II
Réponse. Je nie le conséquent. En effet, lorsque Dieu agit par une cause seconde, il s'accommode à cette cause et opère en respectant sa nature. Or la condition d'un contraire est de faire -violence à son contraire; alors l'action du contraire , bien que dirigée par Dieu , cause première , reste violente ; mais quand Dieu agit par lui-même , il agit à sa façon , c'est-à-dire en Maître de la nature, et tout s'empresse d'obéir à son action.
Instance. Ce qui est contre l'inclination d'un être lui est toujours violent; or, quand Dieu faisait remonter les eaux du Jourdain , il agissait contre leur inclination : donc il leur faisait violence.
Réponse. Je nie la mineure. Quoique ce soit une inclination naturelle à l'eau de couler en bas et en pente, si Dieu lui commande de s'élever, cela lui devient naturel, parce que ce qui lui est naturel avant fout, comme à toute autre créature, c'est d'obéir à son Créateur.
Quatrième conclusion. — Il semble cependant probable que Dieu, s'il veut agir comme agent particulier, peut imprimer aux créatures un mouvem,ent violent.
La conclusion suppose que Dieu peut agir de deux manières sur les créatures : !• comme modérateur universel de la nature, en dirigeant intérieurement les inclinations, qui sont toutes en sa main , et en faisant qu'une nature a un terme différent de son terme ordinaire; 2° comme agent particulier, en imprimant à un mobile un mouvement opposé à son inclination naturelle sans suspendre intérieurement cette inclination ; il la laisserait , au contraire , dans sa répugnance et concourrait avec elle pour éloigner et chasser ce mouvement destructif et antipathique. Faisonsnous comprendre par un exemple: Dieu, quand il enleva à Adam la côte dont il fit Eve, avait, à notre connaissance, à choisir entre deux pi^océdés : 1" il pouvait suspendre la répugnance naturelle et la douleur par laquelle tout corps animal proteste contre une mutilation; il pouvait même, s'il
QUEST. I. DE LA NATURE, DE LA VIOLENCE ET DE l'ART. 211
eût voulu, donner à la nature un mouvement de répulsion pour cette partie, qu'elle aurait alors rejetée comme superflue; 2° il pouvait conserver la répugnance, l'horreur et la douleur naturelles , par lesquelles la nature sensitive se serait refusée à une lésion corporelle quelconque. Nous disons donc que Dieu , quand il agit selon le premier mode , ne fait aucune violence aux créatures, mais qu'il peut produire la violence en suivant le second. Et, de fait, il l'eût produite s'il eût enlevé de cette manière la côte d'Adam ; et ce dernier n'eût pas moins souffert, moins prolesté ni moins crié, que si la main d'un chirurgien lui eût imposé cette opération.
Ceci posé, prouvons la conclusion. i° Par ce fait que, selon saint Thomas (l^^ p. de la 11«, q. x, art. 4, rép. à la 2e ohject.), tout ce que Dieu fait dans les créatures n'est pas naturel, mais seulement ce que Dieu veut y faire naturellement : donc Dieu peut produire dans une créature un certain mouvement qui ne sera pas naturel, mais violent. 2° Comme Dieu est au-dessus des agents particuliers et universels, il peut produire un effet, soit comme agent universel , soit comme agent particulier : il pourra donc à son gré exercer sa puissance suivant le mode des agents particuliers, et comme eux produire la violence. 3° Il n'y a pas de contradiction à ce que Dieu puisse causer un mouvement qui sera violent pour une chose : donc il le peut. 4° Enfin , Dieu fait expressément violence aux démons, en les livrant, comme dit saint Pierre {11^ Ép., ch. ii) , aux chaînes de l'enfer pour être tourmentés éternellement, c'est-à-dire en les retenant violemment par des chaînes de feu. Il peut donc, quand il veut, exiger de la créature une obéissance spontanée de droit naturel , et tout aussi bien la forcer violemment, malgré ses résistances. On peut en dire autant de l'afflictiou que de la violence : rien, en effet, ne nous afflige qui ne soit violent et contre notre nature. Mais Dieu peut inimédiatenient par lui-même punir et affliger la créature ;
donc il peut aussi lui faire violence; si l'on dit que cette captivité des démons n'est pas violente à leur inclination naturelle , mais seulement à leur volonté perverse , en tant qu'ils sont révoltés contre Dieu , c'est à tort; car toute peine est afflictive en tant qu'elle est contraire à la nature et qu'elle répugne à son inclination, et personne, si pervers qu'il soit , ne souffre de ce qui est conforme à son inclination; on s'en réjouirait plutôt. Cet emprisonnement des démons est tout entier pénal ; il l'est même dans l'intention de Dieu : donc il violente l'inclination naturelle. Ajoutons encore un exemple significalif : Les âmes des Fidèles détenues dans le Purgatoire ne sont pas rebelles à Dieu; elles lui sont, au contraire , soumises par la charité : et cependant elles souffrent violence et sont affligées dans leur prison de feu : donc il y a violence non-seulement pour les volontés rebelles, mais même pour les inclinations naturelles. Si Dieu envoyait immédiatement et par lui-même une maladie à un juste , cette maladie serait pour cet homme violente , elle serait même contraire, non à sa volonté libre parce qu'il se soumettrait pieusement à la Volonté divine, mais à son inclination naturelle , dont le devoir est de repousser tout ce qui est afflictif et destructif de la personne , à moins qu'elle ne soit dominée intérieurement par Celui qui l'a créée.
ARTICLE TROISIÈME
DE l'art et des choses ARTIfICIELLES.
L'art se définit : la bonne manière de faire les choses, c'est une certaine disposition {habitue) résidant dans la raison et la dirigeant quand l'homme travaille la matière sensible, le fer, par exemple, le bois, ou toute autre matière : ainsi on appelle artificiel tout ce que la raison de l'homme opère dans la matière. On denjande à ce sujet : 1° quelle est la
QUEST. I. DE LA NATURE, DE LA VIOLENCE ET DE L'aRT. 2d3
définition des choses artificielles, et comment elles diffèrent des choses naturelles et des choses violentes; 2° si les formes des choses artificielles peuvent être sources de quelques mouvements ; 3" si quelque ouvrage de la nature peut être fait par l'art.
Première co'Clusion. — On appelle artificiel tout ce qui prend son principe en dehors du sujet et dans la raison pratique ordonnant la matière sensible. Cette définition est claire : l'artificiel , en effet , procède de Yart; or Vart est en dehors du sujet, c'est-à-dire dans la raison pratique de l'ouvrier : donc est artificiel tout ce dont le principe est en dehors du sujet et dans la raison de l'ouvrier. De cette définition on peut déduire facilement comment se différencient le naturel, le violent, et Yartificiel. Le naturel est ce dont le principe est au dedans; Yartificiel^ ce dont le principe est au dehors, c'est-à-dire dans la raison de l'ouvrier; enfin le violent est ce dont le principe est non - seulement au dehors , mais même opposé à l'inclination naturelle : c'est pourquoi on dit que le violent est opposé à la nature; tandis que l'artificiel, comme tel , loin de contrarier la nature , cherche à l'imiter, et Yart s'appelle : le singe et Vimitateur de la nature. La raison en est, suivant saint Thomas, que la nature est comme l'ouvrage de la Sagesse divine, et que l'homme, pour être parfait , devant imiter Dieu , la raison humaine doit se conformer à la Raison divine. Les choses artificielles, pour être parfaites, doivent donc imiter la nature. Le saint Docteur donne encore une autre raison (II^ p. de la Phys., leç. iv) : Parce que, dit-il, toute notre connaissance est prise des choses sensibles et naturelles, nous cherchons dans les choses artificielles a reproduire les choses naturelles.
Or Yart imite la nature principalement de quatre manières : d'ahord , dans le principe, car les choses naturelles s'accordent en cela avec les artificielles , qu'elles dérivent d'une certaine raison : les naturelles de la Raison divine,
2Î4 PHYSIQUK. I. PAHTIE, THÈSE II.
les arlificielles de la raison humaine ; quant aux choses artificielles, cela ressort de la définition même; et quant aux choses naturelles, un signe manifeste qu'elles procèdent d'une certaine raison, c'est l'ordre parfait qu'on voit dans la nature ; à la raison seule il appartient d'ordonner : donc un ou\Tage aussi bien ordonné que celui de la nature sera l'œuvre d'une raison infiniment parfaite; et les plus sages des philosophes païens ont souvent répété cet adage : Œuvre de nature, œuvre d'intelligence.
2° Vart imite la nature à raison du sujet, car, comme la nature, l'art présuppose une matière à ses œuvres : une fileuse, par exemple, la laine dont elle fait son étoffe; dans l'art comme dans la nature, rien ne se fait de rien.
3° A raison du mode de procéder. Comme la nature procède avec ordre, en choisissant et en prenant des moyens proportionnés à sa fin, en rendant la bouche, les dents et l'estomac aptes à la manducation et à la digestion de la nourriture; la langue à la parole, les yeux à la vue, etc.; ainsi YaH dans ses œuvres procède par ordre, en disposant ses instruments pour la fin de l'œuvre qu'il prépare : il aiguise le glaive pour percer, il divise la lime en dents pour ronger, il rend le marteau solide et lourd pour frapper. La raison en est que les choses naturelles, comme les artificielles, procèdent de la raison, nous venons de le dire. Or la raison procède avec ordre et rapporte les moyens à la fin qu'elle désire , car elle n'agit pas sans une fin.
4° Enfin , Vart imite la nature au point de vue du terme ; car, comme la nature tend à la fin de laquelle dépend toute la raison de l'œuvre, de même Vart tend à une fin de laquelle il tire les règles de son opération, et, comme le remarque Aristote, par là le défaut se trouve dans la nature aussi bien que dans Vart, le défaut étant une déviation de la fin ; puis donc que la nature, à cause de la défectuosité des causes inférieures, et Vart^k cause de l'inexpérience de l'artisan ou du défaut de la matière et des instruments,
(,)UEST. 1. DE LA NATURt, DE LA VIOLENCE ET DE l'aRT. 215
s'écartent quelquefois de leur fin , le défaut est en eux ; dans la nature il s'appelle monstre, et dans Yart il prend le nom de faute.
Du reste , dans cette imitation que Yart fait de la nature , celle-ci reste supérieure , surtout de trois manières : 1° à raison du principe, parce qu'elle procède d'une raison plus universelle , plus sage et plus efficace ; aussi les œuvres de la nature sont-elles plus universelles et plus actives , et nous voyons les formes naturelles principes de leurs mouvements , produire leurs semblables : le cheval produit le cheval, et la plante la plante , tandis que les formes artificielles sont stériles et inefficaces, et ne peuvent ni causer le mouvement, comme nous Talions dire, ni produire leur semblable : jamais une épée n'a pu faire une épée ; 2° sous le rapport du mode, car la nature procède d'une façon plus certaine et moins exposée à l'erreur ; 3° sous le rapport de la fin : la nature, en effet, se propose une fin plus générale, qui est le bien substantiel et universel ; Yart cherche un bien moins important, à savoir la commodité, le plaisir ou la conservation de l'homme ; car, comme dit encore saint Thomas (Ile part, de la Phijs., leçon iv) : Nous sommes la fin de toutes les opérations de Vart.
Seconde conclusion. — Les formes artificielles ne peuvent être les principes du mouvement , mais elles peuvent l'aider.
Prouvons la première partie. L'intelligence himiaine, au moyen de Yart, ne peut obtenir sur la matière extérieure d'autre résultat qu'un changement de position de cette matière naturelle , comme saint Thomas le remarque après Aristote (Ile p. de la Ile, q. "xcvi, art. 2, rép. à la 2^ ohj.). Toute forme proprement artificielle consiste dans la figure , comme pour une statue, une clef ou un marteau; dans la composition , comme les formes des onguents et des médicaments; ou dans l'arrangement, comme pour un mouvement d'horlogerie, un vaisseau, une maison, etc. Or ces trois
manières résultent des dispositions différentes données à la matière par Vart, et ces dispositions, non plus que leurs résultats, ne peuvent être principes d'un mouvement ni d'une action quelconque, c'est évident; le corps, en effet, qui n'a de lui-même aucune force pour se mouvoir, n'en peut acquérir quand sa disposition locale change, que cette disposition lui vienne de la nature ou de Vart; donc les formes artificielles ne peuvent être les principes d'un mouvement quelconque.
Confirmation. Les formes artificielles découlent d'une intelligence créée, et les formes naturelles de l'Intelligence divine : or, l'Intelligence divine a une efficacité qui se transmet au dehors , elle peut donc donner aux formes naturelles la force de se mouvoir et d'agir ; l'intelligence créée ne peut, au contraire, rien transmettre au dehors : donc , les formes qu'elle imagine, comme sont les formes artificielles, ne peuvent en recevoir ni force, ni énergie. L'expérience nous le prouve aussi : dans la nature, la plante produit la plante, le feu produit le feu, dans Vart l'épée ne peut produire l'épée, ni la statue la statue.
La seconde partie est évidente. Le mouvement et l'action des corps sont aidés par la figure , la composition et l'arrangement que Vart y introduit : ainsi le fer, suivant la forme que lui donne Vart, agit plus ou moins efficacement; les simples sont plus ou moins aptes à guérir les maladies, suivant que leur combinaison est plus ou moins heureuse, etc.
On a coutume d'objecter contre la première partie que plusieurs ouvrages dus à la main de l'homme ont eu un mouvement propre , comme la colombe de bois d'Archytas de Tarente, qui volait; le ciel de cristal d'Archimède, qui exécutait une révolution sur lui-même, et les échansons d'Hiarque roi des Brachmanes qui servaient les convives, au rapport de Philostrate, (Vie d'Apollonius), etc. Je réponds que ces mouvements étaient produits par un agent
Ouest, i. de la nature, de la violence et de l'art. 217
naturel que Vart avait appliqué et heureusement disposé, comme nous le voyons tous les jours arriver dans les horloges, où les roues sont mues, soit par un poids regagnant son centre naturel , soit par un ressort d'acier, qui se déploie peu à peu en vertu de l'élasticité.
Seconde objection. Les formes artificielles s'emploient efficacement à produire toutes sortes d'effets: par exemple, à guérir les maladies, à se procurer le bonheur et le crédit, à chasser les serpents , etc. Marsile Ficin ( Traité de l'influence des astres sur la vie humaine, chap. xiii), rapporte que les anciens avaient fabriqué des images trèsefficaces à l'époque de certaines constellations : par exemple, quand la lune entrait dans le signe du serpentaire, un serpent de métal qui devait mettre en fuite les serpents véritables; les magiciens, pour guérir les maladies, se servent de certains chiffres, dont l'effet est infaillible. Parmi ces représentations, les plus connues sont ces images de cire auxquelles* la destinée des hommes qu'elles représentent est si étroitement attachée, que le prototype ressent tout ce qui se fait sur l'image.
Je réponds d'abord que les gens qui recourent à ces futilités savent bien que les effets n'en sont pas obtenus en vertu de la figure artificielle, mais bien par l'intluence d'une nature plus puissante que la nôtre, que la figure appelle comme condition d'un marché conclu d'avance. Il faut ajouter avec saint Thomas {Opusc. XXXIV) que ces chiffres, ces figures ou images sont de pures superstitions. En effet, ou bien elles ne produisent aucun des effets attendus, et ce ne sont que des bagatelles et des occasions de tromper les gens crédules; ou bien , elles produisent quelque effet, et ce sera, non par une vertu naturelle, mais par la puissance du démon, que ces sortes de pactes mystérieux font survenir, et qui s'attache lui-même à ces figures pour tromper les hommes. Aussi est-ce un péché de recourir à ces sortilèges et d'y mettre sa confiance.
Troisième conclusion. — L'art peut produire les œuvres et les mouvements de la nature, non par une vertu propre ni par les formes artificielles, tnais en se servant des vertus naturelles , ou, comme on dit, en appliquant aux créatures passives les créatures naturelles actives, c'est-à-dire les vertus propres à leurs propres sujets.
Prouvons la conclusion par la raison et par l'expérience.
Par la raison : la vertu naturelle, quant à son application, est entre les mains de Vart, Vart peut donc l'appliquer et produire ainsi des effets. Par l'expérience, un médecin guérit quand, guidé par son art, il emploie des remèdes naturels, par exemple, les onguents , les eaux de senteur, etc. Les couleurs aussi se produisent par le mélange articiel de choses naturelles : et les démons, qui connaissent exactement toutes les vertus des animaux, des herbes, des pierres, des métaux et de tous les minéraux, peuvent produire des effets extraordinaires par des vertus naturelles. C'est ainsi qu'en Egypte , par le ministère des magiciens , ils ont produit des serpents, des grenouilles et mille autres effets naturels.
Quatrième conclusion. — Il y a plusieurs effets de la nature que l'art ne peut obtenir, même en y employant les forces naturelles, et c'est particulièrement vrai de l'or.
Prouvons la première partie. Les œuvres de la nature peuvent se faire par Vart, en tant que les forces naturelles sont au pouvoir de l'homme qui les applique. Or, toutes ces forces ne sont pas au pouvoir de l'homme, il ne peut les appliquer ni les utiliser toutes à son gré ; c'est le plus grand nombre qui échappe entièrement à ses opérations : comment, par exemple, produirait-il des animaux? comment organiserait-il les membres de leurs corps? Qui saura changer en vin la sève qui monte aux vaisseaux séveux d'un pied de vigne? qui fera éclore des fleurs, etc.? Ces œuvres de la nature ne peuvent évidemment être produites par Vart.
OUEST. I. DE LA NATURE, DK LA VIOLENCK ET DE l'aRT. 219
Prouvons la seconde partie. Elle est contestée par les chimistes et par plusieurs philosophes assez célèbres; et vraiment ils ont toujours payé leur erreur assez cher: car, dans le vain espoir de faire de l'or, ils consumaient misérablement leurs biens, leur temps et leur peine; mais, les causes naturelles de l'or ne se trouvant pas au pouvoir de Yart, l'or ne peut être produit artificiellement.
Prouvons l'antécédent. Les causes naturelles de l'or sont la chaleur du soleil et certaines dispositions de la terre dans laquelle il est engendré, car il ne vient pas partout. Et, comme Anaxagorele dit des fleurs, quand l'or se forme, la minière est comme sa mère, et le soleil comme son père; or, ces causes ne sont pas au pouvoir de l'art; nous ne pouvons tempérer la chaleur du soleil à notre gré, nous ne pouvons pas même savoir à quel degré précis de chaleur l'effet se produit; enfin, nous ne pouvons faire qu'un lieu devienne propre à la production de l'or , les causes de l'or ne sont donc pas au pouvoir de Vart. C'est le raisonnement de saint Thomas (Ile part., dist. vu, q. m, art. 1, rép. à la 5^ obj.).
Confirmation. Il est à croire que la vertu du soleil, même dans les lieux disposés pour cela, met des siècles en^ tiers à former l'or; il est donc ridicule d'espérer qu'en peu de temps Vart produira une chose que la nature, beaucoup plus active, met si longtemps à former. En fait, personne ne s'est rendu riche à faire ces essais , et ceux qui cherchent l'or fictif voient réellement leur fortune réelle s'en aller en fumée. On peut croire d'ailleurs que si l'idée de faire l'or était réalisable , elle n'eût pas échappé à Salomon , et ce grand roi n'eût pas à grands frais fait faire à ses vaisseaux des voyages de trois ans, pour aller en chercher dans ces régions lointaines où l'Écriture nous apprend que ce métnl prend naissance (liv. III des Rois, chap. ix etx), il s'en fût procuré par ce procédé à moins de frais et en bien-moins de temps. Comment chercherait-on maintenant un procédé si pro fitable qu'un homme qui savait tout n'a pascru pouvoir trouver?
Première chjection. Saint Thomas (11° p. (Te la II*, q. LxxviF, art. 2, rép. à la l'"^ ohject.) a dit : Si l'or des alchimistes était vrai , on pourrait le vendre comme Vautre, puisque l'art peut obtenir par des causes naturelles des effets naturels. Ces paroles n'indiquent-elles pas la possibilité du fait?
Réponse. Saint Thomas parle ici hypothétiquement et commepar impossible. Si cette hypothèse devenait possible , elle rendrait licite la vente de cet or, c'est seulement au cas où elle se réaliserait qu'il serait permis de vendre l'or qui en serait le résultat : cet or, en effet , ne serait pas un pur produit de Yart, mais l'effet d'une vertu naturelle appliquée par Vart, et, par conséquent, il aurait la valeur de l'or naturel. Ailleurs notre Docteur refuse absolument à Vart des chimistes le pouvoir de faire de l'or (IP p., dist. vu", q. m , art. le"") ; et, à bien prendre, le passage qu'on nous objecte ne leur est pas favorable, puisqu'il y répète que l'or fabriqué par Yart, ou plutôt, comme il dit, l'or sophistiqué, ne peut avoir les propriétés de l'or vrai.
Deuxième objection. La production réelle de l'or par des moyens artificiels a en sa faveur plusieurs faits notoires. Maintenant encore on voit à Florence , chez le grand-duc de Toscane , un clou de fer, dont la moitié a été convertie en or par Turneisserus.
Je réponds que les faits de ce genre rapportés par les historiens sont controuvés, ou ne sont que le résultat de l'imposture et de la fraude : si quelques habiles d'autrefois ont voulu abuser de la simplicité et de l'ignorance des hommes pour se faire une réputation ou pour pallier le mauvais état de leurs affaires, on n'en peut rien inférer : ainsi Tachénius nous explique dans son Hippocrate chimiste le fait du clou de Turneisserus: cet homme, par une soudure adroite, avait joint un clou de fer à un morceau d'or; car, bien qu'on ne croie pas généralement que ces deux métaux puissent adhérer l'un à l'autre, Tachénius explique au
QUEST. I. DE LA NATURE, DE LA VIOLENCE ET DE l'ART. 221
même endroit le moyen de les unir. Il recouvrit ensuite l'or d'une couleur de fer, et tout le composé parut être de ce métal; puis il le chaulïa à blanc et le plongea dans l'huile : la couleur dont l'or était recouvert disparut, et le clou sortit partie or et partie fer. Tous les récits analogues sont explicables à peu près de la même manière, et tous ces faiseurs d'or ne sont guère que des fourbes ou des insensés. Certainement si Turneisserus ou quelqu'autre eût possédé Yart de faire de l'or, il en aurait tiré d'autre profit que cette bagatelle, et n'aurait pas laissé périr son secret. Et qu'on ne dise pas que ces hommes ont caché leur invention par prudence ou par crainte ; car il n'est pas acceptable qu'après avoir recherché une chose aussi importante avec tant de soins et de dépenses , ils aient tous renoncé absolument aux fruits et à la gloire qui devaient leur en revenir. C'est pourtant ce qui est arrivé : ces recherches n'ont produit jusqu'à présent qu'illusions et tromperies ; aussi l'Église a-t-elle défendu de vendre pour vrai cet or des chimistes, et force-t-elle à restitution ceux qui en feraient commerce. Le bienheureux Albert le Grand, qui semble sous ce rapport favoriser les chimistes , avoue que de l'or ainsi fabriqué n'aurait pas les propriétés de l'or véritable : il n'en a donc pas la nature, et saint Thomas l'appelle à bon droit or sophistiqué (II« p. de la Ile, q. lxxvii , art. 2 , rép. à la l^c ohject.).
Troisième objection. Ce sont les chimistes qui la présentent. L'or ne diffère pas spécifiquement des autres métaux, il a seulement plus de pureté et comme plus de maturité métallique. Tous les métaux ont la même nature; ils ne diffèrent que par le degré et la perfection; or les métaux peuvent devenir par Yart plus purs et plus parfaits : donc la perfection de l'or peut leur être donnée.
Réponse. Les métaux , au moins les principaux, diffèrent spécifiquement; car si le plomb ne semble différer de Télain, ni le fer de l'acier, que par une plus grande perfection , cependant des propriétés tout à fait diverses nous prouvent
que le fer diffère spécifiquement du plomb , et le plomb de l'or ; mais quand même ils ne différeraient que par la perfection , cette perfection est trop grande dans l'or pour être communicable aux autres métaux, l'or étant, si l'on peut ainsi dire, le dernier effort de la nature, et dépendant de causes qui ne sont pas au pouvoir de l'art, comme nous l'avons déjà dit.
D'autres font instance. Quoique les métaux diffèrent par l'espèce, ils se ressemblent cependant par la matière qui est amenée à la forme d'or par la chaleur dii soleil ; or l'art a en main la chaleur du feu, qui, étant plus ardent et plus vif que la chaleur solaire , peut la remplacer et précipiter dans cette opération le résultat que le soleil obtient si tardivement : l'aW peut donc faire arriver la forme de l'or sur lamatière qui servirait à d'autres métaux.
Je réponds, d'après saint Thomas (Ile p.^ djst. vu, q. m, art. 1«"), que la chaleur du soleil produit l'or par une certaine propriété que ne peut avoir la chaleur du feu, comme la chaleur naturelle forme dans l'animal le sang, la chair, les nerfs , etc., par une certaine force qui n'appartient à aucune chaleur artificielle : personne , jusqu'à présent, n'a songea demander ces effets au feu de nos fourneaux.
La chaleur du feu et celle du soleil sont, dira-t-on, de même espèce : donc le feu, comme le soleil, peut produire l'or.
Réponse. Je distingue l'antécédent. Ils sont de la même espèce, à raison de leur qualité, je l'accorde; àraison de lotir puissance instrumentale, je le nie. Cette dernière reçoit sa raison d'être et son efficacité de la cause principale ; puis donc que le soleil est une cause principale plus noble, la chaleur du soleil, qui est la vertu par laquelle il agit, est plus noble en tant que vertu active que la chaleur du feu. Ajoutons que si le soleil produit l'or, ce n'est pas seulement par sa chaleur, mais encore par d'autres influences auxquelles le feu ne peut suppléer, comme les creusets des chimistes ne
QUEST. I. DE LA NATURE, DE LA VIOLENCE ET DE l'aRT. 2-23
peuvent suppléer à la fécondité de la minière qui concourt à cette opération naturelle.
Nouvelle instance. La production de l'animal est une œuvre bien plus difficile que celle de l'or; or la chaleur du feu ou du funner fait sortir le poussin de son œuf en suppléant à la chaleur naturelle : donc on peut tirer artificiellement l'or de la matière première.
Réponse. Je nie la mineure. Lorsque les poussins sont chassés de l'œuf par la chaleur du fumier ou du feu , la force du poussin ne lui vient pas de la chaleur dont on l'entoure , mais du germe caché dans l'œuf, et la chaleur externe, qu'elle vienne de l'oiseau qui couve , du feu , ou du fumier, n'est que pour entretenir et exciter la vertu génératrice que le froid extérieur compromettrait ou engourdirait sans ce secours.
Quelques chimistes répondent que les métaux euxmêmes sont formés par certains germes , et veulent trouver les germes de l'or dans la fleur de soufre , déjà préparée par la chaleur du ciel; la matière convenable serait le mercure, matière commune de tous les métaux, et, par conséquent, l'art serait à même de réduire le tout en or : l'or peut donc être un produit artificiel.
Réponse. D'abord, on ne pourra jamais croire que l'or sorte d'un germe, ceci n'appartient qu'aux êtres vivants. Ensuite, quand même l'or aurait le mercure pour matière, et le soufre pur pour semence, il faudrait encore pour l'obtenir un lieu convenable au mélange, et à la formation de ces principes un temps suffisant pour qu'ils s'agrègent, c'est-àdire; probablement une longue série d'années, enfin des influences célestes pour amener l'œuvre à maturité et à perfection. Qui cherchera à remplacer tout cela par des procédés artificiels devra commencer par essayer si, en détachant du rameau une pomme verte, ou en arrachant au sein maternel un enfant à l'état d'embryon, il peut amenef
l'un OU l'autre par la chaleur, ou d'autres procédés artificiels, à sa perfection naturelle.
Mais c'est vraiment aller trop loin , après avoir dit que l'or se forme dans la minière , d'un certain germe, de placer ailleurs que dans ce germe naturel le secret en question. Ne disent-ils pas que tout repose dans une certaine poudre, qui, répandue sur une masse considérable de plomb ou d'autre métal en fusion, convertirait en un clin d'oeil ce métal en or véritable? C'est assez nous étendre sur des rêveries qui ne sont guère moins éloignées des enseignements de la Foi que des lumières de la raison.
QUESTION DEUXIÈME
L'étude des causes dans la nature doit être le principal souci du savant, et ce n'est pas sans raison que le poète attribue le bonheur en cette vie à ceux qui les connaissent ;
Félix qui pofuit rerum cognoscere causw!.
iHeureiix celui qui peut pénétrer les principes des choses. •» Ainsi parle Virgile après Hésiode. C'est cette étude que nous espérons faciliter , en parlant ici des causes ; car, les causes une fois connues , les effets se comprennent plus facilement; nous les examinerons d'abord en général dans cette question ; et dans les suivantes , nous les prendrons chacune en particulier.
Sur les causes en général , il faut dire : 1° ce que* c'est qu'une cause, et combien il y a de sortes de causes; 2'^ ce que c'est que la priorité et la noblesse des causes comparées entre elles ou relativement à leurs effets.
ARTICLE PREMIER
CE QUE c'est qu'une CAUSE, ET COMBIEN IL Y A DE CAUSES.
Le nom de cause peut se prendre dans trois sens. D'abord, plus largement, pour un principe quelconque; généralement en effet tout ce dont une chose tire son origine est appelé cause. Dans ce sens, Aristote appelle la privation, cause de la génération , et les Docteurs grecs disent que Dieu le Père est cause du Fils. Le mot cause est ici évidemment ponr principe^ comme le remarque saint Thomas (I^f Opusc, chap. Il); les Pères latins n'ont jamais méconnu cette distinction, et ils prennent toujours le mot cause dans son sens propre. Ensuite ce nom se prend dans un sens très -étroit pour la cause efficiente seule. C'est en effet la principale et la première des causes dans l'exécution, c'est à elle que l'effet est principalement attribué, parce qu'elle est la plus apparente. Enfin la cause se prend, dans un sens intermédiaire, pour ce qui influe n'importe comment l'être à un effet. En ce dernier sens, la cause se définit ; une chose dont dépend l'être d'une autre. Cette définition, qui est de saint Thomas (Ire part, de la Phys., leçon x, et Opusc. XXXI) doit se comprendre non de la conséquence de raison ou d'ordre, comme lorsqu'une proposition résulte d'une autre, une ligne d'un point, ou le jour de la nuit, mais d'une conséquence physique qui fait dépendre et dériver chaque être naturel des choses dont il est tiré.
Cette définition et cette notion de la cause sera plus claire encore si on la compare avec la notion de Y effet; la cause et V effet étant corrélatifs, s'éclaircissent réciproquement. Veffet est ce qui est fait, comme le mot l'indique; se faire c'est s'acheminer à l'être : et, par conséquent, l'effet est proprement ce qui du non -être arrive à l'être. Mais, comme ce qui n'est pas encore ne peut se promouvoir à H. 15
l'être, on le comprend , il est nécessaire qu'il y soit promu par d'autres , et on appelle ces autres les causes : la cause proprement dite est donc ce qui contribue et concourt à amener une chose à l'être , et par conséquent elle peut se définir : ce qui amène l'être en un autre.
D'après cela, on voit que deux conditions sont nécessaires pour qu'un être soit catise. Saint Thomas les indique (pepart., q. xxxi,art. i^r, réjo. à la l'"e obj.) : d'abord la distinction, et ensuite la dépendance où se trouve l'effet vis-à-vis de la cawse. La distinction, parce qu'une chose qui sort du non-être ne peut être la même que les choses par lesquelles elle est amenée à l'être, c'est-à-dire que l'effet ne peut être le même que la cause; et la dépendance, parce qu'on n'est pas amené par une chose du non - être à Yêtre sans en dépendre quant à son être.
Quelques-uns définissent la cause : le principe de l'être pour un autre, mais cela revient au même, comme on le voit.
Objection. Le Fils éternel suit du Père même par un influx réel, et comme Personne distincte de Lui , et cependant le Père n'est pas là proprement cause du Fils; donc, c'est mal définir la cause que de dire que c'est : une chose dont l'être d'une autre est la conséquence, ou qui influe l'être dans un autre.
Première réponse. Le Fils éternel ne suit pas proprement du Père, parce que suivre indique la postériorité. Or, le Fils éternel n'est pas postérieur au Père, parce qu'il n'y a dans la Trinité rien d'antérieur ni de postérieur.
iieconderéponse, donnée par saint Thomas(I''epart.,q.xxx, art. 2, rép. à la 2« obj.). Le Fils éternel ne procède pas du Père comme une essence différente du Père, sa distinction est personnelle et non essentielle. En effet, comme le remarque encore Saint Thomas (Fe part., q. xxxi, art. 2, rép. à la 4e obj.), le genre neutre, en tant qu'informe et non déterminé , signifie l'essence ; tandis que le genre masculin ,
comme plus déterminé, signifie la personne. A celui qui nous demandera : qui a vaincu Darius? nous répondrons , en désignant une personne : c'est Alexandre. Mais, si on nous demande ce que c'est qu'Alexandre, nous répondrons, en désignant l'essence : c'est un homme, un animal raisonnable. D'où il appert ({u" autre au masculin signifie la distinction des personnes, tandis q}!^ autre au neutre signifie la division de l'essence. Mais, pour qu'il y ait cause, il ne suffît pas qu'il y ait distinction de personnes , il faut encore dans ce qui est causé, une essence diflerente de la cause , sans cela, il n'y a pas de dépendance d un être à un autre.
Instance. Le jour suit l'aurore, l'adolescence suit la jeunesse, la mort la vie, et cependant ni l'aurore, ni la jeunesse, ni la vie n'est regardée comme une cause. On ne doit donc pas dire que la cause est le principe qui précède l'être d'une autre chose.
Réponse. Ces phénomènes ne se suivent que dans le sens impropre et par succession d'ordre , en tant que l'un vient après l'autre ; et l'effet doit être la conséquence de la cause d'une manière physique.
Division de la cause. 11 y a quatre sortes de causes de l'être mobile : la cause est matérielle, formelle, efficiente ou finale. Voici la raison de cette division. La cause est ce qui contribue à l'être d'une chose ; mais il y a quatre manières de contx'ibuer à l'être d'un mobile quelconque : donc il y a quatre causes de l'être mobile. Prouvons la mineure. D'abord, il faut une matière dont l'être se fasse, parce que rien ne se fait de rien; ensuite, il faut une forme par laquelle l'être soit fait et constitué dans une espèce déterminée, car la matière est par elle-même inditïérente à toute espèce de choses; en troisième lieu, il faut un agent par lequel la chose se fasse, car rien ne se fait de soi-même; en dernier Ueu, il faut une fin pour laquelle la chose se fasse, parce que les choses naturelles n'existent pas au hasard, elles ont toutes une fin; ainsi, les dents sont pour broyer la nourri-
ture, les pieds pour marcher, etc. Donc , quatre choses contribuent à l'existence de l'être mobile : la matière dont il se fait; la forme par laquelle il se fait; l'agent qui donne la forme à la matière , et la fin qui détermine l'agent à son acte.
Confirmation. Saint Thomas (II" part, de la Phtjs., leç. x) dit : L'être causé peut se prendre dans deux sens : d'abord absolument , en tant qu'il appartient à une espèce particulière, par exemple il est homme ou plante : et ainsi, la cause d'être est la forme par laquelle une chose est dans un mode déterminé; ensuite, selon que l'être causé est ramené de la puissance à l'acte, comme le soufre, qui était feu en puissance, devient feu en acte; et ainsi il est nécessaire qu'il ait deux autres causes, c'est-à-dire la matière dans la puissance de laquelle il était contenu avant même d'être, et l'agent qui fait passer la matière de la puissance à l'acte. Car, ce qui est en puissance ne peut se réduire en acte par soimême, il faut l'intervention d'un être en acte : ainsi, le soufre est feu en puissance, et il devient feu en acte grâce à ce qui est déjà feu en acte ; quant à l'action de l'agent , comme elle procède de quelque chose de déterminé, elle tend encore à quelque chose de déterminé, par exemple, à produire son semblable, ou à atteindre ce qui lui convient à elle-même, et ce vers quoi tend l'action de l'agent s'appelle fin ; il y a donc quatre causes de l'être : les causes fornielle^ matérielle, efficiente^ et finale.
Objection. La science trouve sa cause dans son objet ; la maison, dans l'idée de son architecte ; les propriétés, dans l'essence; l'horloge, dans le marteau; le fondement est aussi cause de la relation, mais ces causes ne se rapportent à aucun des genres énoncés; donc, il y a plus de quatre genres de causes,
Répofise. Elles peuvent toutes se ramener aux causes indiquées : l'objet de la science, à la cause formelle extrinsèque, c'est cet objet qui détermine la science à un certain genre.
OU à la cause finale , puisque la science existe pour l'objet; l'idée , aussi à la cause formelle extrinsèque , comme on le dira dans la question suivante ; elle n'est pas autre chose que la forme même conçue dans l'esprit de l'ouvrier. L'essence peut être ici dite cause efficiente de ses propriétés, puisque, comme le dit saint Thomas, les propriétés découlent de l'essence comme de leur source, nous l'expliquerons plus tard. Le fondement de la relation peut aussi se ramener au genre de cause efficiente, et c'est à la même cause que les instruments appartiennent , puisqu'elle leur commande.
ARTICLE SECOND
DE LA PRIORITÉ ET DE LA NOBLESSE DES CAUSES COMPARÉES A LEURS EFFETS OU ENTRE ELLES.
Première conclusion. — Toute cause est antérieure à son effet, non pas toujours d'une priorité de temps, mais au moins d'une priorité de nature.
Prouvons la conclusion. Et d'abord il est évident qu'une cause n'est pas toujours antérieure d'une priorité de temps à son effet : le soleil n'est pas avant la lumière qu'il produit, et la matière n'était pas avant le composé sous lequel elle a été créée. Mais la cause a toujours une priorité de nature sur son effet. La priorité de nature consiste en ce que la nature d'une chose dépende d'une autre chose et en procède ; or tout effet dépend de sa cause et procède d'elle comme de son principe : donc toute cause est antérieure à son effet d'une priorité de nature.
Les corrélatifs, dira-t-on, ont par nature une existence simultanée , comme on le voit en Logique; or l'effet et la cause sont corrélatifs entre eux : donc ils ont par nature une existence simultanée, et par conséquent la cause n'est pas antérieure à son effet par nature.
Réponse. Je distingue la nuijpAire. Les corrélatif?: ont, par nature une existence simultanée, quant à leurs relations formelles, je l'accorcle ; quant aux entités qui forment ces relations, je le nie; et pareillement , la mineure accordée, je distingue la conséquence : donc la cause et l'efTet ont par nature une existence simultanée; quant à la relation formelle, je l'accorde; quant à Ventité, je le nie. Expliquons-nous : La cause et l'effet peuvent être pris dans deux sens : d'abord relativement et quant à la relation mutuelle que les noms indiquent, et de cette manière aucun des deux ne précède l'autre : ils ont une existence simultanée , même par nature, parce qu'il est impossible que la cause se rapporte à l'effet sans que l'effet se rapporte à la cause ; ensuite entitativement, c'est-à-dire selon leurs propres entités, et dans ce sens la cause doit être antérieure à l'effet, parce que l'entité de l'effet procède de l'entité de la cause comme du principe dont elle dépend, et, par conséquent , comme d'une chose antérieure d'une priorité de nature. La solution est de saint Thomas (!'''' p., q. XLii, art. 3, rép. <'i la 2^ ohject.).
Seconde conclusion. — La cause matérielle et la cause formelle intrinsèque sont moins nobles que V effet.
La conclusion se prouve facilement. La partie est moins noble que le tout; or la co?/se matérielle et la cause formelle intrinsèque causent par mode de parties en composant ie tout: donc elles sont moins nobles que l'effet, c'est-à-dire que ce tout qu'elles composent. J'ai dit la cause formelle intrinsèque, parce que la cause idéale, qui s'appelle aussi forme extrinsèque, est, en général, plus noble que l'effet: ainsi les Idées divines sont plus nobles que les créatures, et le modèle plus noble que la copie.
Troisième conclusion. — La. cause finale principale dans les agents bien ordonnés doit être jjIus noble que l'effet: cependant quelquefois , par un vice de l'agent, elle est moins noble.
Prouvons la première partie. Selon ?aint Thomas (II^^ p., dist. XV, art. l'^'"^ , il est inconvenant qu'un être ait pour but de son existence un être qui lui serait inférieur. Entendons ici notre auteur dans le sens absolu , comme il s'explique lui-même quelques lignes après l'endroit cité; car relativement et secondairement un plus noble peut être ordonné à un moins noble : le roi , par exemple , aux paysans qu'il doit protéger ; or l'effet est pour la fin : donc il ne peut être plus noble que la fin ; donc la nature, qui n'agit jamais sans ordre, ramène toujours ce qui est moins noble à ce qui l'est davantage comme à sa fin : ainsi elle ordonne les pluies à la plante , la plante à l'animal , l'animal à l'homme , et l'homme à Dieu.
La seconde partie ne se prouve que trop par l'expérience. Combien d'hommes agissent sans ordre , sacrifiant ce qui est plus noble à ce qui l'est moins! Les mauvais politiques ne rapportent-ils pas la Religion aux intérêts de leur administration, et les mauvais prêtres ne cherchent-ils pas dans les choses saintes une occasion de gain? Enfin les hommes futiles ne consacrent-ils pas leur temps et leurs peines à l'acquisition d'une gloire passagère?
Quatrième conclusion. — La cotise efficiente principale est ou plus noble que V effet , ou au moins également noble.
Prouvons-le. Saint Thomas (I'"'' P-, q- iv,art. 2) enseigne que toute cause efficiente est cause univoque ou cause équivoque , autrement dit , qu'elle est de même espèce que son effet, comme l'homme qui engendre l'homme; ou d'un ordre plus élevé , comme le soleil , qui aide de son action la production de l'or et des pierres précieuses , sans être de la même espèce. Si la cause efficiente est univoque , il est évident qu'elle est également noble, puisqu'elle est de la même nature que son effet; si elle est équivoque, elle lui est supérieure : elle est donc toujours égale ou supérieure à son effet.
Confirmation. D'après le même auteur, tout ce qu'il y a de perfection dans l'effet préexiste en acte dans la cause efficiente : donc cette cause est pour le moins aussi noLle que son effet. Le conséquent ressort des termes mêmes. Expliquons l'antécédent. Une chose agit autant qu'elle est en acte, parce que l'action, comme le mot l'indique, est la diffusion de l'acte : c'est la perfection , l'actualité d'un êtie dans sa plénitude, qui surabonde et se répand par une fécondité naturelle dans les sujets capables de le recevoir; or la cawse efficiente ne peut répandre aucune perfection qu'elle ne l'ait elle-même en acte ou formellement ou éminemment, c'est-à-dire enfermée dans une perfection plus éminente.
Objection. Souvent d'un idiot naît un fils intelligent, d'un monstre un joli garçon, d'un malade un enfant bien portant : la cause efficiente peut donc être moins noble que son effet.
Réponse. Ces perfections n'appartiennent pas à l'effet, en tant qu'effet; la cause efficiente prochaine ne lui donne que d'être; quant à avoir telle ou telle complexion, cela ne dépend pas tant des parents que de l'agencement plus ou moins heureux des circonstances qui entourent la formation de l'enfant. On attribue aux astres mêmes et à leurs influences bénignes ou sévères ce que les parents ne peuvent donner, et pour cela on dit qu'il y a des époques heureuses , puis des moments néfastes, se succédant sans qu'on en puisse trouver ici-bas la raison. De tout temps les hommes , reconnaissant ces variations de bonheur et de trouble pour l'humanité, en ont cru trouver l'explication dans l'influence des astres : ils ont pensé que dans le cours des révolutions célestes certains âges avaient pu profiter d'un regard plus bénin du ciel et d'étoiles plus heureuses , tandis que d'autres avaient subi l'action d'un ciel trop longtemps inclément. On peut dire aussi que la force productive est quelquefois plus grande dans l'homme dont certaines facultés sont viciées accidentellement, et ainsi un enfant naîtra sans avoir les
défauts de son père : d'un manchot sortira un homme ayant ses deux bras valides; en sens inverse, un homme doué de qualités brillantes sera très-imparfait comme cause, et en lui la nature languissante et épuisée ne se reproduira que dans des enfants stupides. Le travail de l'esprit peut absorber toute la vigueur du corps, et l'épuiser tellement qu'il reste pour toujours languissant et inefficace : ainsi Salomorf, le plus sage des hommes, n'eut qu'un fils, qui fut Roboam, et l'Écriture nous le montre agissant en insensé; Cicéron, le plus habile peut-être de tous les Romains, n'eut qu'un idiot pour fils, et Scipion l'Africain, dont la bravoure était si notoire, fut le père d'un lâche fieffé, etc.
Instance. L'âne et la jument produisent le mulet; or le mulet semble essentiellement plus parfait que l'âne : donc l'eff'et peut être plus parfait que la cause, même dans son essence.
Réponse. L'âne n'est pas la cause totale du mulet. Il n'est donc pas étonnant que le mulet surpasse l'âne, s'il tire de sa mère des qualités supérieures : il tient, en effet , le milieu entre le cheval et l'âne : il tient de l'âne la dureté de la peau, la patience au travail, la lenteur et la stupidité de la compîexion, et de la jument le port plus élevé, la force corporelle, et je ne sais quelle noblesse de sang. Ce n'est pas ici qu'il faut examiner si la jument a en cela un concours actif ou passif, ce qui est certain c'est que son concours est effectif, la mère étant, dans la génération, au nombre des causes efficientes. Nous examinerons le reste plus tard , au tome III, Append. sur les animaux, art. 3.
On dira: Les astres sont causes efficientes des êtres vivants. Aristote a dit : Le soleil et Vhomme engendrent l'homme. On peut même attribuer au soleil seul la génération de certaines plantes et de certains animaux inférieurs ; mais les êtres vivants sont plus parfaits que les cieux et les astres; qui sont inanimés; c'est saint Augustin qui le dit {De la Vraie Religion, chap. xxix) : La nature veut que
234 PHYSIQUE. I. PARTIE. THftSE II.
la substance vivante soit préférée à celle qui ne l'est pas: l'effet peut donc être plus parfait que lu cause.
Je réponds, avec saint Thomas (pe p., q. lxx , art. i) : Un corps céleste étant un moteur mû, n'est qu'un instrument; il agit en vertu d'une cause principale. Les cieux et les astres, s'ils sont causes de la vie dans les êtres d'icibas, ne le sont pas principalement, ni par eux-mêmes, mais par la vertu de l'ange qui les meut ; or il est certain que le ciel, quand il est uni à l'ange qui le meut, est plus parfait que les êtres vivants de cette terre.
Cinquième conclusion. — Les causes sont ordonnées entre elles de cette façon : la causalité de la, matière précède celle de la forme ; la causalité de l'agent les précède toutes deux, et la causalité de la fin est la première de toutes.
Prouvons la conclusion dans toides ses j)arties. Quand une chose est causée , l'ordre qui s'observe est celui-ci : l'agent est mû par la fin , ot il réduit la matière en acte en lui communiquant la forme : la fin est donc la première à causer, puisqu'elle meut l'agent qui est moteur de la matière. La matière, venant après l'agent , est cependant antérieure à la forme, puisqu'elle est le sujet pour la recevoir : la forme est donc la dernière comme cause , et saint Thomas , pour cette raison , l'appelle le terme de la génération.
On dira: L'action de l'agent suppose la matière pour agir : donc la matière est antérieure à la causalité de l'agent.
Je réponds : Il faut distinguer V antécédent. L'action de l'agent suppose la matière, quant à son entité, je laccorde; quant à sa causcdité, je le nie; c'est-à-dire que l'entité de la matière ne suppose pas l'action de l'agent; mais cette entité ne causerait jamais si l'agent ne réduisait par son action la matièi'e en acte.
Sixième conclusion. — La catcscdité formelle est plus noble que la matérielle; et l'efficiente est pilus noble que
l'une et Vautre; enfn la causalité finale est la plus nohle de foutes. Cette conclusion, communément acceptée, se tire de saint Thomas (XXXIe opusc.)
Prouvons-la quant à toutes ses parties. D'abord il est évident que la forme est plus noble que la matière : elle est la perfection et l'actualité de la matière. Saint Thomas (q. VIT de la Puissance et de l'Acte, art. 2, rép. au 9" arg.) nous dit : L'acte est toujours plus nohle que sa puissance. Il est clair aussi, d'après les termes, que \a. cause efficiente est plus noble que la matière et la forme; car la matijère est soumise à la cause efficiente, et la forme en est un écoulement , une participation et une ressemblance : la cause efficiente est pour le moins aussi noble que tout le composé, qui est son propre effet ; or la matière et la form-^ sont moins nobles que le composé , comme on Ta dit plus haut : donc la matière et la forme sont moins nobles que la cause efficiente. Prouvants que la fin a un mode de causalité supérieur à tous les autres : i" son mode de causer est plus spirituel ; 2" elle meut sans être mue ; et cette manière de mouvoir parait plus que toute autre noble et comme divine; enfin elle est la reine des autres causes, puisque, selon saint Tiiomas (II^ p. de la Phys., v^ lec), elle est la cause des- causes, l'agent n'agissant que quand il est mû par elle, la forme lui étant rapportée. Comprendrait -on la forme d'un navire qui ne serait pas ordonnée à la navigation ? La fin est donc véritablement cause des causes et principe des autres causalités , ne recevant d'aucune autre sa raison d'être. Saint Thomas nous le montre clairement (XXXeopusc).
Objection. La fin est souvent produite par l'agent : la santé, par exemple, est la fin du médecin, et elle dépend de lui : donc la cause efficiente peut être plus noble que la caw.se finale.
Je réponds, d'après saint Thomas, en distinguant l'antécédent. La fin est produite par l'agent, quant à son entité,
je l'accorde; quant à sa causalité, je le nie; et appliquant cette distinction au conséquent : Quoique le médecin cause la santé , ce n'est pas lui qui donne à la santé le caractère de fin : la santé reste la fin et la cause pour laquelle le médecin est médecin , et il n'exerce la médecine qu'en vue de la santé.
Si l'on me demande comment il faut entendre cet axiome : Les causes sont causes mutuellement et entre elles : je réponds , avec saint Thomas (V^ p. de la Métaph., ne leç.) , qu'étant données quatre causes, les deux premières se correspondent, et aussi les deux dernières : la matière à la forme, et la cause efficiente à la cause finale. La raison en est que la cause efficiente est le principe du mouvement, et que la fin en est le terme, de même que la forme donne l'être à la matière et que la matière reçoit l'être de la forme. Or ces mots terme et principe, donner et recevoir, sont corrélatifs : lors donc qu'on dit que les -causes sont causes mutuellement entre elles, il faut l'entendre des causes qui se correspondent : c'est la matière et la forme d'une part , et d'autre part la cause efficiente et la cause finale, qui sont causes l'une de l'autre. On peut encore l'expliquer en disant que la matière, étant le fondement de l'être, soutient la forme, tandis que la forme actualise la matière; or soutenir comme actualiser, c'est causer: la forme est donc la cause de la matière, en tant qu'elle actualise, et la matière est la caifse de la forme, en tant qu'elle la soutient. La fin peut aussi se considérer de deux manières : dans l'intention et dans l'exécution, ou, pour parler comme saint Thomas, suivant la causalité et suivant l'être : la fin, dans l'intention, meut la cause efficiente, puis, en tant qu'elle est obtenue, elle en est le résultat : ainsi la fin est la cause qui meut la cause efficidente , et la cause efficiente est souvent ce qui produit la fin : le médecin dont le fils est malade est mû par la santé de son fils; cette santé est dans son intention quand il applique les reoièdes , et par l'application
QUESTION m. DES CAUSES MATÉRIELLE ET FORMELLE. 237
des remèdes il obtient la santé. La santé, dans l'intention, est cause, puisqu'elle meut le médecin , et la santé obtenue a le médecin pour cause.
QUESTION TROISIÈME
Nous avons traité dans la premièr-e thèse de la matière et de la forme en tant qu'elles sont principes et parties de 1 être naturel; étudions -les maintenant comme causes. En efîet, elles ne sont pas seulement principes, elles sont encore causes, parce qu'elles.concourent et contribuent à leur façon à promouvoir l'être mobile à l'existence. Nous avons résolu plus haut les graves difficultés qui se présentent ordinairement sur la matière et la forme ; nous n'avons donc plus à nous occuper que de la manière dont elles causent. Suivant l'usage reçu, )ious parlerons surtout ici de la forme extrinsèque ou de l'idée.
La présente question se divisera en deux articles : le premier traitera du mode de causer de la matière et de la forme ; le second, de l'idée ou de la forme extrinsèque.
ARTICLE PREMIER