de se précipiter sur la nourriture qu'on lui présente que d'avoir au cou la chaîne qui l'en tient éloigné : l'un et l'autre est l'effet d'un agent extérieur; bien plus, il n'y a rien de naturel, c'est le hasard et le caprice qui décident sans loi du mouvement et repos dans les choses , puisque, indifférentes à tout, elles ne sont pas plus inclinées vers un parti que vers l'autre.

Je passe à dessein les objections qu'on a coutume de proposer contre cette explication du mot nature : elles sont résolues par ce que je viens de dire.

Seconde conclusiois. — La nature se divise régulièreinent en matière et en forme.

La conclusion ressort évidemment des fondements jetés plus haut. Ce sont, en effet, les deux principes premiers et intimes dont toute substance sensible se compose, et, p.ir conséquent, tous les mouvements de cette substance en tirent leur origine, de façon à ce que dans tous les mouvements

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la matière soit, de son côté, toujours principe passif, tandis que la forme est principe passif dans quelques-uns que la chose ne produit pas elle-même, et qui résultent d'une impression du dehors : comme on dit que la forme du ciel exige naturellement sur les corps qui sont mus d'une façon si merveilleuse l'impression des intelligences motrices; cette forme est aussi principe actif, et c'est dans les mouvements que la chose excite par elle-même en elle, comme sont les mouvements vitaux.

Première objection. Si la matière était nature, tous les changements d'une chose seraient naturels : il serait naturel à l'eau de s'échauffer et de se corrompre. On prouve la conséquence. La matière est d'elle-même en puissance à tous les mouvements.

Réiponse. Je nie la conséquence. La matière, tandis qu'elle est sous quelque forme, est liée par cette forme et ses dispositions : ainsi , d'une façon réduplicative , en tant qu'elle est partie du composé et qu'elle se trouve sous les dispositions d'une certaine forme, tout ce qui répugne au composé et à la forme est violent pour elle. Du reste, si la matière est prise ahsolument comme matière, aucun mouvement ne lui est violent, et, de cette manière, la corruption même peut être dite un mouvement naturel.

Seconde objection. Rien ne peut se mouvoir soi-même, suivant cet axiome cormu : Tout ce ciui est mû est nni |jar autre chose. Or, si la forme était le principe actif intrinsèque du mouvement, une chose se mettrait elle-même en mouvement : la forme n'est donc le principe actif d'aucun mouvement.

Réponse. Je distingue la majeure. Rien ne peut se mouvoir soi-même , en ce sens que ce qui est principe du mouvement ne peut en être terme, je l'accorde; en prenant dans une chose les deux états distinctement , je le nie. En effet, dans les choses qui se meuvent par elles-mêmes, comme sont les êtres vivants , il y a plusieurs parties dont

l'une meut les autres : ainsi l'œil est mû par la nourriture présente, l'imagination l'est par l'œil , l'appétit par l'imagination , la faculté progressive par l'appétit; les pieds par la faculté profgressive , et ainsi, comme par degrés, le mouvement se produit dans les animaux de telle sorte cependant que la partie qui se meut est mue par une autre. Quant aux corps graves et aux corps légers, ils sont mus aussi par euxmêmes d'une certaine manière , non qu'ils produisent proprement leurs mouvements, mais parce qu'une force impulsive leur a été donnée en propriété par leur Créateur. Nous aurons à parler plus longuement de tout ceci, et à expliquer l'axiome cité, à la fin de cette partie de la Physique.

Troisième conclusion. — L'âme raisonnable elle-même a le caractère de nature.

Prouvons-le. L'âme raisonnable est le principe des mouvements humains ; elle est proprement et véritablement la forme du corps humain : elle a donc le caractère de nature comme les autres formes; si elle a certaines opérations supérieures à la nature corporelle, comme comprendre et vouloir, même dans ces opérations elle ne perd pas son caractère de nature, parce que tant que l'âme est dans le corps, ces opérations dépendent d'une certaine façon des mouvements corporels : nous sentons, en effet, que la colère violemment excitée entraîne la volonté, et qu'une imagination active aide l'intelligence : c'est pourquoi la Physique traite aussi de l'intelligence et de la volonté.

Quatrième conclusion. — Le nom de nature peut s'appliquer d'une certaine façon à toute l'essence ou à tout le composé.

Prouvons-le. L'essence entière est racine et origine de ses mouvements ; elle peut donc être appelée nature. C'est pourquoi elle est souvent désignée sous ce nom par Aristote et par saint Thomas. J'ai ajouté : de quelque façon, parce qu'en parlant rigoureusement, comme le remarquent ces auteurs (11« liv. de la Physique, leçon ii), le composé est

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plutôt par la nature^ c'est-à-dire se composant de la nature, à savoir de la matière et de la forme, que la nature même.

On dira : L'essence totale n'est pas le premier principe des mouvements, car à son tour elle dérive d'autres natures, c'est-à-dire de la matière et de la forme; elle n'est donc pas une nature. Je réponds qu'elle est le premier principe total; et rien ne s'oppose à ce que ce principe se compose de principes partiels.

Cinquième conclusion. — Le caractère de nature n'appartient proprement ni aux anges, ni à Dieu.

Prouvons -le. Puisque ni Dieu ni les anges n'ont en eux des mouvements sensibles, puisqu'ils sont au-dessus de tous les changements et de toutes les vicissitudes, ils n'ont pas le caractère de nature comme nous l'entendons en Physique, ils sont plutôt au-dessus de la nature; c'est pourquoi on les appelle êtres métaphysiques , autrement dit, surnaturels. Si quelquefois leur essence est appelée nature, il faut l'entendre dans le sens où les Logiciens et les Métaphysiciens prennent la nature, c'est-à-dire pour la quiddité même de la chose, ou bien en tant que le mot nature signifie la racine de toute opération. C'est dans ce sens que les Théologiens demandent si l'essence et la nature sont distinctes en Dieu au moins virtuellement, c'est-à-dire si la racine de l'être et la racine de l'opération sont en Dieu deux formantes virtuellement distinctes. Les Physiciens attribuent aussi aux anges, et même à Dieu, la raison de nature par une certaine excellence, en tant que Dieu est l'auteur, le conservateur et le modérateur de la nature, et il est appelé quelquefois nature engendrant la nature : (natura naturans), et les .anges sont ses ministres dans le gouvernement de cette nature engendrée.

ARTICLE DEUXIÈME

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