DE LA FORTUNE ET DU HASARD
La superstition fit prendre autrefois la fortune pour une divinité à l'impulsion aveugle de laquelle les choses ter-
restres et surtout les affaires humaines étaient soumises. On la représentait les yeux bandés, avec les traits d'une femme insensée, le pied sur un globe toujours en mouvement, distribuant sans discernement les couronnes, les richesses, la pauvreté, la prison, les victoires, etc. Horace en disait :
Forhma sœvo lœtu negotio , Ludum insolentem ludere pertinax , Transmutât incertos honores, Nunc tnihi , nunc aliis benigna.
La Fortune, ce grand caprice,
Sans yeux, sans cœur et sans justice, Aime à jouer un jeu cruel et surprenant :
Aux uns tout à coup libérale ,
Aux autres tout à coup fatale ; Sans qu'on sache pourquoi, donnant ou reprenant.
La philosophie rejette ces vanités, la fortune et le hasard sont pour elle des causes qui par accident produisent un effet inopiné ; quelquefois aussi ces noms désignent les effets eux-mêmes : ainsi dit-on qu'un funeste hasard a mis tout Londres en feu, ou bien, que ce fut une bonne fortune pour les Espagnols de trouver, sous la direction de Christophe Colomb, à travers les mille dangers d'une navigation sans but certain, les riches contrées de l'Amérique. Ces noms s'appliquent aussi par métaphore aux choses insensibles, ainsi Plutarque vante la fortune des pierres dont on fait les autels, à cause de l'honneur auquel elles ont part, et nomme malheureuses celles qui, étant de la même espèce, sont pourtant foulées aux pieds.
Première conclusion. — La fortune et le hasard proprement dits se définissent : des caicses rendues efficientes par accident et desquelles résulte un effet qu'on ne pouvait prévoir à leur occasion.
Expliquons cette définition. Le premier terme causes efficientes, les rapproche des autres causes, les suivants le^
ea distinguent, car une cause qui produit un effet auquel elle tend , n'appartient ni à la fortune^ ni au hasard : la ilèche atteint son but, le feu échauffe, là, rien que d'ordinaire ; la fortune ou le hasard intervient quand la flèche détournée par le vent s'en va tuer un ami.
Deuxième conclusion. — La fortune et le hasard diffèrent en ce que la fortune a proprement lieu dans les causes libres, et le hasard dansles causes naturelles.
Expliquons- nous. La fortune et le hasard signifient proprement des causes qui agissent en dehors de l'intention du moteur connu, ou qui manquent le but qu'il leur avait donné. Or, nous avons dit plus haut que la nature et la volonté sont les seuls moteurs connus agissant pour un but; toutes les fois que c'est une cause naturelle qui manque son but et tombe sur un effet qui n'était pas prévu, il y a hasard; quand au contraire une cause libre, un homme, par exemple, dans ses aftaires, s'éloigne du but cherché et arrive à un résultat inopiné , que ce résultat soit bon ou mauvais, c'est la fortune. Il y a quelques années, la mer rompant ses digues en Belgique, fit disparaître pour toujours des plaines qu'on croyait suffisamment protégées, une multitude innombrable d'hommes y périt, grand nombre d'édifices furent renversés. Quand les pluies sont continues, que les rivièi'es se gonflent, qu'elles débordent, et renversent les habitations, tous ces désastres sont attribués au hasard, le but du flux et du reflux n'est évidemment pas de faire périr les hommes, la nature s'en sert seulement pour purifier les grandes eaux , la pluie n'est pas envoyée pour dévaster les champs ni les biens, elle doit fertiliser la terre. Au contraire, quand Absalon, fuyant devant l'armée de son père reste suspendu par les cheveux aux branches d'un arbre; quand Bajazet, poursuivi par Tamerlan, est arrêté sur son cheval au passage d'un fleuve glacé , et fait prisonnier de guerre : ces faits et mille autres semblables sont des coups de la fortune; Absalon, Bajazel, non pins qu'aucun autre, ne cherchaient
pareil événement; au contraire, ils voyaient leur salut dans la fuite. Il faut cependant remarquer qu'un effet qui est dans l'intention habituelle d'une personne peut encore être fortuit, quand il résulte d'une action qui n'aurait pas dû le produire. Ainsi, suivant Plutarque, un homme qui avait lancé une pierre contre un chien tua du coup sa belle mère, qu'il détestait; comme il ne voulait pas de bien en général à cette femme, on ne pouvait pas dire que le mal fût arrivé contre son intention, et cependant comme il n'avait pas l'intention de la frapper à ce coup, on peut dire que l'événement était fortuit; aussi dit-on qu'il s'écria gaiement : A ce compte-là, la pierre n'est pas encore trop mal tomhée. Tous les événements heureux sont aussi voulus en général, et cependant on les dit fortuits quand ils résultent d'une action qui n'était pas destinée à les produire; ainsi un homme est guéri d'un ulcère intérieur par un coup reçu en se défendant; un autre découvre un trésor en labourant son champ; c'est de la fortune.
Troisième conclusion. — Il y a fortune et hasard même pour les anges et les deux, jamais pour Dieu.
Prouvons la première partie. Beaucoup de choses dans ce que les anges et les cieux font peuvent arriver en dehors de leurs intentions : le bon ange d'une personne lui inspire une bonne pensée, celle d'aller à l'église, par exemple, et il en arrive que cette personne rencontre son ennemi et le tue : un tel événement sera regardé comme fortuit par rapport à l'ange ; car il ne le prévoyait pas : ainsi quand le ciel attire les exhalaisons sulfureuses qui s'enflamment et se condensent en foudre, tombent et brûlent une forêt, ou tuent quelques hommes, la combustion et la mort sont ici casuelles et indépendantes de l'intention de la cause céleste ; car le feu n'est pas ordonné à la destruction des êtres sublunaires, mais à des services naturels.
Prouvons la seconde partie , parle raisonnement de saint Thomas {11'^ p. de laPhys., x» leç.). Rien ne se fait qui ne
soit prévu par Dieu et préonlonné permissivement ou effectivement : donc il n'y a poui' Dieu ni fortune ni hasard.
On objecte : 1" Saint Augustin se rétracte (liv. !«■■ des Rétract., chap. F"") de ce qu'il s'est servi des termes de fortune et de hasard.
2° Rien n'arrive en ce monde en dehors de l'intention des causes universelles , surtout de Dieu : donc la fortune et le hasard n'existent pas.
Je réponds en premier lieu : saint Augustin rétracte ces termes, en tant qu'ils étaient employés dans le sens païen, c'est-à-dire pour désigner une divinité qui préside aux événements fortuits.
Et ensuite : cela prouve seulement que rien n'est fortuit pour Dieu; il n'en reste pas moins vrai que plusieurs effets se produisent en dehors des intentions des causes secondes, et sont par conséquent fortuits.
ARTICLE SECOND
Les anciens ont enseigné sur le destin des erreurs de plus d'un genre. Le mot latin qui le désigne {fatum) semble venir du verbe {fari) parler, et ce nom , même dans son étymologie française, indique une certaine disposition de faits invariablement prévue et parlée par un être sage et puissant. Parmi les philosophes, quelques-uns ont nié que le monde fût gouverné par la Providence, et, par suite, ils se riaient de ce destin, croyant que tout arrivait par hasard et sans ordre ; d'autres ont admis le destin, mais c'a été pour l'attribuer aux corps célestes : ils voulaient que l'inévitable impulsion des astres réglât toutes les choses de ce monde , même les affaires humaines. Cette opinion sera discutée plus loin, quand nous parlerons de l'influence des astres. Les Stoïciens plaçaient le destin dans une série et un en-
chaînement de causes fixes, et supposaient que, tout ce qui se fait dans le monde ayant une cause, une fois la cause posée, le résultat devenait nécessaire ; à leur sens, quand une cause ne suffisait pas , une ou plusieurs autres survenaient pour aider la première : ils en inféraient que tout arrive nécessairement. Saint Thomas rapporte toutes ces opinions , et les combat par cette raison que l'effet ne suit pas toujours nécessairement de sa cause, et qu'il peut être arrêté par une cause supérieure non nécessaire, mais contingente.
D'autres regardaient le destin comme une nécessité supérieure à tout, même aux dieux, et qu'il était impossible de modifier. Homère semble avoir pensé ainsi, puisqu'il nous montre Thétis et Jupiter qui pleurent sur Achille mort, et confessent leur impuissance à changer les lois du destin. Suivant les poètes, ces lois fatales étaient gravées sur des tables d'airain , et les dieux pouvaient les lire, mais non les effacer. Tout cela est faux et absurde. Les Pères ont absolument rejeté ces différentes explications des Gentils sur le destin. Voyons quel il est dans le sens vrai et chrétien.
Première conclusion. — Le destin, entendu dans loi sens légitime, existe réellement. La conclusion est certaine. Par le mot destin , les chrétiens entendent la préordination d'événements contingents prévus d'avance par une cause supérieure; or une telle préordination existe, car Dieu , de toute éternité , préordonne et prévoit les choses : donc le destin existe.
Seconde conclusion. — Le destin n'est, à proprement parler, que la préordination divine ou une certaine disposition imprimée aux choses contingentes , par lesquelles Dieu exécute les décrets de sa Providence ; il peut se définir, d'après Boëce : Cette disposition immobile des choses mobiles par laquelle la Providence entraîne toutes les créatures à l'exécution de ses ordres. Plus brièvement encore, d'après saint Thomas (l'^'^p., q. cxvi,art. ^-.U ordre par lequel les causes secondes produisent les effets voulus par II. 2'm
Dieu. Prouvons la conclusion. D'abord nous y amenons l'autorité de saint Thomas et de Boëce, auxquels nous avons emprunté l'une et l'autre définition ; ensuite celle de saint Augustin (Ve liv. de la Cité, de Dieu, chap. i") : -Si quelqu'un attribue les choses humaines au destin, et quHl entende par le destin la volonté de Dieu, qu'il garde son idée, et qu'il corrige sa parole. Les Pères, en effet, craignaient d'employer le mot destin, trop facile à prendre alors dans le sens païen.
Preuve de raison. La Providence a disposé tout ce qui se passe temporellement ici -bas, et l'a prévu à l'avance et de toute éternité : donc cette disposition peut s'appeler le destin.
Troisième conclusion. — Les dispositions venues d'en haut, que la conjonction et l'influence des astres produisent dans les choses sublunaires, peuvent aussi, en quelque manière, s'appeler le destin.
Expliquons-nous. Comme les corps sublunaires sont soumis à l'influence des astres , chaque chose , au moment où elle est produite, reçoit du ciel une certaine disposition qui la conserve au temps de sa permanence, et la laisse périr quand elle disparait. Saint Thomas le prouve (XX^ opusc. , et au livre du Ciel et du Monde). Cette disposition est une sorte de destin , parce que la vie et la durée des choses sublunaires en dépendent et s'y mesurent. Le nom n'est pourtant pas ici pris proprement , et en tant qu'il signifie quelque chose d'immobile, car cette disposition n'est pas tellement immobile qu'elle ne manque quelquefois son effet; souvent la destruction ou la mort, chez les êtres sublunaires, est accélérée par le hasard ou par la fortune, ou la durée s'y prolonge par l'art et les remèdes. Saint Thomas le reconnaît aussi.
On dira : Tout est disposé par Dieu : donc rien n'arrive par hasard et fortuitement.
Réponse. Pour Dieu, c'est vrai ; mais non pour les causes
secondes. Saint Thomas l'explique très-clairement en nous montrant un maître qui envoie plusieurs serviteurs par des chemins diflerents au même lieu sans qu'ils le sachent : leur rencontre , à ne regarder que leur pensée , est fortuite , parce qu'elle a lieu en dehors de leur intention ; relativement au maître, elle ne l'est pas, parce qu'il l'a prévue et qu'il l'a voulue : ainsi le concours des causes secondes, d'où naissent les événements fortuits, est inopiné pour elles : il ne l'est pas pour Dieu, qui dirige ces causes secondes, et qui a tout prévu et tout préordonné.