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CHAPITRE PREMIER

Travaux de Joseph Niepce. — Sa méthode pour la fixation des images de la chambre obscure. — Association de Niepce et Daguerre. — Mort de Joseph Niepce. — Travaux de Daguerre. — Communication de la découverte de Daguerre à l’Académie des sciences de Paris.

La création de la photographie appartient à deux hommes dont les travaux et le rôle respectifs, dans cette grande découverte, sont nettement établis : Niepce a, le premier, trouvé le moyen de fixer, par l’action chimique de la lumière, l’image des objets extérieurs; Daguerre a perfectionné les procédés photographiques de Niepce, et imaginé dans son ensemble la méthode générale actuellement en usage.

Né à Chalon-sur-Saône, en 1765, Joscph-Nicépliore Niepce était fils de Claude Niepce, écuyer, receveur des consignations au bailliage de Châlon. Élevé dans une certaine aisance, il avait atteint l’àgc de vingt-sept ans sans trop se presser de choisir une profession. La carrière des armes offrait seule alors aux âmes tranquilles et aux esprits philosophiques le moyen d’éviter le triste spectacle des désordres qui bouleversaient la patrie;

Niepce chercha dans la vie des camps cette paix morale que la guerre civile avait chassée du foyer. Il fit, avec le grade de sous-lieutenant, une partie de la campagne d’Italie. Au bout de deux ans, les fatigues d’une maladie l’obligèrent de quitter l’année. Nommé, en 1794, administrateur du district de Nice, il conserva jusqu’en 1801 cette place qui convenait à la modération de ses goûts. Il rentra à cette époque dans sa ville natale. Son frère aîné, Claude Niepce,' ne tarda pas à l’y rejoindre. Possédant dans les arts mécaniques des connaissances étendues, mais d’un caractère aventureux et mobile, ce dernier revenait en France après avoir couru les mers et visité les deux hémisphères. Il ne rapportait de ses longs voyages qu’un riche tribut de savoir et un goût prononcé pour les travaux de l’industrie. Doués des mêmes inclinations, animés des mêmes vues, les deux frères se réunirent pour tirer parti de leurs mutuelles connaissances ; ils s’établirent sur le domaine patrimonial, dans une petite maison de campagne située aux bords de la Saône, aux environs de Châlon, et s’adonnèrent en commun à des recherches de science appliquée. Entre autres machines intéressantes ou utiles, les frères Niepce construisirent, en 1806, un appareil mécanique qu’ils désignaient sous le nom de pyréolophore , dans lequel l’air brusquement chauffé devait produire les effets de la vapeur. Fondé sur le principe même de la machine Frisson , qui a beaucoup occupé de nos fours l’attention des mécaniciens, et dont il a été question dans le premier volume de cet ouvrage, cet appareil fut l’objet, à l’Institut, d’un rapport flatteur de Berthollet et de Carnot. Les frères Niepce s’occupèrent plus tard de la construction d’une machine hydrostatique nouvelle, qu’ils abandonnèrent cependant pour d’autres études. Le pastel, qu’ils cultivaient en grand dans leur domaine, leur donna ensuite l’occasion de préparer avec cette plante une matière colorante identique avec l’indigo des Indes, question d’une haute importance

à une époque où la guerre extérieure privait le commerce français des produits coloniaux. Enfin, une invention des plus précieuses pour les beaux-arts vint changer la direction des travaux de Joseph Niepce. La lithographie venait d’être importée en France, et cet art curieux fixait au plus haut degré l’attention générale. Partout on fouillait les carrières pour y trouver du calcaire lithographique. Saisi pour cet art nouveau d’un engouement qui dura plus de dix années, le public recherchait avec empressement les produits, encore fort imparfaits, sortis des mains des artistes. Les amateurs euxmêmes s’essayaient à ces procédés intéressants, et jusque dans les châteaux on trouvait des presses lithographiques. Niepce lit divers essais de reproduction sur quelques pierres d’un grain délicat destinées à être jetées sur la route de Lyon. Ces tentatives ayant échoué, il imagina de substituer à la pierre un métal poli, il essaya de tirer des épreuves sur une lame d’étain avec des crayons lithographiques, et c’est dans le cours de ces recherches qu’il conçut l’idée d’obtenir sur une plaque métallique la représentation des objets extérieurs par la seule action des rayons lumineux.

Par quelle série de transitions mystérieuses Niepce fut-il conduit, en partant de simples essais lithographiques, à aborder le problème le plus compliqué, le plus inaccessible peut-être de la physique de son temps ? La question serait bien difficile à éclaircir. Niepce était fort éloigné d’être ce que l’on nomme un savant. Il appartenait à cette classe d’infatigables chercheurs qui, sans trop de connaissances techniques, avec un bagage des plus minces, s’en vont loin des chemins courus, par monts et par vaux, cherchant l’impossible, appelant l’imprévu, invoquant tout bas le dieu Hasard; Niepce, pour tout dire, était un demi-savant. La race des demi-savants est assez dédaignée, l’ignorance surtout aime à l'accabler de ses mépris; cependant U est peut-être bon de n’en pas trop médire ; les demi-savants

font pou de mal à la science, et de loin en loin ils ont des trouvailles inespérées. Précisément parce qu’ils sont malhabiles à apprécier d’avance les éléments infinis d’un problème scientifique, ils se jettent du premier coup tout au travers des difficultés les plus ardues, ils touchent intrépidement aux questions les plus élevées et les plus graves, comme un enfant insouciant et curieux touche, en se jouant, aux ressorts d’une machine immense, et parfois ils arrivent ainsi à des résultats si étranges, à de si prodigieuses inventions, que les véritables savants en restent eux-mêmes confondus d’admiration et de surprise. Ce n’est pas un savant qui a découvert la boussole, c’est un bourgeois du royaume de Naples. Ce n’est pas un savant qui a découvert le télescope, ce sont deux enfants qui jouaient dans la boutique d’un lunetier de Middlebourg. Ce n’est pas un savant qui a réalisé les applications pratiques de la vapeur, ce sont deux ouvriers du Devonshire, le serrurier Thomas Newcomen et le vitrier Jean Cawley; et l’illustre James AYatt, qui porta la machine à vapeur à un si haut degré de perfection, n’était, lorsqu’il commença de s’occuper de son étude, qu’un pauvre fabricant d’instruments de la ville de Glascovv. Ce n’est pas un savant qui a découvert la vaccine, ce sont des bergers du Languedoc. Ce n’est pas un savant qui a imaginé la lithographie, c’est un chanteur du théâtre de Munich. Il est donc prudent de ménager un peu cette race utile des demi-savants. C’est parce que Niepce n’était qu’un demisavant que la photographie existe. Assurément, s’il eût été un savant complet, il n’eût pas ignoré qu’en se proposant de créer des images par l’action chimique de la lumière, il se posait en face des plus graves difficultés de la science ; il se fût rappelé qu’en Angleterre l’illustre Humphry Davy, le patient AVedgewood, après mille essais infructueux, avaient regarde ce problème comme insoluble. Le jour où cette pensée audacieuse entra daus son esprit, il l’eût donc reléguée aussitôt

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à côté dés rêveries de Wilkins ou de Cyrano de Bergerac ; il eût tout au plus poussé un soupir de regret et passé outre. Heureusement pour la science et les arts, Niepce n’était savant qu’à moitié. Il ne s’effraya donc pas trop des difficultés qui l’attendaient II ne pouvait guère prévoir que cette question, en apparence si simple, lui coûterait vingt années de recherches, et que la mort le surprendrait avant qu’il eût reçu la récompense et la satisfaction légitime de ses travaux.

Les essais photographiques de Niepce remontent à l’année 1813 ; c’est dans les premiers mois de 1814 qu’il fit ses premières découvertes. 1814! cette date ne suffit-elle pas à elle seule pour montrer avec quelle passion ardente il a suivi la série de ses travaux? L’empire est menacé, le pays en feu, le sol en proie à l’invasion étrangère, toute l'Europe se réunit pour nous accabler ; cependant il y a quelque part, derrière la Saône, un homme que le bruit de ces agitations immenses est impuissant à détourner de sa tâche. Que lui font à lui et les nations qui s’ébranlent et l’empire qui tombe ; il a de bien autres sollicitudes : sur sa plaque il a aperçu aujourd’hui les premiers linéaments d’une image. Autour de lui tout s’agite, partout le trouble et l’anxiété, nul ne sait ce que la France sera demain. « Le soleil de demain éclairera -t-il le triomphe ou l’asservisse- » ment de la patrie ? » Voilà ce que tous les cœurs se demandent avec mille angoisses. Lui, tranquille au sein de tant d’alarmes, il se dit seulement : « Le soleil de demain impressionnera-t-il » la combinaison nouvelle que j’ai trouvée hier? » Dans une notice qu’il a publiée sur celte question, M. Niepce fils a pris la peine de prouver que les recherches de son père remontent à l’année 1813. Gardez vos preuves, elles sont inutiles; il fallait bien que les travaux de ce terrible inventeur fussent antérieurs à 1814, puisque même les événements de cette année néfaste ne suffirent point à suspendre sa marche.

Quant aux principes de ses procédés photographiques, ils

étaient d’ane grande simplicité. N iepce savait ce que savent tous les peintres, qu'une certaine substance résineuse de couleur noire, le bitume de Judée, exposée à l’action de la lumière, y prend une couleur grisâtre en subissant une légère modification chimique Voici comment il tira parti de cette propriété. Il s’occupa d'abord d'un objet assez insignifiant en apparence, mais qui avait l'avantage de préparer et d'éprouver les procédés pour l’avenir : il s'appliqua à reproduire des gravures. 11 vernissait une estampe sur le verso , pour la rendre plus transparente, et l’appliquait sur une lame d’étain préalablement recouverte d’une couche de bitume de Judée. Les parties noires de la gravure arrêtaient les rayons lumineux; au contraire, les parties transparentes ou qui ne présentaient aucun trait de burin, les laissaient passer librement. Les rayons lumineux, traversant les parties diaphanes du papier, allaient blanchir la couche de bitume de Judée appliquée sur la lame métallique, et l’on obtenait ainsi une reproduction fidèle du dessin, dans laquelle les clairs et les ombres conservaient leur situation naturelle. En plongeant ensuite la lame métallique dans l’essence de lavande, les portions du bitume non impressionnées par l’agent lumineux étaient dissoutes, tandis que les parties modifiées par la lumière restaient sans se dissoudre ; l’image se trouvait ainsi mise à l’abri de l’action ultérieure des rayons lumineux.

Mais la copie des gravures n’était qu’une opératiofi d’un intérêt secondaire, ce n’était qu’un prélude ; le problème photographique consistait à reproduire les dessins de la chambre obscure. Tout le monde connaît la chambre obscure. C’est une sorte de boîte fermée de toutes parts, dans laquelle la lumière s’introduit par un petit orifice. Les rayons lumineux émanant des objets placés au dehors s’entrecroisent à l’entrée, et produisent, sur un écran disposé à l’intérieur de la boîte, une représentation en raccourci de ces objets. Pour donner plus de champ à l’image, et pour en augmenter la netteté, on

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