‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 22 sur 55 · DE LA VIOLENCE , ET DES CAUSES QUI LA PRODUISENT · texte numérisé non relu

DE LA VIOLENCE , ET DES CAUSES QUI LA PRODUISENT

Comme il appartient à la même science de traiter d'une chose et de ses contraires , après avoir expliqué ce qu'est la nature et comment elle se divise, nous allons dire quelques mots de la violence qui lui est opposée. Cherchons d'abord ce qu'elle est ; puis si elle peut être produite par des causes universelles créées; enfin, si une action de Dieu peut être violente.

Première CONCLUSION. — La violence se définit : ce qui n'a pas son principe en dedans, et qui pt^oduit l'action sans que le sujet y coopère. Cette définition résulte évidemment de ce que nous avons dit sur la nature. En effet, les raisons d'être de deux contraires étant contraires ellesmêmes, comme la nature est la source intime du repos spontané et du mouvement que produit la chose laissée à elle-même, ou de ce mouvement qu'elle attend d'un autre, la violence tire le mouvement ou le repos d'une chose qui s'y refuse. Et le mot violence indique deux choses : 1° que son principe est extérieur, c'est-à-dire qu'il ne découle pas de l'essence de la chose, mais y est introduit du dehors comme un ennemi , et 2° qu'il répugne à l'inclination de la chose, c'est-à-dire qu'il détourne la chose du but auquel elle s'inclinerait d'elle-même. Notre définition renferme ces deux points : le premier quand elle dit : qiù n'a pas son principe au dedans, et le second, quand elle ajoute que le sujet ne coopère pas à l'action. En effet, pour que ce qui subit l'action n'y coopère pas, ce n'est pas assez qu'il se ti'ouve dans l'indifférence; il y aurait dans cette soumission tranquille ime sorte de connivence , il y aurait concours prêté à l'agent : il faut ou une résistance active qui épuise l'action de l'agent, ou au moins une passivité dont l'inertie répugne

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à l'impulsion donnée. Il y a de fait presque toujours plus que de la passivité, et l'être le plus paresseux a encore en lui-même assez d'énergie pour ne pas se laisser aller ainsi aux agents contraires.

Seconde conclusion. — Le mouvement qu'un agent supérieur imprime quelquefois à la nature inférieure, serait-il insolite et différent de celui auquel elle est inclinée, est encore plutôt naturel que violent.

La conclusion suppose que, la nature étant l'œuvre du plus sage des ouvriers, rien ne s'y incline au hasard ni sans qu'on sache comment, et que tout y est dans un ordre parfait. Or, l'ordre exige non pas que tout soit au même niveau, mais que les choses différentes entre elles soient disposées chacune à son rang. Il y a donc nécessairement dans la nature des êtres inférieurs qui reçoivent des autres, autant que cela est possible, leur être, leurs inclinations et leurs mouvements propres. Qui n'admire pas tous les jours cet ordre si visiblement observé dans le corps animal? Eh bien, l'harmonie de cette disposition n'est qu'une ombre des harmonies de l'univers. Comme dans le corps tous les membres sont soumis à l'âme, et comme, entre les membres, les uns commandent, et les autres obéissent; comme le cœur dirige le mouvement du sang, le cerveau ceux des nerfs et des esprits répandus dans tout le corps, et que ces derniers régissent les muscles; comme, dans les puissances, la force motrice obéit à l'appétit, l'appétit à l'imagination, l'imagination à la raison, ainsi faut-il que, dans ce vaste ensemble de l'univers , les corps inférieurs dépendent de leurs supérieurs , comme il se peut voir dans les éléments qui relèvent du ciel quant à leur être et à leurs inclinations. Disons donc que quand un être supérieur pousse son inférieur à quelque mouvement insolite , il ne peut y avoir aucune violence; ainsi sera naturel le mouvement par lequel le premier mobile entraîne les cieux inférieurs, celui par lequel le soleil soulève les vapeurs de l'eau, et ceux

si variés que les autres astres impriment à notre atmosphère. Lorsque l'imagination allume une colère trop vive; lorsque la puissance motrice nous fait lever la main ou le pied, ces mouvements, qui ne sont pas dans la disposition habituelle de l'esprit, de la main ni du pied, ne sont pourtant pas violents.

Prouvons cette conclusion par un raisonnement de saint Thomas (l'e part., q. cv, art. 6). On appelle violent ce qui survient dans un être qui subit et résiste; or, les êtres inférieurs, loin de résister, obéissent facilement aux supérieurs; donc , le mouvement donné par l'agent supéi'ieur n'est pas violent. La majeure est évidente. Prouvons la mineure : Si l'ordre en politique détermine et force l'obéissance civile, l'ordre en matière naturelle déterminera et forcera l'obéissance naturelle ; or, il y a un ordre dans la nature , et certains êtres y sont inférieurs et dépendent d'agents supérieurs ; les termes mêmes de là-haut et d'ici-has, par lesquels on distingue le ciel de la terre, en témoignent : donc, ils leur obéissent même naturellement, et les mouvements résultant de cette obéissance sont des mouvements naturels.

Confirmation. Ces mouvements ne sont pas contre une inclination principale, donc ils ne sont pas violents. Prouvons l'antécédent. D'abord un être inférieur est fortement incliné à céder aux pressions de l'être supérieur, puisqu'il y trouve sa perfection, et que d'ailleurs le bien général le demande; or chaque chose travaille au bien général; ensuite, parce que l'être inférieur reçoit son inclination même de la cause supérieure, il lui reste toujours soumis, il est toujours prêt à recevoir sa direction, quelle qu'elle soit, pour le bien général : c'est ainsi que dans l'ordre politique un bon citoyen se tient prêt à obéir au roi dans tout ce qui peut procurer le bien de l'État.

On dira : La chaleur est un état violent pour l'eau, etcependant c'est le soleil qui le lui donne. Comme il frappe la tète de l'homme, et l'endolorit, les herbes, et il les brûle, les

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autres influx célestes sont aussi^quelquefois nuisibles icibas : donc les mouvements des causes supérieures sont aussi quelquefois violents pour les inférieures.

Je réponds : Que de ce système il ne résulte pas que tous les corps sublunaires soient soumis naturellement à tous et à chacun des corps célestes ; au contraire, chacun de ces agents supérieurs a son domaine. Comme dans l'ordre civil, les juges qui relèvent tous du roi se partagent le territoire du royaume et ne commandent pas tous à la totalité, chacun ayant sa juridiction délimitée : ainsi, dans l'ordre naturel, les astres se partagent l'autorité qu'ils ont sur les corps sublunaires, et chacun d'eux influe seulement sur ce qui lui est soumis. Ainsi voyons-nous la lune diriger par ses mouvements la mer et l'universalité des corps humides , le soleil appeler à lui les mouvements de certaines plantes qui en ont pris leur nom , et l'on peut en supposer autant des autres. La conclusion doit donc s'appliquer aux planètes et aux étoiles fixes seulement dans la mesure dans laquelle le Créateur leur a donné d'exercer une influence. Dans cette mesure, jamais un être qui leur est soumis n'a souftert de leur part violence ou destruction, bien que de temps à autre, en vue du bien commun, on voie les inférieurs céder à des impulsions tout à fait insolites et opposées à leur inclination habituelle. C'est dans ce sens que Marsile Ficin excuse les astrologues d'avoir attribué aux planètes Saturne et Mars quelques influences bénignes, bien qu'on les ait dites habituellement hostiles à la vie humaine , ces influences étant restreintes à ceux qui , nés sous la protection de ces planètes et appelés pour cela martiaux et saturnins , semblent leur être physiquement soumis. Il faut encore dire que l'influence des astres dominants peut être viciée par les causes inférieures, comme par une trop grande humidité ou une trop grande sécheresse de l'atmosphère ou du sol; il peut même arriver qu'ainsi elle nuise aux êtres qui lui sont dévolus, et leur fasse violence ; mais cela n'est que par accident, comme nous voyons

dans l'ordre civil les juge^^et les autres hommes en charge , dont le devoir est de travailler au bien public, se laisser quelquefois aller à la prévarication, et faire ainsi une sorte de violence à l'État. Concluons de là que l'ange, lorsqu'il meut un corps, n'importe lequel, ne lui fait aucune violence, parce que tous les corps, quant au mouvement local , sont soumis naturellement aux anges, comme le corps vivant l'est à son âme. Il faut en dire autant du mouvement par lequel l'eau, les pierres et les autres corps graves sont portés de bas en haut, pour empêcher le vide; car, loin d'aller contre leurinclinat ion au bien général , ce mouvement y contribue , et c'est une partie du tout qui coopère au bien de ce tout.

Troisième conclusion. — A plus forte raison le mouvement imprimé par Dieu à la créature ne lui est pas violent, mais naturel.

Saint Thomas enseigne cette conclusion (I^e part., q. cv, art. 6, et dans la 111« part, contre les Gentils, ch. c); et saint Augustin (liv. XXVI contre Faustus, ch. m) nous dit : Ce que fait en une chose Dieu, de qui vient tout mouvement, tout nombre et tout ordre dans la nature, cela est naturel, car le Créateur, qui est la Loi suprême de toutes les natures, ne fait rien contre la nature. De même, l'auteur sacré (xvi« ch. de la Sagesse) dit : Afin que les Justes fussent nourris, le feu lui-même a oublié sa force, car la créature est soumise à son Créateur. Comme s'il disait que la créature , lorsqu'elle est mue par Dieu à quelque opération , oublie sa tendance naturelle pour se soumettre au mouvement qui lui est donné. La conclusion se prouve aussi par la raison de saint Thomas. Tout ce que Dieu fait dans les créatures est selon leur inclination principale ; donc rien de sa main ne peut leur être violent. Prouvons l'antécédent. La principale et la plus intime inclination de la créature est d'obéir à son Créateur, auquel elle est soumise plus naturellement encore que le corps ne l'est à l'âme ; donc, comme le fait de fléchir à la volonté de l'ânie seconde l'inclination

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du bras, loin de la contrarier; il n'est pas contre l'inclination d'une créature que Dieu fasse en elle tout ce qu'il veut; et le Prophète a pu dire : Seigneur, toutes les créatures sont soumises à votre volonté : Omnia serviunt tihi, Domine.

Confirmation. Ce qui se fait dans une chose par le moteur de qui découle et dépend toute inclination naturelle n'est pas violent; or l'inclination naturelle a été donnée aux créatures par Dieu , et dépend de lui : donc ce qui se fait par Dieu dans les créatures n'est pas violent.

Prenons un exemple dans les choses artificielles : Le but que se propose un ouvrier dans son ouvrage n'est pas oublié quand il applique cet ouvrage à quelque usage , ni quand il ajoute à sa forme première ; il n'est pas contre la raison de l'instrument qu'il soit mû n'importe comment par une cause propre et principale dont il dépend; or toute la nature est comme l'ouvrage de la divine Sagesse, et toute créature est naturellement soumise à Dieu comme à sa cause principale : donc l'inclination de la créature est satisfaite, loin d'être contrariée, quand Dieu opère en elle et la meut, même sans suivre l'ordre accoutumé.

Concluons de tout cela que le soleil n'a pas subi de violence au jour où il s'arrêta à la voix de Josué, non plus que quand il a rétrogradé sur l'ordre du prophète Isaïe devant le roi Ézéchias; les eaux de la mer Rouge ne furent pas violentées quand elles se tinrent comme une muraille pour laisser passer les enfants d'Israël ; ni le Jourdain quand il retourna en arrière, parce que le Maître suprême de la nature le voulait, et qu'il obtient de toute créature l'obéissance la plus spontanée.

Objection. Dieu en concourant avec les causes secondes produit la violence; par exemple, en concourant avec la main de l'homme il imprime à la pierre le mouvement violent de bas en haut : donc de lui-même il opère violemment toutes les fois qu'il produit des effets analogues.

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