DE LA DURÉE EN GÉNÉRAL
Il se présente sur la durée trois choses à expliquer : d'abord ce qu'elle est; ensuite, combien elle a d'espèces; en troisième lieu , comment elle se distingue de la chose qui dure.
D'abord la durée se définit: la permanence d'une chose dans l'être. Cette définition est reçue communément et va de soi; car les choses sont censées durer tant qu'elles persévèrent dans leur être : donc la durée n'est autre chose que la persistance ou la permanence dans l'être. Ici le mot
permanence s'entend, non contre la variation, mais contre la cessation d'être.
En deuxième lieu , il y a trois sortes de durées : Véternité, Vœvum, et le temps. Expliquons cette division d'après saint Thomas (I''^ p., q. x, art. 5) : Puisque la durée est la permanence dans l'être , il y a autant de durées que de manières dont une chose peut persévérer dans l'être ; or il y a trois manières pour une chose de persévérer dans l'être : donc il y a aussi trois espèces de durées. La mineure se prouve. Certaines choses sont d'une telle permanence dans l'être, qu'elles y sont tout à fait immuables : ainsi Dieu , qui a dit de lui-même : Je suis Dieu, et je ne change pas. Cette permanence tout à fait invariable dans l'être s'appelle l'éternité; d'autres n'ont qu'un être variable : ce sont les mouvements et les substances corruptibles soumis à un changement perpétuel : leur durée s'appelle le temps. Enfin il en est qui tiennent le milieu : elles ne sont ni complètement fixes, ni complètement variables; ce n'est pas leur être substantiel qui change , ce sont leurs opérations : ainsi sont les anges , les âmes raisonnables et les cieux : la durée de ces choses s'appelle Vœvum.
Donnons maintenant la définition de ces durées. Uéternité est la durée d'une chose complètement invariable , et les Théologiens l'appellent , avec Boèce , l'interminable possession tout à la fois entière et parfaite de la vie.
Le temps est la durée d'une chose variable dans son être et dans son opération ; il appartient au mouvement et à tout ce dont l'être est soumis au mouvement. Uœvum est la durée d'une chose variable en son opération ou en d'autres accidents, mais invariable suivant la substance; il mesure l'existence des anges et des cieux, qui sont incorruptibles en substance, et variables seulement par accident.
En troisième lieu, la durée, dans les choses créées, se distingue de la chose qui dure, du moins quant au mode:
ainsi le dit saint Thomas (P^ p., q. x , art. 2) : Aucunechose, riit-il, Dieu excepté, n'est sa propre durée.
Preuve. Ce qui est adventice dans une chose créée se distingue de cette chose; or la durée est adventice dans la chose créée : donc elle s'en distingue. Prouvons la mineure. La durée est la permanence dans l'être ; or la permanence dans l'être est surajoutée et adventice dans une créature, qui peut être détruite : donc la durée est adventice dans cette créature.
Confirmation. Le temps, particulièrement, se distingue du mouvement, dont il est la durée. Cela se prouve d'abord par Yautorité. Aristote (IV^ Pl^ys., teste xxxviii) dit que le temps n'est j^as le mouvement , mais quelque chose qui en dépend; et saint Thomas (Opusc. XXXVI, chap. i) dit aussi : Le temps existe par le mouvement , comme l'accident par son sujet. Puis par la raison empruntée à saint Thomas et à Aristote : Le temps et le mouvement se distinguent par leurs propriétés : donc ils diffèrent quant à leur essence. La conséquence est évidente; car les propriétés font connaître l'essence. Preuve de l'antécédent. C'est une propriété du mouvement que d'être rapide ou lent; or le temps n'est ni rapide, ni lent. En outre, les mouvements peuvent être égaux en eux-mêmes , et inégaux quant au temps : ainsi une tortue et un cheval peuvent tous deux parcourir une stade , les deux mouvements seront égaux en eux-mêmes; ils ne le seront pas quant au temps, parce que le cheval fera son mouvement en un temps très- court, et que la tortue y emploiera un temps très-long.
ARTICLE DEUXIÈME
CE qu'est le temps, combien il y a de S0RTE5 DE TEMPS, ET COMMENT LE TKMPS EST PBh'lSENT.
Le principal souci des Physiciens est relatif au temps, parce qu'il est la durée et la mesure du mouvement et des
choses mobiles: tout, en eflet, se meut dans le temps; tout ce qui nait et tout ce qui meurt est mesuré par le temps; et nous n'apercevons le mouvement de notre \ie que par les jours et les années.
Première conclusion. — Le temps peut se définir: le nombre ou la tnesure du mouvement , selon la priorité ou l'antériorité.
Cette définition est d'Aristote. Expliquons -la. En premier lieu, le temps est appelé la mesure ou le nombre du mouvement , parce que la longueur ou la brièveté de l'existence du mouvement est mesurée par le temps: on dit, en effet, de tel mouvement, qu'il est court, s'il s'effectue en un temps court; de tel autre , qu'il est long, parce qu'il dure longtemps. Aristote s'est servi du mot nombre , parce que nous mesurons le mouvement en dénombrant les successions du temps : ainsi nous prenons pour marque une étendue déterminée de temps, l'heure, par exemple, et nous la répétons autant de fois qu'il est nécessaire pour épuiser la longueur du mouvement : il est ainsi mesuré par l'énumération de ces quantités. On ajoute, selon la priorité et la postériorité , parce que le mouvement consistant essentiellement en une succession ou en un courant continu de parties, dont l'une marche en avant et a la priorité, et l'autre vient derrière et a la postériorité , l'étendue appréciable de cette succession est le temps même. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin (liv. XI des Confessions , chap. xiv) : Si rien ne passait, il n'y aurait pas de temps passé ; et si rien n' arrivait , il n'y aurait pas de temps futur; quant au présent, s'il était toujours f résent, c'est-à-dire s'il ne s'écoulait pas successivement , ce ne serait plus le temps , ce serait l'éternité.
Il en résulte que, lorsque nous ne remarquons point, ou que nous remarquons à peine cette série mesurée, par exemple , quand notre esprit en est détourné par le plaisir qu'il cherche dans une chose, ou par l'intérêt qu'il y
QUESTION m. DU TEMPS. 487
attache, nous ne sentons pas le temps. De là vient encore que ceux qui sortent du sommeil ne veulent pas reconnaître la longueur du temps qu'ils lui ont donné : c'est, dit Aristote, qu'ils joignent le moment où ils se sont endormis avec celui de leur réveil , sans tenir compte du temps intermédiaire qu'ils n'ont pas pu remarquer. C'est ici l'occasion de rapporter ce fait, peut-être plus célèbre que ^Tai, des sept frères dormants : enfermés dans une caverne par les persécuteurs, ils s'y endormirent d'un sommeil di^nn, et quand ils se réveillèrent , après plusieurs siècles , ils croyaient avoir passé là à peine une nuit entière.
Deuxième conclusion. — Outre les temps partictiUers et intrinsèqi(es, il y a un temps universel et extrinsèque; il mesure tout mouvement : c'est celui de la révolution du premier mobile , qui s'effectue en vingt-quatre heures.
Preuve de la première partie. Le temps est la mesure ou la durée du mouvement mesurable; car, comme ledit saint Thomas, ce n'est pas un nombre comptant, c'est un nombre compté ou comptable; or tout mouvement a sa propre durée mesurable : donc il y a des temps particuliers aussi bien que des mouvements. Aussi saint Thomas (Ile p., dist. XII, quest. i, art. 5, rép. à la 3« ohject.) dit que le nombre de n'importe quelle succession s'appelle temps, dans 1 e sens le plus large ; et Aristote (liv. V de la Phys. , texte 1 32) dit : Le temps est le nombre de tout mouvement.
La seconde partie se prouve aussi par une raison de saint Thomas ; elle est empruntée à la Somme (I^e p., q. x, art. 5) ; Tous les temps particuliers dépendent du temps d'un premier mobile, comme d'une mesure propre, de même que tous les mouvements dépendent de son mouvement : donc il y a un temps unique et universel , à savoir le temps de ce premier mobile, qui sert à mesurer tous les temps particuliers.
Le même saint Thomas nous donne la confirmation de cette vérité. D'abord parce que, en tout genre, ce qui est le
488 PHYSIQUE. I. PAhTli:. THÈSE III.
premier est la mesure des autres; or le temps du premier mobile est le premier des temps, celui duquel dépendent et découlent toutes les durées des êtres inférieurs : donc ces durées doivent être mesurées par ce temps. Ensuite parce que ce qui est le plus uniforme doit servir de mesure aux autres ; or le mouvement et le temps du premier mobile sont éminemment uniformes; ce premier mobile, en elîet, se meut de l'orient à l'occident, très -régulièrement, en vingt -quatre heures: il doit donc mesurer le mouvement et le temps du reste. C'est donc cette durée du mouvement du premier mobile qui, à proprement parler, s'appelle le temps; il se divise en jours, mois et années; il mesure la durée de notre vie , et de tout ce qui est corruptible : c'est pourquoi il est dit au livre de Y Apocalypse, chap. x, qu'après le Jugement dernier il n'y aura plus de temps, parce que, après ce Jugement, le mouvement du premier mobile cessera.
On demandera si le temps s'applique aussi aux substances spirituelles, aux anges, par exemple.
Jeréponds, d'après saint Thomas (1""« part., q. lv, art. 4) : Il y a un temps pour les anges, mais il est différent dunôtre.
Le temps, en effet, suit le mouvement ; or le mouvement des êtres spirituels est de sa nature différent du nôtre; leur temps en différera donc aussi.
Or, ce temps angélique peut être continu ou discontinu ; l'ange, en effet, peut se mouvoir d'un mouvement continu : cela a lieu, par exemple, quand il meut continuellement un corps; il change alors de lieu successivement et d'une manière continue, ou bien il se meut d'un mouvement discontinu, comme lorsqu'il passe d'une pensée ou d'une opération à une autre. Cette dernière succession s'appelle temps spirituel; on l'appelle discontinu, parce que les pensées et les opérations qui s'y succèdent ne se suivent pas, elles sont séparées : une opération n'y est pas liée à l'autre par un point intermédiaire, comme le sont les parties d'une quan-
tité matérielle ; el quand saint Augustin dit : Dieu fait mouvoir la créature spirituelle dans le tenips; ce n'est pas de notre temps qu'il veut parler, mais de ce temps spécial aux êtres spirituels , qui consiste dans une succession d'opérations ou même de mouvements locaux propres à l'ange.
Troisième conclusion. — Le temps n'est pas présent ni existant à raison d'une partie, mais seulement à raison d'un instant : et la même chose, proportions gardées, doit se dire de tout ce qui est succe.ssif.
Cette conclusion suppose qu'on distingue dans le temps, comme dans toutes les choses continues , ce qui est indivisible et les parties : les parties , c'est ce qui d'abord partage l'extensTon continue ; c'est ce qui , pris ensuite ensemble , forme l'extension totale; l'indivisible, au contraire, c'est ce qui n'a pas d'extension , et qui sert d'extrémité à. l'extension. Dans le temps , cet indivisible s'appelle instant. Or nous disons que rien dans le temps n'est par soi - même présent et existant, excepté l'instant, c'est-à-dire le maintenant (nunc), dénué de toute étendue successive, suivant cette parole de Sénèque : Notis sommes suspendus à un point du temps qui s'écoule. Mais , comme nous disons d'un globe mis sur un plan qu'il touche ce plan, quoiqu'il ne le touche pas par une partie , mais seulement par un point extrême et indivisible d'une de ses parties, ainsi, en vérité, le temps est dit présent et existant , bien que nous n'en saisissions rien de présent que ce point extrême qui est le terme du passé et le commencement de l'avenir, el qui , en réunissant l'un et l'autre, fait que le temps existe.
Cette conclusion est ainsi expliquée dans Aristote (V Phys., texte cv) : Rien, dit-il, n'existe du temps, excepté le maintenant , qui est indivisible; et plus loin il dit que les parties du temps sont présentes , en tant qu'elles se terminent et commencent par ce maintenant indivisible. La même conclusion est exprimée et prouvée par saint Tho-
mas (pe p., q. xlvi, art. 3, rép. à la 3® objection; et Opusc. XLIV, chap. i^^, etc.
Nous la prouverons ici d'abord par le raisonnement du saint Docteur. Un être successif ne peut être présent et existant par parties , mais seulement par un point indivisible de lui-même ; or le temps est successif, c'est évident : donc il n'est présent et existant que par un point indivisible, ou par un instant. Preuve de la majeure. Il est impossible qu'un être successif ait plusieurs parties ensemble; mais, s'il était présent et existant par parties , il aurait plusieurs parties ensemble : donc il ne peut être présent et existant par parties. La majeure est certaine. En effet, être successif, c'est se composer de parties dont l'une pousse l'autre : la simultanéité des parties y est donc absolument contradictoire. Prouvons la mineure. Toute partie d'un être successif, quelque petite qu'elle soit, se compose d'autres parties, et elle est divisible en ces parties, comme il sera montré plus loin de toute chose continue, permanente ou successive : donc, si un être successif avait, quant à lui, une de ses parties présentes, il en aurait aussi plusieurs présentes, à savoir toutes celles dont celle-ci se compose.
Dire que c'est toujours une partie du temps qui est présente, bien qu'elle le soit seulement pour une partie infiniment petite d'elle-même , et non pour sa totalité , c'est , en d'autres termes , accepter notre conclusion; car cet infiniment petit est une partie ou non ; si non , ce ne sera qu'un point indivisible de la partie ; si oui , ce raisonnement garde toute sa force : toute partie est divisible en parties plus petites; cette partie, quelque petite qu'elle soit, sera donc composée d'autres parties , qui existei'ont ensemble , si cette partie qu'elles composent existe elle-même.
Deuxièmement , la conclusion se prouve par la définition du temps. Le temps est la mesure de l'antériorité et de la postériorité , c'est-à-dire de la succession des parties du mouvement ; or, dans le présent il n'y a pas d'antériorité
QUESTION m. DU TEMPS. 491
OU de postériorité ; donc dans le présent le temps ne peut être , du moins par lui-même , mais seulement quant à l'instant qui unit le passé au futur.
Si Von dit que ce raisonnement prouve trop , en prouvant que les parties du temps n'existent jamais , parce qu'elles ne peuvent être dans un présent, qui est indivisible,
Je répondrai que la partie passée et celle qui suit ne peuvent , à la vérité , être dans le présent comme y étant contenues, mais qu'elles y peuvent être comme réunies par lui , vu qu'il termine les parties passées et commence les parties futures , en les unissant les unes aux autres ; il les fait continuer d'une continuité non permanente, mais successive : cette continuité consiste non en ce qu'une chose existe avec une autre , mais en ce qu'une chose succède à l'autre d'une façon immédiate.
En troisième lieu , la conclusion se prouve par un raisonnement bien facile. Rien n'est présent par soi , si ce n'est le maintenant; or le maintenant n'est pas une partie du temps , mais quelque chose d'indivisible dans le temps : donc le temps n'est pas présent quant à une partie, mais seulement quant à cet indivisible. La majeure est fournie par Aristote, et elle est évidente; car avant et après ne sont pas présents ; donc le maintenant seul est présent par soi. Quant à la mineure, une 2)reuve évidente V établit. Les choses successives se distinguent en avant et après; or le maintenant n'est pas divisible en avant et après, c'est évident : donc dans les choses successives il n'a qu'un point indivisible.
On dira : Comment peut-il se faire que le maintenant constitue le temps existant et présent, s'il n'est pas lui-même une partie du temps ?
Réponse. Le temps consiste en un courant du passé au futur, ainsi qu'il appert de sa définition ; or le maintenant; ou l'instant présent , réunit le passé au futur en déterminant le premier et en commençant le second : ainsi fuit- il
que le temps existe, comme l'union d'un anneau à un autre anneau fait exister la chaîne.
Saint Thomas donne en divers endroits une explication plus profonde encore (par exemple, Opusc. XLIV, et pe p., q. X , art. 4, rép. à la 2e objection) ; il fait observer que le maintenayit peut se considérer de deux façons : comme restant invariable, ou comme s'écoulant et changeant; le maintenant qui reste invariable, c'est l'éternité. Que serait l'éternité sinon cela? C'est pourquoi le même auteur (à la question citée, art. 1) dit : La raison de l'éternité est dans l'appréhension d'une uniformité tout à fait en dehors du m.ouvement. Au contraire , le maintenant qui s'écoule en changeant constitue le temps , qui n'est autre chose que le cours de ce maintenant. Et il éclaire admirablement toute cette doctrine (art. 4) par l'exemple du mouvement, en ces termes : Le maintenant du temps est la tnême chose, quant au sujet (c'est-à-dire entitativement) , pour tout le temps, mais il diffère quant à la m,anière d'être (c'est-à-dire modalement), en ce sens que, comme le temps répond au mouvement , de même le maintenant du temps répond à ce qui a le mouvement ou au ynohile; or le mobile est le même (quant à l'entité) dans tout le cours du temps , et il ne varie que dans la manière d'être , en tant qu'il est ici d'abord, là ensuite, et ce changement, c'est le mouvement. De même le cours de ce maintenant, en tant qu'il change de manière d'être, c'est le temps.
Ainsi, de ces explications de saint Thomas ressortent trois principes admirablement utiles à l'éclaircissement de toute la difficulté. Le premier, c'est que le temps n'est pas autre chose que le cours de ce maintenant, c'est-à-dire de ce qui existe et est présent en s'écoulant , et il faut entendre par cours le changement continu et successif; au contraire, l'éternité , c'est l'uniformité constante , perpétuelle et invariable de ce qui existe et qui est présent. Ensuite et principalement, dans ce maintenant qui s'écoule, qui fuit, qui
s'efface rapidement , il y a deux choses, à savoir : le présent, qui existe , et la fuite continuelle de ce présent et de son existence ; sa course et son écoulement perpétuels , si nous voulons considérer la présence ou l'existence abstraite de tout écoulement ou de toute succession , c'est-à-dire de toute idée d'avant et d'après; et c'est proprement et rigoureusement ainsi qu'on entend le mot maintenant ; ce sera quelque chose de purement indivisible comme quantité successive, parce qu'on l'aura dépouillé complètement de l'étendue successive , ou de l'avant et l'après. Au contraire, considérons-nous le cours , la fuite et l'écoulement successif de cette présence et de cette existence, alors nous aurons et nous comprendrons le temps lui-même.
En troisième lieu, enfin, nous voyons par quel moyen le temps, bien qu'à parler exactement rien n'en soit présent et existant, peut exister néanmoins ou plutôt s'écouler. Le présent, ou bien le maintenant, n'étant pas permanent, mais fuyant d'une façon continue et successive , constitue cette étendue successive que nous appelons le temps. Tout se passe , ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure , comme pour un mobile : pour une boule , par exemple : si elle se tient uniformément dans un endroit , elle fait le repos ; si , dans une course perpétuelle et sans arrêt , elle passe d'un endroit à un autre, elle fait le mouvement; si, dans cette fuite, vous considérez momentanément sa présence en un lieu, oubliant les points qu'elle a touchés auparavant, et ne considérant pas ceux qu'elle va atteindre , vous n'aurez pas le mouvement , mais un point indivisible du mouvement , ou, comme on dit, le changement de ce qui a été en ce qui va être, autrement le terme de tout le mouvement qui a précédé, et le commencement de tout le mouvement qui suit immédiatement. Si vous considérez , au contraire , sa course et sa fuite perpétuelle d'un premier lieu à un suivant, vous aurez le mouvement existant, ou plutôt courant. La même chose se produit pour le maintenant dans le temps.
49i PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE III.
Mais passons aux objections.
Objection première. Le temps a des parties passées et futures : donc il a aussi des parties présentes. Preuve du conséquent. Est passé , ce qui a été présent : donc si une partie du temps est passée , elle a été une fois présente.
Réponse. Je distingue le conséquent. Donc le temps a des parties présentes, présentes par elles-mêmes ou par un point indivisible , je l'accorde ; présentes par ellesmêmes , je le nie. Nous ne contestons pas, en effet, que le temp)s n'ait des parties présentes, mais nous disons que la présence ne s'applique à ces parties que par un point indivisible qui les unit entre elles ; et telle partie du temps sera dite présente, parce qu'elle se termine immédiatement, ou se commence à l'instant présent.
Instance. Les parties du temps sont passées, même quant à elles-mêmes : donc elles ont été aussi présentes quant à elles-mêmes ; car une chose est passée de la même façon qu'elle était présente.
Réponse. Je nie la conséquence et la parité. 11 y a disparité , parce que dans une chose passée il y a une étendue successive : ainsi, quand je pense à l'année passée, j'ai dans ma pensée une certaine étendue successive qui s'est écoulée, et dans laquelle je distingue plusieurs parties, plusieurs jours et plusieurs heures, qui se sont succédé. Mais dans le présent, pris rigoureusement, il n'y a aucune étendue successive : il en résulte que, dans le présent, il ne peut y avoir qu'un point indivisible, bien que dans le passé et dans le futur il y ait des parties divisibles.
Nouvelle instance. Rien ne passe d'une extrémité à l'autre sans un milieu , et , par conséquent , sans avoir été dans ce milieu; or le milieu entre le passé et le futur, c'est le présent : donc les parties du temps , pour arriver du futur au passé, doivent avoir été dans le présent, et par suite le temps est présent quant à ses parties.
Réponse. Je distingue la majeure. Rieu ne passe d'une
extrémité à l'autre sans un nailieu , si le milieu est capable de contenir ce qui passe, ]& l'accorde ; s'il en est incapable, je le nie. Et quant à la mineure. Entre le passé et le futur, le milieu est le présent , et il est capable de contenir les parties du temps, je le nie; et il en est incapable, je l'accorde ; car toute partie du temps est temps elle-même , et , par conséquent, peut se diviser en avant et après; or le présent n'est pas divisible en avant et après : donc une partie du temps ne peut être dans le présent comme y existant par elle-même, mais seulement comme s'y terminant ou y commençant : ainsi, dans le présent, il n'y a du temps que le terme de ses parties , qui s'appelle instant.
Tout ceci va devenir plus clair encore. On doit parler d'une quantité successive, comme est le temps, delà même façon, proportion gardée, qu'on parle d'une quantité permanente; or il est impossible qu'une quantité permanente, une ligne , par exemple , existe par une de ses parties dans un indivisible : par exemple, dans un point : ainsi, est-il impossible qu'aucune partie du temps existe par elle-même dans le présent, et comme la quantité peut arriver d'un point à un autre sans avoir été dans les points intermédiaires par aucune partie d'elle-même , parce que les points sont incapables de contenir ces parties ; ainsi le temjjs peut arriver du futur dans le passé , sans avoir été dans le présent, quant à une de ses parties, c'est-à-dire sans qu'aucune de ses parties ait été contenue dans ce présent ; et saint Bernard a pu dire de toute chose successive et temporelle (serm. xxxi, sur le livre des Cantiques) : Elles passent par l'être, mais elles n'ont pas l'être absolument ; car comment une chose aurait -elle l'être, n'étant jamais dans le même état ?
Deuxième objection , suite de la première. Après l'instant présent suit immédiatement une partie, ou un autre instant. Est-ce un autre instant? deux instants se succéderont ainsi immédiatement , et le temps se composera seule-
496 PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE lit.
ment d'instants ; est-ce une partie? l'instant passé, c'est une partie qui est immédiatement présente.
Réponse première. Après l'instant vient une partie, non point existante et permanente , mais passant et s'écoulant ; puisqu'elle est temps elle-même, et qu'il est de la nature du temps de s'écouler, et que la stabilité lui est absolument opposée : donc dans cette partie même qui suit immédiatement l'instant, il n'y a rien de présent ni d'existant, si ce n'est un point indivisible.
Deuxièmement. L'Université d'Alccda propose aussi justement cette réponse. Après l'instant vient une partie , non point présente, mais passée; car, faute d'intermédiaire successif entre le passé et le futur, une partie devient nécessairement passée quand elle cesse d'être future. Faites courir une ligne sous un point, les parties 'de la ligne qui étaient d'abord en arrière de ce point arriveront à être devant lui immédiatement sans qu'aucune puisse être dite correspondre exactement au point : toutes seront pour lui ou antérieures ou postérieures.
On peut répondre encore, qu'à la suite de l'instant vient une partie indéterminée de plus en plus petite à l'inflni. Mais cette réponse paraît plutôt éviter la difficulté que l'expliquer.
ObJectio7i troisième. Si le temps n'existait que par un instant, le passé et l'avenir existeraient simultanément; or cela est impossible : donc, etc. Preuve de la majeure. Les deux parties existeraient dans le même maintenant, qui continue la partie immédiatement passée et l'unit à la future.
Réponse. Je nie la majeure. Et quant à la preuve, je distingue. La partie passée et la partie future existeraient dans le même maintenant, et celui-ci s'appliquerait de la même façon à toutes deux, je le nie ; il s'y appliquerait différemment , je l'accorde. En effet, bien qu'il y ait un seul et même maintenant qui lie la partie passée à la partie future, cependant ce mairdenant s'applique diversement
à ces deux parties : il termine la première et commence la seconde ; or la partie qui a un instant pour terme, et la partie qui a le même instant pour commencement , n'existent pas ensemble : elles se succèdent immédiatement.
Objection quatrième. Le temps ne peut exister d'une existence indivisible ; or l'existence par un instant est indivisible : donc le temps ne peut exister par un instant.
Réponse. Je distingue la mineure. L'existence d'un instant est indivisible, formellement et en soi, je l'accorde; virtuellement et en tant que terme, je le nie. En effet, bien que l'instant soit indivisible , il est pourtant le terme et le point de jonction dans l'être divisible, et les parties de cet être, quand elles sont réunies, font la succession divisible qu'on appelle le temps.
Instance. Rien n'existe par son non-être; ovV instant est le non-être du temps : donc le temps ne peut exister par Vinstant. La majeure paraît certaine. On prouve la mineure, par ce qu'on dira plus lard , à savoir : que le temps commence par son non-être, parce qu'il commence par un instant : donc Vinstant est le non-être du temps.
Réponse. Je distingue la mineure. L'instant est le nonêtre du temps, quant à l'essence même , je l'accorde; quant à l'existence, je le nie. En effet, bien que l'essence du temps ne se trouve pas dans l'instant, et ne consiste pas en lui, et que, pour cela, on dise de l'instant qu'il est le non-être du temps , cependant ce temps ne peut avoir aucune existence dans le présent que par cet instant, et en tant que celui-ci le termine et le commence; autrement dit, nous ne pouvons rien avoir de fixe ni de présent, à part le -maintenant indivisible ; et c'est avec raison qu'Eusèbe (au liv. XI de la Préparation évangélique, chap. viii) a loué cette pensée de Platon : Il y a deux choses : l'une qui est toujours , et ne se fait jamais: c'est Dieu ; l'autre qui n'est jamais , et qui se fait toujours: c'est le temps. Être, en etfet, ne convient (}u'à ce qui est présent; et comme dans 1 essence du temps il it. 3-2
n'y a rien de présent par soi, on dit qu'il n'est jamais; mais parce qu'il s'écoule continuellement , et se forme de la succession de ces parties du mouvement qui s'eflacent perpétuellement, on dit qu'iîse fait toujours.
On dira enfin : Le temps existe par ce qui constitue sa durée; or il ne dure pas pendant l'instant : donc il n'existe pas par l'instant.
Réponse. Je nie la majeure. L'existence n'est pas la durée même ; la durée est plutôt la continuation de l'existence ; par suite, s'il est vrai que le temps existe et est présent, c'est par ce maintenant même , qui est quelque chose d'indivisible, séparé de toute idée d'avant et d'après, et qu'on appelle insta^it, mais il faut dire aussi qu'il dure par l'effet du cours continuel de ce maintenant, lequel cours a une étendue successive.
ARTICLE TROISIÈME
DU MODE DE COMMENCER ET DE FIMR POUR LES CHOSES, TANT SUCCESSIVES QUE PERMANENTES.
Après avoir parlé de la durée, nous avons à expliquer en cjuelques mots les termes de cette durée ; c'est ce qu'on appelle d'habitude \e principe et la fin des choses, ou leur comtnencement et leur cessation. Or les choses dont la durée commence et finit sont ou successives, leur essence consistant dans la succession : comme pour le mouvement et le temps; ou permanentes, leur essence restant toute entière en même temps : comme un homme ou une pierre : la question a donc deux points de vue.
Avant de les examiner, présentons quelques observations. 1° Les termes de la durée doivent être indivisibles. En effet, toute étendue divisible ayant un commencement et une fin, si les termes eux-mêmes étaient divisibles, il leur faudrait d'autres termes , et ainsi à l'infini , jusqu'à ce qu'on parvînt à quelque chose d'indivisible ; il est donc nécessaire
que les termes de la durée des choses soient des instants indivisibles, comme les termes qui commencent et finissent une ligne sont des points indivisibles.
2" Ces instants terminatifs peuvent s'appliquer de deux manières àla chose qui commence et qui finit, d'une manière intrinsèque, et d'une manière extrinsèque. Si la chose qui commence et qui finit consiste essentiellement dans ces instants terminatifs, ces instants seront dits intrinsèques , parce que la chose est comprise en eux ; mais si l'essence de la chose est indépendante des instants qui déterminent son commencement et sa fin; si elle a réellement été dans tout le temps qui a précédé cet instant , ou si elle doit être dans tout le temps qui va le suivre, l'instant du commencement ou de la fin est dit extrinsèque, car il commence ou finit la chose , de telle sorte que cette chose n'est pas en lui, mais seulement dans tout le temps qui le suit, s'il est son commencement, ou dans le tem^^s qui l'a précédé, s'il est sa fin.
3° Les Philosophes ont désigné par quatre noms ces instants, tant intrinsèques qu'extrinsèques, du commencement et de la fin des choses. L'instant intrinsèque du commencement, c'est-à-dire celui dans lequel la chose existe déjà, mais en premier lieu , ils l'appellent le premier être de la chose, parce que dans cet instant la chose, qui n'existait pas durant tout le temps qui a précédé, existe pour la première fois. L'instant extrinsèque du commencement, ils l'appellent le dernier non-être de la chose; en lui la chose n'est pas encore, elle va être dans tout le temps qui suivra : il est donc bien appelé le dernier non-être de la chose. L'instant intrinsèque de la fin se dit le dernier être de la chose, parce qu'en lui la chose existe encore , mais c'est son dernier moment, et elle n'existera plus tout le temps qui doit suivre. Enfin , l'instant extrinsèque de la fin se nomme le premier non-être de la chose, parce que dans cet instant la chose n'existe déjà plus ; mais c'est alnr? sonlenient , cnr dnns tout
le temps qui a précédé, elle existait encore, et cet instant est le premier où elle n'existe plus.
Et l'on dit : 1° que les choses commencent par \e premier instant de leur être, quand elles sont déjà dans l'instant de leur commencement; 2° qu'elles commencent par le dernier instant de leur non-être, quand elles ne sont pas encore à l'instant de leur commencement, mais qu'elles seront pendant toute la durée qui suivra; 3° qu'elles finissent par le dernier instant de leur être, quand elles sont encore dans l'instant qui termine leur durée , mais ne doivent plus être après cet instant ; 4° enfin , qu'elles finissent par le premier instant de leur non-être, quand elles ne sont plus déjà dans l'instant qui termine leur durée , bien qu'elles aient été dans tout l'espace de temps qui a précédé.
Ces explications données, et elles font toute la difficulté, on comprendra très-facilement tout ce qui se dit ordinairement du mode de commencer et de finir les choses.
En premier lieu , les choses successives, comme le mouvement et le temps, doivent nécessairement commencer et finir par un instant extrinsèque; leur principe est au dernier instant de leur non-être , et leur fin au j^remier de leur non-être. La raison en est claire : leur essence ne peut être dans l'instant du commencement, ni dans celui de la fin , s'il est vrai qu'elles consistent essentiellement dans la succession ; or il ne peut pas y avoir de succession dans un instant quelconque; cela est évident, puisque dans l'instant il n'y a pas d'antériorité et de postériorité : il est donc nécessaire que les choses dont il s'agit commencent et finissent par un instant extrinsèque ; et quand l'on dit que le temps et le mouvement commencent dans un endroit où ils ne sont pas encore, mais après lequel ils doivent être , on parle du dernier instant de leur non-être ; si l'on dit qu'ils finissent dans un instant où ils ne sont déjà plus, bien qu'ils aient été pendant toute la durée qui a précédé, c'est le premier instant de leur non-être qu'on indique.
Mais les substances et les autres choses permanentes commencent par un instant intrinsèque, c'est-à-dire par \e premier de leur être, parce que , comme elles ont une essence indivisible , cette essence se trouve tout entière dans le premier instant de sa production; à cause de cela on dit qu'elles commencent par \e2Jremier instant de leur être, ou par cet instant dans lequel elles sont d'abord, tandis qu'elles n'étaient pas auparavant ; et cependant elles se terminent par le premier instant de leur non-être j c'est-à-dire par un instant extrinsèque, parce qu'une substance ne se détruit pas par elle-même , mais par un accident qui est le commencement d'une autre substance , suivant ce principe : La destruction de l'un est la génération de l'autre. De là , puisque la substance engendrée commence par le premier instant de son être, c'est-à-dire par un instant i^ntrinsèque, ou par l'instant dans lequel elle est d'abord, cet instant, qui finit ainsi la substance précédente , ne peut lui être intrinsèque; autrement dit, la substance qui périt ne peut être à ce même instant où commence la substance qui s'engendre : deux formes substantielles ne pouvant être en même temps dans la même matière, la substance qui périt finit donc nécessairement dans le temps qui a précédé l'instant où finit sa durée et où commence la durée de la nouvelle substance produite.
Si l'on dit : L'ancienne forme substantielle a pu cesser d'être dans cet instant qui précède immédiatement l'instant où la nouvelle forme est engendrée , nous répondrons au contraire : Deux instants ne sont pas immédiats l'un à l'autre , autremen.t le temps se composerait seulement d'instants : il faut donc que la forme détruite cesse d'être dans le temps qui précède l'instant de la génération de la nouvelle forme , et que , par conséquent , elle soit terminée par un instant, qui sera le premier de son non-être. Cependant, si une forme substantielle cessait d'être par elle-même, et non par la génération d'une nouvelle forme, rien n'empêcherait qu'elle ne cessât d'être dans un instant qui lui serait
ÈO'i PHYSIQUE. I. rARTlK. THÈSE HI.
intrinsèque, c'est-à-dire par le dernier de son être, parce que, consistant en un indivisible, toute son essence pourrait exister encore dans l'instant terminatif, et, après cet instant, ne plus être.
Ce que nous avons dit du mode de commencer et de finir des choses naturelles permanentes est appliqué, toutes proportions gardées, par les Théologiens, au commencement et à la fin des choses surnaturelles , comme à la grâce et à l'existence du corps de Notre - Seigneur sous les espèces sacramentelles.
Mais en voilà assez sur ce sujet.
QUESTION QUATRIEME
Tout mouvement naturel se produisant dans un lieu, après avoir parlé du temps, qui est la mesure du mouvement, il est rationnel de traiter du lieu, dans lequel se fait le mouvement ; et comme le vide paraît être un lieu non rempli par un corps, il faut parler ainsi du vide. Sur le lieu et le vide, trois questions se présentent. D'abord, qu'est-ce qu'un lieu? Deuxièmement, deux corps peuvent-ils être simultanément dans un même lieu, et un même corps dans deux lieux fliîïérents? Troisièmement, le vide peut-il exister dans la nature ?
ARTICLE PREMIER
CE QUE c'est QU'U.\ LIEU.
Tout le monde reconnaît l'existence du lieu physique, et les deux fonctions qui s'y rattachent: la première, deconlenir la chose qui y est placée; la seconde, d'être rempli par cette chose. Le Heu naturel a une tioisième fonction, c'est de conserver la chose qui lui est confiée. Quelques-uns, considérant la deuxième de ce.s fonctions, ont dit que le lieu n'est
autre chose que l'espace même qui est rempli par la chose, et que cet espace est une substance pénétrable par le corps : c'est d'après cette opinion que Démocrite et Épicure ont considéré le vide et le plein , ou plutôt le corps et l'espace, comme deux substances primordiales, ne s'excluant nullement l'une l'autre , se mêlant , au contraire, en ce sens que la dernière reçoit la première dans son sein , et que réciproquement celle ci remplit celle-là.
Voici leurs arguments : Ce qui peut être mesuré, ce qui a longueur, largeur et profondeur, ne peut pas ne pas être quelque chose; ces propriétés ne s'appliquent pas au néant; mais , abstraction faite de tout corps , tel espace vide peut être mesuré , et il a longueur, largeur et profondeur : donc il est vraiment quelque chose. Descartes en conclut nonseulement que l'espace est quelque chose, mais même que c'est un vrai corps , puisque l'essence du corps consiste , suivant lui, en étendue et mensurabilité. Par suite, il ne distingue pas le lieu du corps qui y est placé.
Mais ce raisonnement ne vaut rien ; car les privations de choses mesurables se mesurent : ainsi nous mesurons une ombre; et lorsque le temps et le monde ont commencé; lorsque, par conséquent, rien ne s'était écoulé du temps; lorsque, au contraire, une privation immense de temps avait précédé ce commencement , nous n'en avons pas moins pu mesurer par la pensée cette privation successive tout comme le temps lui-même, et, aussi bien que dans le temps véritable, nous y pouvons distinguer des mois, des années et des siècles : donc, si nous mesurons ce qui n'est pas, et si nous le saisissons comme une étendue réelle , il n'en suit pas forcément que cela ait quelque réalité, quand c'est, au contraire, l'absence de toute réalité. La similitude est si complète , que Descartes n'y peut rien opposer. Mais voyons à le réfuter mieux encore. N'admet-il pas que, avant la création , il n'y avait aucune substance corporelle? Cependant nous concevons cette absence infinie de toute substance
corporelle, comme étendue et mesurable, aussi bien que celle qui est au delà des cieux supérieurs, ou celle qui resterait sous la calotte du ciel , si tout notre monde élémentaire se trouvait anéanti : donc cette étendue et cette mensurabilité imaginaires ne prouvent rien de réel , et ce vide n'est rien de plus que ce que dit saint Augustin (Vile liv. des Confes., chap. I"") : un néant spacieux, c'est-à-dire une étendue vide , que cependant nous concevons avec les autres privations comme quelque chose de positif, et, par conséquent, de mesurable : l'on dit ainsi Yespace imaginaire , c'est-àdire une chose qui consiste, non en une réalité quelconque , mais en une simple appréhension de l'imagination : comme la mort, la cécité, l'ombre, la nuit, etc. Rejetons donc cette opinion.
Aristote définit le lieu : la surface première , immobile , d'un corps ambiant.
Expliquons cette définition. La surface y remplit le rôle de genre ; les autres termes sont comme des différences : toute surface, en effet, n'est pas un lieu; celle-là seulement est un lieu qui , dans la capacité de sa concavité, contient un corps : ainsi la surface de l'air , qui circonscrit et contient d'une manière immédiate mon corps, s'appelle mon lieu. La définition ainsi expliquée, prouvons qu'elle est exacte. A la surface ambiante conviennent toutes les fonctions du lieu : donc c'est vraiment un lieu. J'explique l'antécédent. Les fonctions du lieu sont de contenir un corps, d'être rempli par ce corps, et de le conserver, s'il s'agit d'un lieu naturel; or toutes ces fonctions s'appliquent à la surface ambiante d'un corps. D'abord elle contient le corps qui y est placé, comme la surface concave du tonneau contient le vin ; ensuite elle est remplie par ce corps : il y a, en effet, une capacité entre les parois d'une surface ambiante , ou un intervalle inoccupé , qui est rempli par le corps qu'on y place : ainsi le vin remplit cet intervalle qui existe entre les flancs concaves d'un tonneau. Enfin, si c'est
la surface d'un corps ami , elle conserve le corps qui y est placé : de là vient que tous les corps cherchent naturellement à être contenus dams la surface d'un corps ami, pour y trouver leur entretien et leur conservation : ainsi la surface concave de l'eau conserve les poissons , parce que l'eau est amie du poisson; si ceux-ci sont placés dans la surface concave de l'air, ils languissent et finissent par mourir ; semblablement le sang a son lieu naturel et ami dans la veine : s'il en sort , il se gâte , et les maladies s'ensuivent.
De tout cela il résulte que le lieu naturel est la même chose que le lieu pris communément, à cela près qu'il conserve le corps qui lui est confié : car toute surface de corps ambiant est un lieu; mais si c'est la surface d'un corps ennemi , on l'appelle lieu violent et extranaturel : comme la surface de la flamme à l'égard des êtres animés ; si c'est la surface d'un corps ami, on l'appelle lieu naturel : telle est la surface de l'air par rapport aux animaux terrestres.
Objection première. Un lieu est immobile; or la surface du corps ambiant n'est pas immobile : donc ce n'est pas un lieu. On donne, pour appuyer la mineure, l'exemple d'une tour, qu'enveloppe la surface de l'air, et qui ne s'ébranle pas quand le vent souffle , tandis que la surface de l'air change.
Réponse. J'accorde la majeure, et je nie la mineure. Pour la preuve, je distingue l'antécédent. La surface ambiante change , matériellement et comme être, je l'accorde; formellement et en tant que surface contenant, je le nie. La surface, en effet, peut être prise de deux manières : d'abord m,atériellement, comme étant composée de telles molécules de Tair, de l'eau , etc. , et ainsi considérée, sans aucun doute, elle n'est pas immobile ; mais on peut aussi la prendre formellement, en tant qu'elle contient, c'est-à-dire en tant qu'elle indique telle situation dans l'univers: par exemple, telle distance des pôles, du centre ou de la surface du monde, ou de n'importe quels autres corps en repos, en tant qu'elle
''jOO physique. I. l'ARTIE. TIlÈSt; IIl.
comprend telle capacité sous ses côtés, etc. Nous disons donc qu'une surface prise en ce second sens est immobile; car, lorsque par le souffle du vent la surface de l'air se trouve changée , celle qui arrive de nouveau remplit le rôle de la précédente, puisqu'elle est à la même distance du centre, des pôles, et de la surface du monde , et qu'elle a la même capacité sous ses côtés qu'avait la précédente , en tant que propre à loger un corps; c'est toujours la même surface, bien qu'elle varie comme' être matériel : ainsi une source , un fleuve, une mer, un tourbillon, sont toujours les mêmes ; si toutes les eaux qui les composent se renouvellent sans cesse , ce renouvellement ne leur impose qu'une variété matérielle; ils restent identiques formellement, et ce qui suit en eux prend et remplit le rôle de ce qui précédait.
Deuxième objection. Tout corps est dans un lieu; or tout corps n'est pas enfermé dans la surface d'un corps ambiant : ainsi l'empyrée n'est pas enveloppé par un autre corps placé au-dessus : donc le lieu n'est pas la surface d'un corps ambiant.
Répo7ise première. On peut nier la majeure; car de même que le premier altérant n'est pas altéré, ainsi le premier occupant n'est pas occupé : il n'est donc pas en un autre qu'en lui-même; or l'empyrée est le premier occupant.
Réponse seconde. Je distingue la majeure. Tout corps est dans un lieu, dans un lieu extrinsèque et proprement dit, je le nie; dans un lieu intrinsèque, je l'accorde. Un lieu extrinsèque et proprement dit est la surface d'un corps contenant, et qui remplit toutes les fonctions que plus haut nous avons attribuées au lieu; or là où il n'y a pas de corps contenant , la surface extrême du corps contenu remplit le rôle de lieu, en ce sens qu'entre ses côtés elle laisse un intervalle qui se trouve rempli par le corps dont elle est la surface : on peut ainsi dire que c'est un lieu intrinsèque. Et de cette façon l'empyrée sera dans un lieu, en tant qu'il
QUESTION IV. DU LIEU ET DU VIDE. r>07
est contenu dans la capacité de son étendue, ou de sa surface extérieure convexe.
Objection troisième. Quand un corps se meut dans les espaces que nous imaginons au-dessus des cieux ; quand , par exemple, le corps de Notre- Seigneur voyage au-dessus de la surface du dernier ciel , par ce mouvement local il acquiert sans doute un nouveau lieu; car tout mouvement local se termine à un lieu nouveau ; or il ne peut acquérir autre chose qu'un nouvel espace imaginaire : donc l'espace imaginaire est un lieu véritable. Preuve de la mineure. En effet, ce corps ne saurait être considéré comme contenu dans une surface nouvelle ni propre ni étrangère : donc il n'acquiert que l'espace imaginaire.
Réponse. Ce raisonnement aborde une grave difficulté ; celle de savoir ce qu'un corps acquiert quand il se meut dans un milieu négatif; pour y répondre, le meilleur moyen paraît être de nier la mineure : cet espace, en effet, n'est rien; il ne peut donc être acquis ni servir de terme à un mouvement ; car une chose n'est pas changée par l'addition de ce qui n'est rien. Quant à la preuve, je distingue. Ce corps, dans son mouvement , n'acquiert pas une nouvelle surface à lui propre , matériellement et en tant qu'être, je l'accorde; formellement et en tant que contenant, je le nie. Lorsque ce corps se meut, sa surface, que nous appelons son lieu intrinsèque, bien qu'elle reste la même entitativement , varie cependant formellement et en tant que surface contenant : en effet, une surface, propre ou étrangère, n'est un lien qu'en tant qu'elle indique une distance déterminée des pôles, du centre, et de la surface du monde; si cette distance varie, la surface change comme lieu , c'est un lieu nouveau; or il est évident que le corps de Notre-Seigneur voyageant audessus des cieux change sa distance du centre , des pôles , et de la surface du monde : son lieu intrinsèque est donc modifié formellement, en tant que lieu.
Instance. S'il n'y avait qu'un corps, par exemple le corps
508 PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE Ili,
de Notre - Seigneur, et que tout l'univers fût détruit, ce corps pourrait se nnouvoir dans cet innmense vide; or alor? il n'acquerrait point une distance nouvelle par rapport aux pôles , au centre , ou à la surface du monde , puisque rien de tout cela n'existerait : donc cette distance ne fait rien au lieu, et il n'y a que l'espace imaginaire qui serve proprement de lieu.
Réponse. Tout ce que nous avons dit reste vrai , quand même le changement de distance ne se rapporterait qu'au centre , aux pôles , et à la surface d'un monde pouvant exister là où il existe. Cela suffît au point de vue du changement de lieu : en effet, formellement et en tant que lieu, un lieu se constitue par le rapport des distances entre lui et les autres lieux : les pôles , le centre , et la surface de quelques corps; par le rapport, dis-je, non point prédicamentel, mais transcendantal ; or un rapport transtendantal est spécifié par un terme même seulement possible : et la surface de ce corps unique serait considérée comme changée formellement et en tant que lieu, précisément par ce fait que, suivant la direction de la force motrice, elle se trouverait modifiée et placée dans un nouveau rapport de distance ou de proximité au monde qui pourrait exister là où il existe maintenant; par là; en effet, le monde, qu'on suppose détruit, étant rétabli, ce corps n'y serait plus à la même place qu'avant son mouvement. Ainsi cette nouvelle détermination est proprement ce que le corps acquiert par un mouvement local , et il ne semble pas qu'on puisse rien présenter de plus apte à expliquer une question aussi obscure et aussi en dehors de l'idée humaine ; car nous ne savons guère passer au delà des conditions de temps, de lieu et de continuité. L'idée de nos adversaires, que le corps en mouvement acquiert un espace imaginaire, est vraiment trop grossière : personne ne s'enrichit avec des trésors imaginaires . et rien n'est changé localement par l'acquisition d'un espace imaginaire : qu'on dise que cet
espace est quelque chose, Dieu pourra le détruire aussi bien que le reste. Supposons donc que Dieu ait détruit tous les espaces et tous les corps excepté un seul; quand ce corps entrera en mouvement dans cet espace qui n'est rien , qu'estce qu'il acquerra? Rien, sans doute, excepté ce que nous avons déjà dit et expliqué. On peut donc s'en tenir là.
ARTICLE DEUXIÈ.ME.
SI DEt'X CORPS PEL'VK.NT ÊTBE DANS LE MÊME LIEU , ET SI UN MÊME C0RP3 PEUT ÊTRE DANS DEUX LIEUX DIFFÉRENTS.
Ces deux questions ont trait aux corps étendus localement : supprimez , en effet , l'étendue locale, ou donnez à un corps une sorte de présence dénuée d'étendue locale, comme Dieu fait dans le mystère de l'Eucharistie, ce corps pourra évidemment être à la fois en divers lieux, et deux quantités pourront être dans un même lieu. Dans ce mystère, en effet , le corps de Notre-Seigneur est dans plusieurs hosties, et sa quantité est dans un même lieu avec la quantité du pain : la difficulté n'existe donc que pour les corps localement étendus , et l'on veut savoir si deux corps peuvent être dans un même lieu, ou un même corps dans deux lieux différents , de cette présence quantitative et localement étendue que nos corps ont dans l'atmosphère.
Sur la première partie de cette question il y a trois opinions. La première est que deux corps peuvent être naturellement dans le même lieu, et se pénétrer mutuellement : en effet, la pénétration est proprement la situation de deux corps en un même lieu. Suivant la deuxième opinion, cela ne peut arriver, même par la volonté de Dieu. Nous allons expliquer la troisième.
Première conclusion. — Deux corps ne peuvent natU' rellement se pénétrer ni être dans un même lieu, si ce 7%' est
par la puissance de Dieu. C'est l'opinion commune des Philosophes; Durand seul nie la seconde partie.
Preuve de la première partie. Les choses qui se repoussent mutuellement ne peuvent être ensemble ; or, ainsi que nous le voyons chaque jour, un corps n'entre pas en un lieu sans en repousser naturellement celui qui y est déjà : donc les deux ne peuvent être naturellement ensemble dans ce même lieu.
Confirmation. Un lieu suffisamment rempli ne peut plus être rempli ; or un lieu est suffisamment rempli par un corps qui lui est égal; ce corps, en effet, ne lui serait pas égal, s'il ne le remplissait pas suffisamment : donc il ne peut encore être rempli : par conséquent, il ne peut contenir deux corps ensemble.
On dira : Un vase rempli de cendre reçoit encore de l'eau; le fer absorbe le feu, et s'en trouve saisi complètement : donc il y a une pénétration naturelle.
Réponse. D'abord les grains de cendre ne se touchent pas si exactement qu'ils n'admettent entre eux des espaces très-petits et remplis d'air : quand , par une forte pression , on les réduit à un espace moindre , c'est l'air qui se trouve chassé , comme l'eau sort d'une éponge fortement pressée. L'eau versée dans la cendre pénètre donc facilement ces petits espaces , et il n'y a pas pénétration , mais seulement insinualion d'un corps dans les espaces vides de l'autre. Il faut ajouter qu'une grande quantité d'eau se trouve absorbée par la sécheresse de la cendre et se vaporise : d'où il résulte que le vase rempli de cendre reçoit presque autant d'eau que s'il était vide.
Pour le second fait cité, il y a dans le fer des pores que pénètre le feu , à cause de sa subtilité ; ensuite il y a des parties de fer extrêmement minimes , qui sont converties en feu : ce qui fait que le fer incandescent produit des éiincelles sous le marteau, et des cendres quand la chaleur cesse; enfin, les parties du fer qui ne peuvent recevoir
la forme du feu sont tellement échauffées, qu'elles seml^lent être du feu : il n'y a donc pas pénétration, mais seulement insinuation dans les pores, changement de certaines parcelles en feu , et échauffement très-intense des autres.
La seconde partie de la conclusion se prouve par la raison et par l'autorité. La raison est indiquée par saint Thomas (au IVe liv., dist. xliv, q. ii, art. 2); ce qui est seulement secondaire dans la quantité des choses peut être empêché par la puissance de Dieu ; or l'expulsion d'un corps hors d'un lieu , ou autrement la distinction qu'on fait entre une quantité et une autre, quant au lieu, n'est que secondaire sous le rapport de la quantité. Donc la puissance de Dieu peut l'empêcher. La majeure est évidente, car ces propriétés secondaires sont seulement des appendices aux essences des choses , et l'on peut sans compromettre ces essences les en séparer. La mineure paraît également certaine. L'essence d'une quantité est qu'elle soit étendue en parties ; comme conséquence de son extension elle occupe un lieu propre; et c'est seulement pour que les grandeurs ne se confondent pas, que s'ajoute l'exclusion de toute autre quantité.
Prouvons-la par l'autorité. Les saints Docteurs enseignent communément que le corps de Jésus - Christ est sorti du sein de sa mère et du sépulcre fermé , en traversant et pénétrant les corps qui faisaient obstacle ; c'est pareillement les portes closes que Notre -Seigneur est entré dans le cénacle et s'est fait voir à ses disciples ( saint Jean , xxii); il le fit si librement, qu'on le croyait un esprit non attaché à un lieu : ce fut donc en pénétrant les murailles ou les portes. Enfin, parmi les qualités du corps glorifié se compte la subtilité, qui lui permettra de pénétrer tous les obstacles corporels.
Dire, avec Durand , que le corps de Notre-Seigneur et ceux des saints sont dits subtils, en ce sens qu'ils peuvent se ramasser, s'atténuer ea un si petit volume, qu'ils s'insinuent par les ouvertures les plus étroites, c'est le comble
du ridicule : comment supposer une pareille contraction sans l'altération , sans la destruction de la forme propre et de tout l'organisme du corps humain? Comment la concilier avec Vimpassihilité, qui est aussi attribuée à l'état glorieux? La subtilité ainsi entendue ne serait plus une qualité, mais bien un défaut.
On objectera. L'impénétrabilité ne peut se séparer de la ijuantité : par suite les corps ne peuvent se pénétrer. Oii prouve V antécédent. Un effet formel ne peut cesser d'être tant que la forme subsiste; or l'impénétrabilité est un effet formel de la quanti lé : donc elle ne peut cesser d'être tant que la quantité subsiste.
Réponse. Je nie V antécédent. Pour la preuve, je distingue : un effet formel ne peut cesser d'être avant la forme dont il dépend, s'il est effet premier, je l'accorde; s'il est effet secondaire , je le nie. La solution dérive évidemment de ce qu'on a dit dans la preuve : l'effet en question n'est qu'un appendice de la forme.
On dira avec Durand : Dieu ne peut empêcher les effets secondaires privatifs ; ainsi il ne retirera pas l'irraisonnabilité de la forme du cheval : donc, non plus l'impénétrabilité.
Réponse. L'exclusion d'une quantité par une autre, qui est le fondement de l'impénétrabilité, ainsi que l'exigence d'un lieu non occupé et de la distinction locale, ne sont pas choses purement privatives, ce sont des qualités positives et secondaires de la quantité. Elles sont ordonnées par Dieu , pour qu'une quantité ne se confonde point avec une autre, et pour que l'ordre des quantités , au point de vue de la situation, soit toujours conservé : de même que la contrariété est établie pour conserver la distinction des qualités. Par suite, ainsi que Dieu peut supprimer la contrariété des qualités, et en concilier plusieurs dans un même sujet; ainsi peut-il supprimer cette exclusion des quantités l'une par l'autre, et les joindre ensemble dans un même lieu.
Instance. 11 ne peut pas y avoir deux formes substantielles
dans la même matière : donc non plus deux quantités dans le même lieu. \
Réponse. Je nie la parité. La forme substantielle donne à la matière l'être simple, et la matière qui a déjà l'être simple ne peut le recevoir encore , ainsi que nous le montrerons plus loin (IVe p., q. i, art. 2, § 2). Mais l'occupant ne donne pas l'être au lieu qu'il occupe, et, par suite, il n'est pas impossible qu'un lieu soit rempli par deux corps, pourvu que l'exclusion que se donnent mutuellement ces deux corps soit supprimée, je veux dire, pourvu que cette force par laquelle ils se repoussent soit suspendue.
Nouvelle instance. Donc il sera possible que le tout soit contenu dans la partie : par exemple , le corps dans le doigt.
Réponse. Jenie le conséquent, car une chose est contenue dans une autre , quand elle n'en peut sortir, et qu'elle s'y renferme comme dans son lieu naturel et adéquat. Or, quand même les parties d'un corps seraient réciproquement enveloppées et pénétrées les unes par les autres, et qu'en définitive elles n'occuperaient que l'espace d'un doigt, il est évident qu'abandonnées à elles-mêmes, elles tendraient à se répandre au dehors , et que ce ne serait pas un lieu natuturel et adéquat pour elles; elles ne pourraient donc pas être regardées comme étant contenues dans cette partie unique , du moins proprement et en totalité. .
Sur la seconde difficulté : la Puissance divine peut-elle mettre un même corps en même temps dans un lieu d'une façon circonscrite et étendue, et dans un autre lieu d'une tout autre façon, c'est-à-dire sacramentellement sans divisibilité ni étendue? La Foi nous oblige à le reconnaître dans le mystère de l'Eucharistie; mais que le même corps puisse être en divers lieux d'une manière étendue ou circonscinte, saint Thomas, saint Bonaventure et plusieurs autres le nient contre Scot, qui est pourtant suivi par quelques philosophes ol quelques théologiens.