‹ Philosophie suivant les principes de saint ThomasChapitre 45 sur 55 · IX · texte numérisé non relu

IX

Du mouvement accéléi-é.

Tout le monde sait qu'en vertu d'une certaine propriété des forces motrices naturelles la vitesse s'accroîi durant la marche du mobile : ainsi une pierre, au commencement de

452 PHYSIQUE. ï. PARTIE. THÈSE III.

sa chute , tombe lentement ; elle va ensuite de plus en plus vite, et elle frappera le sol avec d'autant plus de force qu'elle sera tombée de plus haut ; c'est la marche de tout mouvement naturel : une branche ployée qui se remet en place se meut de plus en plus vite ; il en est de même pour l'arc qui se détend, pour le pendule qui descend, et pour l'aiguille aimantée qui regagne son pôle, lorsqu'elle en a été détournée.

On demande la cause de cette accélération. Les uns pensent que la chute des corps graves est accélérée par le voisinage de la terre : c'est ce que dit Simplicius , cité par Gassendi ; d'autres, en insistant, attribuent cette action de la terre à la force magnétique , d'autant plus exigeante que la distance est moindre. Il y en a qui veulent que la résistance de l'air soit moindre, parce qu'il y a moins d'air pour soutenir le corps à mesure qu'il s'approche de son centre ; mais ces systèmes et tous ceux qui leur ressemblent se trouvent réfutés par ce fait : que V accélération ne varie pas, même quand on varie la distance des mobiles relativement à la terre : ainsi le rameau ployé ou l'arc tendu se remettent en place par un mouvement accéléré, sans aucun égard au voisinage et à l'éloignement de la terre , et la chute des corps graves subit la même accélération, qu'elle ait lieu du haut d'une tour au milieu, ou du milieu au pied de cette tour, quoique ce dernier parcours soit plus voisin de la terre que le premier. Laissant donc tous ces systèmes, nous disons : La véritable cause de cet effet •peut se trouver dans ce principe, qu'affirment ensemble la raison et l'expérience : Une force motrice donnant un mouvement égal meut plus puissamment un corjjs déjà en mouvement qu'un corps en repos. Ce principe, dis-je , est rationnel; car comme un peu de chaleur est une préparation à une plus grande chaleur, de même un moiiidie élan dispose à un plus grand ; comme le feu ne donne par tout d'un coup tout le calorique qu'il possède, mais ajoute toujours à la quantité imparfaite

qu'il avait donnée d'abord : ainsi la force motrice s'imprimant à un mobile ne lui donne pas aussitôt tout son élan, mais d'abord une petite partie, puis une plus grande, et son influence continue y ajoute toujours quelque chose, jusqu'à ce qu'elle ait enfin communiqué tout l'élan qu'elle possède. L'expérience confirme notre théorie : le rameur, en dépensant une force donnée, remuera lentement et avec peine une barque au repos, et avec la même force il la poussera loin , si elle est déjà en mouvement; des chevaux tirent facilement une voiture déjà en marche, et ne la remuent qu'avec peine quand elle est encore immobile ; les portefaix, lorsqu'ils transportent un lourd fardeau sur un chemin escarpé , se gardent bien d'interrompre leur élan ; pour cette raison encore , quelques pas d'élan permettent de faire un saut beaucoup plus grand; et la pierre qui a tourné un instant dans la fronde est lancée beaucoup plus loin; sans que le vent qui souffle change son intensité, le navire quitte le rivage lentement, et voit sa vitesse s'accélérer progressivement; lancez une boule contre un plan, et frappez-la de coups égaux , vous sentirez qu'au deuxième coup elle ira plus vite qu'au premier, au troisième plus vite qu'au deuxième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle arrive à son maxim,utn de vitesse.

Or c'est la force locomotive des corps graves et des autres doués de mouvement naturel; c'est cette force, quelle qu'elle soit, qui, agissant toujours sur l'élan actuel, en accroît la vitesse, et l'accroît continuellement, jusqu'à ce qu'elle ait communiqué son maximum de force. Cette accélération ne croît pas indéfiniment, elle parvient à un terme qui est le moment où la vitesse acquise ne peut plus augmenter.

La vitesse des corps qui se meuvent en vertu d'une force innée s'accélère progressivement ; on en peut dire autant pour tous les corps qui se meuvent en vertu d'une force reçue, soit violente, soit naturelle; car la raison est la même

pour tous , à savoir que la force motrice reçue , sans s'arrêter jamais, accroît constamment leur vitesse jusqu'à ce qu'elle leur ait donné son maximum. Ce qui le prouve encore , ce sont les expériences déjà citées de la barque , de la voiture, de la pierre lancée par une fronde, du vaisseau, et de la boule. Il est évident que tous ces corps sont poussés violemment ; mais dès que la force motrice est violemment séparée du mobile , par contre , la vitesse s'affaiblit graduellement ; car alors la cause qui augmente la vitesse n'est plus là, et la cause qui lui résiste reste : c'est la pesanteur du mobile et la résistance du milieu affaiblissant graduellement l'élan imprimé par la force motrice.

On objectera. Un élan donné produira une vitesse donnée ; or, dans tout le temps de la chute , l'impulsion du corps grave est la même, car il se meut en vertu d'une force innée, ou en vertu de la gravité , et ni l'une ni l'autre de ces causes ne varie dans le mouvement; donc, si rien autre chose ne le pousse, il n'y aura pas accélération.

Réponse. La force habituelle ou innée, qui n'est autre chose que la force naturelle ou la puissance de selnouvoir, cette force est toujours la même, pour les corps graves comme pour les autres qui se meuvent naturellement, mais l'élan actuel qu'ils en reçoivent et qui les meut croît progressivement par le 'tnouvement.

Instance. La même cause dans les mêmes circonstances produit les mêmes effets ; or cette force innée, d'où vient la vitesse acquise, est toujours la même : donc il en doit toujours résulter le même élan.

Réponse. Une même cause produit les mêmes effets dans des sujets disposés de même ; mais si un sujet est mieux disposé, elle y produit quelque chose de plus parfait. Ainsi le même feu consume plus activement le bois quand son action n'est pas interrompue, parce qu'une chaleur moindre est un acheminement à une plus grande. Ainsi la force innée d'un mobile accroît peu à peu sa vitesse actuelle, parce

qu'une faible vitesse acquise le rend propre à une vitesse plus grande.

Nouvelle instance. L'élan actuel n'est pas produit effectivement par l'impulsion innée , comme la chaleur du bois par le feu, autrement le mobile agirait sur lui-même; il en procède comme l'effet formel secondaire d'un effet premier. L'effet premier de la force innée, c'est la propension habituelle vers le lieu naturel , une impulsion actuelle pour repousser les obstacles qui le séparent de ce lieu vient ensuite ; et enfin l'effort actuel pour y rester, lorsque le corps y est arrivé ; or l'effet secondaire , aussitôt que les obstacles sont levés, résulte du premier : donc, alors la masse sera aussitôt mue , si elle peut l'être par la force innée : donc elle n'est accélérée que si elle est excitée par quelque agent. Si le bois n'est pas instantanément échauffé par le feu, autant que cela est possible, cela vient de ce qu'une qualité contraire répugne en lui à la chaleur, et que cette répugnance doit être vaincue peu à peu. Mais la pierre suspendue ne refuse pas à se prêter au mouvement de haut en bas ; bien plus, elle appelle ce mouvement par sa pesanteur, et vous la voyez tendre la corde de tout l'effort de son poids : donc, en enlevant les obstacles, la force innée fait sortir d'elle aussitôt toute l'impulsion actuelle qu'elle peut avoir ; ainsi la lumière , quand on a enlevé l'écran, illumine aussitôt la chambre autant qu'elle peut, parce qu'il n'y a plus rien dans cette chambre qui répugne à la lumière. Il n'y reste autre chose qu'une pure privation.

Réponse. L'empêchement qui fait que la pesanteur ne possède pas aussitôt toute l'impulsion actuelle qu'elle exige ne doit sans doute pas être attribué aux corps graves, comme le prouve l'argument, et comme le confirme l'expérience ; car dans la machine pneumatique , si vous épuisez l'air le plus épais, la masse descendra aussitôt rapidement; bien plus, les barbes de plume tomberont avec une aussi grande vitesse que le plomb, et le mouvement n'est pas ac-

céléré dans la descente, au moins sensiblement; c'est pourquoi cet empêchement doit plutôt être attribué au milieu , car la masse ne peut être mue de haut en bas, à moins de fondre et de mouvoir l'air à traverser, en le forçant à céder en avant et à revenir en arrière. Or l'air, tranquille au commencement et répugnant à ce mouvement, sera mû plus difficilement, surtout s'il est dense. Mais le corps grave qui le presse constamment rend son mouvement progressivement accéléré, et par là le milieu résiste moins; il arrive même à aider, car plus il est pressé en avant, plus aussi il pousse, en revenant, le corps grave, qui, s'avançant toujours davantage dans sa chute, reçoit une plus grande impulsion actuelle de la gravité innée.

En cherchant dans quelle proportion s'accélère le woMvenient des corps graves, les savants ont trouvé par différentes expériences que V accélération progresse par nombres impairs ; de telle façon que si un corps grave, dans le premier instant de sa chute, pendant la durée d'une pulsation artérielle, par exemple, parcourt l'espace de six pieds, dans l'instant égal et suivant il en parcourra trois fois plus; le parcours du troisième instant sera cinq fois plus grand, celui du quatrième, sept fois plus grand , et ainsi de suite. Mais une description plus minutieuse nous ferait sortir de notre plan.

Des ]oif5 du mouvement et de l'impulsion.

Nous avons sur ce point réfuté plus haut les théories de Descartes, et presque tout le monde maintenant les condamne comme contraires à l'expérience.

Chaque auteur en son sens a proposé ses lois; nous en donnerons ici quelques-unes conformes aux principes que nous avons exposés sur le mouvement.

QUESTION I. MOUVEMENT, ACTIVITÉ, PASSIVITÉ. 'i57

Première loi. L'impulsion innée ne se détruit jamais qu'avec la nature même; elle est une propriété de cette nature, et elle la suit toujours. Quant à Yimpulsion qui vient d'ailleurs, elle ne reste point dans le mobile et se détruit plus tôt ou plus tard, suivant l'importance de la force qui la contrarie. On peut voir cela dans les projectiles, dont la course cesse ou se prolonge, suivant la résistance ou la facilité du mobile, du milieu, ou de l'obstacle qui se rencontre, comme nous l'avons montré plus haut.

On dira : Le tnouvement du corps grave cesse comme celui du projectile; car le corps grave s'arrête dès qu'il trouve sa position naturelle.

Réponse. Le mouvement du corps grave cesse, mais son impulsion n'est point détruite, car la même impulsion qui lui fait chercher sa place naturelle l'y retient aussi; et s'il est de nouveau dérangé de sa position, il y reviendra en vertu de la même impulsion qui l'agitait d'abord : ce qui n'arrive pas pour les projectiles.

Seconde loi. Toute impulsion cherche à se communiquer. C'est évident pour Yimpidsion naturelle, comme pour celle qui vient d'ailleurs. En effet, la pierre qui tombe de haut imprime aux obstacles son impidsion , celle qui est jetée en l'air en fait autant.

Troisième loi. L'impidsion donnée, en se communiquant, perd de sa propre force. L'expérience le prouve. Descartes attribue le fait à la transmigration du mouvement d'un corps à l'autre , et par suite il affirme que ce qu'on enlève à l'un, on le donne à l'autre. C'est une erreur; car il est impossible que le mouvement d'un corps passe à un autre. En outre, il arrive souvent qu'un corps en moureme.nt qui en choque un autre lui communique moins de mouvement qu'il n'en perd lui-même, je l'ai montré au § 7. La raison est donc dans la résistance du corps rencontic qui, suivant la mesure de ses forces, brise le choc du cor[)s qui tend à le mouvoir. C'est pourquoi un obstacle qui ré-

siste davantage au corps qui vient le frapper violemment est moins ébranlé par le choc, et en même temps diminue davantage la vitesse de ce corps.

Quatrième loi. Des élans imprimés en sens contraire se détruisent. Cette loi résulte de la première, car ces forces se résistent entre elles ; or elles sont détruites par la résistance : donc elles se détruisent entre elles. Si un corps manquant d'élasticité, par exemple, une bille d'argile encore humide, rencontre un autre corps en mouvement, et doué d'une force égale, tous deux resteront immobiles, après avoir perdu chacun sa force. Mais si l'un d'eux se meut avec plus de force, il arrêtera l'autre et l'entraînera, et tous deux marcheront d'autant plus lentement, que leurs forces étaient plus proches d'être égales; car à un élan moins grand correspond une résistance moindre : le plus faible ne supprime donc pas le plus fort complètement , mais seulement en raison de sa force. Notons ici que la force du choc se mesure à deux choses. D'abord à la vitesse ; car, toutes choses égales d'ailleurs, Yimpulsio7i est d'autant plus forte qu'elle est plus rapide; et un corps moindre qui se meut plus rapidement en ébranlera un plus grand. Ensuite au poids ; car plus un corps est pesant, plus il faut de force pour le mettre en mouvement : donc, à vitesse égale, un corps frappe un coup plus fort s'il est plus pesant, comme le marteau de fer frappe plus puissamment que le marteau de bois mû avec la même vitesse. C'est pourquoi, dans le choc des forces, il faut tenir compte non-seulement de la vitesse, mais encore du poids : c'est de ces deux principes que dépendent la force d'impulsion et celle de résistance : de là on pourrait déduire diverses lois du choc et de la lutte des forces entre elles ; mais il serait trop long pour nous d'y insister.

Les corps élastiques ont certaines lois qui leur sont propres, et qui toutes se rapportent à deux principales.

Première loi. Le corps élastique se remet en place avec une force égale à la force qui l'a comprimé; ainsi la corde

de l'arc reviendra pousser la flèche avec d'autant plus de \igueur qu'elle aura été tendue plus fortement.

Seconde loi. La force élastique agit sur le -point qui lui résiste le moins : ainsi dans le fusil à air, l'air comprimé en s'échappant décharge toute sa force sur la balle et presque rien sur le canon lui-même. Il en est de même pour les armes à feu.

On peut déduire de là les diverses lois du mouvement et de Vimpulsion par réflexion que nous avons indiquées plus haut comme un effet de l'élasticité. Nous en dirons brièvement quelques-unes.

1" Deux corps élastiques d'un même poids lancés avec la même force rébondissent avec la même vitesse : comme je l'ai dit, la force qui comprime leurs molécules les fait aussi revenir à la place qu'ils ont quittée, et c'est le choc même qui les repousse : donc, lorsque la résistance de chacun est égale, chacun aussi rebondit également.

2° S'ils sont inégaux de poids et de force, ce sera le plus faible qui rebondira avec plus de force • nous l'avons vu, la force élastique agit plus sur ce qui offre moins de résistance. Or le corps plus faible dans son mouvement direct résiste moins à l'élan élastique réfléchi : donc il sera repoussé plus fort.

3° Si un corps élastique en choque un autre de poids égal, il reste immobile, et le dernier seul se meut; car, comme le premier, par l'élan qui le pousse sur l'autre, résiste à la force élastique qui le repousserait , il transmet aussi toute sa force au second qui est en repos , et qui, par suite, résiste moins. Mais c'est à la condition que le coup porté soil fort et subit; s'il était trop faible , il ne pourrait pas mettre en jeu les forces élastiques des corps, ceux-ci se comporteraient comme s'ils manquaient d'élasticité, et le corps en mouvement entraînerait avec lui dans sa rapidité le corps qui est au repos.

Si un corps en mouvement vient se heurter à deux, à trois

OU à un plus grand nombre de corps en repos et juxtaposés, le dernier seul est mis en mouveme^it. car le premierde ceux-ci pousse le deuxième avec une force égale à celle qu'il reçoit, celui-ci pousse le troisième, et ainsi de suite. Le dernier se comportera donc avec les autres comme il se comporterait avec le corps en tnouvement, s'il en recevait immédiatement l'impulsion ; il serait mû, et le corps s'arrêterait immobile : il doit donc être mû parles corps précédents, ceux-ci restant immobiles. Mais si deux corps en 'inouvement se heurtent à plusieurs autres corps en repos et juxtaposés, ce seront les deux derniers qui se mettront en mouvement; car le dernier sera mû par le corps en mouvement qui viendra choquer le premier les corps en repos; et lorsque l'autre viendra choquer à son tour la masse, il est nécessaire qu'il meuve par sa force celui qui est le dernier des corps restant encore en repos. Chacun peut faire ces expériences avec les billes d'ivoire d'un billard , ou avec les pions d'un damier. Mais en voilà assez sur le mouvement local.

QUESTION DEUXIÈME

DE l'infini.

Vinfini a trois rapports avec le mouvement : 1" le rapport de durée ; car le mouvement peut durer infiniment; 2° le rapport de division ; car le mouvement est du genre des quantités continues, qui, comme nous le dirons plus bas, sont divisibles à Yinfmi; 3° le rapport de principe; car presque tous les savants ont enseigné que le mouvement venait d'un principe infini : ainsi Epicure le rapportait à des atomes infinis; Anaxagore, à des particules infinies; Aristote et les autres, à un premier moteur. Dieu, qui est infini. Nous parlerons donc ici de Vinfini suivant Aristote, et nous verrons : 1° s'il y a quelque chose d'infini; 2° s'il peut exister une créature infinie selon son essence; 3° ou selon la

QUESTION II. DE l'iNFIM. 461

grandeur de la masse; hf> ou selon le- nombre; 5° s'il peut y avoir une qualité infiniment intense.

ARTICLE PREMIER

y A-T-IL QUELQUE CHOSE D'INFINI EN ACTE?

On peut dire qu'il y a deux modes d'infini : Vinfini en acte, et Vinfini en puissance. Est infini en acte celui qui, selon ce qu'il est actuellement, n'est borné par aucune limite. On a coutume de l'appeler Vinfini catégorématiqiœ. Est infini en puissance celui qui, selon ce qu'il est, est borné par des limites, et qui pourrait ne pas l'être. On le nomme ordinairement Vinfini syncatégorématique : ainsi le nombre des hommes est fini en réalité, mais en puissance il est infini : car on peut toujours y ajouter d'autres liommes.

Il est évident qu'il existe un être infini en acte , l'Etre premier ou Dieu très-grand et très-bon ; il est la source et la cause de tout, et il contient ainsi toutes les perfections possibles de l'être. Mais cela regarde les Théologiens ou au moins les Métaphysiciens. On peut seulement se demander si quelque chose en dehors de Dieu est infini en acte. On le nie en général , et la question est résolue assez clairement par les saintes Écritures (livre de la Sagesse^ xi), où il est dit : Dieu a tout disposé par nombre, poids et mesure : donc, excepté Dieu, tout est fini; car Vinfini n'a ni nombre, ni poids, ni mesure. Puis, comme nous le montrerons plus tard , il répugne d'admettre une créature infinie en acte : donc il n'y a pas de créature infinie en acte.

Pour Vinfini. en puissance, certainement il existe dans les créatures : toute quantité, par exemple, peut s'accroître à Vinfini; il n'en est pas une si grande, qu'on ne puisse y ajouter; aucun nombre ne se réfugie à l'addition d'un autre

nombre; aucune créature n'est assez parfaite pour qu'on croie impossible à Dieu d'en créer une plus parfaite.

On dira : La réduction de la puissance à l'acte ne peut amener à l'absurde : donc , s'il y a un infini en puissance , il n'est pas absurde qu'il y en ait un en acte.

Réponse. Je distingue l'antécédent. La réduction de la puissance à l'acte , suivant son mode, je le concède ; suivant un autre mode, je le nie. Or Vinfini en puissance est celui auquel on peut ajouter sans fin et toujours; et le mode par lequel il est réduit en acle, c'est qu'on y ajoute toujours : en ce sens rien de plus vrai ; mais Vinfini en puissance n'y devient pas infini en acte : c'est la solution de saint Thomas (F^ p., q. vu, art. 4, rép. à la l""' object.).

Instance. Vinfini en acte est ce qui n'a pas de limites ; or le Monde ne peut avoir de limites; celles qu'on lui imagine d'abord sont dépassées par un second effort de l'imagination, et la raison elle-même nous dit qu'il y a au delà de ce que notre pensée considère des espaces réels et positifs, puisqu'ils saisissent notre esprit et se laissent concevoir : dont le Monde est infini en acte, ou au moins indéfini.

Réponse. Un esprit sain peut concevoir ces espaces , non comme quelque chose de positif, mais comme une extension possible, c'est-à-dire que nous concevons que Dieu aurait pu faire la masse du Monde beaucoup plus étendue qu'elle ne l'est en réalité. Mais la conclusion que Descartes (11^ p., no 21) en tire : à savoir que le Monde est en réalité infini, ou plutôt indéfini , cette conclusion est inacceptable : l'argument, en effet, prouve trop ; en le pressant, on y trouvera que Dieu était nécessité à créer le Monde infini, ce qui va droit contre la Foi et contre la raison; il en résulterait encore que le temps est de toute éternité : car nous concevons indéfiniment des jours et des années avant la création du Monde ; enfin cela prouverait qu'avant la formation de ce Monde il y a eu au moins un corps, puisque nous concevons que l'espace où est le Monde maintenant a pu être aussi bien

QUESTION ÎI. DE l'iNFINI, 463

étendu alors que le seraient les espaces que nous concevons au delà des cieux.

ARTICLE DEUXIÈME

s'il peut y avoir une créature qui, selon son essence, soit infinie en acte.

LHnfini est ce qui n'a pas de fin; or quelque chose peut n'avoir pas de fin de quatre manières : 1° selon la perfection de l'être ; 2° selon l'extension de la masse; 3° selon la grandeur numérique; 4« selon l'intensité. De ces quatre modes dérive V infini en perfection essentielle, en extension de masse , en grandeur de nombre, et en intensité de puissance. On demande si une créature peut être infinie au moins par un de ces modes.

Dans cet article nous résoudrons la question quant à l'essence ou à la perfection de l'essence.

Conclusion. — Il y a contradiction à dire qu'une créature est infinie par l'essence. Ainsi l'enseignent saint Thomas {1^<^ p., q. VII, art. 2), et avec lui presque tous les Théologiens et les Philosophes. La raison que notre Docteur en apporte est puisée dans l'essence même de la créature; la voici : Ce qui subsiste par un acte mêlé de puissance n'est pas infini par essence ; or il est de la raison même de l'être créé de subsister par un acte mêlé de puissance : donc il n'est pas infini par essence. La mineure est évidente. C'est le propre de Dieu d'être un acte pur ; seul il est tout en acte , et n'est en puissance pour aucune actualité. L'être créé, au contraire, renferme essentiellement la puissance dans son concept , au moins parce qu'il peut être ou ne pas être , exister ou ne pas exister, être créé et être détruit : il n'est donc pas essentiellement son être en acte; en tant que disposé pour le non-être comme pour l'être, il a évidemment quelque chose de potentiel. La majetire se prouve.

Ce qui est imparfait dans l'ordre de l'être n'est point infini en acte selon l'essence ou selon la perfection de l'essence , comme on le voit par les termes ; or l'être auquel est mêlée quelque puissance d'être est imparfait dans l'ordre de l'être ; c'est aussi évident, puisque la puissance est à l'acte comme l'imparfait est au parfait : donc ce qui est mélangé d'acte et (le puissance n'est pas infini dans l'ordre de l'être.

Confirmation. Uinfini par essence, autrement, et en d'autres termes ce qui est infxni par la raison d'être, doit contenir toutes les perfections de l'être ; avec une seule perfection l'essence est limitée, puisque les termes qui la fixent sont connus , et qu'elle ne s'étend pas aux autres perfections ; or il est impossible qu'une créature contienne toutes les perfections de l'être : donc il est impossible qu'elle soit infinie par essence. La tnineure se prouve, soit parce que toute créature est essentiellement un être participé, et que participer, c'est prendre seulement une partie , comme les termes le prouvent; soit parce que cette créature serait toute - puissante , immense, immuable, éternelle, douée d'omniscience , etc. ; car tous ces attributs appartiennent à la perfection de l'être : elle serait donc Dieu , et non créature. Enfin toute créature peut ne pas être ; mais pouvoir ne pas être accuse la plus grande imperfection dans l'essence : donc il ne peut y avoir une créature qui possède toutes les perfections de l'être.

On répondra : La créature, pour être infinie, ne doit pas embrasser absolument toutes les perfections , celles , pn r exemple, qui sont propres à Dieu, mais seulement toutes les perfections de l'être créé : ainsi elle sera infinie dans ses limites d'être, non dans le sens absolu, mais comme peut l'être un être créé.

Mais, au contraire, il est impossible que la créature lenferme toutes les perfections , même celles de l'être créable : do7ic la réponse est nulle. Prouvons l'antécédent. D'abord-Dieu peut créer à Vin fini des créatures plus

QUESTION II. DE l'iNFINI. 465

parfaites : c'est en cela que consiste la Puissance infinie. Deuxièmement, une créature quelconque est seulement une partie d'une collection de créatures possibles : donc il est contradictoire d'attribuer à une créature toutes les perfections créables , autrement la. partie serait aussi grande que le tout. Troisièmement , s'il peut y avoir une créature possédant toutes les perfections créables , il pourra aussi y avoir une autre créature plus imparfaite qu'elle d'un degré. On demande alors si celle-là aussi sera infinie ou seulement finie: si elle est finie , la première aussi le sera ; car ce qui dépasse le fini d'une quantité finie n'est pas infini; cela va de soi : si infinie, il faudra accorder qu'une autre en dessous sera aussi infinie; et ainsi de cent, de mille , et de milliers de milliers, à Vinfini : au-dessous de cette première créature, il pourra donc sans fin en exister de plus imparfaites et de plus parfaites, qui cependant seront toutes infinies; ce qui est absurde. L'argument me paraît péremptoire. Il est donc évidemment contraire au sens naturel qu'une créature renferme en elle-même toute perfection possible, et soit infinie; elle ne se conçoit que comme une participation déterminée de l'Être premier : on peut donc supposer des créatures à Vinfini plus parfaites les unes que les autres, non qu'il soit possible que quelqu'une participe infiniment à l'Être premier, et de cette façon soit infinie, mais, au contraire, parce que nulle ne peut si complètement y participer, qu'il ne 1 ni soit encore possible d'y participer de plus en plus, à Vinfini.

Première objection. Plus la puissance de la cause est grande, plus elle peut produire des effets parfaits; or la puissance de Dieu est infinie : donc elle peut produire un effet infini.

Je réponds, en distinguant la majeure. Plus elle est parfaite, plus elle peut produire des effets parfaits, dans la s^érie des possibles , je l'accorde; en dehors, je le nie. C'est contre la nature d'un effet qu'il soit infini en acte et dans la raison de l'être, parce que tout être créé est participé, et

n. au

par conséquent fini. Saint Thomas résout ainsi cette difficulté (pe p., q. vu, art. 2; et sur la Puissance, q. i, art. 2, rép. à la 4« ohject.) : C'est pourquoi la nature d'une puissance infinie lui donne , non de produire un efFet infini, mais de produire des effets de plus en plus parfaits à V infini.

Instance. L'effet doit être proportionné à sa cause ; or Dieu est une cause infinie: donc c'est un effet infini qui doit lui correspondre.

Première réponse. Je distingue la majeure. L'effet univoque, je l'accorde; l'effet équivoque, je le nie. Or Dieu est une cause équivoque , parce qu'il surpasse infiniment tout effet produit par lui : ainsi dit saint Thomas {V^ p., q. xxv, art. 2).

Seconde réponse. L'effet qui correspond à la Puissance divine est infini à sa manière, en ce sens qu'il renferme des créatures de plus en plus parfaites à V infini. Et encore , tout effet créé par Dieu , quoique fini comme effet, est infini par le mode suivant lequel il a été fait, puisque Dieu l'a fait de rien, ce qui n'appartient qu'à une puissance infinie, comme nous le montrerons en Métaphysique, quest. m, art. 2.

Nouvelle instance. C'est une impiété d'imaginer que quelque chose est impossible à Dieu ; or, s'il ne peut pas produire une chose infiniment parfaite , quelque chose lui est impossible , donc...

Réponse. Je distingue la majeure. C'est une impiété d'imaginer qu'une chose soit impossible à Dieu ; par défaut depuissance en Dieu, je Vaccorde, par défaut de possibilité dans l'objet, je le nie. Or qu'une créature infinie ne puisse être produite , ce n'est pas faute de puissance en Dieu , c'est faute de possibilité dans la créature. C'est pourquoi saint Thomas remarque qu'on dira plus exactement : Une telle créature ne peut être produite, que : Dieu ne peut pas la produire (P^ p., q. xxv, art. 3).

QUESTION II. DE l'iNFINI. 467

On ajoutera : Dieu ne peut-il pas formuler cet acte : Je veux qu'il existe une créature plus parfaite que toutes les autres? Or cette créature serait infiniment parfaite : donc...

Réponse. Cet acte répugne, parce qu'il n'y a pas une seule créature dans la série des possibles qui soit dans ces conditions , comme il répugne que Dieu veuille que le dernier des jours possibles se produise, parce que, quel que soit celui qui sera produit , d'autres et d'autres encore seront possibles.

On dira : Si Dieu agissait nécessairement, il produirait par suite un effet infiniment parfait ; car alors il agirait avec toute la force de sa puissance ; mais la liberté en Dieu ne diminue pas la puissance : donc Dieu peut produire librement cet effet.

Réponse, l» Etant donnée une impossibilité , une autre s'ensuit; 2^ Dieu , en agissant nécessairement, ne produirait pas pour cela un effet infini en acte , car cela répugne : ii produirait seulement des effets de plus en plus parfaits, indéfiniment; car puisque sa puissance ne peut pas être épuisée, même quand il agirait nécessairement, il ne produirait jamais un effet tellement parfait qu'il ne s'en trouvât pas à produire d'autres plus élevés en perfection.

Seconde objection. Si toutes les créatures possibles étaient produites en acte , quelqu'une serait infiniment parfaite en acte : donc, par cela même que les créatures po?:sibles sont infinies ., une créature infinie est possible.

Réponse. Une supposition impossible ne prouve rien de possible, si ce n'est pour ceux qui admettent cette supposition comme possible; or il est impossible que toutes les créatures soient produites en acte. Mettant donc la réponse en forme, je distingue le conséquent. Si les créatures possibles sont infinies, une créature infinie est possible, à une puissance qui peut s'épuiser et se réduire à la plénitude de son acte, je l'accorde; à une puissance qui ne peut être épuisée, je le nie; car c'est contre la nature d'une puissance qui ne peut être ni épuisée ni amenée à la pléni-

468 PHYSIQUE. 1. PARTIE. THÉSF. IIî.

tilde de son acte , de produire un effet absolument partait , et par conséquent infini. Enfin, si Dieu peut produire une créature infiniment parfaite , il aura le pouvoir d'en créer une autre qui serait égale à celle-là : c'est pourquoi ni l'une ni l'autre ne sera infinie en acte , puisque la première ne contiendrait pas en acte les perfections de la seconde , pas plus que la seconde ne contiendrait celles de la première; autrement elles ne seraient pas distinctes en acte.

On dira : Si, parmi les créatures possibles, aucune n'est infinie, toutes sont finies ; donc il n'est pas possible qu'elles soient de plus en plus parfaites à Vinfini.

Réponse. Je disti7igne : toutes sont finies prises séparément, je l'accorde; prises collectivement, je le nie; toute créature est finie, prise en dehors de l'ensemble possible ; mais cet ensemble lui-même est infini, parce qu'on ne peut trouver nulle créature si parfaite qu'au-dessus d'elle, dans la collection des possibles, il n'y en ait de plus parfaites à Vinfini; donc cette collection elle-même est infinie, non parce qu'elle contient quelque créature infinie, mais parce qu'il n'y a pas en elle de créature qui soit la dernière.

On ajoutera : La collection dont une partie quelconque dit une perfection finie ne contient pas de parties de plus en plus parfaites à Vinfi7ii : donc, si toute créature possible est finie, la collection elle-même ne dit pas des créatures de plus en plus parfaites à Vinfini.

Répo)ise. Je distingue l'antécédent ; si l'on peut arriver à la limite de la collection, je l'accorde; si l'on ne peut pas arriver à une dernière créature très-parfaite, je sousdistingue; elle n'est pas infinie en acte et catégorématiquement , je l'accorde; en puissance et syncatégorématiquement, je le nie; car cette infinité réside en elle, non parce que la collection dit un être plutôt qu'un autre infini en acte, mais parce qu'elle n'a pas de limites.

QUKSTION II. DE l/lNFlNl. 469

ARTICLE TROISIÈME

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