‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 29 sur 55 · QUELLES SONT LES CHOSES QUI AGISSENT POUR UNE FIN · texte numérisé non relu

QUELLES SONT LES CHOSES QUI AGISSENT POUR UNE FIN

Comme la fin ne prend sa force que dans l'appréhension de celui qui la connaît, chaque chose agit pour une fin en raison de la connaissance qu'elle en a. Or il est manifeste qu'il y a des choses qui ne connaissent rien de leur fin; elles sont seulementappliquées par celui qui connaît cette fin ; ain^i

les pieds , les mains, la flèche, sans connaître leur fin, sont dirigés par l'homme , qui sait la déterminer. Certaines choses connaissent leur fin , mais imparfaitement et comme à moitié. En effet, la fin, renfermant deux choses, la honte et les rapports de cette bonté avec les moyens pour l'obtenir, celle-ci en tant qu'elle en est digne, et ceux-là en tant qu'ils lui sont proportionnés, il y a des agents doués de connaissance qui appréhendent et sentent, pour ainsi dire, la bonté de la fin, qui s'en afïectent, et peuvent en jouir sans pourtant pénétrer ses rapports avec les moyens de l'obtenir : ainsi le cheval appréhende le pâturage, et ce sentiment agréable qui se trouve dans le fait de manger, c'est une manière grossière de goûter le bien; mais jamais il ne perçoit la proportion de ce bien avec l'utilité des moyens qui le procurent; jamais il ne comprend que le pâturage, en raison de cette bonté, mérite et est véritablement digne qu'on emploie certains moyens , la culture et l'irrigation du pré, par exemple, pour l'obtenir ; il ne comprend pas non plus comment ces moyens pourront amener la fin qui les fait employer. Enfin certains agents connaissent pleinement et parfaitement leur fin , en tant que d'une part ils en saisissent toute la bonté et ce qui en elle appelle leurs désirs , et que d'autre part ils reconnaissent la proportion entre elle et les moyens de l'obtenir : ainsi l'homme ne saisit pas seulement la bonté des fruits , il voit encore leurs propriétés avec les moyens de les obtenir, et par cette science il est incliné à disposer tout ce qui est nécessaire pour obtenir ces fruits, qui sont la fin de son travail.

Les agents du premier genre sont plutôt activés vers la fin qu'agissant d'eux-mêmes pour cette fin : aussi dit-on qu'ils agissent pour une fin seulement passivement et exécutivement , à cause qu'ils accomplissent certains actes tendant à cette fin.

Ceux du troisième genre agissent proprement et très-pai faitement à cause de la fin : en eux la fin a toute sa force j U, 21

ils ne saisissent pas seulement le plaisir qui est dans sa possession, et qui les exciterait à la rechercher, ils découvrent et mesurent ses mérites, ils en sentent la force, et se procurent les moyens qu'ils ordonnent vers elle, comme il convient : c'est là proprement agir pour la fin. Enfin les agents du second genre tendent à la fin d'une manière mitoyenne: s'ils ne sont pas poussés simplement, il n'agissent pourtant pas parfaitement à cause de cette fin : on peut donc dire qu'ils agissent matériellement et comme appréhensivernent à cause de la fin , en tant qu'ils en saisissent et en embrassent la bonté , et qu'ils sont stimulés par elle à leurs actes, mais ils n'agissent pas formellement ni directement pour elle , parce qu'ils ne connaissent pas sa proportion avec les jnoyens , et que cette proportion fait la base de la raison de fin.

Ceci posé , examinons parmi les agents si variés qui se voient dans le monde , et qui sont du ressort de la Physique, quels sont ceux qui agissent en vue d'une fin, et comment ils agissent.

Pour être plus clairs, nous diviserons cette étude en deux paragraphes : le premier traitera des agents purement natu rels , c'est-à-dire privés de connaissance; le second, des agents doués de connaissance, ou des animaux.

Si les agents purement naturels agissent pour une fin, et commeni ils agissent.

Quelques anciens ont cru que le mouvement de la nature ne tendait pas à une fin certaine , et que toute chose subissait ou donnait son mouvement au hasard. Démocrite et Leucippe sont les premiers auteurs connus de ce système; Épicure s'y rattacha, non par conviction, mais parce qu'il y voyait le moyen de combattre et de détruire plus sûrement dans les hommes la crainte de Dieu , en enlevant

ridée de la Providence pour tout laisser au jeu des atomes. Cicéron nous l'apprend (liv. IV de Finïb.) : Épicure ne donne son explication de la nature que pour deux causes : la première pour chasser la crainte de la mort; la seconde, pour détruire la religion : aussi il cherche à éteindre la lumière des vérités les plus constantes , tout en paraissant quelquefois donner appui à l'une ou à l'autre : comme à la Providence de Dieu , à l'immortalité de l'àme, à l'existence des suhstances spirituelles, etc. Mais cette erreur n'appartient qu'à des hommes grossiers. Nonseulement les plus illustres philosophes, Aristote, Platon, Socrate, Pythagore, etc., mais tous les hommes qui ont étudié impartialement les œuvres de la nature , ont regardé comme certain et évident qu'elle agit à cause d'une fm, et ils en ont conclu que l'œuvre de la nature était une œuvre d'intelligence.

Conclusion. — Tout le cours de la nature tend vers une fin, et, par conséquent , les agents naturels agissent pour une fin, au moins exécutivement.

La conclusion n'a pas besoin d'une preuve bien étendue ; elle frappe l'esprit avec plus de clarté que le soleil ne frappe les yeux en plein midi. Regardons les œuvres de la nature, nous les verrons disposées avec tant d'habileté, qu'il faut une effronterie et même un aveuglement inexplicable pour ne pas voir la main et le talent d'un ouvrier agissant en vue d'une fin positive , pour ne pas le louer et l'admirer dans ses œuvres.

En effet, comme Aristote et Galien le disent souvent, lorsqu'ils parlent avec tant de science du corps des animaux et de sa structure admirable, rien de plus ingénieux, rien de plus sage que ce que nous voyons s'accomplir réellement sous l'inspiration de la nature? Une raison souveraine et une force providentielle ont donc réglé les mouvements de cette nature. Comme la chose est très - importante , et que beaucoup d'ennemis de la Providence divine ont tiavaillé è^

l'obscurcir, il est bon de dire quelques mots pour les réduire au silence.

Prouvons notre conclusion par une raison évidente. Un agent agit pour une fin quand dans ses oeuvres on reconnaît tous les caractères d'une cause qui agit pour une fin , et quand il n'y apparaît aucune trace de hasard ou de désordre; or dans les œuvres de la nature brillent tous ces caractères d'une action dirigée à une fin , aucune trace de hasard ni de désordre ne se rencontre : donc les agents naturels agissent pour une fin. La tnajeure est évidente; expliquons la mineure. Tels sont les caractères de ce qui agit pour une fin : diriger le cours d'un travail vers un but certain et excellent; choisir entre toutes les voies celle qui y conduit; la suivre sûrement et constamment, quelque glissante, quelque difficile qu'elle soit; appliquer ingénieusement à la fin tout ce qui y est bon ; rechercher avec soin et y ramener de loin les choses qui s'en écartent; redresser ce qui s'en détourne; forcer même les obstacles, et en faire des moyens; éviter les difficultés ou les vaincre; fortifier ce qui est en péril, favoriser et soigner particulièrement ce qui est le plus digne de soin ; ne pas négliger les petits moyens , quand ils peuvent devenir nécessaires; tirer plusieurs avantages d'une seule chose; ne rien entreprendre de superflu; se défaire de ce qui pourrait gêner ou retarder ; étudier et fournir non-seulement le nécessaire, mais ce qui est commode, sûr, harmonieux et dui^able; tenir compte de ce qui n'existe pas encore, mais qui aiTivera nécessairement, y pourvoir; appliquer les instruments à leurs usages ; parvenir à de grandes choses par de petits commencements ; enfin , ce qui est la source de tout le reste , limiter et restreindre le tra\ ail par de certaines lois basées sur la proportion entre la fin et les moyens. C'est à ce dernier point que se rapporte toute la force de la cause finale, comme nous l'avons déjà démontré. Lorsque tous ces points se trouvent réunis, il y a certainement une lin qui domine, et une raison qui régit. Au contraire j les

signes de l'action fortuite sont de se précipiter sur le pire comme sur le meilleur ; entre plusieurs routes prendre la première venue ; n'en tenir aucune certainement et constamment ; s'embarrasser en vain dans ce qui est escarpé et difficile; laisser de côté ce qui est plan et régulier, quelque utile que cela puisse être; ne jamais rien prévoir; ne prendre garde à rien; ne rien ordonner ni disposer d'une manière certaine; mêler tout à l'envi, le bien au mal, les m.oyens à la fin, le convenable à l'inconvenant, Futile au nuisible, ce qui est méprisable à ce qui est digne, le nécessaire au superflu, etc., sans tenir aucun compte des proportions de la nature. C'est à ces signes que le hasard se reconnaît évidemment ; or dans les œuvres de la nature rien n'apparaît des derniers indices , et tous les caractères énoncés d'abord brillent évidemment : donc, etc. La majeure se comprend par elle-mêm.e. La mineure se reconnaît dans toutes les œuvres de la nature; car, afin de prendre un fait qui soit sous les yeux de tout le monde, nous voyons en un instant dans la structure de notre corps tous les caractères énoncés plus haut.

D'abord , qui ne sait que dans cette structure l'ouvrier est parti des commencements les plus vils et les plus grossiers pour arriver à cette œuvre si admirable et si parfaite? D'une humeur vile il a su construire un palais magnifique à l'âme raisonnable: l'art et la raison ne peuvent rien produire, l'esprit de l'homme ne peut rien imaginer de comparable à cet ouvrage : rien n'est plus merveilleux , rien n'est plus divin ; une conception si imprévoyable et si habile surpasse toute idée ; elle est telle, nous dit Galien (liv. XXI du Corps des Animaux, chap. iv), qu'à moins de l'avoir vue, on ne peut accepter pour vrai ce qu'on entend dire à son sujet.

Or, tout l'ordre de ce travail, bien qu'il soit très-long et très-compliqué , tend très-sûrement et très-constamment à ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire à une structure non arbitraire, mais telle que la matière n'en peut admettre de

plus commode ni de plus belle. Personne même ne peut accepter qu'une autre main que la Main divine y soit intervenue : mille manières de faire ce travail se présentaient à l'ouvrier, beaucoup de ces manières auraient donné lieu à une infinité d'erreurs; et quand on voit avec quelle prudence toutes ces erreurs ont été évitées, et avec quelle science le procédé le meilleur a été choisi, bien qu'il fût d'une mise en œuvre très-difficile et caché du reste sous un nombre presque infini d'autres, quand on observe comment il a été employé et retenu constamment , il est impossible de ne pas admirer.

L'œuvre à son commencement était faible, un lieu lui a été choisi, le plus tendre et en même temps le plus sûr : c'est le sein maternel, disposé longtemps auparavant pour cette fin, et pourvu avec une habileté incroyable de toutes les choses nécessaires, bien qu'elles fussent très-nombreuses et très- difficiles à combiner. La matière qui devait former l'enfant y a été conduite par des labyrinthes variés ou amenée du dehors et disposée auparavant par des préparations infinies ; il a été pourvu par une organisation merveilleuse à ce qu'elle fût produite dans le temps et de la façon qui convenaient. Tandis que cette masse encore toute grossière et informe s'organise en ce lieu, qui pourra assez admirer et bénir la main délicate qui tire tant de prodiges de cet amas fétide, qui l'endurcit dans les os, le solidifie dans les cartilages, le coagule dans les chairs, le fond dans les h.umeurs, le subtilise dans les esprits, le coud dans les fibres, le tisse dans les membranes, le contourne dans les tendons, l'étend dans les peaux, les creuse dans les canaux, l'allonge dans les nerfs, le dilate dans les poches, le diversifie à l'infini, et, pour tout dire en un mot, le transforme en plusieurs milliers d'instruments qui serviront à l'âme et à la vie? Toute cette multiplicité sans superfluité, toute cette variété sans confusion , toutes ces difficultés sans erreur, tous ces enchevêtrements sans complication et toutes ces dispo-

sitions sont si habilement combinées, si nécessaires les unes aux autres, que le moindre changement imposé à la moindre des parties fait, dit Galien (liv. XI, chap. viii) crouler en loi instant toutes les avantages qu'on peut tirer de l'ensemble.

Pour qu'on ne pense pas que c'est par la nécessité du lïiouvenTent qui y est employé, et non par l'intention d'une fin, que ces organes du corps ont été ainsi disposés, cette disposition leur est donnée bien avant l'usage et le mouvement : c'est dans le sein maternel que la bouche de l'enfant se creuse, quoi qu'il n'y puisse encore faire rien entrer; les voies de la respiration sont ouvertes, bien que celle-ci soit encore impossible ; les mains et les pieds sont articulés pour le mouvement, qu'ils ne peuvent encore produire; les yeux, le nez, les oreilles, le palais, sont formés quand il ne peut pas y avoir encore de sensation, et enfin toutes ces choses se différencient, s'articulent et s'ordonnent, bien qu'elles soient encore empêchées, comprimées, enveloppées, enfouies et cachées. Allez donc maintenant dire que c'est la nécessité du mouvement et le frottement qui par l'usage ont développé tout cela , sans que le dessein et la main de l'ouvrier soient intervenus pour préparer l'homme à des destinées prévues.

Avec quelle puissance les obstacles n'ont-ils pas été surmontés ! avec quelle prudence on a pourvu aux dangers ! avec quel soin on a fortifié ce qui était faible ! Dans les os les plus durs ont été creusées des routes pour les veines les plus molles et pour les artères; parmi les humeurs répandues de tous côtés ont été ouverts les chemins variés des esprits ; ce qui était roide est rendu flexible par des articulations nombreuses ; ce qui était mou est devenu solide et d'une ténacité invincible; les sens sont constitués gardes contre les ennemis extérieurs ; contre les intérieurs , les portes sont ouvertes, et tout travaille à les faire sortir : contre les uns et les autres la haine s'allume, la colère s'enflamme.

les armes se préparent , ou au moins tout se dispose pour fuir; la poitrine est un rempart qui défend le cœur; le crâne protège le cerveau; la chair s'amasse pour envelopper les veines, les artères et les nerfs; toutes les précautions sont prises avec tant de prudence, que cela a toujours paru un véritable prodige, qu'une machine délicate qui prend ses éléments dans une matière sans consistance, qui est exposée à tant de périls , obligée à passer par tant de milieux, résiste peuvent cent ans , et même ait au commencement du monde résisté mille ans, comme on peut le voir dans l'histoire des premiers hommes. Je ne parle pas de la symétrie partout conservée , des parties droites conformées si exactement avec les gauches, de ces membres combinés avec un accord si merveilleux , de ce voile tendu sur les parties honteuses ; de cette beauté répandue sur ce qui est visible; des adoucissements préparés à ce qui est difficile, ce qui est mordant tempéré par ce qui est tendre, et ce qui est amer par ce qui est doux; ce qui est doux, au contraire, relevé par ce qui est amer, le tendre stimulé par les acides, le nécessaire largement fourni, le superflu supprimé, l'utile répandu en toutes sortes d'usages; rien de négligé, rien de déplacé, rien d'inutile, toute chose traitée selon ses mérites; des lois dictées par une sorte d'art divin observées partout, et cependant si mystérieuses, que leur étude et leur connaissance est le comble de la sagesse humaine.

Au bout de neuf mois, l'homme naît : aussitôt les ligaments tout à l'heure si tenaces se relâchent ; les enveloppes auparavant si solides se rompent spontanément; les barrières autrefois entrelacées s'écartent; les voies étroites se dilatent, et, ce que Galien regarde à juste titre comme un prodige, l'enfant, à peine mis au monde, connaît toutes les fonctions d'une vie nouvelle^, instruit non par l'usage, mais par la nature, qui, sachant bien que c'est en vain que l'on confie des instruments à celui qui ne sait pas s'en servir, produit dans l'enfant une faculté de sagesse instinctive suivant

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laquelle y si l'on approche de sa bouche le sein maternel, il le pressera aussitôt entre ses lèvres, de ses joues dilatées il appellera le suc qu'il poussera ensuite dans son gosier en courbant la langue, comme si depuis longtemps il avait appris V utilité de tous ces procédés (Galien, liv. XV, ch. vu). Tout cela ri'indique-t-il pas un agent qui se propose directement une fin et qui prend les moyens pour l'atteindre? Qu'il nous suffise d'avoir indiqué ces phénomènes entre mille; ceux qui voudraient continuer cette étude pourront lire Galien. Ses dix-sept livres, sur l'usage des parties du corps, écrits avec un talent que tout le monde est forcé de reconnaître, sont remplis de l'admiration que leur auteur éprouvait pour un si magnifique ouvrage; et cette admiration, nous ne saurons nous en défendre, elle augmentera même à mesure que nous pénétrerons davantage les mystères de la nature. Pour dernier mot de cette argumentation, je ferai observer que dans la marche de toute la nature, si la raison de l'art est cachée, l'utilité et la fin de chaque instrument sont mises en évidence, et peuvent être facilement saisies par un esprit attentif. Personne, en effet, ne comprend d'après quelle loi les yeux, les oreilles et les autres organes des sens ont été construits; mais tout le monde sait combien il est utile de voir, d'entendre, de sentir, etc., et combien ces organes sont propres à ces fonctions; ainsi pour faire admirer l'ouvrier, l'art se cache, mais pour le faire reconnaître, sa main bienfaisante nous indique l'utilité et la fin que sa bonté s'est proposées. Que penser après cela de ceux qui jugent d'après les lois de la mécanique luimaine l'art incomparable qui a présidé à cette construction, comme s'ils avaient tout exploré de leurs yeux, tout parcouru avec la règle et le compas ? Quand ils soutiennent leurs rêveries comme des oracles de vérité , peut-on y voir autre chose qu'ineptie, présomption ou folie? Ils nient à dessein les fins et les utilités préétablies, quelque évidentes qu'elles soient; dans leur ingratitude malicieuse et même

insolente, ils attribuent tout au désordre du hasard ou à la nécessité du mouvement, plutôt qu'à la prévoyance du Créateur. Ne faut-il pas que la présomption humaine soit arrivée à son comble pour s'arroger les droits de la Sagesse divine et nier les bienfaits qu'elle en a reçus?

Suivant les Épicuriens, les œuvres de la nature sont, il est vrai, admirables et telles que l'on ne peut dire comment la raison et la Providence pourraient disposer les choses d'une façon mieux accommodée à leurs fins ; mais il ne s'ensuit pas, d'après eux, que ces œuvres aient été destinées et dirigées à une fin ; cette disposition si convenable et si élégante s'étant trouvée entre mille autres, grâce au hasard qui a dirigé les atomes et est heureusement tombé sur cet arrangement, c'est le même hasard, disent-ils, qui le conserve encore maintenant.

On leur répond : 1° que c'est le fait d'une intolérable sottise de reconnaître d'abord que tout est disposé comme par la main d'un sage architecte ayant en vue une fin certaine, pour arriver à nier ensuite l'intervention d'une volonté quelconque ; ^o qu'aucune conjecture ne venant confirmer ces agitations hasardf uses des atomes , il est insensé d'affirmer ces chimères , et que c'est préférer contre toute logique ses propres rêveries aux témoignages les plus évidents de la conscience humaine. L'homme qui trouverait à son arrivée dans votre maison tout préparé pour le recevoir, tout convenablement, élégamment et soigneusement disposé, qui jouirait à son aise de toutes ces peines prises pour lui , et s'en irait ensuite, en guise de remercîment, déclarer à tout le monde qu'il ne vous doit rien, que rien dans votre maison n'est tenu en ordre par vos serviteurs , et que ce qui s'y est trouvé si bien adapté à son usage n'a été arrangé que par hasard : cet homme, je le demande, ne passerait-il pas pour un fou furieux? C'est pourtant le cas d'Épicure et des siens : à leur venue dans le monde, le Créateur leur a donné un corps parfaitement disposé pour tout ce qui devait leur arriver; et, dans

leur ingratitude, ils murmurent contre lui, affirmant que cela s'est fait non par la volonté de Dieu, mais par hasard.

Du reste, cette réponse qu'ils reproduisent souvent, quelque sotte qu'elle paraisse , peut se réfuter ainsi : L'ordre appliqué à un nombre infini d'êtres, et observé constamment conforme aux lois de la raison, de l'utilité, de la symétrie et de la commodité, ne peut être assimilé aux œuvres du hasard. Or, comme nous l'avons démontré pour le corps humain, l'ordre des œuvres naturelles, même de celles qui se composent de parties innombrables, est très-exact et conforme à toutes les lois de la raison, de l'utilité, de la sym.étrie et de la commodité : donc il n'est pas au nombre des choses que le hasard peut faire; donc le hasard, en agitant diversement les atomes, ne l'a jamais fait. Prouvons la mineure, d'abord par induction. Dans toutes les choses agitées et, juxtaposées par le hasard, à peine une fois entre mille amènera quelque disposition convenable , toujours l'ineptie et le désordre s'y laissent voir, et notre étonnement est grand si une chose fortuite a su s'accommoder convenablement; entendons-nous dire qu'un homme dans la misère a trouvé un trésor , qu'un matelas était placé juste à l'endroit où tomba un homme du haut d'un toit , qu'un ulcère intérieur s'est trouvé guéri par suite d'un coup porté traîtreusement à l'homme qui en souffrait : nous témoignons notre surprise. Pourquoi? sinon parce que nous sommes persuadés naturellement que ce qui est convenable et expédient n'est pas au pouvoir du hasard, et qu'il ne produit (V' tels effets que par la plus rare des exceptions.

Prouvons encore notre thèse par le caractère spécial du hasard et les marques observées plus haut. Il est diamétralement opposé à l'ordre de la raison : il ne peut donc observer cet ordre ni en suivre les lois en produisant un ouvrage. Prenons la chose telle qu'elle est. Celui qui attribue au hasard l'ouvrage infiniment parfait de la Raison divine , et la disposition convenable de toutes ces pièces qu'aucune erreur

ne dérange, vous paraît-il moins fou que celui qui attribuerait les splendeurs de l'illuniination la plus brillante aux ténèbres de la nuit?

Enfin une raison spéciale, c'est que si c'est le hasard qui agite et mêle les choses , on doit voir apparaître plus tôt et plus souvent les dispositions auxquelles l'être est le plus incliné ; or l'être est plus incliné aux dispositions ineptes et défectueuses qu'aux autres : donc , si c'est le hasard qui agite et mêle les molécules de matière, par exemple du corps humain , la plupart d'entre elles seront disposées sottement et sans ordre , loin de toute convenance et de toute harmonie : donc la disposition de toutes ces parties innombrables que nous voyons si harmonieusement agencées et tenues loin de tout défaut et de toute incohérence, est audessus des forces du hasard. La majeure est évidente par elle-même. Puisque le hasard ne choisit pas, et qu'il suit le cours de la possibilité , ce qui est plus possible à arriver arrivera plutôt et plus souvent. La mineure n'est pas moins certaine. Ce qui est convenable et expédient se trouve comme dans un point indivisible ; l'imperfection , au contraire, a un champ aussi large que possible : le bien ne peut donc se faire que d'une manière ou tout au plus d'un nombre de manières très-restreint, tandis que des voies infinies sont ouvertes pour l'erreur et le désordre.

On répond en accordant qu'il est très -difficile et comme miraculeux que le hasard, en remuant sans ordre ces atomes, soit tombé sur cette disposition merveilleusement commode en tout , que nous observons, par exemple, dans le corps humain. Mais on ajoute que l'éternité tout entière appartient au hasard; qu'en y remuant dans des modes infiniment multipliés ces atomes qui sont à lui , il a pu arriver, non par combinaison, mais par une sorte de nécessité, au monde que nous voyons. Ce monde est, sans doute, admirable; mais comment ne serait-il pas contenu dans la série des possibles , qui est immense et infinie V

Cette réponse est chimérique et vaine; elle est détruite par avance dans ce que nous avons dit. Chimérique; car, je le demande, où a-t-on pris que la disposition du monde a jamais été autre qu'elle n'est maintenant; et comment peut -on dire sérieusement ce qu'ont été essentiellement et numériquement les mutations qui ont amené l'état actuel? Étaient-elles convenables , ou inconvenantes? le nombre en est-il fini, ou infini? Un philosophe sage, quand l'objet de son étude arrive aux bords du gouffre de l'infini, ne doit-il pas s'arrêter et rapporter ses frêles raisonnements aux oracles de la Sagesse infinie ? Disons-le sans hésiter, c'est à celte Sagesse infinie qu'appartient l'œuvre infiniment sage de cet univers, et non à une contingence infinie qui n'est, en dernière analyse, qu'une folie sans bornes.

Ce recours à une contingence infinie n'est pas moins vain; car, en admettant que le hasard ait agité ses molécules une infinité de fois , il n'a pas encore pu avec cela arriver à une disposition régulière. La raison seule peut en revendiquer la gloire, et ces séries dont on parlait ne se composeraient que d'un enchevêtrement d'états plus ineptes les uns que les autres. Le hasard , si nous l'acceptons par impossible pour créateur, pourrait parcourir indéfiniment le cercle des dispositions dont il serait le père; d'ailleurs ces infinités de possibles ineptes sont infinies elles-mêmes, et le hasard a pu s'y promener à son aise pendant l'éternité qu'on lui accorde, sans que rien l'ait jamais pu forcer à abandonner son domaine pour faire invasion dans celui de la raison.

Enfin la réponse est déjà détruite par ce que nous av07is dit. Quand des choses innombrables sont disposées régulièrement partout et avec ordre, cette disposition n'est pas au nombre des possibles du hasard , quelque infinis qu'on les suppose : que le hasard s'agite donc tant qu'on voudra , jamais il ne rencontrera cette disposition ; allons plus loin çucore, et portons le flambeau de la distinction au milieu des

ténèbres que la sophistique entasse sur l'immensité des dispositions possibles. On peut en distinguer deux classes : les unes sont possibles au hasard, les autres seulement à la raison; celles possibles au hasard peuvent sortir sans choix, et, pour ainsi dire, de leur seul penchant à se produire : ainsi celles qui sont de nature à se produire plus fréquemment se reproduisent plus fréquemment ; et comme quand on s'éloigne de la règle , le champ est plus large que quand on s'y soumet, dans les produits du hasard l'irrégularité est plus fréquente : aucune main amie ne vient débarrasser l'arbre des gourmands , qui dévoreront sa sève; au contraire, les dispositions possibles seulement à la raison sont celles qui peuvent résulter d'un choix éclairé : on y retranche ces produits superflus qui ne peuvent s'accommoder aux lois du bien et de l'harmonie ; on réprime ce qui s'élève spontanément sans raison d'être, et l'on fait sortir les produits réguhers du sein du possible , quelque cachés qu'ils soient dans ses profondeurs : quand donc nous imaginerions que le hasard a régné pendant une éternité sur les atomes , dont on compose ce monde, qu'il en a remué infiniment les infinités , rien encore ne nous force à accepter de lui quoi que ce soit en dehors des dispositions de la première sorte , et ces dispositions infinies n'auraient jamais été qu'infiniment viciées par une infinité d'absurdités, parce qu'il est contre son caractère d'empêcher, de réprimer ou de châtier ce penchant aux combinaisons incohérentes dans la plupart des êtres : par conséquent, il n'a jamais pu disposer les parties de ce grand composé qu'on appelle le monde assez habilement pour y éviter toute maladresse.

C'est vrai , nous dit-on enfin , le hasard n'a pas produit instantanément une œuvre aussi régulière que celle qu'on peut admirer, par exemple, dans le corps humain; mais, au commencement , du limon de la terre sont sortis des êtres imparfaits, des champignons , des grenouilles, et une quantité infinie de corps analogues, dont la plupart étaient absoiument ridicules et monstrueux, puisque le hasard n'est

guère capable d'en produire d'autres, puisqu'il paraît au moins qu'il en produit beaucoup plus de pareils que de réguliers; mais ces corps ont péri, tandis que les corps beaucoup moins nombreux qui se sont trouvés être bien constitués ont été conservés et ont fini par rester seuls. Voici donc le dernier refuge des Épicuriens contre la Providence, dont le témoignage les accable si persévéramment. Lucrèce insiste très-sérieusement et fort longuement sur cette idée dans son Ille livre , et il faut bien dire qu'il s'y montre plus fabuliste encore qu'Esope.

Du reste, ces fables sont plus à déplorer qu'à réfuter; car elles annoncent une sorte de délire chez l'auteur qui les a composées. N'est-ce pas folie que de chercher, au travers des précipices les plus dangereux pour l'esprit humain, à éviter un Dieu si bon , bienfaiteur si empressé de sa créature? Quand la disposition si habile de ce monde pour une fin notoire le fait si évidemment reconnaître , est-il permis de se fermer les yeux avec autant d'affectation ? Sur de pareilles erreurs écoutons Galien encore une fois (liv. XYII^ de l'Usage des Parties corporelles , chap. i) ; Folles imaginations d'hommes , dit-il, qui cherchent misérablement à soutenir jusqu" au bout les principes qu'ils ont sottement posés en commençant; ces principes s'écroulent, ils le voient, et ils sont forcés de reconnaître que sans contredit la nature est admirablement ordonnée; ils n'ont plus à sauver que leur vanité d'auteurs , et ils ne rougissent pas de la mettre derrière de pareilles explications !

Enfin , quand même ils auraient eu droit de donner en ces matières libre cours à leur imagination , ils ne sauraient encore répondre à l'argument que nous leur avons opposé. Comprendra-t-on , en effet , que de la boue née sur une terre de formation récente, le hasard, à lui seul, sache tirer un corps aussi savamment construit qu'est le corps humain , un esprit aussi habile, un animal aussi parfait qu'on le voit dans l'homme? Est-il sorti instantanément homme parfait

OU enfant? Homme parfait , ce n'est pas possible : la nature elle-même, plus puissante assurément que le hasard seul , ne le peut faire , et l'imagination de ces i)iventeurs n'a pas été jusqu'à le supposer. Enfant donc , mais faible et sans défense , sortant du sein de cette boue , sa seule mère , comment s'est-il suffi à lui-même? quelle fut sa nourriture? qui la lui a donnée? de quoi s'est-il vêtu contre le froid et armé contre les serpents et les autres animaux que le sein fécond de la terre n'a pas laissé de produire autour de lui et contre lui? Développés plus facilement et plus vite, ces ennemis ont eu vraiment bien bon cœur d'épargner une proie si débile ! Ce n'est pas assez: cet enfant, ainsi oublié par les causes de destruction extérieure qui l'entouraient, ne résistera pas aux nécessités intimes qui le pressent au dedans. Quel enfant, de nos jours, résisterait à un abandon de quarante-huit heures au milieu d'une forêt? La force de l'enfant alors était plus grande sans doute, et aussi la fécondité de la terre , qui ne nous donne plus de pareils fruits ! Il est pourtant évident que l'humidité et la chaleur s'y maintiennent, puisque ces circonstances entretiennent chez les animaux une fécondité qui n'aurait certainement pas été plus puissante ni plus durable que celle de la terre , mère féconde de toute créature. Pourquoi encore ne nous est- il resté aucun de ces animaux primitifs si absurdes? Le comprend-on, en pensant que les corps élégants et réguliers sont plus fragiles que les corps grossiers, comme une horloge est plus délicate qu'une masse de fer? Certainement, parmi les enfants de la terre, il s'en trouverait de ditTormes, beaucoup seraient muets, d'autres bossus, ineptes, etc.; il devrait y en avoir de ceux-là au moins autant que de bien confoi'més. Nous savons, en effet, qu'on peut vivre sans mains, sans langue, etc. Le hasard s'est montré bien habile et bien prévoyant en conservant dans cette multitude si variée ce qui devait lui faire honneur, et en supprimant à tejups ce qui témoignerait contre sa faiblesse,

Mais laissons ces fables, et revenons à notre raisonnement : consacrer un nombre presque infini d'éléments à la formation d'un seul corps, le corps humain, par exemple, et les disposer parfaits en eux-mêmes et parfaitement harmonisés tous ensemble pour entretenir dans ce corps la vie, la santé et les moyens de propagation de l'espèce, c'est une œuvre qui surpasse autant la portée physique ou intellectuelle du hasard que le fait de n'avoir produit aucune espèce absurde ou tronquée parmi les milliers d'espèces animales qui seraient sorties de terre; donc, de quelque côté qu'on se tourne, on trouve les faits en contradiction formelle avec cette assertion que le hasard a tout produit. Les avocats du hasard l'avouent eux-mêmes en reconnaissant que d'habitude il fait plus de choses incohérentes que de régulières, et c'est sous la pression de cette vérité qu'ils lui attribuent des productions d'abord monstrueuses et absurdes que l'on fait disparaître ensuite on ne sait par où. Comment donc auraitil pu former un couple d'enfants si heureusement disposés, que tout en eux s'accordât avec les nécessités de la vie, de la santé et de la propagation de l'espèce? Encore bien moins, peut-on lui attribuer cette multitude sans nombre de produits que Lucrèce fait sortir de terre, pour que, la nature ayant fait son choix , tout ce qui n'avait pas été choisi disparût , laissant place aux élus , seuls appelés à grandir et à se développer en deux sexes distincts. Reconnaissons donc la sagesse infinie et la toute-puissance de Dieu, qui a formé le monde comme notre corps, qui le résume, et y a tout préparé pour des usages fixes et faciles à déterminer.

Démocrite lui-même, assurément fort savant sur toutes les matières physiques, bien qu'il soit vraiment le patriarche des Épicuriens, après mûr examen de cette perfection des créatures et de cette impuissance du hasard, fut comme forcé par les lumières de son esprit a déclarer impossible le rapport qu'on essayait d'établir entre l'une et l'autre. C'est Cicéron qui nous l'apprend (le'" liv. de Finihus). On peut il. 22

croire qu'aussi bien qu'Épicure et Lucrèce, il aurait pu forger les hypothèses chimériques dont nous venons de parler. Si la terre a jamais eu plus de fécondité qu'elle n'en a maintenant, il a dû en connaître lui-même la réalité et les causes mieux que ceux qui l'ont suivi ; mieux que ces derniers , il aurait pu faire sortir spontanément des enfants de cette fécondité , il aurait pu faire jaillir avec abondance le lait des veines de la terre pour les nourrir, et attiédir les brises de l'air, etc. Mais parce qu'il voyait ces rêveries contraires au sens commun et à la nature des choses, parce que toutes ces fables ne suffisaient pas à expliquer par le hasard la formation des êtres, notamment celle des corps animaux, ni leurs harmonies merveilleuses, il a gardé sagement le silence.

Voulons -nous voir maintenant les efforts de Descartes pour contester à la Providence ce témoignage si visiblement favorable, et que Démocrite déclare péremptoire?Tout l'ouvrage que le novateur a intitulé les Principes est employé à prouver que le monde a reçu la disposition si remarquable que nous lui voyons, non, sans doute, des agitations aveugles que le hasard peut produire , mais des nécessités imposées par un premier mouvement (11^ part., n" 47). Comme si cette nécessité n'était pas aveugle elle-même; comme si cette explication valait mieux que l'autre ! Suivant ce maître (pe p., no 28), il faut absolument exclure la considération des causes finales du domaine de la philosophie: c'est-à dire que le principal boulevard de l'impiété, cette thèse spécieuse dont les côtés faibles se découvrent enfin à la lumière de la raison , il a trouvé de nouveaux matériaux pour la remettre à neuf; c'est-à-dire qu'on pourra encore aveugler les hommes pour les empêcher de reconnaître et d'adorer la Providence divine, plus évidente dans cet ordre merveilleux des créatures vers leurs fins, que le soleil n'est en plein midi.

Descartes nous dit (1""^ part., n" 28) que nous ne devons jJCts avoir la présoynpiion de croire que nous àssislon& aux

conseils de Dieu, autrement, si l'on veut, nous ne pouvons comprendre les fins auxquelles sa Sagesse a destiné les choses. Grande présomption, sans doute, de remarquer que les yeux sont faits pour voir, les oreilles pour entendre, et que tout en ces sens comme dans les autres est merveilleusement adapté à sa fin ! Présomption insupportable d'en conclure que ce n'est ni le hasard , ni une nécessité aveugle , mais une main sage et prévoyante, qui a tout disposé si exactement? Si c'est une témérité que de chercher à pénétrer des desseins que Dieu ne nous indique ni par des actes ni par des paroles , c'est une pure insolence que de méconnaître que toutes les œuvres de la nature tendent à des fins certaines sous la direction de Dieu ; et cette témérité devient intolérable quand elle veut, par ses invention^, obscurcir ou éteindre un témoignage si éclatant de l'existence de Dieu et de sa sagesse. Pour ne pas nous arrêter plus longtemps sur une chose aussi claire , faisons voir en deux mots comment la modestie de Descartes est ici intempestive. Il ne veut pas reconnaître les fins que Dieu a données aux choses naturelles, quoiqu'elles tombent d'elles-mêmes sous les sens, et cela pour ne pas paraître présomptueux, mais bientôt vous le verrez ne plus craindre de se montrer téméraire, audacieux même, et renverser par les lois de sa mécanique toute la construction du monde. Il explique en se jouant la structure du corps humain ; et cet ouvrage , dont la disposition révèle l'habileté d'une main divine, devient une machine qu'il aurait pu inventer lui - même ; il se vante d'en avoir démontré tout l'agencement sans difficulté, et cet ouvrier si sûr et si habile qu'il n'a jamais pu, après mille essais, arriver à construire seulement un bon télescope , aurait , à l'en croire , pu trouver cette organisation à lui tout seul !

Quel malheur n'eût-ce pas été pour nous si les œuvres de la nature se fussent faites d'après la mécanique de Descartes! Combien d'animaux naîtraient aveugles; combien de mouvements dévieraient faute d'un centre fixe ou d'une

ligne droite ! Voyez -vous cet inventeur de lois imaginer les yeux des animaux, les former lui-même d'une matière incompréhensible dans le sein obscur de leur mère, tandis qu'aidé de tous les instruments connus alors, il ne peut, en plein jour, accommoder à l'usage des yeux déjà existants une matière aussi facile à manier et à fixer que le verre.

Les objections qui se font habituellement par les adversaires de la Providence sont assez faibles ; nous les rapporterons cependant pour les réfuter.

Voici donc ce qu'on objecte : Si une certaine raison présidait à la nature et ordonnait tout à une tin , rien dans les œuvres de la nature ne serait superflu , inepte ou défectueux ; or bien des choses sont superflues, ineptes ou défectueuses : donc, etc. On développe la mineure. Ne sont-elles pas superflues, toutes ces bêtes nuisibles qui, par une fécondité importune, pullulent partout: les serpents, par exemple, les mouches, les vers, etc. Pourquoi cette pluie, qui arrose et inonde quelquefois les rochers et les déserts, laisse-t-elle dans les champs les moissons se flétrir de sécheresse? A quoi bon la langue chez les poissons, qui sont muets ; les parties génitales chez les mulets, qui sont stériles; les mamelles chez les animaux mâles, etc.? Que veut-on faire de tant de monstres qui naissent partout? C'est par défaut que la nature se montre si avare pour l'homme : il sort du sein maternel faible , délicat , nu , impuissant , ayant besoin de tout : de raison, de conseil, de force. Parmi les œuvres de la nature, combien périssent prématurément, comme les avortons et ceux qui meurent de maladie dans leur enfance, etc. : donc les œuvres de la nature ne sont pas dirigées par la prudence , mais tout y est l'eftet du hasard.

Je réponds avec Galien (liv. XVIIe de l'usage des parties, chap. FI"). C'est une grande sottise, pour un petit nombre de faits que nous ne comprenons pas assez, d'accuser la Providence , et de nier la destination qu'elle donne à chaque chose naturelle, lorsque tant de faits, et des plus

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saillants, ordonnés dans un ensemble magnifique, témoignent en faveur de cette Providence. Du reste, est-il si inconvenant à la raison suprême de laisser dans les choses qu'elle régit une petite part au hasard et à la fortune, afin que, par l'opposition des effets qui en résultent, l'utilité et la beauté des dispositions régulières resplendissent davantage? Est-ce que, quand nous voyons le hasard et la fortune ne rien faire de régulier là où ils sont maîtres, y détruire même les œuvres de la nature , nous ne pouvons pas en conclure que le monde n'a pu être construit par de si maladroits architectes? Insistons encore, et nous verrons bien que ce qui est par les adversaires indiqué comme superflu , inepte ou défectueux ne l'est pas en réalité. D'abord ces petits animaux ont leur utilité : ils peuplent le monde, et comme les habitants qui se pressent dans une grande ville , ils font par leur nombre même la gloire du souverain; ils ornent et complètent le règne animal par la variété de leurs espèces infinies; ils font ressortir l'habileté de leur Créateur, qui se retrouve dans les moindres choses comme dans les plus grandes; ils servent à différents usages médicinaux ; ils nourrissent des animaux plus parfaits qu'eux; et ce que l'on objecte contre la Providence la recommande, au contraire, grandement. Au printemps , lorsque les fruits et les grains ne sont pas encore venus, une multitude d'insectes apparaît à propos pour nourrir les oiseaux et leurs petits récemment éclos, exposés, sans cette ressource, à mourir de faim. La pluie est dispensée non pour la privation ou l'avantage d'un champ ou d'un autre, mais pour l'utilité commune et les biens de la terre , et elle y concourt , soit en fertilisant quelquefois le désert, soit en laissant les champs se purifier par des sécheresses périodiques, comme notre corps est purgé par la diète. La langue sert aux poissons pour le goût; les parties génitales servent aux mulets pour rejeter l'urine, pour compléter la symétrie du corps , et pour échauffer par leur chaleur les autres parties ; les mamelles servent au mâle pour

l'ornement du corpp, pour garantir la poitrine, et pour les offices ordinaires de toutes les glandes. Les monstres sont à la nature ce que sont les ombres aux tableaux : dispensées avec art, celles-ci font ressortirla beauté du travail. La nature ne fait pas défaut au nouveau-né : un stratagème admirable lui assure le nécessaire , et bien aveugles, bien ingrats, sont ceux qui en méconnaissent la sagesse et la suavité. Comme^ il faut que l'enfant soit dans le commencement petit et faible, afin de ne pas épuiser la substance de ses parents à laquelle il est emprunté, il doit être défendu; il le sera, et doublement : son père et sa mère sont là, qui le chériront d'autant plus qu'il est plus petit. Il faut être familiarisé avec ces phénomènes comme nous le sommes, pour ne pas s'extasier devant la sagesse et la bonté de la nature , qui mêle si habilement l'utile à l'agréable dans une opération si lente et si difficile.

Si quelques œuvres de la nature périssent prématurément , ce n'est pas par la faute de la nature , c'est parce que rien au monde n'est absolument parfait : chacun reçoit la vie et l'être sous les conditions que la matière et la faiblesse des causes moyennes comportent, c'est-à-dire que tout icibas est corruptible, que rien ne peut durer perpétuellement , et que tout être engendré doit faire à son tour place à la génération qui le suit.

On dira : La nature nous a certainement traités en marâtre : nous sommes privés d'armes défensives et de vêlements , et soumis à des misères sans nombre.

Je réponds qu'elle nous a donné la raison, qui, comme une ouvrière habile, fabrique les armes et les vêtements dont nous avons besoin, qui sèche nos larmes, et sait changer pour nous le mal en bien. Épicure lui-même avoue qu'en usant de sa raison l'homme ne peut pas être malheureux ; mais c'est en abuser que d'aller chercher pour sa perte et celle des autres excuse à la paresse dans les prétendues injustices du sort et de la nature.

Deuxième objection. Ce qui précède l'usage n'est pas fait pour l'usage ; or les membres, comme les yeux et les oreilles, existent avant qu'on puisse s'en servir : donc l'usage prévu n'a pas inspiré leur auteur ; cet usage est venu par hasard, comme par hasard les membres ont été faits.

L'argument est futile. La majettre est évidemment fausse. On ne peut même supposer autre chose , sinon que les instruments se font pour l'usage , que cet usage soit immédiat dans la réalité, ou qu'il soit seulement dans la pensée de l'ouvrier : les œuvres naturelles se font donc pour un usage, elles sont destinées à une fin que Dieu, l'ouvrier de la nature, a prévue, et que nous devons chercher par ces moyens.

Instance. Une grande partie des membres de l'animal doit sa formation à l'usage: ainsi l'haleine, partant des poumons, s'est ouvert les canaux respiratoires ; les humeurs superflues ont cherché à sortir, et les profondeurs des entrailles se sont creusées ; les corps extérieurs ont pénétré pour former la poche de l'estomac et les organes par lesquels ils sont distribués , etc. : donc il y a dans la nature des œuvres qui ne sont pas faites en vue de l'usage , mais par l'usage même et la nécessité.

Réponse. Comme je l'ai déjà fait observer, les principaux membres de l'animal sont disposés dès le sein maternel quand aucun d'eux n'a encore d'emploi ; ils se font donc non par l'emploi, mais en vue de l'emploi. On ne peut nier qu'un exercice modéré ne les développe et ne les assouplisse, mais c'est un signe de sagesse dans l'ouvrier que d'avoir disposé ses instruments de manière que l'usage les perfectionne au lieu d'en atténuer la force.

Troisième objection. Ne voit-on pas tous les jours le hasard mêler de l'eau à la terre pour former de la boue , et tirer de cette boue des myriades d'animaux infusoires, et même, suivant l'opinion populaire, des crapauds, des grenouilles et des serpents? d'autres composés arrivés à l'état

de putréfaction laissent échapper, dit-on, des abeilles, des mouches, des rats, etc. On rapporte aussi que le Nil laisse annuellement au milieu des plaines de l'Egypte un limon fécondant qui renferme différents animaux , et même quelques masses charnues, sortes démembres humains rudimentaires : des bras , des mains , des pieds , qui se développeraient si on leur en laissait le temps. L'Angleterre n'a-t-elle pas vu, ce qui serait plus grave, sortir d'un lieu désert, appelé la Fosse aux Loups, un jeune garçon et une jeune fille , au corps verdâtre , que la terre seule paraissait avoir enfantés. Tout cela ne peut -il pas prouver qu'aux âges primitifs la terre, plus féconde, produisait spontanément toutes les espèces d'animaux?

Répo7xse. Si l'on veut supposer que la Providence a introduit dans le monde des forces séminales exécutrices de ses desseins mystérieux, nous accepterons facilement qu'une matière vile , quelle qu'elle soit , la boue , par exemple , ou la putréfaction , produise des êtres réguliers et ordonnés ; mais, sans cette hypothèse, et si la direction de ces forces n'est pas spécialement déterminée, nous continuerons à dire que de la matière, même la plus précieuse, rien de convenable, rien de rationnel, n'a jamais pu, ne pourra jamais sortir. Or nous attribuons tout à la Raison suprême et à la Providence : nous sommes donc logiques en acceptant que des mouches, des crapauds, et quelques autres animaux naissent, si l'on veut, de la boue ou d'un être en décomposition. Mais comment comprendre que ceux qui excluent toute sagesse du gouvernement du monde tirent d'un limon grossier ces productions infîmes, et de celles-ci d'autres infiniment supérieures? N'oublions pas de dire que ces prétendus membres humains des plaines de l'Egypte n'ont jamais été que des produits capricieux d'une végétation surexcitée, imitant d'une façon grossière quelqu'une des formes les plus simples du corps humain.

Quant aux deux enfants anglais , si ce que nous dit Kir-

cher {du Monde souterrain) est vrai, ce sont simplement des enfants comme les autres : le garçon mourut, et la fille, ayant appris la langue du pays, raconta qu'elle avait vécu d'abord quelque temps dans une région obscure, qu'elle y avait connu ses parents, que, forcée d'en sortir, elle était entrée avec son frère et avait séjourné longtemps dans la grotte où on les avait découverts. Quelle était cette région première? Etait-ce un souterrain? était-ce une vallée profonde défendue de tous côtés par des montagnes inaccessibles, retraite de quelques "paysans que la guerre avait épouvantés ? Dieu seul le sait , et nous n'avons vraiment pas besoin de nous en inquiéter beaucoup.

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