QUELLE EST LA CAUSALITÉ DE LA FIN DANS L'ACTE SECOND
Il y a trois avis : le premier veut que la causalité de la fin consiste dans l'exhibition de sa bonté propre ; cela ne peut se soutenir, car souvent la fin fait connaître sa bonté , et cependant elle ne cause rien et ne meut pas la volonté , et Médée dit avec raison dans Ovide : Je vois ce qui est bon et je l'approuve, je n'en fais pas moins le mal.
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Ensuite, la fin étant l'objet propre de la volonté, la causalité de la fin doit être son influence sur la volonté ; or, l'exhibition du bien n'affecte pas la volonté, qtii n'est pas une puissance destinée à connaître, mais seulement l'intelligence ; donc la causalité de la fin n'est pas dans l'exhibition du bien.
Les autres disent que la fin cause actuellement par l'impression d'une certaine qualité qui meut la volonté ; mais d'abord cette qualité est supposée gratuitement , et quand même la fin en imprimerait réellement une, elle serait à son égard cause efficiente, et non cause finale : quelle autre cause efficiente, en effet, pourrait-on assigner à cette qualité?
La troisième opinion s'explique dans la conclusion suivante :
Conclusion. — La causalité de la fin dans l'acte second est l'amour ou le désir de cette fin inspiré à la volonté: c'est pourquoi une fin cause actuellement, en tant que par le désir ou l'amour qu'elle excite on est mû à agir. C'est l'opinion desaint Thomas (q. xxii de la Vérité, art. 2). De même, dit-il, qu'influer pour la cause efficiente
c'est agir, influer pour la cause finale c'est être recherchée et désirée.
Prouvons la conclusion. La causalité de la fin est ce par quoi elle meut en acte second et incline la volonté vers elle ; or la fin meut et incline la volonté vers elle par l'amour d'elle-même; donc l'amour de la fin est sa causalité. La majeure est évidente. L'intelligence et la volonté diffèrent en ce que l'intelligence appelle les choses vers elle en les saisissant à sa manière, tandis que la volonté est entraînée par les choses en les désirant : l'appétit, en effet, est une inclination vers la chose désirée, et par conséquent la fin exerce sa causalité à l'égard de la volonté en tant qu'elle l'entraîne et l'incline vers elle. Prouvons la mineure. La fin meut eïincline la volonté vers elle par ce par quoi la volonté est inclinée et mue vers la fin : mais la volonté est inclinée et mue vers la fin par son amour pour elle : donc la fin meut et incline vers elle la volonté par l'amour, en tant qu'elle inspire l'amour et le désir d'elle-même. Saint Augustin appelle dans ce sens l'amour un poids, parce qu'il entraîne la volonté. Mon amour, dit-il, est mon poids, c'est lui qui m'entraîne partout où je vais.
Confirmation. La causalité est l'exercice de la vertu de causer, comme cela se voit d'après les termes mêmes, et comme on peut le voir dans les autres genres de cause; or, l'inspiration de l'amour, ou l'amour comme imprimé par la fin, est l'exercice de sa vertu de causer ; donc il est la causalité de la fin. Prouvonslainineure. La vertu de causer dans la fin, c'est sa bonté ou son amabilité, pour ainsi dire; mais l'exercice de l'amabilité, c'est d'être aimé actuellement et de mouvoir la volonté par un mouvement d'amour; donc cet amour inspiré par la fin est l'exercice de sa vertu.
Première objection. L'amour de la fin est l'effet de la fin, donc il n'est pas sa causalité.
Réponse. L'amour de la fin est en même temps son effet ^ sa causalité, son effet en tant qu'il procède do la fin, su
causalité en tant que par l'amour que la fin inspire à la volonté elle exerce son amabilité , comme la vision est en même temps l'effet de la puissance visive en tant qu'elle en procède, et sa causalité en tant qu'elle en est l'exercice.
Seconde ohjeclion. L'amour est la causalité de la volonté, donc il n'est pas la causalité de la fin. L'antécédent est évident, car l'amour est l'action de la volonté. On prouve le conséquent. Les causes différentes doivent avoir des causalités différentes.
Réponse. C'est sous différents points de vue que l'amour est la causalité de la volonté et celle de la fin ; car, comme le dit saint Thomas (I'*^ part, de la 11% q. xxvi, art. 2), l'amour peut se prendre dans deux sens : d'abord en tant que modification produite par la fin et par l'objet aimé ; ensuite comme acte vital procédant de la volonté. Dans le premier cas, il est la causalité de la fin, parce qu'il est inspiré par la bonté de celte fin, la bonté inspirant naturellement l'amour, ainsi on lui attribue de mouvoir la volonté; dans le second cas, il est la causalité de la volonté, parce qu'il procède vitalement d'elle, comme une volition exercée.
On dira : La causalité de la fin est une certaine motion métaphorique; or, l'amour ou l'appétit de la fin n'est pas une motion métaphorique, c'est une motion propre; donc il n'est pas la causalité de la fin.
Réponse. Je distingue la mineure. L'amour n'est pas une motion métaphorique; selon qu'il résulte d'une cause qui le produit effectivement, c' est-à-dire de la volonté, ']eV^^ccorde; selon qu'il résulte de la fin quil inspire, je le nie; car nous avons déjà observé d'après saint Thomas que l'amour peut se prendre en deux sens : comme acte vital procédant effectivement de la volonté, ou comme modification appétitive procédant du bien qui nous attire: au premier sens, c'est une motion physique, comme tous les autres actes vitaux ; au second, c'est une motion métaphorique et morale, parce que mouvoir physiquement c'est produire lemouve-
ment même, tandis qu'exciter au mouvement c'est seulement concourir moralement et mouvoir improprement.
Afin d'entrer plus avaiït encore dans la question , disons que le propre de l'amour est d'avoir deux principes appartenant a deux ordres différents : le premier, c'est l'appétit qui produit l'acte; le second, c'est la bonté qui le provoque. Le premier se rattache au genre de cause efficiente, parce qu'il concourt comme cause vitale en produisant un mouvement de vie ; le second se rattache à un autre genre de cause, qui est la cause finale, parce qu'il concourt non à la manière d'un agent qui de son fond produit quelque acte ultérieur et l'imprime au patient , mais par mode d'objet exigeant d'une inclination à lui subordonnée le mouvement proportionné qui lui convient, qui même, à cause de cette convenance, lui est naturellement connexe.
Nous comprendrons tout cela plus complètement si nous levons les yeux vers la source d'où découle la constitution de la nature entière. Cette source est non-seulement l'Être le plus actuel, mais encore la Raison la mieux ordonnée; par suite dans les choses qui en procèdent, il y a deux forces correspondant à cette double formalité : celle qui est fondée sur l'actualité de l'être, et par laquelle ce qui est en acte meut ce qui est en puissance , et celle qui est fondée sur l'ordre de la raison, et par laquelle chaque chose exige de sa raison d'être , et par suite de son inclination naturelle, ce qui lui convient, c'est-à-dire les moyens pour arriver à la fin, et, avant tout, l'amour que mérite d'abord sa bonté et parle moyen duquel elle se rattache le reste. La première force constitue la cause efficiente, elle est la source de toute l'efficacité qui est dans la nature, et on l'appelle proprement pour cela cause physique. La seconde constitue la cause finale, et elle est l'origine de toute disposition donnée parla nature aux êtres, dans l'ordre appétitif ou moral; et on l'appelle centre morale. Or, nous exprimons métaphoriquement cette force par le nom de poids, d'inspiration, d'entraînement, d'a(-
traction, parce que la volonté par elle est pressée, poussée et comme inclinée par l'appréhension du bien jusqu'à sa possession ; mais elle s'exprime plus justement par le nom de mérite ou de dignité; quand nous disons que si la fin meut la volonté, c'est d'ahord par sa grâce et ses m.érites, étant digne d'amour, et ensuite par les moyens qui lui conviennent.
De tout ceci résulte l'explication de la définition donnée par saint Denis {des Noms divins, chap. iv) : L'amour est un cercle qui part du bien pour arriver au bien, car la circonférence qui entoure le cercle-est une ligne qui revient à son point de départ , et dans laquelle le point de départ se confond avec le terme ; l'amour a la même chose pour principe et pour terme: il naît de la bonté appréhendée comme d'un poids qui l'incline, et il se termine dans la possession de cette même bonté comme dans son propre centre. Saint Thomas y ajoute cette admirable réflexion (q. ix de la Puissance, art. 9) : Le cercle commence dans les créatures par un être extérieur et dans cet être extérieur, parce que le bien de la créature ne vient pas d'elle, mais lui est extérieur, et doit être cherché en dehors d'elle; en Dieu, au contraire, le cercle commence à l'intérieur et s'y termine, parce que la bonté et la perfection, qui lui est intime, se répand de lui sur les autres, et arrive à se terminer en lui, qui est la fin de toute créature.
ARTICLE QUATRIEME