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COMMENT LA MATIÈRE ET LA FORME SONT CAUSES

Quatre questions se présentent sur le mode de causalité de la matière et de la forme : 1° par quoi sont-elles constituées comme causes ; 2° quelle est leur causalité ; 3° quelles sont les conditions requises pour qu'elles causent; 4° quel est l'effet propre de l'une et de l'autre. Pour le dire en passant, ce qu'on appelle la raison de cause, c'est la force même de causer, et la causalité est l'exercice de cette force, quelle qu'elle soit; autrement dit, l'une c'est ce par quoi la cause

peut causer, et l'autre ce par quoi elle cause effectivement. Ceci est assez clair.

Première conclusion. — La matière et la forme ont raison de cause par leur propre entité, sans adjonction.

Prouvons-le. La matière et la forme sont causes en tant qu'elles peuvent promouvoir l'effet jusqu'à l'être, la matière d'une part comme puissance , commencement et fondement de l'être, la forme comme acte, détermination et complément; par cet accord elles causent et concourent avec l'agent, comme nous l'avons expliqué plus haut (l'e Thèse, q. m, art. 2). Or, la matière a dans son entité propre de quoi être puissance, fondement et commencement de l'être, et la forme, de quoi être acte, détermination et complément: donc elles sont causes par leur entité propre.

Seconde conclusion. — La causalité de la matière et de la forme n'ajoute rien à leur propre entité; elle est l'entité même de toutes deux, agissant l'une sur l'autre.

La causalité de la matière n'exprime rien autre chose que l'entité de cette même matière , en tant que de fait elle soutient la forme qu'elle tient de l'agent; et la causalité de la forme représente son entité comme perfectionnant par le fait la matière à laquelle elle est appliquée par l'agent. La conclusion résulte de ce que nous avons dit sur l'union : en effet, puisque la matière et la forme sont causes par l'acte même qui les unit actuellement, leur concours , tel qu'on vient de le voir, n'est pas autre chose que cette union même, par laquelle dans l'acte exercé elles contribuent à l'être de tout le composé. Les mêmes raisons qui nous prouvent qu'elles s'unissent l'une à l'autre suffisent pour démontrer qu'elles sont causes sans adjonction. Mais, pour que ce que nous disons ait sa preuve, nous pouvons raisonner ainsi : La causalité de la forme consiste à compléter de fait la matière, et à mener jusqu'à l'être parfait ce commencement d'être ; et la causalité de la matière consiste à soutenir de fait la forme même, c'est-à-dire à aider son insuffisance à

porter l'être total. Or, ni l'une ni l'autre n'a besoin d'un aide pour remplir cet office ; car l'une est de soi l'acte de la matière, et l'autre, de soi, le sujet et l'élément auquel s'ajoute la forme. Leur causalité n'est donc pas ailleurs que dans leur entité. Ajoutons que la causalité de la forme consiste précisément en ce qu'elle informe la matière , et la causalité de la matière, en ce qu'elle soutient la forme. Or, c'est par elles mêmes que l'une est l'acte de la matière, et l'autre la puissance destinée à soutenir la forme : donc chacune d'elles cause par elle-même.

Troisième conclusion. — Les conditions requises pour que la matière et la forme causent, sont : d'uhord Vinfîux d'une cause efficiente appliquant la forme à la matière ; ensuite, les dispositions tant préparatoires pour disposer la matière à recevoir la forme, que concomitantes pour rendre la tnatière capable de retenir la forme.

La conclusion est évidente. D'abord , on voit facilement la nécessité d'un agent pour causer, et que la matière et la forme dans leur causalité dépendent de la cause efficiente. L'une estsujet^ l'autre terme de l'action de l'agent, elles ne causent donc pas sans lui : ainsi, la lumière n'informe pas l'air, si ce n'est par l'influx du soleil, et, quand ce dernier disparait, la lumière cesse. Quant aux dispositions , il est clair qu'elles sont aussi nécessaires, parce que la matière, étant indifteremment disposée à toutes sortes de formes, a besoin de quelque chose qui la détermine et l'attache à une forme plutôt qu'à une autre, et cela ne peut être que dans les dispositions. L'expérience nous prouve que l'âme n'arrive et ne demeure dans le corps qu'autant que le corps est disposé pour la recevoir et la conserver.

Quatrième conclusion. — L" effet propre et adéquat de la matière et de la forme est le composé tout entier.

La conclusion est évidente, la matière et la forme sont causes que de leur union résulte l'être ; cela est seulement et proprement causé par elles et leur propre effet qui a l'être, et c'est

le composé. Cependant on peut distinguer comme plusieurs fonctions ou plusieurs causalités inadéquates de la matière et de la forme : d'abord , la matière cause la génération par mode de sujet ; elle cause de plus la forme par mode de puissance dont la forme est tirée, et dans laquelle elle est reçue, entretenue et subsistante ; la forme aussi cause la génération, et c'est par mode de terme ; elle lui donne une fin, elle cause la matière par mode d'acte en lui donnant l'existence, etenfîn elle chasse de la matière l'ancienne forme, qu'elle remplace.

ARTICLE SECOND

DE LA CAUSE FORMELLE EXTRIXSÈyLE, C'EST-A-DIRE DE L'IDÉE.

La forme se divise habituellement en intrinsèque et extrinsèque. La forme intrinsèque est celle qui constitue la chose comme partie composante. La forme extrinsèque est celle que la chose imite ; les Grecs l'appelaient Wix, et les Latins forma ou species , parce que ce qui la représente reçoit d'elle sa spécification, non sans doute par mode de composition, mais par mode d'imitation, comme nous l'avons déjà dit et expliqué (thèse I, q. m, art. 4). Trois questions se présentent au sujet de Vidée: d'abord, y a-t-il une idée? ensuite, qu'est-ce que cette idée? enfin, à quel genre de cause se rapporte-t-elle?

Première conclusion. — Il est nécessaire qu'il y ait une cause idéale.

Prouvons-le par le raisonnement de saint Thomas. L'idée est la forme intelligible d'une chose à faire telle qu'elle est d'avance dans l'esprit d'un agent intelligent; or, cette forme doit exister : donc, il y a une cause idéale. Saint Thomas en différents passages prouve la mineure, et voici les quatre raisons qu'on peut extraire de ses œuvres ( V^ part. , q. XV, art. 2; q. m de la vérité, art. 1 ; P^ part., dist. xxxvi, q. II, art. 3, et en diversautres passages ). l^L'agentintellec-

tuel doit poséder en lui-même la raison de son œuvre; autrement il agirait !?ans savoir et en aveugle, ce qui est contre sa nature; or, cette raison de l'œuvre à faire est Vidée ellemême, l'ouvrier a donc Vidée.

2° L'ouvrier n'agit pas sans savoir ce qu'il fait, ni par hasard , mais avec l'intention de déterminer son œuvre à une certaine espèce d'être; or il ne peut avoir cette intention, s'il n'a dans l'esprit la forme intelligible de l'œuvre qu'il doit faire , puisqu'on ne peut avoir d'intention que pour ce que l'on connaît d'avance : il doit donc avoir dans l'esprit la forme intelligible de l'œuvre à laquelle il tend comme à son but.

3« L'ouvrier est par lui-même capable de plusieurs sortes d'ouvrages : il peut faire un navire , une maison, une tour ou toute autre chose : il faut donc qu'il soit déterminé intérieurement par une forme intelligible : ainsi la matière , indifférente par elle-même , doit, pour appartenir à une certaine espèce d'être, recevoir la détermination d'une forme intrinsèque. La conséquence est évidente; car rien de déterminé ne peut procéder de ce qui est indifférent en soi.

4° Tout agent tend à produire son semblable ; car l'action est une sorte de dillusion de l'actualité de l'agent : il est donc nécessaire que la simiUtude de la chose à faire préexiste naturellement si l'agent est naturel , comme l'image du fils engendré préexiste naturellement dans le père , et intellectuellement si l'agent est intellectuel.

Aristote, dira-t-on, nous dit (I^r hv. de Métaph.) que nommer les images spirituelles, c'est-à-dire les idées, c'est prononcer une parole vaine, une métaphore poétique : donc, suivant Aristote, il n'y a pas d'idées.

Je réponds, avec saint Thomas (Fc p., dist. vi, q. ii, art. 1er), qu'Aristote, en ce passage, rejette simplement les idées comme les entendait Platon, c'est-à-dire des substances existant en dehors des choses elles-mêmes et de rinteUigence divine: Vidée, en elïet, n'est pas une substance, c'est seulement une forme existant dans l'esprit 11. 16

de l'ouvrier. Aristote prétend même que la manière de parler de Platon en cet endroit est semblable aux métaphores des poètes, parce que, semblable aux poètes qui imaginent la fortune, la vertu, la gloire, la renommée, la fureur, comme des choses subsistantes et même comme des dieux produisant les effets attachés à ces attributs, Platon parlait de ses idées comme de choses subsistantes : c'est seulement cette manière de parler qu' Aristote rejette comme poétique et mensongère.

Seconde conclusion. — L'idée se définit : une forme qui se trouve imitée d'après l'intention de l'agent prenant cette forme pour sa fin; autrement , ce que l'ouvrier a en vue dans son œuvre. L'une et l'autre définition se tire de saint Thomas (iiF (\. delà Vérité, art. l^"").

Expliquons-nous. Le nom de forme indique le genre auquel Vidée appartient ; les autres termes distinguent l'idée du reste des formes, h' idée, en effet, n'informe pas par composition , mais par imitation , en tant que l'ouvrier qui l'envisage fait son œuvre à sa ressemblance. Il faut remarquer ici qu'un ouvrier peut être aidé par les œuvres d'un autre plus habile pour former cette ressemblance intelligible de l'œuvre qu'il veut faire : ainsi le peintre travaille d'après le tableau de son maître, de Michel-Ange, par exemple, ou de Raphaël, et pour cela il se forme à lui-même une idée intérieure qu'il imite ; et la copie ou Vidée ne se dit pas seulement de cette ressemblance que l'omrier préconçoit dans son esprit , mais encore d'un objet extérieur et principal qu'il se propose d'imiter.

Concluons de cette définition, l» que Vidée n'est pas V espèce imprimée par l'objet, mais celle que l'intelligence de l'ouvrier en exprime ou en forme par la force de la pensée. C'est ce que dit saint Thomas (iii^ q. de la VéHté, art. 2) : ces deux sortes d'espèces existent , en effet, dans l'esprit de l'homme. Celle exprimée par l'intelligence, dans laquelle il contemple la chose , n'est pas à confondre avec

celle qu'il exprime et forme par le moyen des objets extérieurs. La raison de cette distinction est : 1° Vespèce imprimée n'est pas ce que l'on connaît , mais seulement ce par quoi l'on connaît; or Yidée est ce qui est connu et ce que l'ouvrier envisage; 2° Vidée n'est pas n'importe quelle espèce exprimée par l'intelligence , mais seulement celle qui indique un objet à notre imitation , ou suivant laquelle l'ouvrier veut faire quelque ouvrage ; saint Thomas le dit (iii^ q. de la Vérité, art. 3). Par conséquent, si je conçois, et même si j'exprime intérieurement la conception de fleur, de clieval, de ciel ou d'une autre chose naturelle, ce n'est pas là une idée, parce qu'il n'y a pas de relation avec un ouvrage à faire : par quel travail imitera-t-on jamais la substance d'une fleur ou celle du ciel? Au contraire, si je veux bâtir une maison , je m'en fais une représentation dans l'esprit : c'est ce qu'on appelle une idée.

Troisième conclusion. — L'idée se réduit le plus exactement possible au genre de cause formelle. C'est l'opinion de ceux qui distinguent deux genres de causes formelles, les unes informant comme élément de composition {utquo) et par inhérence , que l'on appelle formes intrinsèques ; les autres informant comme type {ut quod) et par imitation, qu'on appelle modèles ou idées.

Prouvons la conclusion. Nous nous appuyons d'abord sur le langage ordinaire, suivant lequel Vidée n'est autre chose que la forme , la représentation première ou Vespèce d'un ouvrage : si donc Vidée cause, elle causera par mode de forme; ensuite la forme est ce qui détermine la chose à un certain genre d'être ; or Vidée détermine une chose à un certain genre d'être : donc, etc. Prouvons la mineure, Vidée détermine l'agent intelligent duquel procède la chose représentée : donc elle détermine aussi l'œuvre , non d'une manière intrinsèque , en la composant , mais dans sa source ou dans sa racine ; non dans sa composition intime , comme la forme inhéreiite , mais par imitation , en tant qut;

l'ouvrage prend une manière d'être sur l'imitation de, cette idée.

Objection. La causalité de la forme est en ce qu'elle informe l'objet; or Vidée n'informe pas l'œuvre : donc elle ne cause pas par mode de forme.

Je réponds en distinguant V antécédent : L'idée n'informe pas l'ouvrage par elle-même, en le composant, je l'accorde; par l'imitation d'elle-même, je le nie. En effet, comme l'observe saint Thomas (iif q. delà Vérité, art. 3) , et comme nous l'avons montré , une forme détermine un être ou par inhérence ou par imitation ; et Vidée informe de cette dernière façon, parce que l'ouvrage n'est pas autre chose que l'imitation de Vidée.

Quatrième conclusion. — L'idée peut aussi en quelque sorte se rattacher à la cause efficiente et à la cause finale. Prouvons-le pour la cause efficiente. Saint Thomas le dit (me q. de la Vérité, art. !<"•) : n'est-ce pas au moyen de Vidée que l'ouvrier lui-même, qui est la cause efficiente, est finalement déterminé et dirigé dans son travail ? L'idée se rapporte donc d'une certaine façon à la cause efficiente ; et saint Denis a dit fort justement : Les Idées divines sont productives de toutes les créatures. Ensuite parce que, comme saint Thomas le répète souvent , la forme intelligible se rapporte à l'agent intelligent, comme la forme naturelle à l'agent naturel ; or la forme de l'agent naturel, c'est le principe effectif par lequel il agit : la forme intelligible sera donc aussi le principe effectif par lequel agira l'agent intelligent.

Quant à la cause finale , Vidée s'y rattache d'abord , parce que, suivant saint Thomas (111« p. contre les Gentils, chap. xix) , l'œuvre conçue est destinée à accomplir Vidée, et c'est la perfection de l'œuvre conçue sur un modèle d'atteindre la ressemblance de ce modèle. Vidée, en tant que modèle, peut donc être regardée comme une fin; ensuite l'ouvrier ne cherche dans son travail qu'à mettre au dehors et comme à enfanter son idée : Vidée à exprimer extérieu-i

rement est donc la Cn de l'agent : c'est ce à quoi l'ouvrier tend en travaillant; et cette manière de parler, comme l'observe saint Thomas (iiP q. de la Vérité), attribue à Vidée une certaine causalité de fin.

Disons maintenant dans quelles œuvres et par quels agents est reproduite Vidée.

Tous les agents intelligents y sont aptes , aussi toutes les œuvres de l'art procèdent d'une idée que l'ouvrier s'impose d'imiter. Pour les agents naturels , Vidée fait défaut dans la cause seconde : le feu n'engendre pas le feu, ni le chêne le chêne, en vertu d'une idée préconçue; n'oublions pourtant pas la remarque de saint Thomas, que l'œuvre de la nature procède d'une intelligence supérieure, qui est l'Intelligence divine, et que l'univers entier se rapporte à Dieu comme l'ouvrage à son ouvrier. Vidée se peut donc trouver même dans les choses naturelles, et le monde entier, œuvre de Dieu , se conforme à Vidée que l'Intelligence divine en a eue de toute éternité : aussi saint Denis a-t-il dit que les Idées de toutes les choses qui sont en ce monde existent en Dieu. Et Boëce adresse à Dieu ces magnifiques paroles :

Tu cunda superno

Ducis ab exemplo, pvlchrum pulcherrimus ipse Mundum mente gerens , similique ab imagine formans.

o: Tout ce que vous faites. Seigneur, vous le faites d'après un modèle céleste : ce monde si beau , vous l'avez connu dans une idée plus belle encore , qui vous a servi de prototype. j>

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