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Gl^ PHYSIQUE, I. PARTIE. THÈSE HI.
Seconde conclusion. — Il ne parait pas possible que, même par miracle, le même corps soit en plusieurs lieux d'une présence circonscrite et quantitative. Saint Thomas l'affirme presque en ces termes {quodlib. m, art. 2, et encore au IVe liv. du Maître des Sentences, xuiv^ dist., q. II , art. 2 , quœstione 4).
Première preuve : c'est la raison que donne saint Thomas. Il est de l'essence d'une quantité d'être indivisible en soi et de soi; or, si elle était placée en deux lieux, elle serait divisée de soi : donc elle ne peut être en deux lieux. La majeure est évidente. En effet, la division détruit formellement l'unité, et il est impossible qu'une quantité divisée d'ellemême soit une, autrement elle serait une et non une, divisée et non divisée. Prouvons la mineure. Est considérée comme divisée , une quantité dont les surfaces sont séparées et laissent libre un espace quelconque au milieu d'elles; c'est la notion générale : or, si une seule quantité existait en deux lieux différents, ici , par exemple, et à Rome, entre la surface qui serait ici et celle qui serait à Rome , il y aurait comme milieu une distance immense : donc cette quantité serait divisée.
Seconde preuve. Une seule quantité ne peut remplir deux lieux en totalité : donc un corps ne peut être en réalité dans deux lieux. La conséquence est évidente , car un corps n'a qu'une seule quantité totale , et s'il en avait deux , l'une des deux ne serait pas à lui, elle ne serait qu'adventice chez lui, et il ne serait pas situé par celle-là. Quant à V antécédent, que nos adversaires nient, en voici la preuve : Une seule forme ne peut avoir deux effets formels adéquats ; or le fait de remplir un lieu est un effet formel de la quantité : donc une quantité ne peut remplir deux lieux en totalité. La mineure est certaine , car une quantité occupe un lieu en se donnant elle-même à ce lieu, et par manière de cause formelle, c'est-à-dire en lui communiquant sa propre entité. Yoici la preuve de la majeure : L'effet formel est l'en-
tité même de la forme, il est la forme communiquée : donc, de même qu'une seule forme ne peut avoir deux entités totales, elle ne peut avoir deux effets formels totaux.
On répondra : que l'occupation d'un lieu est un effet secondaire de la quantité , et que par là cette occupation peut se multiplier sans que la quantité se multiplie, comme elle peut être empêchée sans la destruction de cette quantité.
Mais au contraire : L'effet formel secondaire n'est pas autre chose que la forme communiquée une seconde fois : donc il ne peut pas se multiplier plus que l'effet premier; mais il peut être empêché, parce que l'entité même de la forme peut être sans communiquer un eftet secondaire. En outre , un effet secondaire en suppose essentiellement un premier : donc aussi deux effets secondaires adéquats supposeraient deux effets premiers , ou autrement, et plus clairement, il y aurait un effet premier communiqué douhlement et en totalité à un second , ce qui emporte contradiction dans les termes.
On ajoutera : L'occupation d'un seul lien est un effet adéquat de la quantité prise naturellement; néanmoins surnaturellement la quantité peut s'étendre à plusieurs lieux, parce qu'une quantité soumise à la Vertu divine peut plus qu'elle ne peut naturellement.
Mais au contraire : Dans les causes formelles et matérielles on ne peut pas distinguer la puissance naturelle de la surnaturelle : donc, si l'effet formel et adéquat d'une quantité est l'occupation totale d'un seul lieu, cette quantité ne pourra pas non plus surnaturellement en remplir plusieurs. La conséquence est évidente. Quant à l'antécédent, il se prouve, tant par l'autorité des Théologiens, pour lesquels c'est comme un axiome, que par la raison : en effet, la cause formelle et la cause matérielle sont causes par leur propre entité : donc, de même que, surnaturellement, elles ne peuvent recevoir une autre entité, autrement ce serait la même et non la même, ainsi elles ne peuvent non plus rece-
voir un autre mode de causer, ou un mode plus étendu. Donnons des exemples : c'est l'âme qui est cause formelle de l'homme , or une seule âme ne pourrait, même par la Volonté divine, informer à la fois plusieurs hommes ; trois unités causent par manière de cause formelle et matérielle le nombre ternaire ; or il est impossible , même par la Volonté divine, qu'elles causent le nombre six.
Confirmation. L'occupation d'un lieu ne peut être multipliée sans que la raison formelle d'occuper ce lieu soit multipliée ; or la quantité est la raison formelle d'occuper un lieu : donc l'occupation d'un lieu ne peut être multipliée si la quantité ne l'est pas. La tnineure paraît certaine. La raison d'emplir un lieu n'est que la quantité, à laquelle il convient par elle-même d'emplir un lieu par son étendue.
On prouve la majeure. Une chose est constituée une, ou multipliée par l'unité ou par la multiplicité de sa raison formelle et constitutive ; elle reçoit, en effet, son unité d'où elle reçoit son entité : donc il est impossible de concevoir une chose multiple sans la multiplicité de la raison constitutive de cette chose. Qui concevra plusieurs hommes sans la pluralité de la raison constitutive de l'homme , c'est-à-dire de l'humanité ?
Onpeut encore démontrer cette conclusion par plusieurs conséquences absurdes où seraient entraînés les adversaires : par exemple , ce corps serait dans l'un et l'autre lieu d'une manière circonscriptive , et en même temps il n'y serait pas d'une manière circonscriptive : il y serait, c'est leur thèse; il n'y serait pas, parce qu'un lieu circonscriptif d'une chose est un lieu dans lequel elle est contenue de telle sorte, que rien n'en puisse être dehors; or le corps tout entier serait hors de chacun de ces lieux: donc, etc. Ce raisonnement est de saint Thomas {quodlih.ni, art. 2). Ensuite le même homme pourrait former deux armées, qui combattraient l'une contre l'autre , dont les soldats se tuernient l'un l'autre, et ainsi, en un lieu, le même homme
viviait, tandis qu'il mourrait dans l'autre; il se rencontrerait lui-même, et se séparerait de lui-même; en un lieu il aurait froid, en l'autre il étoufferait de chaleur : en outre, comme l'indique saint Thomas (Ille part., q. lxxv, art. 1), il serait immense, parce qu'il pourrait être en une infinité de lieux syncatégorématiquement; la raison, en effet, est tout aussi bonne pour cent que pour deux f pour mille que pour cent, etc.
Ohjection première. Un même corps peut être en plusieurs lieux saci^amentellement : donc il le peut aussi quantitativement, car la raison est la même pour la présence sacramentelle, et pour la présence quantitative.
Réponse. Je nie la parité. La raison d'être en un lieu sacramentellement est la conversion d'une substance en une autre : les présences sacramentelles doivent donc se multiplier, suivant que les conversions se multiplient. Mais la raison d'être en un lieu quantitativement, c'est la quantité : quand donc la quantité reste une, la présence qu'elle emporte ne peut se multiplier.
Instance. Dieu peut convertir plusieurs quantités en la quantité du corps de Notre-Seigneur : donc la quantité de ce corps peut remplir plusieurs lieux, puisqu'elle remplirait tous ceux qu'occupaient les quantités auxquelles elle est substituée.
Réponse. D'après saint Thomas {quodlih. m, art. ii), toutes ces conversions aboutiraient à une quantité unique, et par suite elles ne donneraient au corps de Notre-Seigneur qu'un seul l!iei< quantitatif.
Ohjection seconde. La présence substantielle est à la substance ce que la présence quantitative est à la quantité; or, la présence substantielle se niulliplie , la substance restant une , on le voit au mystère de l'Eucharistie : donc aussi la présence quantitative peut être multipliée sans que la quantité le soit.
Réponse. Je nie la parité. La substance n'a pas d'être en
518 PHYïilQUE. 1. PARTIE. THÈSE 111.
un lieu par elle-même, cette propriété lui vient par autre chose : chez les Anges, par l'opération ; dans les corps , par la quantité; dans le sacrement de l'Eucharistie, par la conversion du pain au corps de Notre - Seigneur. Il en résulte que la même substance sera en divers lieux, si l'on peut diversifier la raison de sa présence ; ainsi le même ange sera en divers lieux, s'il peut avoir diverses opérations adéquates éloignées l'une de l'autre localement, et le même corps de Notre-Seigneur peut être sacramentellement en plusieurs lieux, parce que plusieurs hosties peuvent être converties en son corps. Au contraire, la quantité est la raison par laquelle un corps remplit un lieu; il est donc impossible qu'un seul corps emplisse deux lieux, s'il n'a qu'une quantité.
/nsfance. La raison immédiate d'occuper un lieu n'est pas la quantité, mais Vuhicatioyi : donc plusieurs lieux pourront être occupés , si l'on multiplie Yuhication.
Réponse. Je nie l'antécédent. Uuhication résulte , il est vrai, dans un corps de ce qu'il emplit un lieu, et de ce qu'il est circonscrit par ce lieu. Mais c'est par sa propre quantité que le corps remplit le lieu; la raison propre de la plénitude du lieu est donc dans la quantité.
On oppose enfin différents faits. Notre-Seigneur, sans abandonner le Ciel , est apparu à saint Paul, quand celui-ci allait à Damas; plusieurs fois, d'autres saints l'ont vu; de plus, il est apparu souvent dans l'Eucharistie sous la forme d'un enfant : il était donc à la fois dans le Ciel , et dans les lieux où il apparaissait. On lit aussi de plusieurs saints qu'ils ont été vus corporellement en plusieurs lieux à la fois.
Réponse. Ces faits sont faciles à expliquer. De ce que Notre-Seigneur, pour prouver à saint Paul la vérité de sa résurrection, lui est apparu en personne, il ne s'ensuit pas qu'il fût en deux lieux; il a pu apparaître et parler du Ciel même à saint Paul et aussi à saint Etienne (au liv. des Actes des Apôtres, y. 55), ou encore quitter le Ciel, comme paraît l'indiquer saint Thomas (111^ part., q. LVii, art. 6, rép.
à la 3^ ohject.). Sans doute le Seigneur est assis à la droite du Père, il est dans le Ciel jusqu'au jour duJugement; mais un instant n'est rien dans cette question, et si l'on peut dire d'un bourgeois de Paris qu'il demeure dans cette ville, bien qu'il en sorte quelquefois, on peut dire de Notre-Seigneur qu'il est dans le Ciel, bien qu'il le quitte pour un moment ; les autres apparitions n'exigent nullement la présence du corps même de -Notre-Seigneur. Il suffit parfaitement pour les expliquer de dire que les Saints en ont vu quelque ressemblance analogue à celles que les Anges montrent quand ils veulent communiquer avec les hommes. Qu'on ne dise pas que ce serait accuser Dieu de tromperie ; saint Thomas répond très-bien que ces apparitions n'ont pas pour but de montrer la présence corporelle du Seigneur, mais de faire ressortir quelque vérité : par exemple , l'intimité entre Dieu et ses Saints, ou sa présence réelle, dans l'Eucharistie; il suffisait donc, pour qu'elles fussent sincères et non trompeuses , que ce qu'elles devaient prouver et signifier fût vrai.
Quant aux apparitions des Saints en divers lieux à la fois, elles s'expliquent, sans qu'il soit besoin de multiplier les présences locales, par l'intervention des Anges, qui au besoin représentaient ces Saints par le moyen d'un corps imaginaire, et c'est en ce sens qu'aux Actes des Apôtres, chap. XI, lorsque Pierre, échappé des mains d'Hérode, frappait à la porte de la maison où étaient les Disciples , ceux-ci pensèrent que c'était son Ange qui venait en son nom , quand il était encore en prison.
ARTICLE TROISIÈME
BT VIDE.
On définit le vide : \in lieu qui n'est occupé par aucun corps. Par suite, les lieux qu'on appelle vulgairement vides, ne le sont pas véritablement; ils sont remplis d'un corps
qui échappe aux sens : ainsi le tonneau , après qu'on en a tiré le vin , et la bourse, après qu'on en a extrait l'argent, bien qu'on les dise vulgairement vides, sont remplis d'air. Au sujet du vide , trois questions se présentent : l» si le vide peut exister par une force naturelle ; 2° s'il peut résulter d'une opération angélique, ou au moins d'une opération divine; 3° si un corps peut se mouvoir dans le vide.
Première conclusion. On ne peut admettre le vide naturel dans aucune proportion, ni grande, ni petite: ainsi pensent tous les Péripatéticiens , contrairement à quelques Philosophes. De ces derniers, les uns veuleni que le vide soit possible , même dans des proportions considérables; les autres prétendent qu'il existe réellement, au moins en petite quantité , dans les pores des substances corporelles : le premier vide s'appelle vide ramassé {vacuum coacervatwn) , et le second vide disséminé (vacuum disseminatum) .
Preuve de la conclusion. Une chose que tout conspire à éviter ne peut exister naturellement; or tout, les plus grandes masses corporelles comme les plus petites, conspire à éviter le vide : donc il ne peut y avoir naturellement ni grand ni petit vide. La majeure est constante. Aucun agent particulier ne prévaut contre l'effort de la nature entière. Voici la preuve de la mineure. Tout conspire au maintien de l'union entre les êtres; c'est elle qui fait le bien commun; sans elle on ne sait à quoi serviraient les choses, puisqu'elles sont ordonnées de façon à composer un tout unique, qui est l'univers; si vous introduisez le vide , ce bien général de l'union sera détruit , puisque les corps entre lesquels il serait ne seraient plus unis ; cela est clair : donc tout conspire à l'éviter. De là cette loi constante de la nature , supérieure à toute action particulière , à savoir qu'un premier corps ne peut être séparé d'un second sans qu'un troisième le remplace.
Ceci est confirmé par l'expérience. Nous voyons, en effet,
des corps adhérant très- fortement l'un à l'autre, et s'entraînant l'un l'autre , même contre leur inclination propre , toutes les fois qu'un autre corps ne se trouve pas prêt à remplacer celui qui ferait défaut, et cela pour empêcher le vide : plongez un siphon dans l'eau, et retirez-le en le renversant, l'eau ne s'écoulera et ne quittera les parois du siphon qu'au moment où l'air pourra y pénétrer; dans les pompes, l'eau monte en suivant le piston qui s'élève, pour empêcher que le lieu abandonné par ce piston ne reste vide ; on voit dans l'application des ventouses la peau se gonfler d'une manière considérable , et la raison , c'est que l'air intérieur a d'abord été dilaté par le feu dans la ventouse , puis le feu s'est éteint , la chaleur a diminué , par suite l'air occupe un espace moindre . et comme l'air extérieur ne peut prendre la place laissée libre , la peau monte pour qu'il ne reste pas de vide. Des tables de marbre poli appliquées l'une contre l'autre adhèrent entre elles , et ne peuvent être séparées que par un effort extraordinaire, parce que, à cause de leur adhésion exacte , l'air y pénètre difficilement quand on veut les séparer; celui qui resserre les deux plaques d'un soufflet, et ferme ensuite l'ouverture, ne peut les disjoindre, et elles restent attachées ensemble comme par de la glu, et la raison en est que , si elles se séparaient , elles laisseraient un espace vide. Si vous appliquez l'ouverture d'une fiolp pleine d'eau sur une autre fiole , l'eau ne coulera pas, parce que l'air ne peut la remplacer; le même eftét se pi^oduit si vous renversez la fiole perpendiculairement dans l'air, pourvu qu'elle ait une ouverture très-étroite , parce que, par un étroit passage, l'air et l'eau ne peuvent pas suffisamment, l'un pénétrer bulle à bulle, l'autre couler goutte à goutte , comme il est dans leur nature de le faire. Je passe mille autres exemples.
Les Physiciens modernes se rient à cette occasion de l'ancienne Philosophie , qui rapporte tous ces effets à la crainte et à l'horreur du. vide. Ces passions, disent- ils, sont
522 PHYSIQUE. I. PARTIE. XliÈSE HI.
réservées aux animaux capables de sentiment : pourquoi les attribuer à des créatures si inférieures? Pourquoi enrôler tous ces effets naturels comme autant de soldats au service de la nature contre le vide? C'est comme si l'on disait que la crainte du froid abat les arbres dans les forêts, qu'elle les fend , les fait sécher, les transporte à la ville , les enferme dans les greniers , ou les construit en bûchers. Leurs railleries n'ont plus de fin depuis qu'ils ont eu le bonheur de découvrir une cause physique possible des effets que nous attribuons à l'horreur du vide : cette cause, c'est la gravitation de l'air, qui presse toutes les choses sur lesquelles et autour desquelles il est répandu , et par cette pression les force à une cohésion mutuelle et à l'envahissement des lieux non occupés. Les expériences ne leur manquent pas pour prouver toute la puissance de cette gravitation. Mais d'abord il est puéril d'insister ainsi sur l'ancienne manière de parler et de la contredire ; tout le monde sait bien que les mots crainte et horreur du vide, etc., sont métaphoriques, et veulent indiquer seulement une tendance commune à tous les corps , c'est-à-dire leur adhérence entre eux jusqu'à ce qu'un corps intermédiaire vienne remplacer celui qui se retire, et le résultat de cette tendance , à savoir qu'aucun vide ne détruit l'union naturelle des choses. C'est une figure analogue qui nous fait désigner par les mots àHnclination et à^appétit l'élan naturel , qui amène les corps graves au centre.
Quand on ajoute que les choses se trouvent portées aux lieux inoccupés non par la crainte du vide , ni par la force que la nature a mise en elles pour résister à ce vide, mais par l'efiet de la pression et de la gravitation de l'air qui les domine, on substitue simplement à une cause déjà notoire une cause nouvelle et incertaine. Il n'est pas suffisamment prouvé que l'air ait la gravitation qu'on lui attribue ; nous le verrons plus tard. Même en admettant cette gravitation , il est certain qu'on ne pourrait encore lui attribuer les effets dont nous avons parlé, et tous les effets semblables que
l'horreur du inde suffit à expliquer, ces eflets se produisant dans un lieu où l'air n'a certainement pas de gravitation , par exemple, sous le récipient de la machine pneumatique.
Cette machine est une sorte de pompe à air. On place sur une table un vase de verre renversé; de ce vase on extrait l'air par le moyen d'une pompe; l'air du dehors ne pouvant pénétrer ni remplacer celui qu'on retire, il ne reste bientôt plus dans le récipient qu'un air très-raréfîé. Dans cet air, soustrait à toute espèce de pression , deux tables de marbre restent adhérentes l'une à l'autre ; l'eau demeure suspendue dans la fiole; le mercure ne s'écoule pas d'un tube fermé par en haut, et plongeant dans un bain du même métal; l'eau s'échappe du siphon, pourvu que les liquides employés pour ces expériences aient été préalablement enfermés environ vingt-quatre heures dans la machine, et qu'ils aient pu durant ce temps se débarrasser de leurs éléments gazeux; car, sans cette précaution, ces derniers, au moment où l'air est aspiré, s'échapperaient du liquide, et tendraient à monter et à produire une dépression dans ce liquide. Ces expériences, faites avec beaucoup de soin, établissent déjà que ces effets ne doivent pas être attribués à la gravité de l'atmosphère supérieure , mais à la loi même de la nature, par laquelle un corps ne peut être disjoint d'un autre corps qu'à la condition d'être remplacé par un troisième.
Je sais bien que quelques auteurs supposent une substance plus subtile encore que l'air, laquelle pesant et pressant sur le récipient de la machine , traverserait le verre quand l'air plus dense n'y est plus, et produirait ces effets; mais, si l'on se met sur le terrain des suppositions, où s'arrêtera-t-on? D'ailleurs , même en pénétrant le verre, cette substance subtile ne pourrait produire de tels effets : par exemple, soutenir l'eau dans une fiole de verre placée sous le récipient; car, puisqu'elle peut pénétrer le veiie du récipient, elle pénétrera aussi celui de la fiole, et pèsera égale-
PHYSIQUE. I. PARTIE. THÈSE Itl.
ment sur l'eau qui se trouve suspendue, et sur l'eau où est plongée la fiole : donc elle pressera tout autant l'eau de la fiole par en haut qu'elle la soutiendra par en bas, et elle devra lui faire reprendre partout son niveau comme on le voit à l'air libre; ce n'est point pourtant ce qui arrive.
Objection première. Si l'on remplit de mercure un tube de trois pieds, fermé paj* une seule extrémité, et qu'on le renverse dans un vase plein de mercure ; ou si l'on opère avec un tube recourbé, ayant un petit réservoir, comme le montre la figure ci-contre, le mercure descendra et restera suspendu à la hauteur de vingtsept pouces environ, laissant au haut du tube un espace nécessairement vide : de quel corps, en effet , cet espace serait - il rempli ? De même , dans la machine pneumatique, quand on a retiré l'air du récipient, et qu'il n'en entre pas de nouveau, rien ne prend la place de l'air retiré. Là aussi il faut admettre un espace vide.
Réponse. Ces espaces et les espaces semblables ne restent pas vides. Il est facile de montrer comment et de quoi ils se remplissent, en faisant observer les trois procédés qu'emploie la nature pour empêcher le vide. D'abord le corps le plus voisin est entraîné vers le lieu abandonné : ainsi, dans les pompes , lorsqu'on retire le piston , l'eau s'élève pour le remplacer; mais si quelque chose s'oppose à ce remplacement du corps déplacé violemment, le second procédé consiste dans l'elTraction de ce qui fait obstacle : retirez, avec la bouche ou avec une pompe , l'air d'un vase de verre trop fragile, le vase se brisera, pour que l'air extérieur prenne la place de celui que vous avez retiré ; enfin , si le récipient ne peut se briser, le troisième procédé est la raréfaction qui dilate et répand soit l'air, soit le gaz, que tout composé peut dégager, et cet air ou ce gaz dilaté remplit tout l'espace laissé vide. Par là il arrive quelquefois à une quantité
donnée d'air de se répandre en un espace mille fois plus grand que celui qu'elle occupait auparavant.
Ces trois procédés de la nature sont démontrés par des e.xpériences connues , que nous avons cent fois répétées dans la machine pneumatique : 1° quand nous retirions l'air d'un vase de verre : si une fente excessivement petite se rencontrait , l'air extérieur se précipitait violemment par cette fente à la place de l'air aspiré ; S" s'il n'y avait pas de fente , et que le verre fût faible, il se brisait; 3° enfin, quand le vase employé était d'un verre plus fort, on pouvait reconnaître le dernier effort de la nature : les liquides enfermés dans ce vase (esprit de vin , urine ou eau tiède) se mettaient à bouillir et à chasser, pour la répandre au lieu de l'air épuisé, une grande partie de leur substance dilatée à l'état de vapeur. J'ai vu moi-même une vessie de carpe, liée avec le plus grand soin , après avoir été comprimée et privée d'air autant que possible , se développer tellement , qu'en raréfiant encore le peu d'air logé dans ses replis , on arrivait à la voir non - seulement remplie, mais complètement gonflée. Ces expériences font voir clairement les efforts de la nature pour éviter le vide, et l'erreur de ceux qui veulent leur donner pour raison la pression ou la pesanteur de l'air, qui , dans cet appareil, n'a aucune influence.
Bien plus , il est évident qu'aucune force naturelle ne peut faire le vide, parce qu'aucune force ne peut neutraliser ce troisième moyen que la nature emploie pour le fuir.
Ces trois procédés , et notamment le dernier, répondent à l'expérience dont s'appuie Yohjectiori. La portion du tube laissée vide par le mercure qu'on y verse est remplie par une substance aériforme qui sort du mercure dilaté et rentre dans ce métal , si on la presse par son moyen en inclinant le tube. De la même façon, la place de l'air aspiré par la machine est occupée ou par l'air qui reste et se dilate , ou par des gaz dégagés des autres corps environnants.
Ce n'est pas seulement sur ces expériences que je suis
fondé pour être sûr de ce que j'avance , j'ai encore pu m'en convaincre par celle-ci, qui est péremptoire : Laissez du mercure enfermé pendant plusieurs jours sous le récipient de la machine pneumatique, de manière à ce qu'il puisse dégager tous les éléments gazeux qu'il renferme; remplissez ensuite de ce mercure votre tube , vous verrez le mercure non plus descendre, mais stationner même à la hauteur de soixantedix pouces et plus, le vide étant aussi parfait que possilile dans le récipient; l'expérience me l'a montré mille fois. Pourquoi cela? Parce qu'il est privé de ses éléments gazeux , et que ceux-ci ne peuvent plus se dégager ni remplir l'espace que la pesanteur lui demandait de laisser libre , parce que le vide ne peut exister ; mais secouez violemment le tube, et le mercure s'écoulera ; «ar cette secousse chassera les parties de la substance aériforme qui y restaient encore. Il en sera de même si le tube reste longtemps plein dans la machine; car avec le temps ces parties , lentes à se dilater, s'échappent enfin, et rempHssent l'espace supérieur: le mercure peut donc ainsi descendre sans que le vide se fasse.
Mais, dira-t-on, pourquoi , en dehors de la machine, le mercure qui n'a pas dégagé cette substance aériforme s'arrête-t-il toujours dans le tube à la hauteur de vingt-sept pouces environ ? Pourquoi , lorsque le tube dépasse de beaucoup cette mesure de vingt-sept pouces, le mercure est -il toujours stationnaire et fixe? Pourquoi, si le tube a moins de vingt-sept pouces , le mercure , fidèle à sa mesure, remplit-il complètement le tube?
Réponse. Parce que cette substance ne se dégage et ne se dilate que difficilement; il faut un poids déterminé de mercure pour surmonter sa répugnance, et c'est quand la colonne a atteint vingt -sept pouces de hauteur que celte répugnance est vaincue. C'est pourquoi le mercure ne descend jamais au-dessous. L'expérience faite avec un liquide moins dense donnera des résultats analogues; il ne descentlia que lorsqu'il aura atteint dans le tul)e
qui l'enferme une hauteur suffisante pour faire équilibre à une colonne de mercure de vingt -sept pouces : l'eau, par exemple, qui pèse quatorze fois moins que le mercure, demandera trente - deux pieds environ de hauteur pour arriver à cet équilibre , et , appelée par le piston dans un tube de quarante pieds de haut, elle s'arrêtera à trente deux pieds. Cela se voit tous les jours dans les pompes aspirantes, qui n'élèvent jamais l'eau au-dessus de cette mesure. Je sais qu'on donne pour cause de ce phénomène la pesanteur de l'air ; nous discuterons la valeur de cette cause en traitant de l'air proprement dit.
Deuxième objection. Au moment où des tables polies et unies ensemble sont tout à coup violemment séparées, il n'est pas croyable que l'air, qui se précipite de tous côtés , remplisse complètement l'espace laissé vide, autrement le mouvement serait instantané : donc cet intervalle reste vide au moins un instant.
Réponse. Le liquide dont on se sert pour enduire ces tables, afin qu'elles adhèrent plus fortement, exhale de luimême, lorsque les tables sont disjointes, une substance gazeuse qui commence à remplir le vide, et ouvre la voie à l'air ambiant : ainsi, dans la machine pneumatique, lorsqu'on épuise l'air le plus grossier, les surfaces adhérentes se détachent d'elles-mêmes, parce que la substance aérifornie qui s'échappe de l'enduit, si l'on n'a pas eu soin de l'en purger, comme je l'ai dit plus haut, sert à détruire l'adhérence ; si , au contraire , les surfaces de ces tables sont si bien polies qu'aucun liquide ne puisse les faire adhérer plus complètement , c'est à elles-mêmes que sera emprunté le gaz qui remplira l'espace : les corps les plus durs sont quelquefois odorants, et ils nous fournissent la preuve que tous les corps laissent échapper quelque émanation. D'ailleuis la force qui disjoint les fables en question les courbe d'ybord légèrement, et laisse un passage à l'air ambiant ,
qui s'y précipite et arrive peu à peu au milieu de manière à remplir graduellement l'espace vide.
Objection troisième. Le mouvement ne peut pas exister sans le vide, et l'on a précédemment objecté à Descartes que , si tout espace est rempli , on cherchera en vain où ira le corps mis en mouvement : donc le vide peut exister.
Réponse. Le mouvement peut exister sans le vide, grâce à la flexibilité des corps fluides, qui, selon qu'il est nécessaire, peuvent se condenser et se raréfier pour faire place aux autres? s'ouvrir même au besoin , et prendre toutes les formes ] les molécules chassées par le corps mû se rejoignent, et lui font une nouvelle place en comblant celle qu'il occupait. Descartes ne peut se servir de cette réponse, parce qu'il ne veut pas que les corps puissent se condenser ni se raréfier ; il n'accorde à aucun corps ni à aucune partie corporelle la fluidité, c'est-à-dire la faculté de s'accommoder à toute forme et de se laisser ouvrir par les corps mobiles , chose qui pourtant est nécessaire pour expliquer le mouvement; ses principes l'empêchent de dire comment les premières molécules de matière ont pu se mettre en mouvement en dehors du vide, puisqu'il leur enlève l'assistance d'un autre corps fluide , au travers duquel elles pourraient se mouvoir.
On dira : Au moins, le vide existe dans les pores; car tous les corps sont poreux , et l'on ne saurait dire de quoi leurs pores sont remplis. Gassendi a démontré par cette expérience qu'ils étaient vides : Présentez à la dissolution dans de l'eau du sel marin , du sucre, du vitriol, de l'alun , et d'autres sels , l'eau , saturée d'une quantité donnée d'un de ces sels , n'en dissout rien au delà , et ce qui en reste demeure intact ; mais elle recevra et dissoudra dans une certaine proportion et successivement chacun des autres sels. Gomment expliquer cela, sinon par de petits espaces laissés vides dans l'eau, et affectant des formes diverses? Ghacun d'eux accepte les molécules de sel en dissolution qui s'harmonisent avec sa forme : l'espace triangulaire une molécule
triangulaire , l'espace cubique une molécule cubique , et ainsi de suite. Le sel marin, par exemple, qui a cette dernière forme , prend sa place , et il laisse les autres places vides pour les autres sels , et chacun de ceux-ci se met au poste qui lui convient.
Réponse. Les pores des corps sont remplis par une substance fluide et gazeuse, et cette substance se trouve dans tous les corps et s'en exhale, comme on le voit par les corps odoi^ants. L'expérience de Gassendi prouve plutôt que le vide n'existe pas dans l'eau ; car, après l'injection des sels et leur mélange, on remarque un gonflement qui n'aurait pas lieu si les particules venaient à occuper les espaces laissés vides jusqu'alors ; mais pourquoi l'eau remplie d'une certaine quantité d'un sel n'en peut-elle dissoudre davantage , tout en conservant la force d'en dissoudre d'autres? Parce que le semblable n'agit pas sur le semblable. Or l'eau saturée d'un sel lui devient en quelque sorte semblable ; elle ne peut donc plus dissoudre ce sel, quoiqu'elle puisse encore en dissoudre d'autres.
On dira enfin : Le corps animal qui ne peut supporter les blessures et le slarges ouvertures, exige, au contraire, des interstices répandus sur toute la peau pour la transpiration ; ainsi la nature, qui a horreur d'un trop grand vide, ne répugne pas au vide dans les pores des substances inanimées, elle l'exige, au contraire.
Réponse. Les corps animés se défendent même des petites ouvertures, si elles sont contraires au bien de l'animal, et ils acceptent les grandes, quand c'est conforme à leur nature ; la bouche , les narines , les oreilles et des ouvertures encore plus grandes , sont évidemment nécessaires , tandis qu'une piqûre d'épingle est nuisible; mais il n'y a pas là de vide ni grand ni petit pour détruire l'harmonie de l'ensemble et pour contrarier la nature intime des choses ; c'est ce vide seulement que les corps grands et petits fuient comme un danger, et il ne s'y fait pas une fissure, quelque II. 34
petite qu'elle soit, qui ne soit à l'inslant remplie par une substance éthérée et fluide : cette substance, en s'exhalant, ferme et remplit les pores , comme on peut le voir dans la fermentation de la pâte , dans l'eau qui gèle , etc.
Conclusion deuxième. — Un ange ne peut pas faire le vide. Dieu peut le faire.
Preuve de la première partie. L'inclination des corps pour remplir le vide est plus forte que leur disposition à obéir à l'ange qui les meut : donc l'ange ne peut pas faire le vide. La conséquence est évidente. Je prouve l'antécédent. Le penchant pour le bien commun est plus puissant que celui qui soumet une créature à une autre; or cette inclination à combattre le vide a pour objet le bien commun de l'univers, et l'ange n'est qu'une créature ayant pouvoir sur une autre : donc...
Confirmation. La puissance des anges ne leur est pas donnée pour renverser l'ordre de l'univers, mais pour mouvoir les corps suivant les lois de cet ordre; ils ne sont pas les auteurs ni les maîtres de la nature , ce sont seulement des ministres du Créateur, soumis aux lois qu'il a instituées. Saint Paul [aux Hébreux, chap. i) dit : Ce sont tous des administrateurs; et plus loin : Dieu n'a pas soumis le globe aux anges. Or le vide détruirait cet ordre de l'univers, qui se trouve dans l'union de ses parties ; donc l'ange ne peut pas faire le vide.
Preuve de la seconde partie contre Descartes, qui la nie {seconde partie, numéro i8). Dieu peut tout ce qui n'entraîne pas contradiction, il n'est pas soumis aux lois qu'il a établies pour ses créatures ; or, si le vide est impossible à l'état ordinaire, ce n'est pas que l'idée en soit contradictoire à l'idée de créature ; c'est que Dieu a voulu que l'union entre tous les corps fût permanente, et qu'un corps ne pût se séparer d'un autre sans que l'intervalle entre les deux fût rempli : donc Dieu peut disjoindre deux corps sans qu'un troisième
intervienne; ainsi il pourrait détruire l'air dans un espace donné, et empêcher la survenance de l'air extérieur.
Descartes répond. Dans ce cas, les côtés des corps séparés se rapprocheront, parce qu'il est impossible que des corps soient séparés quand il n'y a pas entre eux d'intermédiaire. Mais d'abord cette affirmation est gratuite. Ensuite Dieu peut détruire tous les corps et ne conserver qu'un seul homme. Qui niera cela? Or, le nez de cet homme serait distant des doigts de ses pieds , quoiqu'en réalité il n'y eut pas de corps intermédiaire entre son nez et ses pieds; c'est pourquoi on dit éloignées les choses entre lesquelles peut exister un corps étendu, quand même ce corps n'y serait pas en réalité : donc on conçoit encore que des choses soient séparées par un espace vide.
On insiste. Ce qui est étendu est corps; mais ce milieii qui séparerait les côtés des corps entre lesquels Dieu ferait le vide, serait étendu : ce serait donc un corps, partant le vide n'existerait pas.
Réponse. Ce serait étendu négativement, et non positivement; ce serait la privation d'un corps étendu et, par conséquent, il y aurait étendue privative. En effet, les privations elles-mêmes s'étendent d'une certaine façon, et nous les apprécions comme on apprécie l'ombre.
Troisième conclusion. — Un corps pourrait se mouvoir dans le vide, mais non instantanément.
Preuve de la première partie. Deux corps qui avancent ou reculent l'un par rapport à l'autre sont en mouvement; mais les corps peuvent avancer ou reculer dans le vide les uns par rapport aux autres, en laissant entre eux un intervalle vide plus ou moins grand : donc ils peuvent se mouvoir. C'est pourquoi le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ peut se mouvoir sans aucun doute , bien qu'il soit au-dessus de tous les cieux, où il n'y a pas d'autre corps qui se meuve. J'ai dit plus haut, en parlant du lieu, ce qu'acquiert un corps en se mouvant dans le vide.
Prouvons la seconde partie. On ne peut pas concevoir qu'en un instant un corps varie de distance par rapport à un autre, car il serait à la fois plus et moins éloigné de cet autre, ce qui est impossible ; mais par le mouvement, même dans le vide, un corps qui s'approche d'un autre ou qui s'en éloigne fait varier la distance qui les sépare : donc le mouvement même dans le vide ne peut se faire instantanément. En voilà assez sur le lieu et le vide.
QUESTION CINQUIEME