‹ Phonologie des patois du canton de VaudChapitre 3 sur 12 · CT ANT · texte numérisé non relu

CT ANT

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ecclésiastique du Canton de Vaud.! Comme on peut s’y attendre chez un auteur du commencement du XVIIIe siècle, Ruchat se fait une idée singulièrement absolue de la succession des diverses langues parlées dans la Suisse romande. D’après lui l'invasion germanique aurait refoulé complètement la langue latine hors du canton de Vaud et ce n’est que vers le Xe ou le XIe siècle que le roman, jargon moitié latin», se serait introduit dans cette contrée. Pour expliquer cette introduction subite Ruchat suppose qu’elle fut la conséquence de l'établissement dans le pays d’une dynastie française, alors que la Suisse allemande était rattachée à l'empire d'Allemagne, ce qui permet en même temps à l’auteur d'expliquer d’une façon fort simple la diversité de langage entre la Suisse occidentale et le reste de l’'Helvétie.?

Quant à la dissertation du même auteur sur l’origine des noms des principales localités suisses, elle ne manque pas d'intérêt, mais comme il n’y est question que des noms français elle demeure étrangère à l’objet spécial de cette étude.

I1 en est malheureusement de même des Mémoires critiques de Loys de Bochats Ce volumineux ouvrage, fort savant pour l'époque, est consacré en grande partie à établir l’origine celtique des noms de lieux suisses, et par là des Helvètes eux-mêmes. La celtomanie de Loys de Bochat n’a rien que de très naturel pour le temps. D'ailleurs son ouvrage ne renferme rien qui se rapporte directement à mon sujet.

Il en est tout autrement des Xecherches d'Elie Bertrand. L'auteur s’y propose directement l'étude du «jargon» vaudois, comme il l'appelle. En fait de renseignements positifs sur la nature de ce jargon le petit volume de Bertrand est de fort peu de valeur, pour ne pas dire complètement nul. Il est très intéressant en revanche en ce qu'il nous montre les idées que des hommes sérieux et savants se faisaient alors en pareille matière. Pour Bertrand le langage populaire du canton de Vaud n’est que barbarie et confusion, et cette confusion se retrouve malheureusement dans l’ouvrage luimême, malgré ou peut-être à cause du désir de l’auteur d’être aussi

1 Abraham Ruchat, Abrégé de l’histoire ecclésiastique du pays de Vaud depuis l'établissement du christianisme jusqu’à notre temps. Berne 1707.

2 Ouvrage cité p. 100.

3 Charles Guillaume de Loys de Bochat, Mémoires critiques pour servis d’éclaircissement sur divers points de l’histoire ancienne de la Suisse française. Lausanne, 3 vol., 1747—1740.

4 Elie Bertrand, Recherches sur les langues anciennes et modernes de la Suisse et principalment du Pays de Vaud. Genève 1758.

succinct que possible. Pourtant Bertrand me paraît avoir été bien placé pour étudier le sujet, et il est fort regrettable que se crainte d'être aride l'ait empêché de pousser plus loin ses recherches. En le faisant il nous aurait sans aucun doute conservé une foule de locutions et de mots patois qui depuis ont été remplacés par les locutions et mots français correspondants, au grand détriment de l'harmonie interne de la langue. Malheureusement l’auteur vivait en un temps où l’on tenait par dessus tout à paraître intéressant, et il a suivi en cela le courant général, comme on peu le constater par le passage suivant de son opuscule: «je vais essayer de réduire «dans un système abrégé ce que l’on peut dire sur une matière trop «ingrate pour pouvoir fournir des ornements et trop aride pour «devoir être déduite avec prolixité»1

Pendant près d’un siècle il ne parut plus rien sur le patois vaudois, si l’on en excepte les quelques brèves indications contenues ça et là dans le Conservateur suisse. Ce fut un poète vaudois qui renoua la tradition interrompue. Juste Olivier? consacre parmi les plus belles pages de son Canton de Vaud à notre idiome national comme il se plait à le nommer. Ce qui manquait le plus à ses prédécesseurs, la sympathie, lui fait entrevoir parfois ce que l’état de la science ne permettait pas encore d'affirmer d’une manière positive. Lui-même sentait le besoin d'appuyer un pareil tableau d’une étude détaillée de tous les patois du canton, et il adresse à cet effet à ses auditeurs de l’Académie de Lausanne un appel éloquent, mais qui malheureusement devait rester sans écho. Du reste sa profonde sympathie, je dirai même son enthousiasme, pour le langage de ses pères ne porte pas atteinte à l’indépendance de son jugement. Il n’hésite point, par exemple, à combattre la théorie de Raynouard sur l’antériorité du provençal vis-à-vis des autres langues romanes, malgré tout ce que cette théorie avait de séduisant pour son amour-propre de Vaudois.?

On comprend qu’un ouvrage d’un caractère aussi général ne pouvait entrer dans des développements linguistiques bien étendus. Juste Olivier s'attache avant tout à reproduire les traits généraux du patois et de son développement historique, et il le fait d’ailleurs avec une ampleur de style et d'idées magnifique.

1 Ouvrage cité p. 2.

2 J. Olivier, Le Canton de Vaud, sa vie et son histoire. Lausanne 2 vol. 1837. Cfr. surtout vol. I, pp. 216—280.

3 D’après J. Olivier en effet les patois vaudois ne forment qu'une des nombreuses ramifications du provençal.

Trente ans plus tard paraissait le Glossarre! du doyen Bridel, édité par AZ Z. Favrat. Cet ouvrage qui aurait dû et pu re la base d’une étude scientifique des patois de la Suisse romande, porte malheureusement le cachet de l’époque à laquelle il fut composé; car bien qu'édité il y a vingt ans à peine la date de sa composition remonte au premier tiers de ce siècle. Le vice radical dont souffre le Glossaire au point de vue scientifique ne tient pas tant à ses nombreuses imperfections de détail? qu’à l'absence même d’une méthode quelconque dans la réunion des matériaux aussi bien que dans leur publication. Deux choses surtout étaient indispensables dans un travail de ce genre: d’abord la création d’un système orthographique qui s’appliquât à tous les patois représentés dans le dictionnaire, peu importait d’ailleurs quels eussent été les principes de cette orthographe pourvu qu’elle rendit compte d’une façon suffsante de la véritable prononciation des mots: ensuite l'indication aussi exacte que possible de la patrie des differentes formes d’un même vocable. Ces deux points seuls pouvaient donner à l'oeuvre du doyen Bridel une valeur scientifique et nationale: il les a négligés d’une façon à peu près absolue. L’étymologie des mots était moins nécessaire, puisque rien n’empêchait de l'ajouter après coup. Bridel pourtant a tenu à nous l'indiquer et il pousse parfois le scrupule jusqu’à rechercher cette étymologie dans des langues comme le finlandais, voire même le birman.

M. Favrat a cherché à augmenter l'intérêt du glossaire Bridel en y joignant un certain nombre de morceaux patois représentant assez complètement les diverses variétés de la Suisse romande: il est à regretter seulement que l’espace qui lui était concédé à cet effet nait pas été plus considérable.

Quant à la valeur que ces morceaux peuvent avoir pour une étude scientifique de la langue elle ne saurait être contestée, bien qu'ici encore il y ait de nombreuses et graves réserves à formuler.

1 Glossaire du patois de la Suisse romande. Lausanne 1866. Il forme: le Tome XXI des Mémoires et documents publiés par la Société d’histoire de la Suisse romande.

2 La celtomanie par exemple que l’auteur a d’ailleurs avouée avec une naïveté charmante. , J'ai vécu, dit-il, dans un temps où l’on croyait qu'Adam avait parlé bas-breton et je me suis longtemps trompé, en cherchant, à la manière de M. de Cambrai, du celte dans tous nos mots patois: maintenant j'avoue de bonne foi que, pour un mot de racine celtique, ilyensest dans notre romand dix d'origine latine, et je préfère la vérité à un système qui commence à passer de mode. mais je n’ai pas le courage de revenir sur mes pas et de corriger mes erreurs“. Le doyen Bridel par L. Vulliemin. Lausanne 1865.

Ceci s'applique tout aussi bien à un petit volume anonyme que j'ai eu entre les mains et qui se compose d’un certain nombre de morceaux patois en vers et en prose précédés d’un très bref vocabulaire de mots patois.

Qu'on me permette ici d'exprimer un regret. Lorsque la Société d'histoire de la Suisse romande voulut publier un dictionnaire de patois, elle eut à choisir, parait-il, entre celui de Bridel et celui d’un autre de ses membres, le pasteur Moratel Le peu que ce dernier a fait paraître! en matière de dialectes est de nature à faire regretter que la Société d’histoire ne lui ait pas accordé la préférence.

J'aurais encore à citer quelques ouvrages qui se rattachent moins directement à mon sujet. L’/z/roduchon à l'étude des dialectes du pays romand par M. Ayer? est bien une introduction dans le sens le plus restreint du terme: encore sur les trente-sept pages dont se compose sa brochure en est-il six à peine qui ne soient pas exclusivement consacrées au patois de la Gruyère. J'aurai à m'en occuper ainsi que des publications déjà citées de MM. Cornu, Haefelin et Gilliéron, lorsqu'il sera question du système d’orthographe que j'ai cru devoir suivre.

Schnackenburg et Fuchs{ fournissent des données intéressantes sur certains patois voisins de la Suisse, tout en laissant d’ailleurs ceux de ce dernier pays en dehors de leurs recherches. J'ai déjà parlé des schizzi franco-provenzali d'Ascoli: l’auteur y consacre quelques mots aux patois du canton de Vaud. Quant à Diez ïl ne sait rien de positif sur la matière: il se bornef à ranger Lausanne dans le domaine provençal, ainsi que Burguy qui prend le cours de l’Orbe comme limite du domaine bourguignon 1.

Je ne voudrais pas terminer cette revue des auteurs qui m'ont été plus ou moins utiles, sans exprimer mes sincères remerciements

1 Cfr. surtout la Bibliothèque romane de la Suisse par J. L. M. Tome I, Lausanne 1855. — Il parait malheureusement que les matériaux considérables réunis par Moratel en vue d’un dictionnaire des patois sont perdus pour la philologie romane.

PCT. N°4:

3 Schnakenburg, Tableau synoptique et comparatif des idiomes populaires ou patois de la France. Berlin 1840.

4 August Fuchs, Ueber die sogenannten unregelmässigen Zeitwôrter in den romanischen Sprachen. Berlin 1840.

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