QUATRIÈME QUESTION
Cinq questions se peuvent présenter au sujet de la cause efficiente : d'abord quelle est - elle et comment se diviset-elle ; en second lieu , quel est le principe radical qui la fait
cause; troisièmement, quel est son principe prochain; quatrièmement , quelle est sa causalité ; enfin quels sont les instruments dont elle se sert. Nous les examinerons en cinq articles. Dans le quatrième nous traiterons aussi delà résiiltance ou dimanation.
ARTICLE PREMIER
qu'est-ce QfE LA CAUSE EFFICIENTE , ET COMMENT SE DIVISE-T-ELLE ?
La cause efficiente se définit : un principe extrinsèque d'où découle primitivement le mouvement, autrement le principe d'où découle la production d'une chose. Cette définition est empruntée à Aristote (II« liv. de la Phys., chap. iTi).
Expliquons -la. On dit d'abord : un principe, c'est le terme qui relie la cause efficiente aux autres causes; puis : extrinsèque, pour la distinguer de la matière et de la forme, qui sont des principes intrinsèques; d'où découle primitivement le mouvement , afin de la distinguer de la privation, et du terme (a quo), du point de départ, qui, tout en étant principe, loin d'influer sur le mouvement, est abandonné par le premier mouvement.
Objection. Cette définition convient à la cause finale: donc elle n'est pas bonne. On prouve l'antécédent. Le mouvement procède de la fin comme d'un principe extrinsèque , puisque l'agent n'agit qu'autant qu'il est mû par une fin : donc la fin est le principe extrinsèque d'où découle primitivement le mouvement.
Réponse. Je nie l'antécédent. A la preuve je réponds que la cause finale ne commence pas le mouvement , elle excite seulement l'agent à le commencer : ainsi le prix offert à un peintre n'agite pas les pinceaux , n'applique pas les couleurs, ne dessine pas les figures, il excite seulement l'ouvrier à
commencer le mouvement par lequel tout cela se fait : c'est donc de l'ouvrier que part et commence primitivement le mouvement et la production de l'œuvre ; la fin ne fait qu'exciter l'ouvrier qui commence.
Expliquons cela par une distinction. C'est de la fin que part le mouvement, exécutivement , je le nie; intentionnellement, je l'accorde. Autrement dit, la fin produit l'intention qui commence le mouvement, mais c'est la cause efficiente qui l'exécute réellement la première.
Instance. Ainsi Dieu seul sera cause efficiente; car c'est de lui que découlent tous les mouvements , puisqu'il est le premier moteur.
Réponse. Je nie la conséquence. Quanta la preuve, il faut dire que le terme primitivement ne se doit pas entendre dans le sens absolu, mais relativement aux causes d'un autre ordre, c'est-à-dire aux causes matérielle et formelle; au reste, rien n'empêche qu'un certain ordre n'existe parmi les causes efficientes , en sorte que les inférieures ne se meuvent qu'autant qu'elles sont mues par les supérieures, qui les appliquent au mouvement; c'est ainsi que Dieu meut les anges, les anges les cieux, les cieux les plantes , les plantes leurs semences, et celles-ci de nouvelles plantes.
La cause efficiente se divise de différentes manières, d'abord en cause par soi, et en cause par accident. La cause est par soi quand elle tend d'elle-même à l'effet et lui est connexe ; ainsi, le feu est par lui-même cause de la combustion, parce que la combustion est par elle-même connexe au feu. La cause est par accident quand elle n'est jointe à l'effet produit que d'une façon passagère, et cela peut arriver de deux manières : d'abord du côté de la cause, quand une qualité est accidentellement jointe à la qualité par laquelle cette cause agit : par exemple, quand quelqu'un est médecin et musicien : s'il chante, le chant qu'il fait entendre ne se rapporte qu'accidentellement à sa qualité de médecin ; ensuite,
du côté de l'effet, quand à un effet vient se joindre accidentellement un autre effet : ainsi , un homme trouve un trésor en creusant une tombe, il est cause par accident de la découverte du trésor, parce que cette découverte a été accidentellement imie au travail de creuser la tombe.
La cause efficiente se divise encore en cause principale, et cause instrumentale. La cause principale est celle qui agit par sa vertu propre ; ainsi , un arbre est la cause principale d'un autre arbre , parce que la vertu génératrice lui appartient en propre. La cause instrumentale est celle qui agit par la vertu d'une autre, et elle n'opère pas pour elle , mais pour une autre : ainsi, l'esclave ne travaille pas pour lui, mais pour son maître ; ainsi le marteau produit l'horloge, et il n'est qu'une cause instrumentale, le mouvement qui produit l'horloge appartenant à l'ouvrier.
Troisièmement. La cause efficiente se divise en cause première, et c'est à Dieu que ce nom appartient, et cause seconde, qui dénomme tous les agents créés. La cause première efficiente est celle qui ne reçoit sa vertu ni l'usage de cette vertu d'aucune autre. La cause seconde est celle qui reçoit sa propre vertu et l'usage de cette vertu du dehors; toutes les créatures reçoivent leurs vertus actives de Dieu, qui les meut et les applique toutes les fois qu'elles agissent.
Quatrièmement. La cause efficiente se divise en universelle, &i particulière. La cause particulière est celle qui ne produit qu'une seule espèce d'effet, comme le feu produit le feu, l'animal l'animal. La cause universelle est celle dont la vertu s'étend à différentes espèces d'effets, comme le soleil produisant les plantes, les métaux, les animaux, etc.
Cinquièmement. Le cause se divise en cause tinivoque, qui produit un effet semblable à elle-même spécifiquement, comme le lion un autre lion, et en cause équivoque, produisant un effet sem.blable d'une certaine façon, mais non spécifiquement, comme le soleil produisant l'or, qui, s'il a avec lui quelque ressemblance, en diffère spécifiquement.
Sixièmement. Elle se divise en cause prochaine , et en cause éloignée ; car pour un seul effet il y a souvent deux causes : l'une immédiate, qui influe prochainement sur lui, et l'autre médiate, qui le cause seulement d'une manière éloignée : ainsi l'agitation du pouls vient prochainement d'une chaleur excessive dans le cœur, elle est causée d'une façon éloignée par la fièvre ou par l'humeur maligne qui corrompt la masse du sang.
Septièmement. Elle se divise en cause libre et en cause nécessaire. La cause nécessaire agit par l'impulsion de la nature, et ne peut diriger son action par la réflexion ; ainsi le soleil répand nécessairement la lumière, le feu et la chaleur. La cause libre agit par délibération propre et domine son action, pouvant la produire ou la suspendre à son gré.
Huitièmement. 'EA\e se divise en cause totale, qui totalement et seule dans son genre produit son effet, comme le feu est la cause totale d'un autre feu ; et en cause partielle, qui a besoin de l'alliance d'une autre cause , comme sont plusieurs chevaux qui traînent une voiture.
Neuvièmement . Elle se divise en cause physique, et en cause morale. La cause physique est celle qui agit par un mouvement réel, comme le feu est la cause physique de l'incendie d'une maison. La cause morale est celle qui coopère seulement par l'excitation : l'homme qui a conseillé ou encouragé l'incendiaire est cause morale de l'incendie.
Dixièmement. Elle se divise en cause qui agit comme principe, et en cause qui agit comme moyen. La cause rgit comme principe quand elle produit l'effet, et comme moyen quand elle est la force par laquelle on agit. Ainsi l'ouvrier est la cause principe du travail, tandis que l'art et le talent qu'il y emploie sont causes moyens.
On peut ajouter encore une division que donne saint Thomas (Ile livre de la Phy., leç. v) : La cause donne le complément à l'œuvre, ou bien elle dispose la matière, ou encore n'opérant pas pour une fin qui lui soit propre, elle
aide à la fin voulue par une autre, ou enfin elle donne la science de l'action par le conseil , car l'agent intelligent agit par sa science, mais quand cette science lui vient du dehors, elle s'appelle conseil,
ARTICLE DEUXIÈME
DU PRKNXIPE d'action.
Nous dirons tout ce que nous avons à dire sur le principe d'action en deux paragraphes. 1° Nous déterminerons quelles sont les choses qui peuvent s'accorder avec le principe d'action ; 2° nous verrons quelle est la racine de l'action ou la puissance active dans les choses qui agissent. Il y a deux genres d'action, l'action immanente, qui ne produit rien au dehors, et qui est comme un enfantement intime dans le principe même qui la produit, et une perfection propre à ce principe, et l'action transitoire, qui produit quelque chose au dehors et qui est comme l'éruption de la perfection de l'agent se répandant sur de nouveaux sujets; afin que notre enseignement soit plus général, nous étudierons l'un et l'autre mode.
Quelles sont les choses auxquelles convient la qualité de principe actif? Convient-elle même aux substances corporelles?
Quelques auteurs ont dit que la raison de principe actif ne convenait à aucune substance corporelle. Selon eux. Dieu seul, ou au moins les substances spirituelles seules faisaient tout à la présence des corps; la lumière, par exemple, produirait son effet à la présence du soleil, l'embrasement à la présence du feu. Descartes tombe dans cette erreur, bien que (11^ part., art. 36) il ait distingué la cause efficiente générale, c'est-à-dii'e Dieu, de celle qui n'est que particulière,
autrement dit les corps; il ne donne réellement aucune force d'action aux corps, puisqu'il affirme que rien ne se fait proprement, excepté le mouvement local j et qu'il ne reconnaît dans les corps aucune source intérieure de ce mouvement local ; son idée est que le mouvement tout entier est fourni à un corps par Dieu pour se transférer ensuite à un autre corps. Ainsi, suivant lui, Dieu seul est proprement la cause efficiente du mouvement , les corps en sont les sujets et les véhicules, mais jamais, à proprement parler, ils n'en peuvent être les principes effectifs. Platon accordait bien aux corps une sorte d'efficacité pour disposer la matière; cependant il rapportait la production de la forme substantielle aux idées, desquelles la matière disposée recevait cette forme, comme une cire amollie reçoit une figure par l'impression du cachet.
Première .conclusion. — La raison de principe effectif convient même aux substances corporelles, et les effets qui se voient dans le monde en sont de véritables résultats. C'est l'opinion de saint Thomas (!"■« part., q. cv, art. 1 ; et Ille contre les Gentils, chap. lxix). Les philosophes les plus accrédités aussi bien que le commun des hommes s'accordent à trouver dans l'expérience quotidienne la preuve que les corps ont les uns sur les autres des actions et des influences réciproques.
Bien que cette conclusion ressorte des fondements précédemment posés, et qu'elle persuade par une certaine évidence innée tout esprit non préoccupé, nous en donnerons une confirmation plus détaillée. C'est, en effet, un point important pour notre Physique, et les doctrines d'Epicure et de Descartes y trouvent l'occasion d'une ruine certaine ; car il est clair, bien qu'ils ne l'aient pas vu, que s'il y a une force d'agir dans les choses , il y a aussi une action ; s'il y a une action , il s'y fait un acte , car l'action n'est que la réalisation de l'acte ; s'il y a un acte , il y a une puissance pour faire cet acte, car rien ne se fait de rien en ce monde, et ainsi
apparaissent ces deux principes parallèles de l'être mobile, la puissance, et l'acte d'être. Ces sources de notre Physique une fois expliquées, non-seulement la doctrine contraire s'évanouit , mais encore de nos principes découlent librement toutes les conclusions de la science. C'est pourquoi Cicéron dit (!<"■ livre des Fins) : Il faut rechercher dans la nature deux principes : l'un, la matière dont toutes les choses se font ; l'autre, la force qui les fait. Démocrite et Épicure ont disserté stir la matière, mais ils ont laissé de côté la puissance et la cause efficiente; ils savaient sans doute que s'ils entreprenaient démettre ce rocher en mouvement , ils le verraient tomber sur leur tête. Descartes imite leur prudence en se débarrassant sur Dieu de tout le travail de la production des êtres; c'est lui, nous dit-il , qui primitivement a produit la matière et son mouvement, et, après avoir dit cela, il suppose sans se gêner que les choses qui semblent se faire de nouveau ne sont pas de vraies productions, mais seulement des déplacements et des translations du mouvement imprimé d'abord par Dieu. Il craignait qu'en accordant la production d'êtres nouveaux il ne fut obligé de reconnaître une certaine cause particulière à ces êtres, c'est-à-dire la force effectrice, l'action et la distinction de l'acte et de la puissance, et tant d'autres points semblables que toute sa philosophie n'est pas à même d'expliquer. Il faut donc, pour réduire à néant ses assertions, montrer qu'il se produit de nouvelles choses, et que la force qui les produit réside dans les corps eux-mêmes.
Prouvons d'ahord, non par une expérience incertaine, mais par la marche évidente des choses et par cette voix claire de la nature, que tout le monde peut et doit entendre, et qui , au premier réveil de notre raison, nous a avertis que l'ordre et la marche ordinaire des choses du monde se composent d'actions et de passions, que les corps ont en miême temps que la nécessité de mourir la force de se reproduire; qu'il y a des changements nouveaux et remarquables partout ; que ces changements reposent en même temps sur les
passions d'un corps et sur les actions d'un autre; l'expérience même a fait voir les sources de ces effets , et nous a indiqué mille fois quelles forces résident dans chaque être : dans le soleil , la force d'illuminer; dans le feu, celle de brûler ; dans les plantes , celle de végéter ; dans les animaux , celle de sentir et de se mouvoir; dans tous les êtres, autant que possible, le pouvoir de reproduire leurs semblables. C'est à cette source de la nature sensible qu'ont été puisés tous ces termes d'action, de passion, de vertu active, de génération , d'altération, d'effet , et autres semblables appropriés à leurs sujets, non par les règles de l'art, mais par l'inspiration la plus irrésistible. Si quelqu'un veut maintenant faire disparaître tous ces termes de la langue et nier que rien se produise de nouveau, ou que les choses produites renferment une certaine force d'action , il faudra qu'il nous ferme les yeux sur les phénomènes de la nature, ou qu'il nous donne un autre esprit, ou enfin qu'il nous transporte dans un autre monde ; car tant que nous vi^Tons dans celui-ci , la trompette retentissante de la nature nous criera perpétuellement aux oreilles que le devenir, le faire, Vagir et le souffrir ont une réalité dans les choses. Ce témoignage éclatant de la nature est confirmé par l'autorité de Dieu , qui a pu donner aux corps la force d'action, et qui déclare clairement l'avoir donnée. En effet, la sainte Écriture, bien qu'elle exalte magnifiquement la Force divine, qui fait tout en toutes choses , ne dissimule pas cependant les forces actives, qui coopèrent avec Dieu. Il est dit clairement au premier livre de la Genèse, que Dieu a donné aux éléments le pouvoir de produire les premiers êtres vivants, et aux êtres vivants celui d'engendrer leurs semblables; on y dit aussi que, mus par la Force divine, ces éléments ont produit les êtres vivants, et que les êtres vivants produisent leurs semblables : l'Écrivain sacré se sert, pour dire que les arbres produisent leurs fruits, du même terme par lequel il indique que les arbres ont été produits par Dieu : c'est asab, mot
hébreu, qui signifie faire, et qui est employé dans les deux cas comme pour montrer que Dieu a communiqué sa force effective aux corps. De plus (Is., lxvi), Dieu prouve que la force productive réside en lui, par ce fait qu'il la donne aux créatures en leur donnant la génération ou la force d'engendrer.
On pourrait répondre ^ d'ajorès Descartes , que dans le monde de nouvelles choses naissent et meurent, et qu'ainsi on dit des unes qu'elles engendrent, et des autres qu'elles sont engendrées, non parce qu'une certaine force effectrice réside dans les corps, mais parce que le premier transfère au second le mouvement qu'il a reçu primitivement de Dieu ; le changement ne serait donc pas la production d'une nouvelle entité, mais la translation d'une entité autrefois créée par Dieu , c'est-à-dire du mouvement : ainsi , quand un cheval engendre un cheval, rien ne se fait de nouveau par le cheval générateur dans le cheval engendré ; c'est le cheval qui , étant une machine composée de particules disposées et agitées d'une certaine manière, transfère une partie de son agitation dans les particules séminales , et , ces particules étant agitées , une semblable machine se trouve formée , et se développe ensuite en cheval parfait.
Non-seulement cette réponse est gratuite, elle est encore insuffisante pour sauver les témoignages de la nature et ceux du texte sacré. Nous l'avons, du reste, réfutée suffisamment plus haut, quand nous avons montré qu'il y a dans le monde d'autres changements que le changement local , et ce qu'il y a de capital, c'est qu'en l'admettant, malgré sa gratuité, on n'éviterait pas encore la difficulté que Descartes veut éviter, à savoir la production d'une chose nouvelle. En effet, que veut-il dire par cette translation d'un mouvement primitivement imprimé par Dieu? Pense-t-il que le mouvement est comme l'âme de sa matière, qui, par la métempsycose pythagoricienne, ou plutôt par ce qu'on appellerait en grec pTay.tvyjat? , la transmotion, sortant d'un corps, se transporterait dans un autre , et introduirait dans ce nouveau do-
micile une entité qui n'aurait pas changé de valeur? Cela est absurde et impossible ; le mouvement n'est pas une chose subsistante qui puisse sortir d'un sujet pour entrer dans un autre, n'importe quand: c'est un acte inhérent, c'est-à-dire dépendant de son sujet, et ayant un être commun avec ce sujet : comme tous les autres accidents, il ne peut s'en détacher sans périr. L'entité du mouvement n'est donc pas transférable , et Descartes , bon gré mal gré , doit avouer que lorsqu'un corps cesse et qu'un autre commence à se mouvoir, le mouvement du premier meurt , et celui du second naît et se produit totalement de nouveau, et qu'ainsi un être quelconque se produit de nouveau.
Peut-être veut-il dire que le mouvement n'est rien par lui-même, et que c'est un mot vide de sens : il éteindrait ainsi et anéantirait ce qui fait la vie et l'àme du monde , que lui-même a expliqué ainsi. Mais s'il y a un mouvement produit à nouveau, quelque faible qu'on le suppose, toutes les difficultés renaissent, et il devient fort inutile de nier la production des qualités et des formes substantielles: ainsi, dans son dernier refuge, Descartes retrouve les inconvénients qu'il avait voulu éviter. La création d'une mouche est aussi impossible pour nous que celle d'un ange ; la production du mouvement ou de la moindre actualité dans l'être l'est autant que la production d'une qualité réelle ou de la forme substantielle , et n'entraîne pas des inconvénients moindres.
On répliquera que le mouvement se fait de nouveau par Dieu lui-même, et non par une force créée, ainsi que cela se fait pour toute création.
Mais comme il ne répugne pas que Dieu ait donné aux corps la force de produire en même temps que le mouvement tous les effets corporels, quand Dieu dans les Livres saints nous dit si clairement qu'il l'a donné ; quand toute la nature le proclame, comme nous l'avons prouvé; quand la raison le démontre, comme nous allons voir; quand les faits
l'établissent sous nos yeux par la dépendance qu'ont certains corps à l'égard d'autres, par la ressemblance qui rattache ceux-ci à ceux-là, par l'assiduité avec laquelle une classe d'êtres suit partout le sort d'une autre classe, si bien que les uns cessant de se mouvoir, les autres s'arrêtent; les uns disparaissant, les autres s'évanouissent; les uns vivant, les autres trouvent l'activité , les uns languissant, les autres s'amortissent : il demeure suffisamment prouvé que les derniers sont les productions naturelles des premiers. On ne sait de quelle note taxer la contestation sur une chose aussi bien démontrée. Je le demande du reste aux adversaires euxmêmes : que veulent-ils de plus que ce qui se fait maintenant, pour admettre que Dieu a donné aux corps la force de se mouvoir et de se reproduire? Cela emporte-t-il par hasard que les plantes produisent leurs fruits et que les animaux se multiplient autrement qu'ils ne font maintenant? Pourquoi donc nier cette force, si tout ce qui se fait la prouve? Pour moi, je ne m'étonne pas en voyant saint Thomas lui-même, le plus doux des hommes, traiter cette opinion de folie (IP part., ne dist., V^ q., art. 4.) : Elle enlève, dit-il, à l'univers l'ordre, aux créatures les opérations qui leur sont propres, et aux sens la certitude du jugement qui leur appartient sur les choses sensibles.
Prouvons en second lieu notre conclusion par le raisonnement de saint Thomas (I''^part.,q. cxv,art 1 ; et lll^contre les Gentils,, chap. lxix, et dans la IP part., dist. i, q. i, art. 4) : Ce qui a l'acte d'être a aussi la force d'agir; or, la substance corporelle a l'acte d'être : donc elle a aussi la force d'agir. La mineure est évidente. Les corps, en effet, bien qu'ils soient moins nobles que les substances spirituelles, ont cependant leur acte d'être, c'est-à-dire la forme qui est la participation à l'Essence divine, premier acte. Prouvons la majeure. Ce qui a l'essence a aussi la propriété, car la propriété suit l'essence ; or, la force d'agir est la propriété de l'acte d'être : donc, ce qui a l'acte d'être a aussi la force
d'agir; la majeure est évidente. Saint Thomas prouve la mineure aux passages cités plus haut, d'abord parce que agir n'est pas autre chose que réduire un être à l'acte ; or, réduire un être à l'acte, c'est le propre de ce qui est déjà en acte ; toute chose, en effet , produit son semblable : agir est donc le propre de ce qui est en acte.
Ensuite l'être en acte tend à l'action , comme l'être en puissance à la passion ; or, subir est proprement attribué à ce qui est en puissance : donc agir est le propre de ce qui est en acte.
Enfin, tout être est une participation et une imitation du premier Être ; or, le propre du premier être c'est d'être souverainement puissant et actif, parce qu'il est souverainement en acte : donc le propre des autres êtres, c'est d'être actifs, chacun à sa manière, parce qu'à leur manière ils sont en acte; et, ainsi, la force d'action suit partout l'acte d'être comme sa propriété.
Ce raisonnement joint à l'expérience a toute la force d'une démonstration; il n'est donc pas nécessaire de l'appuyer sur beaucoup d'autres que le même Docteur nous fournirait, pas nécessaire d'observer que celui qui conteste au corps la force d'agir, déroge à la Puissance divine, enlevant à l'action de la cause tout ce qu'il enlève à la vertu de Teffet; il déroge aussi à la Bonté divine, qui fait ses créatures bonnes, et par conséquent les met à même de répandre le bien autour d'elles , car c'est un des apanages de la bonté de de se pouvoir répandre. La Libéralité divine y est aussi attaquée, car Dieu ne donne rien à moitié ; or, la force active est l'appendice nécessaire et le complément de l'être ; sans elle, en effet, un être est mort et inutile. Enfin, la Sagesse divine y est méconnue , puisqu'il lui appartient d'ordonner les choses, et que l'ordre veut dans les choses naturelles, chez les unes l'action , chez les autres la passion ; le monde d'Épicure et de Descartes , dénué d'activité, subissant au hasard les transmissions désordonnées du mouvement, ne m'a jamais il. 17
semblé qu'une masse confuse de poussière soimiise à la tyrannie tumultueuse de tourbillons sans symétrie , sans règle, sans ordre et sans raison.
On pourrait dire contre le principal raisonnement, qu'il s'ensuivrait que l'ange devrait produire l'ange , puisqu'il est parfait dans son actualité, et que, pouvant agir parfaitement, il peut s'assimiler exactement son effet.
Je réponds : De ce que l'ange est parfaitement en acte, il suit seulement que l'action du genre le plus parfait doit lui être attribuée , et c'est l'action immanente; par elle il régit les actions passagères de la substance corporelle, et applique les forces actives de cette substance. Cette solution est de saint Thomas. (II'' part., dist. i, art. 4, répi. à la 2« obj.). Nous renvoyons aussi à ce que nous avons dit à la fin de l'art, le, th. I, q. m. Ce n'est pas l'insuffisance de la vertu active dans l'ange qui l'empêche de se reproduire comme fait l'animal, c'est plutôt la dignité particulière do sa nature, qui, étant immatérielle, n'est pas sujette à la génération et ne reçoit l'existence que de la main du Dieu créateur.
Objections contre la conclusion. D'abord, l'agent doit être présent à son effet; or, un corps ne peut être présent à l'effet produit dans un autre corps, puisque deux corps ne peuvent occuper ensemble la même place : donc il n'y peut agir. Ensuite, la substance corporelle est la plus éloignée de la source des vertus actives, c'est-à-dire de Dieu : donc, elle n'est pas tout active. Enfin, la vertu de Dieu, présent partout, suffit pour produire tous les effets : donc il n'y a pas besoin de donner une force active aux corps.
Réponse. D'abord , afin qu'un corps produise son effet dans un autre, la présence de pénétration, par laquelle l'agent est dans le patient, n'est pas nécessaire; la présence de contact suffit, à savoir la présence par laquelle l'agent voisin du patient modifie la partie qui lui est contiguë, et moyennant celle-ci une autre, l'action pénétrant
ainsi successivement toutes les parties intérieures du corps voisin. En second lieu, saint Thomas nous apprend (Ii'« part. , q. cxv, art. 1, rép. à la ip ohj.) que ce qui est très-éloigné de Dieu n'existe pas; toutes les choses, en effet, participent à la ressemblance de l'Être divin, et par conséquent à sa forme active, suivant les formes qu'elles ont reçues; quant à ce cjui est le plus éloigné de Dieu, ce sera la matière première, qui n'est nullement un agent, j)uisqu'elle n'est qu'une puissance. En troisième lieu, nous dirons d'après le même saint Thomas (F*' part. q. cv, art. 5) que Dieu opère certainement en toutes choses , comme premier agent, mais que son opération n'a pas pour effet d'exclure les causes secondes ; au contraire , c'est à leur donner leur force d'action qu'il s'emploie , car il dépend de l'agent premier de donner l'action à ses effets et de se servir des uns pour produire les autres.
Seconde conclusion. — Comme il y a deux forces actives, la force immanente et la force transitoire, l'une et Vautre se trouvent dans les substances corporelles.
Expliquons la. conclusion . Bien que l'action immanente soit le propre de la substance spirituelle ; cependant, comme l'être supérieur d'un ordre secondaire doit avoir quelque chose de Tordre primaire, ce genre particulier d'opération a été accordé dans une certaine mesure aux substances corporelles supérieures : ainsi, nous voyons les animaux, d'une part agir extérieurement par la production d'êtres semblables à eux , et agir intérieurement d'autre part par la connaissance et les appétits.
§. II
Quelle est la racine ou le piincipe médiateur de l'action dans la substance coi'porelle.
Gomme nous l'avons dit, on distingue deux choses dans l'agent ; ce qui agit en lui, et la force par laquelle il agitj
c'est-à-dire le principe subjectif {principium quod) et le principe médiateur {principium quo). Il est constant d'abord que ce qui agit, c'est le tout composé de matière et de forme, et non une partie du composé. En effet, bien que l'homme guérisse un malade par la médecine, aime Dieu par la charité, coure par les pieds, exprime sa pensée par la langue, on ne dit pourtant pas pour cela que c'est la médecine qui guérit, la charité qui aime, les pieds qui courent, et la langue qui parle, c'est l'homme lui-même qui fait tout cela.
La raison en est claire, c'est que l'opération appartient à celui qui a l'être. L'opération est le fait d'un être en acte; elle est l'appendice et le fruit de l'être , et comme la forme ou toute autre partie de l'être n'est pas proprement ce qui est , mais seulement ce par quoi le tout a l'être, comme le composé entier seul est et subsiste, c'est ce composé qui opère ; c'est le principe subjectif de l'action. Déterminons maintenant en quelle partie se trouve le principe médiateur {principium quo) et la racine propre de l'action.
Première conclusion. La forme substantielle est la première racine de toutes les actions naturelles ou le principe médiateur et radical de l'acte. Cette conclusion , bien qu'elle semble attaquée par ceux qui veulent que les formes substantielles soient complètement inactives et que tout l'ensemble des actions appartienne aux formes accidentelles, découle cependant clairement des principes déjà posés; elle est enseignée constamment par Aristote, qui, même à cause de cela, définit l'àme le principe médiateur des actions vitales. Saint Thomas la développe aussi dans plusieurs passages, et parliculièrement*(I''e part., q. lxxii, art.l, rép. à la. 4'' ohj.) : Si la forme accidentelle est quelquefois principe d'action, elle le tient de la forme substantielle, et pour cela la forme substantielle est le premier principe d'action.
Prouvons-la. L'acte et l'être ont la même racine et la
niênie source; la forme substantielle, étant le prennier médiateur et la première racine pour l'être , le sera donc aussi pour l'action. La mineure est certaine, d'après la notion déjà donnée de la forme substantielle ; pour la majeure^ elle a été abondamment prouvée plus haut, quand nous avons expliqué comment la force d'action est la propriété de l'être en acte.
Confirmation. Bien que quelques accidents soient principes d'action, ils n'en tirent pas moins leur source de la forme substantielle, comme les actes secondaires de l'acte primitif; donc, la première racine d'action repose en dernière analyse sur la forme substantielle, qui, étant une participation de l'Être divin, et, comme le dit Aristote (!''' part, de la Phys.), quelque chose de divin, imite cette source sublime suivant sa capacité, et est, comme elle, principe de l'être et aussi des forces actives qui y sont proportionnées.
Voyez plus haut, thèse I, q. m, art. 3.
Seconde conclusion. — La forme substantielle seule n une vertu radicale et même principale pour la production d'une autre forme substantielle. Les formes accidentelles concourant à cette action ne méritent pas le nom de vertu principcde, elles ne sont que secondaires , et, pour ainsi dire, instrumentales. La conclusion est de saint Thomas (IIP part, contre les Gentils, chap. lxix, et en d'autres passages). Les quelques philosophes qui la contestent disputent plutôt sur le nom que sur la chose , et semblent jouer sur le sens propre de ces mots : vertu principcde.
Prouvons la conclusion. D'abord, par la simple notion que donne le nom ; si plusieurs vertus concourent à la production d'un effet , celle-là est appelée principcde qui par sa propre raison d'être donne à l'agent de produire l'effet ; on donne le nom à' instrumentcdes à celles qui n'atteignent l'effet que par dérivation de cette vertu première; or, la forme substantielle est celle qui par elle-même donne à
l'être de pouvoir produire un effet substantiel; les formes accidentelles n'atteignent la substance que par dérivation et participation de la forme substantielle : donc la forme substantielle seule peut être appelé vertu principale, pour la production d'une autre forme substantielle ; les accidents ne sont que des vertus secondaires et comme instrumentales. La majeure e.st la notion même de la, vertu imncipale. Pour la mineure, elle est évidente d'après ce que nous avons dit ; puisqu'en effet l'action transitoire est comme la diffusion de l'actualité d'être qui est dans l'agent, l'agent n'agit qu'en tant qu'il est en acte, et il peut agir par cela même qu'il est en acte ; or, il est substantiellement en acte par la forme substantielle : tandis que les formes accidentelles ne sont que les dérivations ou les participations de cet être premier et substantiel; donc, c'est cette forme substantielle qui d'elle-même lui confère le pouvoir de produire l'effet substantiel , et les autres n'atteignent cet effet que comme des dérivations et des participations de la forme substantielle. *
Confirmation. La vertu principale est celle par laquelle l'agent contient et s'assimile l'effet ; or, l'agent contient et s'assimile l'effet substantiel suivant la forme substantielle et non suivant les formes accidentelles: donc, c'est à celle-là et non à celles-ci qu'appartient la dignité de vertu principale à l'égard de l'effet substantiel. La mineure est évidente; la majeure est fondée sur ce principe universellement admis : tout agent formellement pris comme agent contient et s'assimile l'effet.
On pourrait répondre que les accidents peuvent contenir la substance virtuellement, autrement dit la vertu active de cette substance, sans contenir formellement cette substance comme être. Mais cette répionse se réfute facilement. Puisqu'en effet l'opération est fondée sur l'être, et qu'elle le suit et s'y proportionne, par cela même que l'accident est moins noble que la substance dans l'être il lui est aussi in-
férieur pour la vertu opérative, et par conséquent il ne peut contenir la substance comme vertu principale.
Objection. Les accidents peuvent seuls produire la substance ; donc on peut leur attribuer la vertu principale de C'-'tte production. On prouve l'antécédent. D'abord par le mystère de l'Eucharistie, dans lequel les accidents du vin, privés de forme substantielle, changent une goutte d'eau en vin, comme le ferait la forme du vin si elle était présente ; ensuite, dans la semence d'un arbre, qui, bien qu'elle ne contienne pas la forme substantielle de l'arbre , mais seulement certains accidents dérivés d'elle et compris sous le nom de vertu séminale , produit cependant un autre arbre.
ïiéponse. Je distingue l'antécédent. Les accidents seuls peuvent produire la substance , seuls en excluant la présence locale de la forme substantielle, je l'accorde; seuls en excluant la dépendance causale de cette forme, je le me', et je nie le conséquent. Quand, dans les exemples donnés, les accidents du vin consacré produisent quelque chose de substantiel, bien qu'ils n'aient pas près d'eux la forme substantielle dont ils ont la vertu instrumentale, ils lui sont toujours subordonnés comme effets , et ne font rien sans vertu. Une machine peut bien produire quelque effet loin de l'ouvrier qui l'a montée : une horloge, par exemple, indiquera les heures, mais elle est subordonnée à l'ouvrier, et ce n'est que par une figure de mots que nous attribuons à Thorloge de nous dire l'heure ; la vertu principale est évidemment dans l'art de l'horloger qui a donné ce mouvement artificiel par une impulsion et une participation de son activité. Ainsi, l'elfet substantiel produit par des accidents sans la forme substantielle ne leur est pas attribuable comme a des vertus principales, il appartient à la forme substantielle dont ces accidents sont des dérivations et des participations.
Troisième conclusion. — Lorsqu'une forme accidentelle en produit une autre semblable, quand, par exemple,
26i PHYSIQUE. 1. PARTIE. THÈSE II.
la chaleur produit la chaleur, la forme substantielle dont la première dépend sera la vertu radicale, et la forme accidentelle la vertu principale dans cette production.
La conclusion est évidente. La forme accidentelle remplit les conditions de vertu principale à l'égard d'une forme accidentelle semblable, puisqu'elle est par elle-même la raison de production de l'effet, qu'elle le contient et se l'assimile; elle doit donc être appelée vertu principale de cette production.
Quatrième conclusion. — Les puissances capables de produire des actions immanentes peuvent aussi être regardées comme vertus principales dans ces productions, ainsi Vintellect pour le fait de comprendre , la volonté pour la volition.
La conclusion parait certaine. Les actions immanentes sont des effets qui ne dépassent pas l'ordre de la puissance dont ils procèdent , elles lui sont absolument proportionnées : donc il n'est pas nécessaire de chercber une vertu plus élevée qui serait la principale cause de ces effets, ils peuvent s'attribuer simplement à leurs propres puissances prises pour vertus principales, et à la forme substantielle d'où sont tirées ces puissances comme à leur principe radical.
ARTICLE TROISIÈME
LA SrBSTAN'CE EST-ELLE IMMÉDL4TEMENT OPÉRATIVE?
Il est maintenant suffisamment prouvé que la forme substantielle est la première source et la racine de l'action , et presque tous les Péripatéticiens le reconnaissent ; il reste à voir si elle peut être aussi un principe immédiat d'action; sur cette question célèbre deux solutions contraires se présentent.
QUESTION IV. DE LA CAUisE EFFICIENTE. 2G5
La première est de Scot; quelques anciens l'avaient déjà mise en avant, et plusieurs modernes la soutiennent après lui. La plupart des actes seraient tirés immédiatement delà forme substantielle. Il veut tout d'abord que dans les substances spirituelles le fait de comprendre et la volition procèdent ainsi de la substance même, et par suite l'intelligence et la volonté ne seraient pas cbez nous des facultés réellement distinctes de l'àme raisonnable. Le mot intelligence ne désignerait que la substance même de notre âme comprenant, et le mot volonté, cette même substance voulant. Quant aux êtres corporels, s'il accorde que les dispositions de la matière y sont produites par l'agent moyennant les accidents, au moins veut-il que la forme substantielle soit produite immédiatement par la forme substantielle de l'agent, et par conséquent cette dernière est immédiatement opéralive.
Le second sentiment est de saint Thomas; il est suivi par tous les Thomistes et par plusieurs autres philosophes et théologiens distingués. Saint Thomas, donc, enseigne constamment qu'en Dieu seul le premier principe d'action ou la puissance opérative se confond avec la substance , et que dans la créature ces deux éléments se distinguent réellement, la forme substantielle étant principe d'opération, non en ce qu'elle opère immédiatement, mais en ce qu'elle est la racine des forces opératives, qui découlent d'elle comme des accidents propres; ainsi en botanique une racine sera dite fructifère à raison des fruits qu'elle porte par la tige et les rameaux qui sortent d'elle. De même l'àme, (jui est le principe des actions vitales, de la nutrition, de la génération, de la sensation, de l'intelligence et de la volition, ne pouvant produire aucun de ces actes immédiatement, les produit au moyen de puissances propres qui s'appellent motrice, nutritive, augmentative , génératrice, sensitive, etc.; c'est l'enseignement de saint Thomas (l'^part., q. liv, art. 3; q. lix, art. 2 ; q. lxxvii, art. 2; q. lxxix, art. 1, et partout où cette question se présente).
26(3 PHYSIQUE. I. l'ARTlE. THÈSE II.
Conclusion. — Aucune substance créée n'est immédiatement opérative, mais dans toute créature le principe prochain d'opération ou la puissance opérative est un accident distinct de la substance.
La conclusion peut d'abord se prouver par l'autorité des principaux philosophes et théologiens, qui ont partout répété que les puissances de l'âme naissent et procèdent d'elle, sont ses propriétés et se distinguent entre elles comme elles .«e distinguent de l'âme même. C'est pourquoi saint Denis (chap. XI de la Hiérarchie céleste) divise les anges en suhstance, vertu, opération, déterminant ainsi la vertu opérative comme quelque chose d'intermédiaire entre la substance sur laquelle elle est fondée et l'opération qui en procède.
Scot répond (11^ part., dist. xvi, q. ix, § Sed quia) que CCS autorités, tout en prouvant que la puissance opérative se distingue d'une certaine manière de l'essence, permettent de dire que la distinction est formelle et non réelle, et, par suite, les puissances opératives ne sont pas des formes accidentelles ajoutées à l'essence, ce sont seulement des formalités qui en sortent et s'en dégagent comme par ébuUition {ebuUientes).
Mais cette réponse ne s'appuie que sur une subtilité; d'abord, en effet, cette distinction actuelle et non réelle ne dit rien, nous le montrerons en Métaphysique; encore l'accorderait-on, qu'elle serait inutile dans la question ; par elle Scot ne sauve pas le respect dû aux autorités que nous avons citées, il n'explique rien et il n'est pas d'accord même avec ce qu'il a dit. Il ne sauve pas les textes cités, parce qu'il les explique dans un sens que n'ont jamais entendu leurs auteurs; ceux-ci ont toujours été étrangers à la distinction que Scot le premier a observée longtemps après leur mort. Il n'explique rien de son sujet, c'est-à-dire que la vraie manière dont les puissances procèdent de l'essence nous reste inconnue; car, si à cela une distinction formelle et non réelle suffisait^ on pourrait dire en toute vérité que les attributs de
Dieu procèdent de son Essence, puisque, au système de Scoi, ils s'en distingueraient actuellement et formellement; plus encore, la procession du Père au Fils n'établirait pas suffisamment la distinction réelle des deux Personnes divines, puisque la différence actuelle et formelle, la seule qui soit constatée, n'emporte pas la distinction. Enfin Scot est en désaccord avec lui-même, puisqu'il affirme d'une part que les puissances sont l'entité même des substances, et que, d'autre part, il veut qu'elles s'en dégagent ■par éhullition : cette métaphore, toute barbare qu'elle est, n'indique-trellepas une chose procédant d'une autre, et par conséquent une distinction réelle entre les deux ? Mais passons à une discussion plus importante.
En second lieu, notre assertion se prouve par l'expérience. La substance agit où elle n'est pas, elle agit encore après avoir quitté le lieu de son action, pourvu qu'il y ait des accidents émanés d'elle : donc elle agit, non pas immédiatement et par elle-même, mais au moyen des accidents. La conséquence est évidente. L'effet ne peut résulter de ce qui ne lui est pas présent, et encore moins de ce qui n'existe pas dans la nature des choses. Expliquons l'antécédent. Le soleil a une action sur l'or dans la minière , et cependant il n'y pénètre que par sa chaleur ; dans l'œuf, le coq ou la poule absents, morts quelquefois, le poulet se développe par la vertu générative émanée d'eux, et le même eflet se produit dans toutes les espèces de plantes.
Prouvons notre conclusion, en troisième lieu, parla raison. La puissance opérative dans les créatures n'est pas la sujjstance, mais un accident distinct; donc la substance créée n'est pas immédiatement opérative, elle opère par une vertu distincte d'elle. La conséquence est claire, d'après les termes mêmes. Prouvons l'antécédent : La puissance opérative dont l'opération propre est un accident ne peut être la substance ; or, dans les créatures l'opération est un accident : donc, la puissance opérative ne peut être la substance,
La mineure est évidente : Dieu seul est son opération, et dans toute créature opérer est quelque chose d'accidentel , on opère ou on n'opère pas, l'essence n'y est pas intéressée; c'est pourquoi nous disons que l'opération suit l'être comn-io quelque chose d'accidentel et de conséquent. Quant à le majeure, saint Thomas la prouve de trois façons.
D'abord, les puissances propres se distinguent suivant leurs actes propres, et puisque la puissance est ordonnée vers l'acte, les puissances sont diverses suivant que se diversifient leurs actes propres ; maintenant, l'acte propre de la substance est de subsister, tandis que l'acte propre de la puissance opérative est d'opérer : par conséquent, dans les choses où opérer n'est pas subsister, mais un accident adjoint, la puissance opérative n'est pas une substance, c'est un accident qui s'en distingue (I'"'" part. q. xii,art.3).
Ensuite, la puissance opérative est essentiellement à son opération, elle est pour cette opération; or, il est contre la raison d'être d'une substance, d'être ordonnée essentiellement à un accident, les termes mêmes le disent : l'accident, en effet, est ce qui n'est pas essentiel ou substantiel ; la substance, au contraire, est l'être subsistant par soi et en soi : donc, la puissance opérative dont l'opération est un accident ne peut être une substance (pc part., q. Lix, art. 4).
Enfin, dans tous les genres d'êtres créés, une actualité dernière doit avoir une puissance prochaine du même genre qu'elle ; Aristote le dit (XII" livre de la Métaiih. textes xxvi et XXVIII ) : Dans tout genre, il faut admettre une puissance propre et un acte propre cpa sont les principes de ce genre; mais l'opération est la dernière actualité de la puissance opérative : donc si l'opération est dans le genre de l'accident, la puissance opérative y sera aussi, par conséquent ce ne sera pas une substance {1'^'' part., q. lxxvii, art. 1 ).
Comme ce raisonnement est très-profond, il n'est pas inutile de le développer d'après les enseignements du saint Docteur : Aucune créature ne peut être son actualité der-
nière, cela n'appartient qu'à Dieu, qui est un Acte pur : donc une créature, à quelque espèce qu'elle appartienne, se compose nécesssairenient d'acte et de puissance , de telle sorte que la puissance se trouve dans le genre comme commencement, et l'acte comme complément; donc, de même que toute substance créée se divise en essence et en être, de telle sorte que le constitutif de l'essence, c'est-à-dire la forme substantielle, soit comme l'acte premier comparé à l'èti^e comme à sa dernière actualité, ainsi le genre opératif se divise en puissance opérative qui est l'acte premier dans ce genre, et en opération qui est dans ce genre comme la dernière actualité. C'est pourquoi , puisque la puissance et l'acte sont nécessairement sous le même genre, et forment ce genre, dans les choses où opérer est un accident, la puissance opérative qui est le commencement de l'opérer sera aussi un accident. C'est encore ce qui fait que la puissance et l'impuissance sont placées sous le prédicament accidentel qu'on appelle la qualité.
Scot répond que cela prouve que la puissance opérative se distingue formellement, mais non réellement, de la substance , parce que la forme substantielle a en acte plusieurs formalités distinctes, qu'elle accomplit plusieurs actes : à raison de la formalité première, c'est-à-dire en tant qu'elle est le principe de subsister, elle constitue la chose dans le genre de substance , et à raison de la formalité seconde , elle constitue la chose dans le genre de principe opératif (Part II, dist xv, q. i , § Sed quia).
Mais au contraire, si la forme substantielle, à raison de ces formalités multipliées, pouvait s'étendre à une actualité accidentelle d'opération, au même titre elle pourrait s'étendre à toutes les autres perfections accidentelles; ainsi le feu, par sa forme substantielle, à raison de ses formalités multipliées, pourrait être chaud, sec, léger, et ainsi toutes les formes accidentelles seraient superllues II faut donc nécessairement dire que toute actualité Çt
toute perfection étant par une forme, les perfections et actualités différentes réclameront diverses formes, et quoique la forme substantielle soit la première et par ordre la racine des autres , cependant, puisqu'elle est limitée, elle ne suffit pas aux perfections multiples qui appartiennent à la chose. Si donc elle détermine une chose à sa perfection première et fondamentale, c'est-à-dire au fait de subsister ou d'exister par soi et en soi, qui est l'actualité propre et dernière, pour les perfections adjointes à cette première, elle a besoin de formes additionnelles ou accidentelles ; et comme l'opérer est dans la créature une perfection secondaire et accidentelle, cette perfection relèvera immédiatement d'une forme accidentelle propre , c'est-à-dire de la vertu active dont elle est la dernière actualité.
Scot 7^é}jlique : Suivant saint Thomas, la substance reçoit immédiatement les formes accidentelles, et est ainsi comparée à ces formes, comme la puissance à ses actes quasi secondaires : pourquoi la forme substantielle ne serait-elle pas également comparée à l'actualité accidentelle comme à une perfection secondaire , et puisqu'elle se trouve vis-à-vis du subsister comme vis-à-vis de son premier acte, ne pourrait -elle pas accepter l'opérer pour son acte second ?
Mais cette réplique tombe, parce qu'il n'y a pas de parité. Autre chose est de recevoir une forme accidentelle, comme sujet destiné à la soutenir, autre chose déjouer visà-vis de l'être accidentel le rôle de forme déterminant à cette actualité d'être. Le premier, loin de contrarier l'aptitude de la substance, rentre dans son rôle, puisque se soutenant elle-même, elle pourra aussi soutenir immédiatement les autres formes; le second, au contraire, répugne totalement à la forme substantielle : car elle a avec la forme accidentelle ce rapport, que toutes deux déterminent le sujet à une certaine actualité : la forme substantielle , à l'être premier, et l'accidentelle, à l'être secondaire. Du reste, comme
je l'ai déjà dit, si la forme substantielle pouvait déterminer même à l'être secondaire, avec sa multiplicité formelle elle suffirait à tous les modes d'être, à l'être chaud, léger, Jiumide, etc., et rien n'est plus insoutenable.
Saint Thomas donne d'aufres raisons qu'on peut voir (l'e part., q. lxxvii, art. 1 ; eti'e part., dist. m, q. iv, art. 1 ; q. des Créât, spirit., art. 11). Mais il en est une qu'il ne faut pas passer sous silence, car elle est facile à comprendre et tout à Tait démonstrative : La même chose ne peut être à la fois une et multiple ; or, une forme substantielle simple renferme plusieurs puissances réellement diverses entre elles, ainsi l'àme a l'intelligence, la volonté, différents sens, le pouvoir de changer de lieu, etc. : donc elle ne se confond pas réellement avec ces puissances. La majeure est évidente d'après les termes. Prouvons la mineure. Tout le monde voit qu'il y a de la diversité dans ces puissances ; que cette diversité soit réelle, c'est prouvé par ce fait qu'entre ces puissances il y a réellement un ordre par lequel l'une meut l'autre; ainsi les sens l'imagination, l'imagination l'intelligence, l'intelligence la volonté, la volonté l'appétit sensitif, et celui-ci la puissance locomotive. Or, l'ordre naturel et le mouvement de l'un par Fautre ne peuvent se concevoir sans une distinction réelle.
Première objection. Le principe d'être est le même que le principe d'action; mais oii a vu plus haut que la forme substantielle est principe immédiat d'être, donc elle sera principe d'action.
Réponse. Je distingue la majeure. Le principe radical d'action est le même que celui de l'être , substantiellement , je l'accorde; immédiatement, je le nie; de même que l'acti(jn suit l'être comme une perfection secondaire et accidentelle , la force d'action suit la forme d'être comme forme secondaire, et par conséquent accidentelle.
Instance, Puisqu'une chose agit en tant qu'elle est en acte^
elle doit agir par la même forme par laquelle elle est en acte; or, le feu, par exemple, n'est pas en acte par ses accidents , mais par sa forme; donc il ne produit pas un autre feu par ses accidents, mais par sa forme; donc les accidents ne sont pas les moyens de cette production.
Réponse. Je distingue la tnajeure. La chose agit par la même forme par laquelle elle est en acte, comme par une vertu radicale et principale, je l'accorde ; comme par une vertu immédiate et prochaine, je le nie. Et pareillement pour le second conséquent. Les accidents ne sont pas moyens, comme vertus principales, je l'accorde; comme vertus instrumentales , je le nie.
Nouvelle instance. La forme accidentelle produit immédiatement la forme accidentelle, ainsi fera la forme substantielle pour la foi'me substantielle.
Réponse. Je nie la conséquence et la parité. On remarque, en effet, entre la substance et l'accident trois différences. 1° Dans leur nature propre. "Saint Thomas (quest. des créât, spirit,, art. 2, rép. à la lO'' object.) nous dit : L'accident est, de sa nature, la vertu de la substance, et lui est donné comme un moyen d'opérer ; il doit être tellement fait qu'il n'ait pas besoin d'autre chose pour opérer. Or, le serviteur fait directement et par lui-même ses affaires comme celles de son maître ; l'accident produira donc aussi par lui-même les effets de la substance à laquelle il obéit, et ses propres elTets. Quant à la substance, vu qu'elle ne regarde que le fait de subsister et non le fait d'agir, elle n'est pas disposée pour l'action immédiate. 2° Dans la nature de l'ordre opératif, qui, n'indiquant qu'une perfection secondaire et accidentelle , peut bien se rattacher immédiatement à l'accident, non à la forme substantielle. 3° Dans l'ordre des effets; car, comme saint Thomas l'observe trèsbien {q. del'Ame, art. l),il faut que l'ordre des principes d'agir soit comme l'ordre des effets , afin de conserver la ressemblance et la correspondance de Teffet à la cause. Or,
il est évident que jamais la forme substantielle ne se fait immédiatement par des agents, et que ce qui se fait d'abord, c'est l'accident, puis la forme substantielle ; ainsi , avant que le bois s'enflamme, la chaleur vient en lui , la forme du feu ne survient que quand cette chaleur est arrivée à son dernier degré ; il faut donc, pour conserver l'ordre dans les principes, que ce qui agit prochainement soit l'accident, et ce qui agit d'une manière éloignée soit la forme substantielle.
On dira : Si la forme substantielle avait besoin pour agir d'une vertu additionnelle , cela prouverait une perfection ou une imperfection : une perfection , ce n'est pas possible, parce que Dieu, infiniment parfait, n'a pas besoin pour opérer de vertu intermédiaire ; une imperfection non plus, puisque la forme accidentelle, qui est plus imparfaite, opère immédiatement et par elle-même : donc à aucun titre la substance n'a besoin d'une vertu intermédiaire , et elle peut opérer immédiatement et par elle-même.
Réponse. La nécessité que nous énonçons résulte d'une perfection mêlée à une imperfection : la forme substantielle n'est pas assez parfaite pour pouvoir immédiatement donner à son sujet tous les modes de perfection, ni assez imparfaite pour avoir à produire des effets inférieurs : comme un roi garde pour lui ce qui est le plus digne, par exemple, de faire les lois , de créer des magistrats , d'ordonner des im,pôts , de déclarer la guerre, et confle à ses ministres ce qui est moins important, la forme substantielle donne immédiatement et par elle-même ce qui est principal, c'est-àdire de subsister; et les perfections moindres et secondaires, telles qu'agir^ blanchir, devenir chaud, etc., elle les donne par l'intermédiaire des formes accidentelles.
Réplique. Suivant saint Thomas, la forme substantielle répand immédiatement et d'elle - même ses propriétés : pourquoi ne répandrait-elle pas une action qui est si proche de l'actualité d'être? Bien plus, cette effusion des propriétés est un certain genre d'action ; or elle est immédiatement II. iy
produite par la forme substantielle : donc la forme substantielle est immédiatement active.
Réponse. Je nie la conséquence et ia parité. Nous avons déjà montré pourquoi Vagir étant la dernière actualité de chaque ordre accidentel , on ne peut l'attribuer immédiatement à la forme substantielle; il relève donc nécessairement d'une forme de même ordre que lui, c'est-à-dire de de la forme accidentelle, qui n'est autre que la puissance opérative elle-même. Or il est manifeste naturellement que la puissance opérative et les autres accidents dépendent, dans leur propre production , de la forme substantielle comme de la première base et de la racine d'être, et lui sont liés et attachés de telle sorte , que par la même action qui produit cette forme , les accidents aussi sont produits; et c'est en cela que consiste le découlement ou l'effusion des propriétés de l'essence. Par là nous trouvons moyen de répondre à l'argument de confirmation des adversaires. Il faut nier l'antécédent , que cette elfusion des propriétés soit une action éhcite, venant de la forme substantielle : c'est l'action même du générateur qui s'étend aux propriétés, à cause de leur connexion avec la forme substantielle. Du reste, ce point sera traité plus longuement dans l'article suivant.
On reprendra: Quelquefois les propriétés naissent de la forme, de telle sorte qu'elles ne semblent pas avoir d'autre cause que cette forme : donc au moins en ce cas elles sont produites immédiatement par elle. L'antécédent se prouve par un fait naturel. L'eau bouillante, une fois éloignée du feu, revient à sa fraîcheur native : quelle pourrait être la cause de ce retour, si ce n'est la forme de l'eau? Ce n'est pas le générateur, puisqu'il n'est plus là, et qu'il n'existe peut-être même plus; ce n'est pas un corps ambiant, parce que l'eau refroidit même à l'air tiède; ce n'est pas du froid qui serait resté dans l'eau , puisqu'on suppose qu'elle était en ébuUition tout entière.
Réponse. La cause efficiente de cette fraîcheur nouvelle, suivant l'opinion commune, est la même que celle qui a produit l'eau : il n'importe qu'elle ne réside pas dans l'eau ; car elle se reconnaît assez dans son effet premier, qui, en donnant à l'eau sa nature , lui a par connexion donné aptitude à la fraîcheur comme effet secondaire, et cet effet s'ensuit toujours quand les obstacles sont levés. Si le générateur ne semble pas suffire , parce qu'il n'est plus là , nous pouvons encore trouver d'autres causes de conservation de l'eau ; car, comme la cause qui donne l'être donne les suites de l'être, celle qui conserve l'être conserve aussi ces suites; et s'il lui arrive d'être détournée violemment, quand la violence disparaît, elle reprend son influence conservatrice. Or il est inutile de chercher ici quelles sont ces causes qui conservent Teau; quelles qu'elles soient en effet, il est certain qu'elles existent.
Deuxième objection. Deux actes subordonnés peuvent venir immédiatement d'un même principe, comme l'amour de Dieu et l'amour du prochain viennent de la même charité ; or être et agir sont des actes subordonnés : ils peuvent donc être immédiatement produits par une seule et même forme , qui est la forme* substantielle.
Répoyise. L'argument ne prouve rien, parce qu'il prouve trop en prouvant que la forme substantielle peut seule immédiatement donner toutes les perfections secondaires. E^i forme, donc, je distingue l'antécédent. Les actes subordonnés du même genre, ']& le concède; de genre différent, je le nie. Gela va, en effet, contre la délimitation d'un principe, qu'il s'étende à des actes tout à fait divers. Et quant à la mineure , être et agir sont des actes subordonnés , dans un même genre, je le nie; dans un genre et une raison d'être différents, je l'accorde, car l'un est substantiel, et l'autre accidentel.
Instance. La forme accidentelle, qui est unique, renferme cependant deux choses : être et agir ; ainsi la chaleur
renferme d'être chaud et d'échauffer; pourquoi la forme substantielle n'en aurait-elle pas autant?
Réponse. La forme accidentelle, qui de sa nature est destinée à l'être , même accidentel , ne renferme pas ces deux choses. Les principaux théologiens distinguent la Grâce qui donne l'èlre surnaturel , des vertus qui donnent l'action surnaturelle. Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ce que la forme accidentelle, destinée principalement à agir, renferme une certaine manière d'être qui n'est pas autre chose que le fait d'être actif : ainsi la chaleur, qui de sa nature est la vertu donnée au feu pour qu'il agisse, renferme en elle l'être chaud et l'échaulfer, parce que devenir chaud c'est la même chose que d'avoir en soi la force d'échauffer.
Troisième objection. L'accident ne peut produire la substance : donc la vertu productive immédiate de la substance est une autre substance. Prouvons l'antécédent. Une chose moins noble ne peut pas produire une plus noble; or l'accident est moins noble que la substance , c'est évident : donc il ne peut la produire.
Réponse. Je nie l'antécédent; quant à la preuve, je distingue la majeure. Une chose moins noble ne peut en produire une plus noble, comme vertu principale et radicale, je l'accorde; comme vertu prochaine et instrumentale, je le nie ; et, la mineure accordée, il faut distinguer de même la conséquence. Rien ne répugne à ce que deux vertus soient subordonnées pour produire le même efifet, de telle sorte que l'une étant éloignée bien que principalement productive, l'autre soit immédiate et secondaire. Or, dans ce cas, la vertu principale doit, à la vérité, contenir et égaler l'effet, mais il n'est pas nécessaire que la vertu secondaire et instrumentale ait le même honneur : tout comme le serviteur fait machinalement ce qui relève principalement de son maître, quand même ce qu'il ferait serait au-dessus de sa condition, de même, dans les subordonnés, la vertu instrumentale produit d'une manière instrumentale les choses qui
se rattachent à une vertu principale, bien que ces choses soient plus nobles qu'elle.
Instance. L'instrument doit être élevé au moyen d'un certain influx par la cause principale ; mais on ne voit pas de prime abord ce que l'accident reçoit de la forme substantielle pour être élevé par elle : donc il ne peut lui être subordonné comme instrument. O^i prouve la mineure. Que serait-ce, en effet? Rien de substantiel, parce que tout ce qui est reçu dans l'accident dégénère par cela même de l'ordre substantiel ; rien d'accidentel , parce que cet accident serait aussi insuffisant que le premier : donc il ne reçoit rien.
Réponse. Je distingue la majeure. L'instrument doit recevoir quelque chose de la cause principale : l'instrument subjectif et proprement dit, je l'accorde; l'instrument médiateur ou la vertu même instrumentale dérivée de la cause principale , je le nie. Or l'accident n'est pas un instrument subjectif, c'est la vertu même instrumentale de la substance; c'est pourquoi , pour lui obéir, il n'a besoin de recevoir d'elle aucune autre vertu. Mais comme un marteau a besoin du mouvement de l'ouvrier, et que le mouvement par lequel l'ouvrier le meut n'a besoin d'aucun autre mouvement, et cause de lui-même l'œuvre instrumentale, ainsi l'accident, étant la vertu de la substance, n'a pas besoin d'une autre vertu en dehors de lui pour produire instru mentalement la substance.
Nouvelle instance. La vertu instrumentale, suivant saint Thomas, n'est pas autre chose qu'un mouvement passager et une émanation dérivant transitoirement de la cause principale; or les accidents de la forme substantielle sont en elle, non comme des mouvements et des émanations transitoires , mais comme des formes stables et tranquilles : on a donc tort de les appeler vertus instrumentales de la substance.
Réponse. Le mot de vertu instrumentale peut se prendre en deux sens : 1° plus généralement pour le mouvement au.
moyen duquel l'instrument est appliqué par la cause principale, comme le marteau par l'ouvrier; on parlera de ce mouvement dans l'article cinquième; 2° pour la vertu accidentelle que la nature a jointe aux formes substantielles comme un principe immédiat d'action. A raison de cette vertu celles-ci sont appelées puissances actives : ainsi est , dans l'animal, la faculté génératrice. Saint Thomas prend la vertu instrumentale dans le premier sens et non dans le dernier, lorsqu'il l'appelle mouvement, émanation, transition, forme incomplète , etc.
On dira : D'après la loi naturelle , comme saint Thomas le reconnaît {V^ p. de la 11^, q. cix , art. ier), à chaque forme stable et complète doit correspondre un effet proportionné, c'est-à-dire contenu en elle et ne dépassant pas sa perfection , en dehors duquel elle ne puisse rien , si ce n'est par une forme surajoutée; or l'effet proportionné à la chaleur, par exemple , est une autre chaleur : donc , en dehors de cet effet, elle ne peut rien sans recevoir quelqu'autre forme supérieure; donc elle ne peut produire, même comme vertu secondaire, la forme du feu, à moins de recevoir quelqu'autre chose du feu.
Réponse. La majeure est vraie , quant aux formes qui se présentent comme causes principales et comme premières sources d'action ; car à toutes les propriétés mises en œuvre correspond un effet proportionné, au delà duquel elles ne peuvent rien, à moins qu'il n'intervienne quelque force extérieure : ainsi l'eau ne peut échauffer sans que la vertu du feu s'y adjoigne. Pour ces formes qui se présentent, non comme causes principales et comme premières sources d'action , mais comme vertus unies à une forme supérieure afin de constituer avec elle une cause parfaite , elles ne peuvent être soumises à cette loi : la nature veut, au contraire , qu'elles puissent quelque chose de plus noble qu'elles-mêmes, parce qu'à la suite de cette union elles semblent s'élever jusqu'à la hauteur de l'effet qu'obtient
cette forme plus noble dont elles sont les suivantes. Rappelons-nous l'exemple du serviteur élevé de sa condition jusqu'à l'honneur de concourir à la bonne tenue de la maison de son maître.
Réplique. Il reste encore une chose à dire. Comment se fait-il que la forme accidentelle, précisément parce qu'elle est jointe à une forme substantielle , sans en avoir rien reçu, ait le pouvoir de produire non -seulement une forme semblable et proportionnée à elle , mais encore une forme substantielle qui la dépasse?
On pourrait répondre par cette solution, que Scot emploie si fréquemment : que telle est la nature de l'une et de l'autre; car cet argument nous est aussi bon contre Scot qu'il est bon à Scot contre les autres. Puisqu'en effet l'accident est naturellement joint à la forme substantielle, comme sa force active, immédiate et prochaine, il doit pouvoir instrumentalement et prochainement tout ce que peut cette forme principalement et d'une manière éloignée : la nature doit rendre les choses qu'elle destine à un but aptes à remplir ce but.
Mais voici une explication bien plus claire, qu'on peut donner d'après saint Thomas (Illep., contre les Gentils, chap. LXix, et quest. de l'Ame, art. 12): Comme tout agent produit son semblable, il faut, dit le saint Docteur, considérer d'après son effet le principe qui agit; il faut que l'agent et l'effet soient conformes, avec cette seule différence que ce qui vient en dernier dans l'effet est en premier dans la cause , parce que pour l'effet il y a procession de l'imparfait au parfait : ainsi donc, de même que dans le feu, par exemple , la forme substantielle , qui est l'effet le plus parfait et le but de toute l'opération, n'est pas produite instantanément, et que la chaleur intervient comme une disposition amenant à la forme du feu ; quand le feu est producteur, bien que la forme substantielle soit la cause principale et la source de toute efficacité , le feu n'agit pourtant pas immé-
280 PHYSIQUE. I. PARTIE, TilÉSE II.
diatement, et la chaleur inten'ient comme vertu secondaire dérivant de la forme du feu. C'est pourquoi, de même que la chaleur produite concourt dispositivement à la production de la forme du feu , comme un effet plus immédiat à un elfet piMncipal, ainsi la chaleur productive concourt activement comme une vertu plus immédiate sous sa vertu principale ; mais , venant à ce qu'il y a d'important , il faut reconnaître que la chaleur produite concourt dispositivement à un effet plus noble qu'elle sans tenir cette force d'une vertu surajoutée, mais seulement par son union naturelle avec la forme du feu produit , comme l'effet préliminaire avec l'effet dernier : ainsi, quand la chaleur productive concourt activement à un effet plus noble qu'elle , ce n'est pas par le fait d'une vertu surajoutée, mais c'est précisément à cause de l'union naturelle qu'elle a avec la forme du feu, comme une vertu secondaire avec sa vertu principale. De cette manière on peut comprendre très-clairement comment, précisément parce que l'accident est uni à la substance comme une vertu secondaire dérivant de la vertu première et primitive, il peut produire d'une façon secondaire une substance , bien qu'il ne reçoive de sa propre substance que ce qu'il est en lui-même. Cette doctrine s'accorde avec la raison et avec l'expérience ; nous voyons que les substances ne s'engendrent tjue par l'intermédiaire des dispositions, et qu'elles n'engendrent que par l'intermédiaire des qualités actives : ainsi le feu n'est produit que par une chaleur précédente , et ne produit que par une chaleur qui dérive de sa force.
On pourrait seulement dire contre cette doctrine: Rien n'agit à distance ; or la chaleur qui est dans le feu quand il brûle est éloignée quelquefois de la matière qui s'embrase : donc elle n'est pas la vertu immédiate de la combustion.
Je nie la mineure. En effet, comme il a été dit (art. i""", § 1), la chaleur agit d'abord sur la partie de la matière qui lui est contiguë, et celle-ci sur une autre qui lui est pro-
chaîne, et ainsi successivement : il n'y a donc jamais proprement d'action à distance.
Dernière ohjectio7^, basée sur un argument théologique, La substance de l'ange remplit immédiatement les fonctions d'espèce imprimée (species impressa) dans la connaissance que l'ange a de lui-même : donc elle agit immédiatement. Preuve de la conséquence. L'espèce imprimée concourt effectivement à l'intellection , d'après l'opinion la plus commune.
Réponse. Je nie le conséquent. Quant à la preuve, je distingue. L'espèce imprimée concourt effectivement à l'intellection, comme principe produisant cette action, je le nie ; comme objet terminant et complétant la puissance cognitive, je l'accorde ; l'espèce imprimée se tient du côté de l'objet; or il ne répugne pas à une substance immatérielle d'être immédiatement soumise à la puissance cognitive, parce que cela n'apporte pas une perfection secondaire à l'entité, mais seulement l'exhibition et l'union de cette entité avec la puissance qui l'atteint. Du reste c'est aux théologiens qu'il faut demander des détails sur cette question,
ARTICLE OUATUIÈME.
CE QUE c'est que LA CAUSALITÉ DE LA CAUSE EFFICIEXTE OU SON DÉCOULEMENT.
On distingue ordinairement deux choses dans la cause efficiente : la vertu de causer, qui s'appelle acte premier, ei la causalité on le fait de causer [causatio), qui s'appelle acte second. Nous avons traité plus haut de la vertu de causer, soit prochaine, soit éloignée; parlons maintenant de la causalité. Parce que le découlement idimanatid) des propriétés de l'essence a coutume de se ramener à la causalité efficiente , et qu'il en est fait souvent mention dans la Philoso-
phie et la Théologie, il nous faut dire ausssi ce que c'est que ce découlement.
Première conclusion. — La causalité de la cause efficiente est l'action ou plutôt l'agir, comme la causalité du feu est d'échauffer et de brûler, la causalité de l'arbre de fructifier.
C'est l'opinion commune, la discussion n'est soulevée qu'en ce sens que quelques-uns veulent appeler cette causalité action, et les autres agir. C'est une question de nom, bien qu'agir semble plus convenable, parce qu'il exprime l'action comme exercée, et la manière dont l'agent intervient proprement dans l'acte second. La conclusion se prouve facilement. La causalité de la cause est ce par quoi elle est établie causant dans l'acte second ; or, c'est par l'agir que la cause efficiente est constituée formellement comme causant dans l'acte second, donc agir est sa causalité; nous expliquerons plus au long ce que c'est que l'agir ou l'action, dans la thèse III, q. i, art. 2. Qu'il nous suffise maintenant d'avoir indiqué cette question.
Seconde conclusion. — Le découlement n'est pas autre chose que la jyroduction d'une chose moins principale décoidant de la production d'une autre plus principale en vertu de la connexion naturelle que l'une a avec l'autre; on dit en effet qu'une chose découle ou résulte d'une autre quand elle est produite par la production de cette autre par suite de la connexion qui est entre les deux.
La conclusion peut s'expliquer et se comprendre d'après les données déjà acceptées; en effet, nous avons distingué un double genre de formes : la forme substantielle, qui est la première base et la racine de l'être, et les formes accidentelles^ qui ajoutent à la première les perfections secondaires. Ces formes additionnelles sont, à leur tour, de deux sortes : les unes communes, qui ne touchent en rien à l'intégrité de la chose, et qui sont amenées du dehors par des agents extérieurs, comme la chaleur de l'eau, le froid de l'air, etc.; les
autres propres, qui doivent être naturellement dans la chose pour qu'elle soit complète. En effet, quoique la forme substantielle donne la perfection première, cependant^ comme elle est limitée, elle ne suffît pas à tous les rôles, et elle a besoin des accidents propres, afin de donner un être complet sous tous les rapports ; ainsi l'âme ne suffit pas à l'animal pour qu'il soit parfait, il a encore besoin d'une armée entière de forces, et de mille autres accidents, du goût, du tact, de l'ouïe, de la vue, des sens intimes, de la force motrice, de l'appétit, de la chaleur, de l'humidité, etc. De même que ces formes propres sont de nature à faire un seul être parfait avec la forme substantielle, ainsi faut-il qu'elles lui soient liées par un nœud naturel, et parce que les choses unies ensemble ne peuvent avoir qu'un même sort, il s'ensuit que la forme substantielle ne peut exister sans entraîner les autres formes avec elle, et qu'il ne peut arriver qu'elles ne résultent pas de l'action même qui produit la forme principale, à cause de leur enchaînement naturel; l'agent porte et détermine l'action par laquelle il produit l'une à produire aussi les autres; c'est pourquoi l'on dit communément, celui qui donne Vêtre donne les suites de l'être. L'expérience le prouve; nous voyons^, en effet, que quelle que soit la cause de la forme substantielle, les propriétés de cette forme suivent naturellement de sa production ; ainsi une fois que vient le feu, d'où qu'il vienne, la lumière,, la chaleur, la légèreté, apparaissent aussitôt ; c'est cette production secondaire résultant de la production de la forme principale s'appliquant à des objets qui en sont les appendices , se basant sur une connexion naturelle, que nous appelons découlement.
Rendons la chose plus claire par un exemple sensible. Personne ne peut nier que l'action motrice s'étende aux mobiles, comme Faction qui fait s'étend à l'effet : être mû , c'est devenir d'une certaine façon. On peut donc comprendre la valeur de la connexion dans les etfets d'après son rôle dans les mobiles. Or nous voyons, une fois les mobiles unis,
la force qui met en mouvement le premier y mettre aussi les autres, et celui qui arrache le tronc d'un arbre arracher aussi les racines qui sont à la base et les rameaux qui l'entourent, celui qui tire le premier anneau d'une chaîne tirer aussi les autres, celui qui agite un clou enfoncé dans une poutre agiter aussi celte poutre; la connexion fait que l'action du moteur premier se transporte d'un mobile à tout ce qui touche ce mobile. C'est la même chose qu'il faut comprendre dans tous les effets unis, à savoir que tous ceux qui sont naturellement joints au premier subissent la même action que ce premier, la connexion faisant passer du premier aux autres l'être communiqué; ainsi le premier qui est l'objet prochain de l'action de l'agent détermine cet agent à produire aussi les effets secondaires qui lui sont joints.
Il faut dire seulement quelle est la cause qui relie entre eux ces effets pour qu'on ne nous accuse pas d'affirmer sans prouver. Pour le faire plus dignement, élevons notre âme avec saint Thomas (I''<' part., q. xv, art. 3, rép. à la 4« ohj.) vers Dieu, cette source d'où découlent les lois naturelles et tout l'ordre des choses ; Intelligence suprême dont toute la nature est comme le travail. Or, comme l'ouvrier habile, lorsqu'il veut exécuter un ouvrage, ne conçoit pas ce qu'il a à faire à moitié ou par parties, et comprend sous une seule idée tout ce qu'exige l'ensemble, Dieu, en concevant la création d'un être comme l'homme, ne l'a pas comprise à moitié, et il a joint sous un seul exemplaire et une seule image toutes les perfections qui se rattachent à son intégrité naturelle, c'est-à-dire les propriétés et l'essence. Mais si la conception a été puissante , si l'idée n'a pas manqué de vigueur, tout ce qui appartient à l'intégrité de l'œuvre est vu et préparé parfaitement. Dieu, voulant produire sa créature, a enfermé dans une unité absolue toutes les perfections exigées par la nature , c'est-à-dire les propriétés et l'essence, l'être et le devenir qu'il lui destinait, etc. La nature n'étant pas autre chose que l'ouvrage de l'Intelh-
gence divine, le moins que nous en puissions attendre , c'est l'ordre et l'enchaînement qu'un ouvrier sait mettre dans chacune de ses œuvres. Telle est donc la première racine de cette étroite connexion , et elle était souverainement nécessaire au bien de l'univers : car, si l'essence n'eût été liée aux propriétés , elle se produirait souvent sans elles, et ce qui est hideux et absurde à supposer, un homme, par exemple, pourrait naître privé des sens et des appétits qui appartiennent à sa nature* le feu pourrait être sans chaleur et sans lumière.
Il reste encore un doute : Après avoir dit que ces qualités propres étaient produites avant la forme substantielle comme dispositions, ne disons-nous pas maintenant qu'elles suivent la production comme un appendice ?
Mais la réponse sera facile, si nous faisons remarquer que dans la production de la forme substantielle il y a préalablement quelques fondements de propriétés par lesquels est préparée la matière et que l'on appelle dispositions antécédentes; elles font comme un chemin à la forme; et, lorsque celle-ci arrive, l'ancien composé périt, et avec lui ces dispositions antécédentes; il se fait un nouveau composé et en même temps de nouvelles propriétés dérivant de la nouvelle forme substantielle. Nos deux affirmations sont donc justes : d'une part les qualités propres précèdent le devenir de la forme suivant l'état passager et imparfait, et ensuite d'autres qualités propres la suivent dans son être pai'fait, comme des appendices dérivés d'elle. Du reste, nous traiterons plus au long ces questions en parlant de la génération.
De tout ceci concluons premièrement que le décoidement n*est pas une action distincte de la production de l'essence, et que comme celui qui donne l'être donne les suites de l'être, ainsi par la même action qui produit l'essence les propriétés sont aussi produites; c'est pourquoi l'essence est le terme premier de cette action , et ces prO'»
priétés en sont le terme secondaire, c'est une chaîne tout entière traînée par un seul mouvement , lequel atteint le premier anneau d'abord, et ensuite tous ceux qui y sont unis.
Secondement, avec saint Thomas (pe part., q. lxxvii, art. 6), que l'essence peut être appelée cause efficiente des propriétés , non sans doute proprement et comme si elle faisait leur action productive , mais réductivement en tant qu'elle étend l'action du générateur jusqu'aux propriétés, comme le premier anneau étend le mouvement aux autres, ou, comme le dit Jean de Saint-Thomas, en tant que cette connexion dont nous avons parlé plus haut est la raison pour laquelle l'action de l'agent passe ultérieurement aux propriétés ; car étendre l'action de l'agent et être cause que cette action se développe, cela se rattache réductivement au genre de la cause efficiente.
ARTICLE CINQUIÈME
De même que dans l'ordre civil un homme emploie un autre homme pour ses affaires, dans les causes la première se sert de la seconde pour son effet, par exemple, l'ouvrier du marteau, l'arbre de la semence, l'âme du bras. Dieu des sacrements qui nous sanctifient ; si un homme est soumis à un autre homme et lui obéit pour un bien social , une caupe obéit à une autre cause pour le bien de la nature. La cause qui obéit à une cause supérieure s'appelle Instrument, et elle peut donner lieu à quatre questions, l" Qu'est-elle? 2o Comment se divise-t-elle?3o A-t-elle besoin d'un mouvement dérivé de la cause principale ? 4" Doit-elle avoir une action propre par laquelle elle coopère à la cause principale. Afin d'en parler plus clairement , nous y emploierons deux paragraphes.
Nature et divisions de l'inslrument.
]J instrument se déflnit régulièrement : une cause agissant en vertu d'une autre; cette autre est la cause principale. Cette définition est reçue partout, et se rencontre dans plusieurs passages de saint Thomas.
Expliquons-la. En elle, la cause agissante tient lieu de genre; car Vinstrument est avec la cause principale dans le genre de cause : les autres termes tiennent lieu de différence; car Vinstrument se distingue de la cause principale en ce que celle-ci agit par une vertu propre, et lui par une vertu étrangère , qui est celle de la cause principale.
Or, afin d'établir pleinement la notion de Vinstrument^ il est important de dire avec quelque soin ce que c'est que (Vagir par une vertu étrangère, et ce que c'est que à' agir par sa vertu propre. Ces deux choses s'expliquent l'une par l'autre.
Commençons par la dernière. On agit par une vertu propre de trois façons : 1° Quand la vertu d'agir est la propriété de l'agent : ainsi la chaleur dans le feu , la lumière dans le soleil, la vertu générative dans l'animal, et c'est la manière la plus parfaite. 2° Par subordination, quand la puissance prochaine d'agir n'étant pas une propriété, est subordonnée à une autre vertu radicale qui est propriété : ainsi la lumière de Gloire , qui est la puissance prochaine par laquelle Dieu est vu, et la Charité, qui est la puissance prochaine par laquelle Dieu est aimé, n'étant pas des propriétés de l'âme, sont subordonnées aux propriétés de l'âme : la lumière à l'intelligence, et la Charité à la volonté, principes radicaux de la vision et de l'amour. Cette subordination approprie les actes à l'homme , et tout ce qui se fait , soit par la lumière de Gloire, soit par la Charité, est dit
être fait par xine vertu propre et comme par une cause principale. 3° Plus imparfaitement encore, par réceptivité {per suhstentationem), quand la principale vertu d'agir est reçue dans quelque chose comme dans son sujet, et alors elle lui est appropriée , parce que tout accident appartient à son sujet, et que le sujet qui agit par son accident peut être dit produire un effet principalement : ainsi dirait-on que la lune éclaire principalement, et l'eau déjà chaude échauffe prin- . cipalement , parce que la lune reçoit du soleil la vertu principale d'éclairer, et que l'eau reçoit du feu celle d'échauffer. D'après cela, on comprend ce que nous voulions surtout expliquer, à savoir comment l'instrument est dit agir par la vertu d'une autre cause. C'est lorsqu'une force par laquelle une cause agit n'est pas la propriété de cette cause , et n'est pas non plus subordonnée à une vertu ultérieure qui en soit la propriété , lorsque enfin elle ne peut se confondre avec la vertu principale qu'elle soutient, mais qu'elle est seulement une participation incomplète et passagère d'une vertu dérivée de la cause principale pour devenir instrumentale , et qu'il y a un mouvement actif déterminant ses forces à produire un effet plus grand qu'elle ne le pourrait produix'e elle-même.
C'est Texplication de saint Thomas (q. xxvii de la Vérité, art. 4) : On dit d'une chose qu'elle agit par elle-même quand elle agit au moyen d'une forme inhérente à elle et qui la complète comme nature, qu'elle la tienne d'ellem.ême ou qu'elle l'ait d'emprunt, naturellement ou, violemment; c'est de cette manière que le soleil et la lune sont dits éclairer, le feu et le fer rouge échauffer. Et ensuite expliquant ce que c'est que d'agir par une vertu étrangère : Quand, dit -il, une cause n'opère pas un effet par une forme inhérente en elle, mais seidement en tant qu'elle est mue par un agent qui agit lui-même. La motion est bien une certaine vertu , comme il le dit en réponse à la 4« objection, mais elle n'a pas un être com^
plet, elle est incomplète dans le genre d'être, et à cause de cela elle s'appelle motion.
Quelle est donc, dira-t-on, cette motion active? Tant que nous ne le saurons pas, la définition de Vinstrument n'est pas suffisamment comprise; et saint Thomas ne l'explique pas , il semble plutôt l'obscurcir lorsqu'il dit que le mouvement de l'instrument n'est qu'un être diminué , une vertu intentionnelle, insaisissable, incomplète, qui serait dans l'instrument comme les couleurs dans l'air. Que signifient donc ces termes si souvent employés par l'auteur (ps p., q. Lxii, art. 4; de la Puissance, q. m, art. 7, rép. au 7e arg.; de la Vérité, q. xxvii, art. 4; et IV^ p., dist. i, q. I, art. 4, etc.)?
Je réponds qu'afîn d'avoir une explication radicale de cette difficulté, il faut considérer, avec saint Thomas, que l'être se divisant en puissance et en acte , l'acte de l'être à son tour doit se diviser en deux. L'acte peut résulter de deux manières de la puissance : l" d'une manière parfaite, comme une forme stable, fixe, tranquille, ne tendant à rien de plus parfait que son genre , établie enfin comme dans le terme de son devenir et de sa perfection; 2" d'une manière restreinte, par mode de tendance , de voie , de transition , et , pour ainsi dire, d'impulsion vers une perfection ultérieure dans son genre : ainsi la chaleur qui est maintenant dans le bois déjà embrasé comme une forme parfaite et stable , n'était tout à l'heure en lui que comme une motion appelant son développement; or, comme l'opérer suit l'être, et que la vertu d'agir est proportionnée à la forme de l'être , il s'ensuit que la division que nous venons de donner se trouve dans les vertus actives, et qu'ainsi la vertu active peut se trouver de deux manières dans sa cause : 1° comme une perfection stable et complète dans son genre ; 2° comme une impression passagère et instable, descendant d'une cause plus élevée vers une inférieure qui lui est soumise, comme l'impulsion par laquelle celle-ci se soumet les forces de celle-là, et les enn. 49
traîne plus loin, c'est-à-dire vers un agir plus noble qui lui est propre , et qui est aussi le résultat propre de cette impulsion. La vertu active, entendue de la première façon, constitue la cause principale ; entendue à la seconde seule , elle fait les causes instrumentales : et c'est ce que nous appelons avec saint Thomas (motio actuosa) motion actuante. On l'appelle mouvement ou motion, parce qu'elle réside dans la cause, non comme une vertu stable, mais comme une impulsion tendant à un terme ultérieur, qui est l'agir propre de la cause principale. C'est encore un être diminué, parce qu'elle n'est pas comme une forme terminée donnant un être fixe , c'est une impulsion passagère élevant la cause qui dépend d'elle à un agir plus noble ; c'est une vertu intentionnelle, parce que c'est une tendance vers autre chose, et qu'au temps de saint Thomas on appelait dans l'École ces êtres secondaires du nom d'intentions. On dit enfin qu'elle est dans l'instrument comme les couleurs dans l'air, parce que le coloré au milieu de l'air, en appelant la vue , n'imprime pas à cet air la forme même de la couleur, mais une certaine force passagère pour agir sur l'œil, «n produisant en lui une certaine apparence de couleur ; et cette apparence a une analogie avec la vertu passagère imprimée à l'instrument.
Mais de peur que cette division , qui peut verser une grande lumière, non-seulement sur la difficulté actuelle, mais sur d'autres points contestés de la doctrine de saint Thomas, ne paraisse avoir été apportée sans raison, il est bon de lui donner ici quelque développement. D'abord elle découle ouvertement des fondements déjà établis dans cet ouvrage; car nous avons démontré que les actes d'être devaient nécessairement être distingués suivant les différents modes de mutation de l'être. Or nous rencontrons dans le monde deux genres de mutation : l'une instantanément parfaite, par laquelle une chose est immédiatement fixée à un nouveau terme d'être : comme l'œil , qui instantanément et parfaite-
tement passe du fait de ne pas voir au fait de voir; l'autre, impartait, qui n'établit pas immédiatement la chose dans les termes de son être , et la met dans un certain commencement, dans une sorte d'indécision, à laquelle se joint la plupart du temps une tendance à l'état parfait ; comme lorsque la main commence à s'échauffer. On doit donc distinguer deux modes d'être: l'un complet et terminé, l'autre commencé et passager ; et cela tant dans les formes d'être que dans les vertus d'agir qui en dépendent et leur sont proportionnées.
En deuxième lieu, cette distinction peut encore se prendre de plus haut , en considérant l'ordre même des choses qui exige que la perfection des êtres supérieurs puisse se communiquer aux inférieurs. C'est par cette loi fondamentale, sur laquelle saint Thomas insiste si fréquemment, que l'union et le commerce de toutes les choses sont sanctionnés : si donc la perfection propre du supérieur ne peut être dans l'inférieur que d'une manière diminuée et participée , il faut que ce qui est complet, parfait et stable dans les supérieurs soit diminué , incomplet et passager dans les inférieurs : donc encore il faut distinguer les deux états de perfection que nous avons dits , non-seulement dans l'être , mais même dans l'agir; et comme un être est supérieur à un être, une cause sera supérieure à une cause.
Troisièmement enfin , comme aucun genre de preuve ne peut faire défaut en cette matière , nous prouverons notre affirmation par induction. La politique humaine n'est que l'ombre de la politique de Dieu dans ce monde; or l'autorité, qui est pleine et stable dans le roi , est comme passagère et diminuée dans un ambassadeur qui remplirait par commission les fonctions royales. Ainsi, au point de vue des arts, telle aptitude qui est inamovible et parfaite dans l'esprit de l'artiste, n'est dans les instruments que par mode de direction ou de puissance passagère, et il faut que ces instruments soient sous cette direction pour produire à l'extérieur les
œuvres que l'ouvrier a conçues. Voyez l'ordre intellectuel , la raison est dans l'intelligence comme dans sa source, et elle rejaillit sur les puissances sensitives , qui , par suite , produisent des œuvres raisonnables; c'est aussi vrai dans l'ordre surnaturel , la raison du mérite fourni par la Charité reflue sur toutes les vertus secondaires , et , ces vertus, participant à la motion de la Charité, produisent des actions dignes de Dieu lui-même : ainsi dans les corps mobiles, la force motrice, qui est pleinement et d'une manière fixe dans le moteur, dérive de lui par mode d'impression passagère dans les corps mus, et quand ceux-ci sont aidés de cette impression ils s'ouvrent une route d'eux-mêmes, et repoussent les corps qui font obstacle, absolument comme ferait le moteur.
Tout cela nous montre évidemment que la même chose a lieu partout où il y a des êtres subordonnés les uns aux autres, quand bien même cela échapperait à nos sens; car nous observons visiblement que la perfection qui , dans un être, réside d'une manière stable et complète, peut être, dans un autre , d'une manière passagère et diminuée ; et pour la question présente, que les instrumentspeuventavoir par mode de motion passagère la vertu qui réside dans la cause principale comme uneperfection stable, bien que, pluspar cette vertu principale, ils peuvent atteindre instrumentalement ce que la cause principale atteint principalement par sa vertu propre.
Venant à la seconde partie de notre titre , nous divisons les instruments , suivant la différence des modes par lesquels l'on agit en vertu d'un autre : i" En moral, ei physique : le moral est celui qui est mû par la cause principale, seulement moralement, comme on l'est par un ordre, un pacte, des prières, un règlement, etc. : un esclave, par exemple, par l'ordre de son maître; les écritures , par les hommes qui les instituent, pour que ceci signifie cela, et oblige à ceci ou à cela ; l'instrument est physique quand il obtient de la cause principale la force d'agir physiquement : comme le marteau, de l'ouvrier, les membres, de l'àme, etc.
2" En instrument subjectif {instrumentum quod) , et en instrument médiateur {instrumentum quo) : l'instrument subjectif e'&i l'agent supposé et servant à un autre qui lui est supérieur, et qui le meut comme le bâton sert à l'homme; l'instrument médiateur est la vertu moins principale de l'action; elle est double : V une, proprement dite, que nous avons exprimée par le nom de motion, et expliquée déjà longuement : c'est celle qui dérive de la cause principale et se trouve dans l'inslrument subjectif, comme les forces de l'ouvrier dans le marteau; l'autre, improprement dite, est une vertu complète et tranquille résidant dans la cause principale elle-même comme le principe prochain, mais secondaire, d'agir, joint à un autre primitif et radical, et par cette union élevé à l'association de cause de la manière expliquée plus haut à l'article 3.
3o En artificiel, qui sert à l'ouvrier, comme le marteau et la scie ; en naturel, qui sert aux causes naturelles, comme les mains, les pieds, la langue, à l'âme; et en surnaturel, que Dieu admet pour les effets surnaturels, comme l'eau pour le baptême, le saint Chrême pour la Confirmation, dans le but de sanctifier des hommes.
4" En uni, et en séparé : Vuni est celui qui est joint à la cause principale, comme les mains à l'âme ; le séparé est celui qui agit après avoir abandonné la cause principale, comme la semence tombée de l'arbre engendre l'arbre, non par sa vertu propre, mais par la vertu de l'arbre dont elle est tombée. Telles sont les divisions les plus communes de Vinstrument.
S'il est de la raison de rinstrument d'être mû par une cause principale et de coopérer par une action propre.
Il est évident que les instruments sont la plupart du temps mus parla cause principale, comme tous les instruments le sont par l'ouvrier. Est-ce une condition essentielle de l'instrument? Quelques-uns l'ont nié ; suivant eux, il suffirait que l'instrument fût subordonné à la cause principale, ou au moins qu'il coopérât à l'effet d'une manière secondaire ; la subordination et la coopération, sans qu'aucune motion actuante s'y ajoute, donnerait à l'instrument son caractère entier. Quelques-uns ajoutent qu'aucune vertu active niaucime action ne doit être présupposée dans l'instrument, ces derniers entendent réserver à la cause principale l'honneur d'élever la cause instrumentale. Voici comment nous établissons contre ces deux opinions la vérité de notre doctrine.
Première conclusion. — 77 est de la raison de l'instrument qu'il soit mû par une cause principale, cette motion actuante élevant ses forces actives, comme nous l'avons expliqué plus haut.
La conclusion découle de la doctrine précédente, et est constamment enseignée par saint Thomas. Il dit (III^ part., q. LXii , art. 1) : La cause instrumentale n'agit pas en vertu de sa forme, mais seulement au moyen du mouvement qu'elle reçoit du jJrincipal agent. Et (11^ part, cotitre les Gentils, ch. xxi) ; L'instrument n'est jamais employé pour causer, si ce n'est par voie de mouvement ; il appartient, en effet, à Vinstrument d'être en même temps mouvant et mû.
Cela se prouve, en outre, par la délinilion même de l'instrument. Pour une chose, agir par la vertu d'une autre,
c'est recevoir de cette autre la vertu par mode de motion actuante passagère, comme nous l'avons expliqué plus haut. De quelle chose, en effet, pourrait-on dire qu'elle agit par la vertu d'une autre, si elle ne recevait de cette autre aucune vertu? Or, il appartient à l'instrument d'agir par la vertu d'une autre chose, c'est sa définition même, et par conséquent il lui appartient d'en recevoir cette motion actuante.
Confirmation. Un argument dont le fond est emprunté à saint Thomas (IP part, de lall^, q. cix, art. 1) nous la fournit. Il est contradictoire de dire qu'une cause produit un effet, et qu'elle n'a pas la vertu de le produire, soit par mode de forme complète, soit au moins par mode de vertu passagère; or, l'instrument produit l'effet de la cause principale ; donc il doit avoir la vertu productive de cet effet, soit comme forme innée et stable, soit comme motion passagère; or, il ne l'a pas par mode de forme innée et stable, autrement il serait cause principale : il faut donc qu'il l'ait par mode de motion imprimée par la cause principale poussant ses forces actives à atteindre un efïet plus noble que lui.
On répondra : Il peut y avoir dans les instruments une vertu stable dérivant de leur forme qui serve à la cause principale et atteigne sous elle moins principalement son effet, et il n'y aura plus besoin d'une motion reçue dépendamment d'elle.
Cette réponse paraît être la base de l'argumentation de nos adversaires ; elle est facile à réfuter. La vertu active qui dérive d'une forme substantielle quelconque ne peut atteindre , même secondairement , un effet supérieur à cette forme, s'il ne reçoit d'ailleurs quelque force; or, l'efïet de la cause principale est supérieur à la forme substantielle de l'instrument , et la dépasse : donc l'instrument ne peut l'atteindre, même secondairement, par des vertus qui dérivent de lui- même; il faut qu'une forme venant de la cause principale s'adjoigne à lui, et c'est cette motion actuante qui pousse ses forces inférieures à quelque chose
d'élevé au-dessus de leur condition. La mineure ne pevt se nier. Il appartient, en effet, à l'instrument d'atteindre un effet qui dépasse sa forme. La majeure est de saint Thomas (I^e part, de la II^, q. cix, art. 1 ), et elle peut se démontrer en ce que tout accident dérivant de la forme substantielle par la force de son découlement lui est proportionné et annexé, car rien ne dérive d'une chose que ce qui se rattache à sa perfection, à son intégrité et à sa condition, et qui lui est proportionné, approprié et exclusivement annexé ; donc les accidents qui découlent d'une forme ne peuvent, même secondairement, atteindre les effets propres à une autre , ni être tirés en dehors des limites de leur essence , à moins qu'une influence supérieure ne les élève et ne les mette en œuvre en s'appliquant à elles.
On répliquera : Certaines substances paraissent naturellement être à cause d'autres , et leur être soumises comme servantes. Ainsi toute substance créée est de sa nature soumise à la Substance divine, et la substance de la graine parait naturellement destinée à servir à la substance de l'arbre pour la génération. Qui empêcherait donc de telles substances d'avoir des vertus innées de la même condition qu'elles, c'està dire servîtes, qui concourraient secondairement aux effets des substances supérieures? Ainsi dans le grain résiderait naturellement la force arhorifîque, et dans toute substance créée une force servile , obédientielle et active pour tous les effets auxquels Dieu a destiné sa créature.
Mais au contraire, de même que cette sujétion d'une substance à une autre, sans élever l'inférieure au rang de la supérieure , la soumet seulement à son influence , ainsi la sujétion d'une vertu à une vertu supérieure ne change pas leur ordre de telle sorte que l'une puisse atteindre d'ellemême les effets de l'autre ; elle fait seulement que l'inférieure est disposée pour les usages de la supérieure, et pourra être mue et appliquée par elle : donc, malgré cette sujétion, nous avons toujours la nécessité d'une motion ad-
ditionnelle par laquelle les forces supérieures de la cause principale se servent des forces de la cause instrumentale et les élèvent à leur effet; car l'usage emporte le mouvement, dit saint Thonnas (I^^ part, de la 11^, q. cix, art. 1 ).
L'accident, dira-t-on , précisément par la force de son union avec la substance peut atteindre moins principale ment l'eflet substantiel supérieur à lui-même, comme il a été dit plus haut, et il n'a pas besoin de motion additionnelle : pourquoi donc pareillement les forces innées de l'instrument, par exemple du grain, ne pourraient-elles pas atteindre l'effet de la cause principale, précisément par la force de leur soumission à cette cause sans motion additionnelle?
Je réponds que la disparité est évidente; on comprend très-bien que, par la force de l'union naturelle, il arrive que la vertu atteignant un effet propre immédiatement, atteigne par son entremise les effets ultérieurs unis avec lui; nous avons donc pu dire plus haut que, précisément par son union naturelle avec la substance, l'accident émanant d'elle est élevé à concourir avec elle comme un principe immédiat sous un principe primitif radical, et qu'il n'a pas besoin de motion additionnelle; mais on ne peut comprendre, bien plus il répugne de croire, qu'une vertu active, quand elle est d'un ordre inférieur et subordonné, pourra produire des effets qui lui soient supérieurs; elle y sera insuffisante tant qu'elle ne sera pas élevée : donc cette sujétion, loin d'exclure, prouve plutôt la nécessité de la niotion.
Enfin on nous dira : Bien que les forces innées de l'instrument ne suffisent pas d'elles-mêmes pour atteindre l'effet de la cause principale, ^les sont assez fortifiées par la coopération extrinsèque de cette cause, et elles n'ont jamais besoin d'une motion instrumentale qui les élève.
Cette réponse employée souvent par nos adversaires est la plus misérable de toutes. En effet, de ce que la cause principale, par elle-même, agit et concourt pour son compte
avec la cause instrumentale, il en résulte ou que les forces actives de l'instrument sont changées intrinsèquement, ou qu'elles demeurent intérieurement immuables et acquièrent la qualité extrinsèque d'aide. Si elles sont changées intrinsèquement, nous avons gain de cause^ car il y a une vertu actuante qui intervient pour les changer. Si elles demeurent intrinsèquement immuables, elles ne peuvent rien de plus qu'auparavant, et quand l'effet de la cause principale se produit, on ne peut pas le leur attribuer, mais seulement à la cause principale, car il répugne qu'une dénomination ou une qualité extrinsèque soit raison formelle pour atteindre un effet. Ajoutons que l'instrument produit souvent l'effet de la cause principale sans que cette cause soit présente : ainsi la graine produit un nouvel arbre, même en l'absence et après la destruction de l'arbre dont elle est sortie, et en cela elle ne reçoit pas l'aide d'une coopération extrinsèque , elle réclame la participation intrinsèque d'une vertu.
Ajoutons comme complément de toutes ces preuves que, (juand même les instruments naturels auraient des forces innées pour atteindre les effets des causes principales, ce qne nous avons refuté assez longuement, cela serait complètement impossible à admettre pour les instruments surnaturels. C'est pourquoi cette vertu active obédientielle dont la plupart de nos adversaires abusent si prodigieusement, et qui serait innée dans les créatures pour concourir avec Dieu dans les effets surnaturels, n'est qu'une chimère amenée ici non-seulement gratuitement, mais contre toute apparence. Il faudrait qu'elle fût surnaturelle et infinie : surnaturelle, car la vertu reçoit sa forme de son objet, et celle-ci n'aurait d'autre objet que le surnaturel* infinie, parce qu'elle ne serait pas déterminée à un genre particulier d'effets, mais étendue à tous les effets pour lesquels Dieu peut employer sa créature : or ils sont infinis, sans aucun doute. Or il répugne qu'une vertu surnaturelle réside dans des choses naturelles, et une vertu infime dans des choses finies; car Yopératio7i
QUESTION IV. i»E LA CAUSE EFFICIENTE. 299
suit Vètre, et la vertu d'agir suit la forme d'être. C'est pourquoi, de même que toute forme donne l'être naturel et détermine à un certain genre d'être , ainsi toute vertu procédant d'une forme tend à agir naturellement et est déterminée à un effet certain.
Première objection. Les causes principales elles-mêmes sont mues par leurs supérieures, comme l'arbre par le corps céleste, et toute créature par Dieu; ce n'est donc pas le caractère propre de l'instrument d'être mû par une cause principale, et on a tort de regarder ceci comme le fondement de la définition.
Réponse. Les causes inférieures ne sont pas mues par les supérieures en tant qu'elles sont principales , mais en tant qu'elles peuvent servir d'instruments à ces supérieures : c'est pourquoi l'enseignement de saint Thomas est qu'il appartient à l'instrument de mouvoir et d'être mù. Mais, afin de saisir plus profondément cette réponse, il faut considérer, d'après le même saint Docteur (q. m de la Puissance, art. 7), que, comme chaque être produit son semblable , l'ordre des causes est conforme à l'ordre des effets , et dans chaque effet il faut que des raisons plus universelles correspondent principalement à des causes plus universelles, et des raisons particulières à des causes particulières : par suitel'effet considéré sous la raison la plus universelle de l'être correspond à Dieu comme à la cause principale , tandis que sous la raison spécifique il correspond à la cause de l'espèce entière; enfin, sous la raison individuelle, à une cause individuelle : c'est pourquoi les causes créées ne peuvent atteindre la raison de l'être que comme instruments de Dieu : c'est en ce sens que saint Thomas répète souvent que toute la nature est l'instrument de Dieu (T'e p., q. vi^ art. 3; et Ille p. contre les Gentils , chap. c; et IV* p., dist. v, art. li). Les causes particulières créées n'atteignent pas les raisons universelles , si ce n'est comme instruments des causes supérieures : c'est pourquoi il arrive toujours dans les causes
subordonnées que l'inférieure est mue par la supérieure. Du reste nous parlerons avec plus d'étendue de ces principes dans la Métaphysique, thèse II , question m, en traitant de la motion divine.
Instance : Donc il n'y a pas d'autre cause principale que Dieu?
Réponse. Je nie le conséquent. Pour qu'une cause soit appelée principale, il n'est pas nécessaire que l'eflet lui corresponde principalement, et suivant les raisons les plus universelles, il suffit qu'il l'égale et lui corresponde suivant les raisons au moins individuelles : ainsi, dans la construction d'un édifice, un ouvrier en particulier, le tailleur de pierres, par exemple, peut être dit cause principale de la forme qu'il donne à la pierre, bien qu'il ne la rapporte à l'édifice entier que sous la direction de l'architecte, et comme instrument de ce dernier.
Seconde objection. Ou l'instrument est, par cette motion, proportionné à l'effet do la cause principale, ou non : si non, il n'a rien par celte opération qu'il ne puisse avoir par ses propres forces; si oui, il devient cause principale.
Réponse. Il est proportionné par mode transitoire, parce qu'il est élevé et mû par un autre, et c'est le propre de l'instrument; mais cette proportion ne lui vient pas d'une manière permanente, ni en vertu d'une forme qui persévère en lui, parce que c'est le propre de la cause principale : il ne devient donc pas cause principale , pas plus que l'ambassadeur n'est cause principale de ce qui vient du roi, lorsqu'en vertu de sa commission il traite au nom de ce dernier.
Instance. La plupart des instruments ne peuvent par aucune motion être proportionnés à l'effet de la cause principale , mênie par mode transitoire : donc cette motion ne peut exister, au moins pour ceux-là. On prouve l'antécédent. Un corps peut être employé par Dieu comme instrument pour un effet spirituel : comme l'eau du Baptême pour la purification spirituelle de l'àme; or les corps ne peuvent
être proportionnés même transitoirement à des effets spirituels : il y a donc des instruments qui ne peuvent être proportionnés par aucune motion à l'effet de la cause principale. On prouve la mineure. La motion proportioimée à l'effet spirituel doit être elle-même spirituelle; or tout ce qui est corporel est au-dessous de ce qui est spirituel, et aucune motion spirituelle ne peut être dans un corps : donc un corps ne peut être proportionné à un effet spirituel.
Réponse. Je nie V antécédent. Quant à la preuve, je nie la mineure, et pour la preuve de la mineure, en accordant la majeure, je nie la mineure. Puisqu'en effet les choses infîmes participent des choses suprêmes , rien n'empêche qu'une certaine participation de l'être spirituel soit confiée à un corps : l'àme humaine est bien spiiituelle , et n'en est pas moins reçue dans un corps; les vertus morales infuses sont spirituelles, et résident dans les puissances sensitives : tous les théologiens l'enseignent. Enfin l'Esprit- Saint lui-même est dit habiter dans nos corps par l'intermédiaire des dons et des motions spirituelles qui lui servent à régir les puissances cwporelles.
Nouvelle instance. Tout ce qui est reçu l'est suivant le mode de ce qui le reçoit; or un être spirituel ne peut revêtir le mode d'un sujet corporel : par conséquent il ne peut être reçu dans un corps.
Réponse. D'abord rien n'empêche que cette motion ne s'accommode à un corps, puisque l'âme et les vertus, qui sont spirituelles, s'y accommodent. Ensuite l'axiome cité doit proprement s'entendre des choses qui sont naturellement et d'une façon permanente dans leurs sujets, non de celles qui y surviennent par l'action divine et d'une manière transitoire. C'est ce que dit saint Thomas (111^ p., q. lxii, art. 4, rép. à la l'"^ ohject). C'est aux Théologiens qu'il faut demander de plus grands détails sur cette question.
On dira : Dans la plupart des histruments de la nature, aucune motion ne vient de la cause principale; on peut eu
prendre un exemple clans la graine qui produit la plante : s'il y avait en cette graine une motion imprimée par la plante mère , cette motion passerait rapidement ; ensuite elle ne stationnerait pas , et activerait toujours la formation de la plante , car le repos est la privation de motion ; or nous voyons que la graine mise de côté retient sa force plus d'un an, cette force restant oisive tant qu'elle n'est pas excitée par la tiédeur qui lui vient de la terre et du soleil ; il n'y a donc point de motion transitoire, et la germination est une propriété permanente du grain. On peut en dire autant des œufs d'oiseaux.
Première réponse. Dans la graine détachée de la plante mère, il y a une nouvelle plante déjà formée avant que cette graine se détachât. Le germe, en efiet, est une petite plante déjà composée de petites feuilles entrelacées, comme on peut l'observer à l'œil nu , et mieux au microscope : c'est pourquoi, du moins dans la plupart des graines, l'objection fait défaut. Cependant il est possible que, dans quelques-unes, la plante n'existe d'abord que virtuellement, comme il est à peu près certain povir les œufs des oiseaux , dans lesquels l'animal n'est pas visible avant l'incubation.
Seconde réponse. Dans les graines et dans les œufs réside une autre vertu imprimée par mode de motion dont le signe est que, comme les autres motions extérieures, elle ne s'évanouit que graduellement , la forme de l'œuf et de la graine demeurant. Il faut avouer cependant qu'elle demeure quelque temps , parce que la nature a posé d'avance des barrières ti'ès-fortes pour la retenir ; mais cela ne prouve qu'une chose , c'est qu'elle n'est pas une propriété innée , mais une impression extérieure et passagère. On nous dit: Si la motion existe, elle meut toujours. Je l'avoue; cependant, à moins d'être pressée extérieurement, elle meut lentement ; et pour être si lent qu'il n'est pas sensible , le progrès n'est pourtant pas absolument nul : ainsi dans les graines qui ne sont pas confiées à la terre , la longueur du
temps aiiièiie un certain accroissement du germe. Notre opinion est donc contirmée par les exeniples mêmes qu'où nous oppose.
Seconde conclusion. — Il est de la raison de l'instrument d'avoir en lui-même une certaine force active , par laquelle il coopère à la cause principale ; c'est la pensée expresse de saint Thomas (III^ p., q. lxii, art. 2) : L'instrument, dit-il, n'accomplit l'action instrum.entale qu'en exerçant celle qui lui est propre.
La conclusion se prouve évidemment par ce que nous avons dit. L'instrument est une certaine cause inférieure dont se sert la cause supérieure : donc, pour être instrument, il faut qu'un être soit d'abord dans le genre de cause, et qu'il ait des forces actives capables de s'élever par la motion aclaante d'une cause supérieure. Ajoutons que s'il n'avait pas de force par lui-même , il ne se distinguerait pas d'un milieu pur et simple : rien de lui ne serait employé pour causer, et il soutiendrait seulement et transporterait la motion de la cause principale , car ce sont les deux caractères du milieu simple.
Objections. 1° Souvent l'instrument produit une seule action , comme la plume une seule inscription ; mais il n'a pas en lui-même la principale force active de cette action : cette force appartient à la cause principale : il ne doit donc pas avoir en lui-même de force active. 2° Dans les iiistruments de la Vertu divine, cette vertu active est superflue; car Dieu n'en a pas besoin.
Réponse. D'abord, dans cette action unique, il y a quelque chose qui correspond aux forces actives de l'instrument, et quelque chose qui correspond à la motion de la cause principale : ainsi , dans l'inscription , la forme artificielle des caractères répond à la motion de l'écrivain qui se sert de la plume; mais que l'écriture soit propre, unie, plus grosse ou plus fine, cela dépend de la figure, de la dureté, de la flexibilité de la plume, etc., et le même écrivain n'é-
crira pas de la môme manière si les plumes dont il se sert sont différentes.
Ensuite dans les instruments de la Vertu divine il faut une forme active, non par insuffisance de la cause principale , mais pour sauver la raison d'instrument et la distinction d'avec le pur milieu : cette forme n'est donc pas superflue.
QUESTION CINQUIÈME
Bien que la fin soit la plus noble des causes, et que sa causalité précède les autres, elle est cependant étudiée la dernière en Physique, soit parce que sa causalité est plus mystérieuse, soit parce que dans l'exécution, qui est le principal objet du pbysicien,elle est la dernière. De même, en effet, que l'intention de la fin excite le mouvement, sa possession le termine. Ce qu'on a coutume de dire sur la cause finale sera expliqué ici en quatre articles. Le premier nous dira la nature et le nombre des fins ; au second nous verrons leur causalité dans l'acte premier; au troisième nous l'étudierons dans l'acte second; et au quatrième nous verrons quelles sont les choses qui agissent en vue d'une fin.
ARTICLE PREMIER