DU MOUVEMENT, DE L'ACTIVITÉ ET DE LA PASSIVITÉ
Nous réunissons ces trois choses, car tout m,ouvement étant produit par un agent qui meut sur un objet qui est mû, s'aide nécessairement de l'activité et de la passivité. Nous parlerons d'abord de la nature du m,ouvement et de sa distinction d'avec l'activité et la passivité; ensuite, du sujet du mouvement et de l'action; troisièmement, de son terme; quatrièmement, de l'unité et de la distinction dans les mouvements ; cinquièmement, de la contrariété qui s'y rencontre; enfin nous traiterons en particulier du mouvem.ent local.
ARTICLE PREMIER
qu'est-ce gUE LE MOUVEMENT, ET COMMENT SE DISTINGUE-T-IL DE L'ACTIVITÉ ET DE LA PASSIVITÉ.
Le mot mouveynent peut se prendre en trois sens différents; au sens le plus large, c'est toute opération; et les opérations immanentes, vivre , comprendre , vouloir peuvent se dire mouvements. Dans ce sens, le mouvement est attiùbué à Diou. Saint Thomas (I""" part., q. ix, art. 1) et saint Augustin nous disent que l'Esprit créateur se meut, mais non dans le temps ni V espace; Platon avait dit : Le premier moteur se meut de lui-ynême.
Dans un sens plus restreint, il signifie tout changement corporel ou incorporel; on dit, par exemple, que Dieu est immobile pour dire qu'il est immuable; et toutes les créa-
tures sont dites mobiles, parce qu'elles sont sujettes au changement. Enfin on l'emploie proprement pour exprimer le changement sensible qui appartient spécialement aux corps.
Première conclusion, — Le mouvement^ dans son sens propre, peut se définir: l'action de l'être en puissance, en tant qu'il est en puissance.
Cette définition d'Aristote, prise à première vue , paraît obscure; elle devient très -claire par l'explication qu'en donne saint Thomas (III" Phys., lect. i). Notre Docteur fait observer qu'il y a dans le sujet, relativement à la forme, une double puissance : celle qui tend à la forme et celle qui tend au devenir de la forme ; ainsi Teau a , par rapport à la chaleur, la puissance de s'échauffer, et ensuite celle d'être chaude ; on voit qu'elle s'échauffe d'abord , qu'elle est chaude ensuife. S'échauffer est un acheminement vers être chaud, et, une fois ce dernier point obtenu, le tnouvement vers la chaleur cesse ; la voie , l'acquisition et le devenir de la forme s'appellent mouvement : on les dit actes, parce qu'ils actualisent la première puissance du sujet à devenir forme : c'est Vacte de Vêtre en puissance, parce que le devenir est la voie par laquelle le sujet tend à une forme tranquille et définitive comme à son actualité dernière; en sorte que tant que le sujet est en mouvement, c'est-à-dire dans le devenir, il est encore en puissance pour acquérir la forme. On ajoute : en tant qu'il est puissance, car le sujet est alors formellement et prochainement en puissance vers la forme, quand il est sur le point de devenir forme. Ainsi l'eau, tant qu'elle est sur le point d'être chaude, est en puissance pour avoir formellement et prochainement la chaleur à laquelle conduit l'action du feu , comme une route conduit à son terme.
Une autre manière très-facile d'expliquer cette définition , au moins pour les mouvements successifs , c'est de faire remarquer que dans la nature cei'taines formes ne se font ni ne s'acquièrent pas tout d'un coup, elles s'avancent par
degrés à la perfection qui leur convient : ainsi font la quantité, la qualité et le lieu . Le bois ne reçoit pas à l'instant la chaleur complète, l'enfant n'arrive pas tout d'un coup à être homme parfait, tout cela vient par degrés, et l'imparfait est un acheminement vers le parfait; à ce dernier point seulement l'accroissement s'arrête. Les philosophes appellent mouvement cette acquisition graduelle de la forme , et l'on dit que c'est Y action de Vêtre en puissance , parce que , quoique le sujet tant qu'il est au premier degré ait quelque chose de l'actualité de la forme, il ne s'y arrête pas, et avance vers un but plus élevé. Le mouvement peut être défini d'une façon plus claire encore : la tendance actuelle d'un être mobile vers son terme; cette définition se rapporte à la première que nous avons donnée.
On en conclut : i° que le mouvement est instantané ou successif. Des choses qui acquièrent une forme et passent de la puissance à l'acte, les unes le font en un instant : l'air, par exemple , s'éclaire instantanément au lever du soleil ; l'œil reçoit en un instant l'espèce de l'objet qu'on lui présente ; la matière perd en un instant son ancienne forme substantielle pour en acquérir une nouvelle. D'autres, au contraire, arrivent graduellement et successivement à la forme ; ainsi c'est lentement que le bois s'échauffe , que l'enfant grandit, et que le voyageur arrive au but de sa route. Le premier mouvement se dit instantané ; le second successif. Quoique notre définition convienne mieux au changement successif qu'au changement instantané, elle peut cependant s'appliquer aux mouvements soudains, comme la génération, la corruption , l'illumination; le devenir et l'être devenu y sont dans le même instant réel , mais on peut y distinguer par la pensée deux états et deux instants de nature : l'un pendant lequel la forme se fait; l'autre, où elle est faite : ainsi dans la génération de l'homme on distingue un instant de nature où la matière acquiert la forme d'homme, et un autre dans lequel elle la possède d'une manière constante et stable;
notre définition et la raison d'être du mouvement s'y maintiennent donc en tant que le premier instant est comme un acheminement vers le second.
On en conclut en second lieu que la définition du mouvement ne convient pas aux actions immanentes, comme la vision , l'audition , l'imagination , etc. , bien qu'un certain mouvement corporel y puisse intervenir : par exemple, la réception de l'espèce; ces actions prises dans leur formalité ne sont pas des mouvements proprement dits, suivant notre définition, parce qu'elles n'indiquent pas dans le sujet une tendance vers quelque forme ultérieure ; le dernier acte qu'elles produisent n'est pas ordonné à autre chose. La génération, au contraire, l'illumination et leurs semblables signifient une disposition vers des actes ultérieurs qui sont la forme substantielle, la lumière et le reste. La vision est le dernier acte de la puissance visuelle ; on ne peut pas la dénommer l'acte de ce qui est en puissance pour un acte ultérieur, la définition du mouvement ne lui est donc pas applicable.
Deuxième conclusion. — Le mouvement, Vaction et la passion, quoique identiques dans leur essence, paraissent cependant distincts dans leurs modalités.
La conclusion est universellement adoptée, surtout parmi les Thomistes. Saint Thomas semble la donner sans hésiter (Fe part., q. xlv, art. 2). L'action et la passion, dit-il, se confondent en substance (c'est-à-dire par l'entité) avec le mouvetnent, ils n'en diffèrent que par leurs diverses relations, et il répète la même chose en divers passages.
La première partie : qu'elles sont lesmêtnes dans l'entité, est évidente; une seule et même entité, la caléfaction, par exemple, peut être considérée comme sortant du feu, puisqu'elle est une ditfusion de sa chaleur, et ce sera l'action du feu ; au contraire pour le bois, elle en sera la transformation , et on l'appellera la passion du bois ; enfin, en tant qu'elle est comme la route et l'acheminemnt vers un terme,
c'est-à-dire vers la chaleur, elle s'appelle mouvement ; ces trois choses sont une seule et même chose entitativement, et saint Thomas dit souvent que l'action et la passion sont un seul et même mouvement.
La seconde partie, sur la distinction modale, se prouve d'abord, par ce fait que l'action et la passion constituent deux prédicaments distincts, et que le mouvement n'est pas un prédicament; ensuite, parce que le mouvement est une tendance vers un terme, tandis que l'action indique seulement un effet sortant de son agent , et la passion un effet reçu par le patient. Ces trois choses constituent donc au moins des modes différents; c'est ce qui fait dire souvent à saint Thomas que l'action, la passion et le mouvement sont une même substance ou une même entité, ne se distinguant que par des relations. Ceci peut s'expliquer par un exemple familier : c'est par un même acte assurément que le vin sort de la bouteille et qu'il entre dans le verre; cependant la sortie de la bouteille, l'entrée dans le verre et le chemin de la bouteille au verre sont diverses modalités; c'est la même caléfaction qui sort (non localement, mais causalement) de la vertu du feu, qui est reçue dans la puissance du bois, et qui conduit ce dernier à la chaleur, comme à son but; cependant il y a en elles trois modalités distinctes : la première constitue l'action ; la seconde, la passion^ et la troisième, le mouve^nent.
Troisième conclusion. — Le mouvewient est distinct de son terme au moins modalement.
Prouvons-le. La route et la tendance se distinguent du but, mais le mouvement est la route et la tendance vers le but : donc il s'en distingue. Ensuite la forme est dans un état quand elle s'acquiert, et dans un autre quand elle est acquise : on l'acquiert pour arriver à la posséder : l'acquisition est pour que le sujet arrive à posséder la forme; mais le mouvement, c'est la forme en voie d'être acquise ou l'acquisition de la forme ; et le terme , c'est la forme considérée
comme acquise : le mouvement se distingue donc, au moins modalement, du terme.
ARTICLE DEUXIÈME
DC SUJET DU MOUVEMENT, ET PRINCIPALEMENT DE L'ACTION IDENTIFIÉE AVEC LE MOUVEMENT.
Saint Thomas , Aristote , et d'autres Physiciens affirment souvent que l'action est une seule et même chose avec le mouvement ^ et qu'elle ne s'en distingue que par le mode. Cette a formation paraît suffisamment prouvée par ce que nous venons de dire. On a pu y voir que ce sont deux formes dans un même sujet. Les choses identifiées dans leur entité ne peuvent en effet se diviser et prendre différents sujets. Quant à savoir quel est le sujet du motivemeyit, il n'y a, pour ainsi dire, aucune difficulté ; les auteurs ne se divisent qu'à propos du sujet de l'action, et même sur ce point il semble qu'il y a eu quelque équivoque : le mot action ayant été employé en divers sens, comme nous le dirons tout à l'heure.
Première conclusion. — Le mouvement a pour sujet l'être passif ou mobile.
La conclusion est acceptée par presque tous les auteurs. Quelques-uns cependant veulent qu'au moins le mouvement local ait l'espace pour sujet.
Prouvons-la. Une propriété a pour sujet la chose dans laquelle elle réside; or le mouvement est la propriété du corps mobile : cïbnc il a pour sujet le corps mobile. En outre, le mouvement a pour sujet ce qui est mû ou modifié; or le mobile est ce qui subit le mouvement ou ce qui est modifié: donc le mouveihent a pour sujet le mobile.
Quant à la seconde difficulté, qui est la principale, et qui concerne le sujet de l'action, il faut savoir que, comme nous l'avons dit, il y a deux sortes d'actions: les actions immanentes, et les actions transitoires; les premières sont dans le principe qui les produit de manière à n'en rien faire
sortir : ainsi la vision, l'intellection , la volonté, restent dans leurs puissances respectives sans rien produire au dehors. Les autres produisent un effet dans la matière extérieure : ainsi l'acte de brûler sort du feu qui brûle et passe au bois qui se consume. Tous accordent que les actions immanentes ont pour sujet l'agent : que la vision est dans l'œil, et l'action de comprendre dans l'intelligence. Quant aux actions transitoires , sur lesquelles la difficulté se présente, nous exposerons les trois principales opinions :
i° Suivant les Scotistes, cette action aurait son sujet dans l'agent , et la passion correspondante aurait le sien dans le patient : elle ne serait autre chose que la relation de l'agent au patient. Comme cela, elle se trouverait en fait uniquement dans l'agent ; mais cette hypothèse tombe facilement, quand on observe que la relation de l'agent avec le patient a son fondement dans l'action : elle n'est donc l'action que comme une conséquence qui se confondrait avec son principe. Quelques Thomistes acceptent cette conclusion en la déduisant d'un autre motif : d'après eux , l'action n'est que l'acte second perfectionnant et complétant intrinsèquement la vertu active, pour qu'elle puisse agir. 2° L'autre opinion veut que l'action vienne originairement de l'agent , et soit subjectivement dans le patient; elle est commune parmi les Thomistes. 3° Enfin Jean de Saint-Thomas, pour concilier les deux opinions et détruire les graves difficultés que présentent les textes de saint Thomas sur cette question, distingue deux formalités dans l'actîin : l'une dans l'agent, l'autre dans le patient.
Pour éviter toute occasion de malentendu, voyons d'abord ce qu'on entend et ce qu'on doit entendre par Vaction transitoire. Nous avons déjà exposé assez clairement que ces mots signifient l'apparition et la communication au dehors de ce par quoi l'agent est en acte. La caléfaction signifie la diffusion et l'expansion au dehors de la chaleur; le nom l'indique : Vaction est la faction, ou la diffusion de Y acte,
OU ce qui conduit {dudio) la puissance à Y acte; or, comme une chose agit, se répand et perfectionne les autres, en tant qu'elle est actuellement parfaite, la vertu active de la créature, qui, loin d'être elle-même son activité dernière, n'a qu'une activité première, cette vertu a besoin pour passer à l'acte second d'une force que la Cause première, la seule qui soit toujours excellemment en acte, lui communique. Cette force ne lui est donnée que d'une façon transitoire , et la constitue dans la dernière actualité de l'acte : elle est un effet de la prémotion physique dont nous parlerons longuement en Métaphysique , question iv. Aussi saint Thomas (I" contre les Gentils, chap. xxv) dit-il qu'il faut pour l'action que l'agent soit changé de quelque façon, en tant qu'il est amené de l'acte premier à l'acte second, autrement dit, du repos à l'exercice. Il en résulte que deux choses concourent à l'action : l'une , qui est dans l'agent , c'est cette dernière activité par laquelle la vertu de l'agent arrive à l'acte second et à l'exercice même de l'action ; l'autre , qui est l'état produit dans le patient, par l'acte ou sa manière d'être en acte. Du reste, quoique le nom d'action soit parfois attribué, même par saint Thomas, à cette activité dernière de l'agent , celle-ci est plutôt le principe de l'action que l'action même, et on ne doit la chercher sous ce nom que quand il n'y a rien autre chose dans la phrase qui puisse le porter. Nous y reviendrons à la fin de cet article. Reprenons ici notre conclusion , que l'action est proprement la production de l'acte dans le patient, ou le mouvement du patient en tant qu'il provient de l'agent comme une diffusion de son activité. De là on peut déduire une
Deuxième conclusion. — L'action proprement dite et considérée physiquement , quoiqu'elle procède originellement de l'agent, est cependant subjectivement dans le patient.
La conclusion est d'Aristote (III^ de Anima, texte cxxxviii) : L'opération de l'être qui agit et meut est reçue
dans le patient même, et y réside. Il le prouve expressément dans le même livre lil , chap. m. Saint Thomas dit la même chose en plusieurs endroits, surtout (III^ Phys., leç. v) : Quoique l'action provienne de l'agent, dit -il, comme de son principe, elle est pourtant dans le patient comme reçue par lui. Il exprime la même pensée (XI^ Met., leç. ix).
Elle est prouvée par une raison que donne Aristote : L'action est en celui en qui le mouvement est reçu; mais le mouvement est reçu dans le patient : donc l'action est en lui. La mineure ressort de ce que nous avons dit, et elle n'est contredite par personne. On prouve la majeure. Toutes les choses qui se distinguent par leurs modes et non en réalité doivent être dans un même sujet; or le mouvement et l'action , considérés physiquement , sont la même chose réellement, comme nous l'avons prouvé : donc ils doivent se trouver dans le même sujet.
Confirmation . Les choses opposées ont des raisons contraires; or l'aclion immanente et l'action transitoire sont comme opposées entre elles : elles doivent donc avoir des raisons ou des manières d'être différentes. D'après sa définition, l'une est dans l'agent, l'autre sera donc dans le patient, et les ternies mêmes par lesquels on les dénomme l'indiquent: l'une est dite immanente, c'est-à-dire restant dans son principe ; l'autre transitoire , parce qu'elle sort de l'agent pour entrer chez le patient. C'est pourquoi saint Thomas (Le p. de la II", q. m , art. 2 ; et q. xxxi, art. 5) établit entre elles cette différence , que la première étant l'acte et la perfection de l'agent , la seconde est la perfection du patient; ce qui ne serait pas, si elle n'était pas reçue en lui.
On dira : Si l'action est dite transitoire , ce n'est pas qu'elle soit reçue dans le patient, c'est qu'elle y a son terme. Au contraire, l'action par laquelle Dieu crée a bien son terme en dehors de Dieu , et cependant elle n'est transitoire que virtuellement, et non formellement : l'action
transitoire formelle doit donc être en dehors de l'agent non seulement quant à son terme, mais encore quant à son entité.
Seconde "preuve. L'action est comme la réduction à l'acte ou la diffusion de l'acte ; or cette réduction ou cette diffusion n'est pas reçue dans l'agent, mais dans le patient : donc l'action est dans le patient. On "prouve la mineure. La réduction à l'acte et la diffusion est en ce qui est ramené à l'acte, c'est là que l'acte se répand; mais le patient est ramené à l'acte : donc l'action est reçue en lui , et elle n'a dans l'agent que son origine.
Troisième conclusion. — Si l'action s'entend de l'activité de l'agent, ou de cette formalité par laquelle la vertu active passe de V acte premier à l'acte second d'agir, elle est dans V agent , et il faut en dire autant, si elle est prise relativement , et pour le rapport de l'agent au patient.
Cette conclusion concilie les diverses opinions des Thomistes, et elle est évidente. L'activité de l'agent, puisqu'elle est la perfection intrinsèque de sa vertu active , et qu'elle étend cette vertu de l'acte premier d'agir à l'acte second, doit informer et mettre en acte l'agent même , et, par suite, se trouver subjectivement en lui.
On objecte contre la seconde conclusion : 1° D'après Aristote (Ille de l'Ame, text. xxvi), l'acte est en celui dont est Vacte; mais l'action est l'acte de l'agent: elle est donc dans l'agent.
Répondons avec Aristote en distinguant la majeure. L'action est l'acte de l'agent , comme venant de lui, je l'accorde; comme étant en lui, je le nie; autrement l'action est dite l'acte de l'agent, parce qu'elle procède de lui, et non parce qu'elle est reçue en lui.
Deuxième objection. Les autorités de saint Thomas sont difficiles à entendre ; dans la 11« p., dist. xl, q. i, art. iv, il dit : //- faut répondre que puisque Vaction est clans l'agent, et la passion dans le patient, elles ne peuvent être un seul
et -même accident; el (11^ contre les Gentils, chap. ix) : L'action, qui n'est pas la substance de l'agent, est en lui comme l'accident dans son sujet; car l'action compte parmi les neuf prédicaments accidentels. La même idée revient plusieurs fois dans ses ouvrages : donc saint Thomas pense que l'action est dans l'agent.
Ces autorités sont fort expresses; mais puisque saint Thomas, en traitant de l'aclion, dit, avec Aristote, qu'elle s'identifie avec le mouvement , et qu'elle est reçue dans le patient, afin de concilier l'auteur avec lui-même nous devons répondre qu'il parle des actions immanentes et non des transitoires. Au premier lieu, en effet, il s'agit de la méchanceté des Juifs, qui crucifièrent Notre-Seigneur , et bien que ce fût là une action transitoire exécutivement, par la volonté des Juifs qui la faisaient faire , c'était une action immanente dans l'agent. Dans le second cas , saint Thomas parle des actions immanentes, comme comprendre et vouloir, qui sont en Dieu seul à l'état de substance, et dans la créature à l'état d'accident.
Que si parfois il semble parler de l'action transitoire, il faut répondre en second lieu qu'il prend l'action pour l'activité de l'agent, autrement dit, pour cette formalité par laquelle l'agent est amené de l'acte premier à l'acte second. C'est encore dans ce sens qu'il dit que l'action de la cause inférieure est une passion imprimée par la cause supérieure, en tant que la cause supérieure apporte l'activité dernière à la cause inférieure en l'amenant de l'acte premier à l'acte second; mais quand il traite en Physicien de l'action proprement dite (Ille Phys., leç. v et xi; Métaph., leç. ix), il affirme toujours qu'elle est identique avec le mouvement et reçue dans le patient.
Troisième objection. Le constitutif doit être dans ce qu'il constitue ; mais l'action constitue l'agent causant en acte; donc elle est dans l'agent.
Fxéponse. Je distingue la majeure. Le constitutif est
dans ce qu'il constitue; si ce constitutif est intrinsèque et sHl donne la perfection , je l'accorde; s'il est extrinsèque et reçoit son ■principe, je le nie : or, l'action transitoire constitue l'agent , non pas en tant qu'elle est en lui et qu'elle le perfectionne, mais en tant qu'elle vient de lui. Saint Thomas répète souvent cette distinction.
Instance. L'action donne son nom à l'agent, donc elle est en lui.
Réponse. L'action donne son nom à l'agent comme au principe dont elle sort, non comme au sujet dans lequel elle est ; ainsi le ruisseau constitue et donne son nom à la source dont il découle^ et le fruit à l'arbre qui le produit, non que le ruisseau soit dans la source ni le fruit dans l'arbre comme dans son sujet, mais parce que le ruisseau vient de la source et le fruit de l'arbre comme d'un principe.
Nouvelle instance. La forme qui veut une chose extrinsèquement en veut une autre intrinsèquement ; la vue , par exemple, qui a pour objet un mur, appelle un œil qui voie ce mur ; or, l'action ne peut appeler intrinsèquement que l'agent ; elle l'appelle donc intrinsèquement.
Réponse. L'action transitoire appelle intrinsèquement le patient , en tant qu'elle le constitue comme affecté et mis en acte. Une action dénote toujours deux choses : le principe d'où elle vient, et le sujet dans lequel elle est; seulement elle dénote le premier d'une façon , et d'une autre le second, le sujet comme mis en acte, et le principe comme agent. Mais parce que l'action, considérée formellement comme action, indique qu'elle vient de quelqu'un , et non qu'elle est en quelqu'un, le terme action dénote le principe d'où il vient, à savoir l'agent.
Quatrième objection. L'agent est à cause de son action, il doit donc être perfectionné intrinsèquement par elle; donc l'action est dans l'agent.
Réponse. Je nie la conséquence. La chose, en effet, existe à cause de son perfectionnement; mais, connue dit
saint Thomas, la perfection de la chose ne consiste pas absolument en ce qu'elle soit complète en elle-même , il faut encore qu'elle perfectionne les autres. Notre-Seigneur a dit : Il vaut mieux donner que recevoir, c'est-à-dire qu'il vaut mieux compléter qu'être complet ; or, par l'action transitoire , une chose en complète d'autres, elle peut donc être à cause de cette action sans que celle-ci lui soit intrinsèquement unie.
Instance. Ce par quoi la puissance d'agir est amenée à l'acte est dans l'agent même, or la puissance d'agir est amenée à l'acte par l'action , donc l'action est dans l'agent. Preuve de la majeure. La puissance ne peut être amenée à l'acte que par un mode reçu intrinsèquement.
Réponse. Je nie la majeure prise dans le sens absolu. Pour la. preuve , je distingue. La puissance n'est amenée à l'acte que par un mode reçu intrinsèquement ; la puissance passive ou de recevoir, je l'accorde ; la puisssance active ou de donner, je le nie; car celle-ci est précisément amenée à l'acte dernier lorsqu'elle est communiquée et qu'elle donne sa perfection aux autres ; l'action qui mène la puissance active à l'acte n'est pas reçue en cette puissance, elle est par son canal répandue dans les choses qui sont à sa portée. Cependant toute vertu active créée étant nécessairement mélangée de potentialité passive, autrement dit, aucune vertu n'étant active par elle-même, hors l'Acte pur et premier, il faut qu'antérieurement à l'action, la vertu dont il s'agit reçoive intrinsèquement ce qui la rendra active pour l'acte second et capable de répandre son action ; mais l'action elle-même n'est pas reçue dans la vertu active, mais dans le patient; et, pour cette raison, Aristote dit : L'agent, en agissant, n'est pas modifié par son action, parce qu'il ne la reçoit pas.
On demande comment l'action transitoire est attribuée à Dieu. Je réponds avec saint Thomas qu'il y a cette différence entre Dieu et l'agent créé que, quand ce dernier agit, il y a mouvement et changement du sujet, qui est amené de
la puissance à l'acte; en Dieu, tout se fait sans mouvement ni changement, parce qu'il produit le sujet et ne le suppose pas ; c'est pourquoi dans les agents créés on trouve un milieu entre la vertu active, même dans l'acte second, et l'effet, c'est le mouvement, en tant qu'il procède de l'agent et qu'il réduit en acte le patient, on l'appelle l'action de l'agent; tandis qu'entre la vertu active de Dieu et l'effet il n'y a pas de milieu qui puisse constituer l'action de Dieu , et la raison d'action est attribuée à la vertu même de Dieu , ou à l'acte immanent par lequel l'effet se produit au dehors; or cet acte ne sortant pas de Dieu comme le mouvement sort de l'agent créé, cet acte demeurant toujours en lui, comme sa substance même, on dit l'action formellement immanente, et elle n'est transitoire que virtuellement. Mais rien n'empêche que Dieu n'agisse parfois en donnant le mouvement au. sujet, et en le modifiant, par exemple, qu'il échauffe le bois par lui-même et immédiatement sans le secours du feu; on pourrait croire qu'alors, du moins, ce mouvement venant de Dieu peut s'appeler action de Dieu , et qu'ainsi il y aurait en Dieu deux actions : l'une immanente, l'autre transitoire même formellement; ce serait à tort, car l'action immanente s'élant déjà emparée du nom et du rôle d'action divine, seule elle peut le recevoir, et tout acte extérieur attribué à sa force recevra plus justement le nom d'effet que le nom d'action de Dieu.
ARTICLE TROISIÈME
Dn TERME DU MOUVEMENT.
C'est du mouvement successif que nous voulons parler ici, seul il mérite proprement le nom de mouvement; on le définit, la tendance successive d'un extrême à l'autre; il se trouve donc toujours entre deux extrêmes, abandonnant l'un pour gagner l'autre. Ces extrêmes sont nommés termes
du mouvement ; le point de départ s'appelle terme duquel {terminus aquo); celui vers lequel le mouvement est dirigé s'appelle terme vers lequel {terminus ad quem) : c'est de ces points, et notamment du point qui sert de but, parce qu'il est le principal, que nous allons parler. On demande d'abord quelles conditions ils doivent remplir, ensuite quels êtres ou quels prédicaments peuvent par eux-mêmes faire office de terme par rapport au mouvement.
Première conclusion. — Trois conditions sont requises pour les termes du mouvement : 1" qu'il y ait entre eux un espace moyen à parcourir successivement ; 2" qu'ils soient déterminés positivement ; 3° qu'ils soient opposés et contraires d'une certaine façon, non par privation ni par contradiction.
' Établissons la première condition. Le mouvement successif est la progression successive du point de départ au point d'arrivée , il est donc nécessaire qu'il y ait entre ces deux points quelque étendue divisible en parties ; c'est en parcourant cette étendue peu à peu, du premier terme au dernier, que la succession dans le mouvement est obtenue, la succession n'étant pas autre chose que la progression du premier au second.
La deuxième condition dérive de la première. Entre l'être et le non-être il n'y a pas de milieu, donc le mouvement successif ne peut être entre l'être et le non-être , et la même raison qui exige une étendue entre les extrêmes exige des termes ou des extrêmes positifs; les changements qui sont entre l'être et le non-être, comme entre la privation et la forme, sont instantanés ; par exemple, la génération, la corruption, l'illumination, etc.
Expliquons maintenant la troisième condition; elle dérive aussi de la première. D'abord il est évident que les termes du mouvement doivent être opposés, car l'acquisition du point d'arrivée est l'abandon du point de départ ; ils doivent donc être opposés, c'est-à-dire incompatibles. Qu'ils
soient opposés contrairement, c'est aussi nécessaire, l'opposition contraire étant celle qui résulte de la séparation de deux extrêmes contenus sous un seul genre; or, les extrêmes du mouvement doivent être séparés de cette façon ; ils doivent donc être opposés contrairement.
Toutes ces conditions sont évidemment dans tout mouvement; par exemple, un navire qui se rend de France en Amérique a ces deux pays pour termes, c'est-à-dire l'un pour point de départ, l'autre pour point d'arrivée, et pour milieu l'immense espace qui sépare les rivages de France des côtes d'Amérique. Cet espace est parcouru successivement et par parties par le navire, et cela fait la succession dans le mouvement. La France et l'Amérique sont des termes positifs, c'est évident; ils sont opposés et comme contraires, parce qu'il y a entre eux une distance, et qu'à cause de cette distance, quand on gagne l'un on abandonne l'autre.
Seconde conclusion. — Il n'y a pas de mouvement vers la substance, autrement dit, la substance ne peut terminer le mouvement. Ainsi disent Aristote et saint Thomas ( Xle Métaph . , lect . ii ) .
Ils le prouvent par ces raisons : 1° Entre deux formes substantielles, il n'y a pas de milieu ; la seconde succède à la première immédiatement. La forme substantielle, en eflet, donne le premier être, et la matière, quand elle abandonne une forme, doit en prendre immédiatement une autre; autrement, au milieu de la durée elle serait sans être , ce qui est contradictoire.
2° Les formes substantielles ne sont pas opposées d'une opposition de contrariété ; les extrêmes du mouvement étant dits contraires, parce qu'entre eux il existe une distance déterminée qui s'épuise, et rend le changement successif, les formes substantielles n'ont pas cette distance^ et chacune d'elles peut succéder immédiatement à une autre ; elles ne sont donc pas opposées contrairement.
3" Enfin le changement substantiel est du non-être si m*
plement à l'être, et vice versa, il n'a donc pas lieu entre deux termes positifs, mais entre la privation et l'être. Si, par impossible, la matière pouvait être privée de forme, le changement de cette privation à la forme serait encore un changement substantiel.
Ajoutons avec saint Thomas (V^ Phijs., leçon m) que s'il y diX^àixm mouvement vers la substance, la matière première en serait le sujet; or, la matière ne peut être sujet du m,oiivement, car le sujet du mouvement doit être en acte ; comment ce qui n'est pas pourrait-il se mouvoir d'un tnouvement proprement dit? mais la matière n'est pas un être en acte : donc, etc.
Première objection. La nutrition est un mouvement successif; elle ne se produit pas instantanément: c'est successivement que les aliments sont digérés, divisés, et changés en substance animale; or la nutrition a son terme dans la substance ; car elle est l'acquisition d'une nouvelle substance : donc il y a un mouvement successif à ime substance.
Réponse. Je distingue la majeure. La nutrition est un tnouvement successif, comme unie ci une altération et à une augmentation, je l'accorde; comme ayant précisément pour terme la substance, je le nie. Dans la nutrition, en elTet , il y a trois choses : d'abord l'altération de la nourriture , ensuite son changement en substance animale , enfin l'acquisition de nouvelles parties quantitatives au corps de l'animal, car celui-ci, en mangeant, acquiert, non la substance nue, mais de nouvelles molécules de quantité ajoutées à son corps. Nous disons donc que l'altération de la nourriture se fait simplement, et aussi l'addition des nouvelles molécules dans le corps; mais la conversion de la nourriture en la substance de l'animal , ce qui est proprement la nutrition , se fait en un instant, comme les molécules du bois, quand elles ont été disposées suffisamment par la chaleur à la forme du feu , s'enflamment en un instant : aiîisi la molécule de nour-
QUESTION I. MOUVEMENT, ACTIVITÉ, PASSlVITl'.. 380
riture, après une préparation suffisante par l'altération successive, quitte instantanément sa forme pour prendre la forme substantielle de l'animal.
Seconde objection. Entre deux formes il y a des milieux à parcourir successivement ; par exemple, entre la forme de la nourriture et celle de l'enfant à venir, les formes séminale, végétative et sensitive : c'est par elles , comme par des degrés, que la matière de la nourriture arrive jusqu'à appeler l'âme raisonnable : donc de la forme de la nourriture à la forme de l'enfant il peut y avoir un mouvement successif.
Réponse. Il y a un milieu entre ces formes, selon Tordre de la nature, mais non selon la nécessité de la génération ; et s'il y avait dans la matière de la nourriture des dispositions à la forme de l'enfant , ces dispositions succéderaient immédiatement à la forme de la nourriture. Ajoutons que toute forme intermédiaire s'acquiert par un changement distinct , et qui lui appartient en propre : ces formes intermédiaires ne peuvent donc pas constituer un milieu, comme il le faudrait pour un mouvement successif.
Troisième conclusion. — Ponr les prédicaments qu'on dénomme la relation, le site, l'hahitus et le quando; il n'y a pas de mouvement.
Prouvons-le. D'abord parce que ces prédicaments ne se font pas eux-mêmes, mais résultent des autres, comme nous l'avons montré en Logique; ensuite parce qu'ils ne sont pas dans les conditions imposées au mouvement : ils n'ont pas un terme ou point de départ positif et contraire qui comporte entre eux et lui un milieu à parcourir successivement ; ils arrivent instantanément : la relation , iiussitôt que sont posés le fondement et le terme ; le site, dès la première disposition des parties dans un lieu; le quando, à la disposition de la chose dans le temps; et Vhahitics , au moment où Thomme s'habille.
Quatrième conclusion.— Pour l'action et la passion il n'y a pas de mouvement.
La preuve en est facile, d'abord parce que V action et la passion s'idenlifient avec le mouvement: et, s'il y avait mouvement pour elles, il y aurait m.ouvement pour le mouvement ; ensuite, parce qu'à son tour le mouvement se confond avec V action, et que s'il y avait nwuvement pour V action, il y aurait action pour l'action; et ainsi à l'infini.
Cinquième conclusion. — Trois prédicaments seulement peuvent par eux-mêmes terminer le mouvement : ce sont la quantité, la qualité, et l'uhi : ainsi pensent saint Thomas et Aristote (V^ liv. de la Phys., chap. ii).
Prouvons-le. Ces trois prédicaments ont toutes les conditions requises pour terminer le mouvement : d'abord ils emportent une certaine étendue à parcourir successivement: ainsi entre deux quantités dont l'une est moindre, et l'autre plus grande , il y a une latitude d'extension divisible en parties; entre deux uhi ou deux lieux, il y a une latitude de distance qu'un corps épuise lorsqu'il va de l'un à l'autre; enfin dans la qualité, il y a une échelle de perfection que monte le sujet, quand il avance d'un degré à l'autre; d'une chaleur minime à une chaleur intense, les corps parcourent des degrés : du blanc au noir, l'œil peut passer par le gris et le brun, etc. Ces trois prédicaments ont encore l'avantage d'avoir des termes positifs pour points de départ : une plus grande quantité part d'une moindre, un lieu est séparé d'un autre, et une qualité parfaite a commencé par être imparfaite. Enfin les extrêmes de ces prédicaments sont opposés contrairement, non sans doute d'une contrariété stricte qui ne se trouve qu'entre deux qualités fort éloignées et s'excluant mutuellement du sujet, mais au moins de la contrariété qui est entre deux extrêmes écartés l'un de l'autre; évidemment deux positions distantes, non plus qu'une qualité majeure et une qualité moindre, nese confondrontjamais. Répondons ici à une objection qu'on tire de nos propres paroles. En Logique, nous avons dit que la contrariété n'a-
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vait pas lieu dans les quantités. C'est vrai de la contrariété au sens strict, qui est la plus grande distance entre deux extrêmes placés dans le même genre et s'excluant l'un l'autre , mais on ne peut l'appliquer à la contrariété prise plus largement pour l'incompatibilité de deux termes positifs entre lesquels s'étend un espace déterminé : cette dernière s'applique aussi bien aux quantités qu'aux lieux.
ARTICLE QUATR[ÈME
DE l'unité et de la DISTINCTION GÉNÉRIQUES, SPÉCIFIQUES ET NUMÉRIQUES DES MOUVEMENTS.
Dans les choses , trois sortes de distinction comme trois sortes d'unité se rencontrent. Les unités ou les distinctions sont génériques, spécifiques ou numériques. Où se trouvera le piincipe de distinction ou d'unité pour le mouvementé C'est ce que nous allo!;S chercher. Qu'on ne nous demande pourtant pas de prendre ici le genre et l'espèce au sens rigoureux : le mouvement n'étant qu'un être -imparfait ne peut avoir ni genre ni espèce parfaits.
Remarquons ensuite qu'il y a dans les choses deux manières d'être. Certaines choses sont essentiellement à cause d'elles-mêmes: les substances, par exemple; d'autres sont essentiellement ordonnées à d'autres : ainsi la \'ue est pour la couleur, la puissance pour son acte, etc. Les choses qui sont pour elles-mêmes sont spécifiées par elles-mêmes, c'està-dire par leur forme : l'homme par l'àme, la pierre par ses proportions ; celles qui sont ordonnées pour les autres sont spécifiées par ces autres: la nature, toujours sage, leur donnant une manière et une espèce d'être en rapport avec ce pour quoi elles sont : l'œil , par exemple, qui est pour la couleur, reçoit la disposition et la manière d'être qu'exige la perception de la couleur. Or il est évident qiie le mouvement est ordonné vers autre chose, c'est la tendance à un
terme : le mouvement est donc spécifié, non par lui-même, mais par autre chose, c'est-à-dire qu'il prend hors de lui son espèce et sa distinction. Notons d'abord ceci; le reste sera expliqué au lecteur dans la IV^ partie de la Physique, quest. ire, art. 5.
Première conclusion. — Pour le mouvement , l'unité et et la distinction, tant génériques que spécifiques , se tiretit du terme.
Prouvons-le. Le mouvement tire son unité générique et spécifique de ce dont il tient l'être ; or il tient l'être de son terme : donc il lui emprunte aussi son unité générique et spécifique. Expliquons la majeure. Comme saint Thomas le répète souvent , l'unité suit l'être : chacun donc prend son unité où il prend son être; et cet axiome est accepté: Ce qui est ordonné vers une chose en tire son unité et sa distinction. La mineure est évidente. Le mouvement est une tendance vers un terme : son être est donc dans sa tendance vers le terme ; or ce n'est pas le terme dont il s'éloigne, puisque celui-ci n'appartient pas proprement à l'essence du mouvement , puisqu'il n'y intervient que matériellement et présuppositivement : donc, etc.
Concluons-en qu'il y a trois genres de mouvements comme il y a trois prédicaments pour terminer le mouvement. Du premier genre sera le mouvement de quantité; du deuxième le mouvement de qualité, qui s'appelle ciltération ; au troisième on rapportera le mouvement de Vuhi : nous l'appellerons transport, en latin (latio). Le mouvement àe quantité se subdivise en augmentation et diminution; le mouvement de qualité, en intensité, diminution ei altération proprement dite. Nous reviendrons sur ces divisions plus bas. Enfin, le mouvement de transport se subdivise en droit , circulaire et mixte.
Objection. Le même terme termine des mouvements différents d'espèce : donc le mouvement ne tire pas son espèce de son terme. On prouve l'antécédent. La partie du milieu
d'une montagne peut terminer le mouvement de descente, si quelqu'un, précipité du haut, est arrêté au milieu; là aussi s'arrête le mouvement d'ascension, quand on n'a pas Fidée de monter plus haut. Dans les mouvements d'altération , la même chose arrive : une chaleur moyenne peut servir de terme à un mouvem-ent de diminution, si l'eau trèschaude s'attiédit; et à un mouvement d'intensité, si l'eau froide s'échauffe seulement un peu.
Réponse. Je distingue l'antécédent. Le même terme peut terminer des mouvements différents d'espèce, s'il est pris matériellement , je l'accorde ; formellement , je le nie. Le ierme d\i mouvement est pris matériellement, quand il est pris suivant son entité; il est pris formellement, quand il est considéré comme pouvant être acquis de telle ou telle manière : nous disons donc qu'une même entité de terme pouvant être acquise de différentes manières peut aussi terminer des mouvements différents d'espèce ; on le voit dans les exemples donnés; mais dans ces cas, cette entité, qui est la même matériellement et comme être, se diversifie quant à sa formalité et en tant que terme.
Seconde conclusion. — L'unité et la distinction numérique dans le mouvement se tirent des trois unités de sujet, de terme et de temps. Le mouvement ne sera un que quand il aura un seul sujet et un seul terme, et qu'il sera continué dans un espace de temps non interrompu ; il variera, au contraire, et se divisera si le sujet char.ge, si le terme vaiio, nu si le temps e^ interrompu. .
Prouvons la conclusion. Le mouvement dit trois choses : 1° un accident; 2° une tendance au terme; 3° une certaine continuité. Comme accident il veut l'unité du sujet, parce que tout accident est fait un par son sujet; comme tendance au terme , il veut l'unité du terme , car la même roule ne peut conduire à deux termes disparates; comme continu , il veut l'unité du temps, car l'unité du continu est détruite par l'interruption qui divise le temps.
071 objecte souvent : Quand le sujet varie, le mouvement ne varie pas, l'unité numérique n'est donc pas la même pour les deux : ainsi quand un chien tombant du haut d'une tour meurt avant d'être en bas, c'est un même mouvement qui commença sur un animal , et qui finit sur un cadavre.
On peut répondre que le mouveme^it du chien et celui du cada\Te sont deux mouvements, et que, comme le cadavre remplace le chien substantiellement, le second mouvem,ent continue le premier.
Instance. Un mouvement non interrompu est un seul et même mouvement ; or le mouvement dont nous parlons n'est pas interrompu : donc c'est un seul et même mouvement.
Réponse. Je distingue la mineure. Ce mouvement n'est pas interrompu, d'une interruption de temps, je l'accorde; d'une interruption de sujet, je le nie. Quoique le mouvement de l'animal et le mouvement du cadavre se succèdent immédiatement , et n'admettent aucune interruption de temps, le sujet n'étant pas continué, le mouvement est interrompu. Que la seule variation du sujet suffise pour varier le mouvement un exemple le prouvera : Si Dieu vient à détruire une pierre qui tombe , et qu'il la détruise au milieu de l'espace qu'elle parcourt, puis, qu'il lui en substitue une autre au même temps et au même lieu , il y aura deux mouvements comme deux pierres, bien qu'il n'y ait eu aucune interruption de temps: la seule variation du sujet suffit donc pour varier le mouvement.
Nouvelle instance. Supposons un collier au cou du chien , le mouvement du collier sera unique du haut en bas : pourquoi doubler le mouvement pour le chien vivant ou mort?
Réponse. Parce qu'il n'y a pas de parité; le collier ne varie pas , son mouvement non plus. Mais le chien n'est plus à un moment, c'est un cadavre qui le remplace, le mouve-
ment du chien cesse avec lui, et le moiivemcnt du cadavre commence alors.
On demande ici quelquefois s'il y a ou non repos au point de réflexion; autrement dit, si, par exemple, pour une pierre lancée en haut et qui retombe, pour une balle jelée contre un mur et qui revient, il y a entre 'l'ascension et la descente, entre la vibration et le rebondissement, un temps d'arrêt pendant lequel la pierre ne descend ni ne monte, la balle n'avance ni ne recule.
Je réponds qu'à proprement parler ce repos existe pendant un court moment, parce qu'il faut pour la réflexion comme une lutte entre deux forces. C'est au point de la réflexion que ces forces s'équililarent ; et pour un instant, peutêtre imperceptible , ni l'une ni l'autre ne triomphe , le mobile reste au repos, mais bientôt la force élastique prend le dessus, le repos ne s'aperçoit pas , si ce n'est peut-être en quelques corps, dans le bâton qui, jeté en l'air reste suspendu et semble hésiter un instant avant de retomber, et dans la balle qui avant de revenir semljle un moment fixée au mur. Il peut même arriver accidentellement que ce repos soit refusé au mobile, et cela ari'iverait, si , au moment où il s'élève, il était rencontré et entraîné par un corps plus lourd que lui et qui tomberait : on ne peut pas, en effet, supposer qu'il arrêterait la chute de ce corps.
ARTICLE CliNQUIÈME.