‹ PhotographieChapitre 3 sur 38 · É1MT. — IU · texte numérisé non relu

É1MT. — IU

place devant l’orifice lumineux une lentille convergente. C’est donc là véritablement un œil artificiel dans lequel viennent se peindre toutes les vues extérieures. Ces images, il fallait les fixer ; la chambre obscure est un miroir, de ce miroir il fallait faire un tableau.

En 1824, Niepce résolut ce problème, au moins dans son principe général. Le procédé qui lui permit de fixer les dessins de la chambre noire était fondé sur la même action chimique qu’il avait appliquée à la copie des gravures ; il reposait sur ce fait, que le bitume de Judée, exposé pendant un certain temps aux rayons lumineux, se modifie de telle manière que les parties que la lumière a frappées deviennent insolubles dans certains liquides, et notamment dans l’essence de lavande, tandis que les parties non touchées par la lumière conservent la propriété de se dissoudre dans cette essence. Quant à la pratique de l’opération, Niepce procédait de la. manière suivante. Il appliquait une couche de bitume de Judée sur une lame de plaqué ou cuivre recouvert d’argent ; ainsi préparée, la planche était placée dans la chambre noire, et l’on faisait tomber à sa surface l’image transmise par la lentille de l’instrument Au bout d’un temps assez long, la lumière avait agi sur la surface sensible. En plongeant alors la plaque dans un mélange d’essences de lavande et de pétrole, les parties de l’enduit bitumineux que la lumière avait frappées restaient intactes, tandis que les autres se dissolvaient. On obtenait ainsi un dessin dans lequel les clairs correspondaient aux clairs, et les ombres aux ombres; les clairs étaient formés par l’enduit blanchâtre de bitume, les ombres par les parties polies et dénudées du métal,, les demi-teintes par les portions du vernis sur lesquelles le dissolvant avait partiellement agi. Comme ces dessins métalliques n’avaient qu’une médiocre vigueur , Niepce essaya de les renforcer en exposant la plaque à l’évaporation spontanée de l’iode ou aux vapeurs émanées du sulfure

de potasse, afin de produire un fond noir sur lequel les traits se détacheraient avec plus de fermeté ; mais il ne réussit qu 'incomplètement à obtenir ce résultat.

L’inconvénient capital de ce moyen, c’était le temps considérable qu’exigeait l’impression lumineuse. Le bitume de Judée est une substance qui ne se modifie par l’action de la lumière qu’avec une lenteur excessive ; il ne fallait pas moins de dix heures pour produire un dessin. Pendant cet intervalle, le soleil, qui n’attendait pas le bon plaisir de cette substance paresseuse, déplaçait les lumières et les ombres avant que l'image fût entièrement saisie. Ce procédé était donc fort imparfait ; cependant le problème photographique était, comme on le voit, résolu dans son principe.

Niepce put dès lors s’occuper d’appliquer sa découverte à l’art de la gravure ; car tel était, il faut bien le remarquer, le but qu’il se proposait dans les essais que nous venons de rapporter. Il n’eut pas de peine à y réussir; en attaquant ses plaques par un acide affaibli , il creusait le métal eu respectant les traits abrités par l’enduit résineux ; il formait ainsi des planches à l’usago des graveurs. Il avait donc à peu près résolu le problème qu’il s’était posé vingt ans auparavant, et qui consistait à créer une branche nouvelle de la typographie, supérieure à la lithographie et à la gravure, dans laquelle la lumière seule produirait directement, sur une plaque métallique, un dessin qu’il suflirait ensuite d’attaquer par un acide, pour rendre la plaque immédiatement propre au tirage typographique. iSiepce désignait ce nouveau procédé de gravure sous le nom d'/ieliogra/j/iie (1). M. Lemaître, graveur à Paris, à qui Niepce avait confié le tirage de ses planches, possède encore quelques gravures de ce genre

que nous avons pu examiner; elles sont loin d’ètre imparfaites.

(1) Voyez à la fin du volume (Note I) la description du procédé héliographique de Niepce, telle qu'il l’a donnée lui-même.

Cependant, à l’époque où Niepce voyait réussir de cette manière ses travaux photographiques, il y avait à Paris un homme que le genre tout spécial de ses connaissances et la nature de ses occupations habituelles avaient conduit à s’occuper de recherches analogues : c’était Daguerre. Peintre habile, il était depuis longtemps connu des artistes, bien qu’il ne se fût guère occupé que de décorations de théâtre. Les toiles remarquables qu’il avait composées pour l’Ambigu, et plus tard pour l’Opéra, lui avaient fait en ce genre une sorte de célébrité. Mais il avait surtout fondé sa réputation par l’invention du Diorama. On connaît les effets remarquables qu’il avait réussi à produire en représentant sur une même toile deux scènes différentes, qui apparaissaient successivement sous les yeux des spectateurs par de simples artifices d’éclairage. La Messe de minuit , Y Eboulernent de la vallée de Goldau, la Basilique de Sainte-Marie , et quelques autres toiles qui furent consumées dans l’incendie du Diorama, en 1839, ont laissé de précieux souvenirs dans la mémoire des artistes. Ces études si spéciales du jeu et des combinaisons de la lumière avaient amené Daguerre à entreprendre de fixer les images delà chambre obscure. Toutefois, malgré des recherches persévérantes, il n’avait encore rien trouvé, lorsqu’il apprit que dans un coin ignoré delà province, on avait résolu ce difficile problème.

Voici comment s’établirent les premiers rapports entre les deux inventeurs de la photographie. Les difficultés que Niepce rencontrait dans l’exécution de ses empreintes photographiques tenaient surtout à l’imperfection des lentilles de -chambre obscures que l’on possédait à cette époque. En 1825, MM. Vincent et Charles Chevalier ayant inventé le prisme ménisque , perfectionnement important de cet appareil optique , Niepce chargea l’un de scs parents qui traversait Paris, de faire pour lui l’acquisition de ce prisme, qu’il destinait à former l’objectif de la chambre noire.

t Dans les premiers jours de janvier 1826, dit M. Isidore Niepce, dans la courte notice qu’il a consacrée en 1841 aux travaux de son père, un de nos parents, M. le colonel Niepce, appelé au commandement de l’ile de Ré, fut obligé, pour affaires relatives à son service, de se rendre à Paris. A son départ pour la capitale, il se chargea d acheter pour mon père un prisme ménisque de l’invention de MM. Vincent et Charles Chevalier, opticiens. Ce prisme fut promis sous peu de jours. Dans la conversation qui s’établit entre M. le colonel Niepce et M. Chevalier, quelques mots furent prononcés sur la découverte de mon père. Grande fut la surprise de M. Chevalier, auquel le colonel fut contraint d’assurer que la chose existait réellement, et qu’il en était d’autant plus certain qu'il avait lui-même vu des épreuves. Le lendemain de cette communication, M. Daguerre se présenta chez M. Chevalier, qui s’empressa de l’instruire de ce qu’il avait appris. M. Daguerre se montra d’abord incrédule; puis, sur les détails positifs de l’opticien, il le pria instamment de lui procurer le nom et la demeure, de l’auteur d’une aussi curieuse invention. M. Vincent Chevalier accéda au désir de M. Daguerre, et quelques jours après mon père reçut une lettre signée par le directeur du Diorama (t). »

Les provinciaux de la bonne roche nourrissent' à l’endroit des Parisiens certaines défiances instinctives ; Niepce accueillit assez mal les ouvertures de Daguerre : « Bon, disait-il, voilà » un de ces Parisiens qui veut me tirer les vers du nez ! » Il jugea donc utile, avant de s’engager en rien, de recueillir quelques renseignements sur son correspondant inconnu, et voici ce qu’il écrivait, le 2 février 1827, à M. Lemaître, l’habile graveur de Paris qui s’était chargé du soin de terminer ses plaques photographiques :

« Connaissez-vous, monsieur, un des inventeurs du Diorama, M. Daguerre? Voici pourquoi je vous fais cette question.- Ce

(I) Historique de la découverte improprement nommée daguerréotype , par Isidore Niepce fils, p. 20.

ik DÉCOUVERTES SCIENTIFIQUES.

monsieur ayant été informé, je ne sais trop comment, de l’objet de mes recherches, m’écrivit l’an passé, dans le courant de janvier, pour me faire savoir que, depuis fort longtemps il s’occupait du même objet, et pour me demander si j’avais été plus heureux que lui dans les résultats. Cependant, à l’en croire, il en aurait déjà obtenu de très étonnants ; et malgré cela il me priait de lui dire d’abord si je croyais la chose possible. Je ne vous dissimulerai pas, monsieur, qu’une pareille incohérence d’idées eut lieu de me surprendre, pour ne rien dire de plus. J’en fus d’autant plus discret et réservé dans mes expressions ; toutefois je lui écrivis d’une manière assez honnête, assez obligeante pour provoquer de sa part une nouvelle réponse. Je ne la reçois qu’aujourd'hui, c’est-à-dire après un intervalle de plus d’un an, et il me l’adresse uniquement pour savoir où j’en suis, et pour me prier de lui faire passer une épreuve, bien qu’il doute qu'il soit possible d’ être entièrement satisfait des ombres par ce procédé de gravure ; ce qui le fait tenter des recherches dans une autre direction, tenant plutôt à la perfeclloji qu'à la multiplicité. Je vais le laisser dans la voie de la perfection, et par une réponse laconique, couper court à des relations dont la multiplicité, comme vous pouvez bien le penser, pourrait me devenir également désagréable et fatigante. Veuillez me mander si vous connaissez personnellement M. Daguerre, et quelle opinion vous avez de lui. »

D’après les renseignements favorables que son correspondant lui fournit sur le peintre du Diorama, Niepce se détermina à répondre à Daguerre, mais il le fit avec toute la prudence d’un homme qui craint de compromettre son secret. Daguerre désirait ardemment avoir entré les mains une gravure exécutée par les procédés de Niepce. Ce dernier, après avoir longtemps éludé cette demande, se décida enfin à lui adresser une de ses planches photographiques avec la gravure sur papier qu’elle avait fournie. Il accompagna cet envoi de la lettre suivante :

Châlon-sur-Saône, le 4 juin 4 827.

« Monsieur,

» Vous recevrez presque en même temps que ma lettre une caisse contenant une planche d’étain gravée d’après mes procédés héliographiques, et une épreuve de cette même planche, très défectueuse et beaucoup trop faible. Vous jugerez par là que j’ai besoin de toute votre indulgence, et que si je me suis décidé à vous adresser cet envoi , c’est uniquement pour répondre au désir que vous avez bien voulu me témoigner. Je crois , malgré cela , que ce genre d’application n’est point à dédaigner, puisque j’ai pu, quoique étranger à l’art du dessin et de la gravure, obtenir un semblable résultat. Je vous prie, monsieur, de me dire ce que vous en pensez. Ce résultat n’est pas même récent, il date du printemps passé ; depuis lors j’ai été détourné de mes recherches par d’autres occupations. Je vais les reprendre aujourd'hui, que la campagne est dans tout l’éclat de sa parure , et me livrer exclusivement à la copie des points de vue d’après nature. C’est sans doute ce que cet objet peut offrir de plus intéressant ; mais je ne me dissimule point non plus les difficultés qu’il présente au travail de la gravure. L’entreprise est donc bien au-dessus de mes forces ; aussi toute mon ambition se borne-t-elle à pouvoir démontrer par des résultats plus ou moins satisfaisants la possibilité d’une réussite complète, si une main habile et exercée aux procédés de l’açua tinta coopérait par la suite à ce travail. Vous me demanderez probablement , monsieur, pourquoi je grave sur étain au lieu de graver sur cuivre. Je me suis bien servi également de ce dernier métal , mais pour mes premiers essais j’ai dû préférer l’étain, dont je m’étais d’ailleurs procuré quelques planches destinées à mes expériences dans la chambre noire ; la blancheur éclatante de ce dernier métal le rendait bien plus propre à réfléchir l’image des objets représentés.

» Je pense, monsieur, que vous aurez donné suite à vos premiers essais ; vous étiez en trop beau chemin pour en rester là ! Nous occupant du même objet , nous devons trouver un égal intérêt dans la réciprocité de nos efforts pour atteindre le but. J’apprendrai donc avec bien de la satisfaction que la nouvelle expérience que vous avez faite à l’aide de votre chambre noire perfectionnée a eu un succès conforme à votre attente. Dans ce

cas, monsieur, et s’il n’y a pas d’indiscrétion de ma part, je serais aussi désireux d’en connaître le résultat que je serais flatté de pouvoir vous offrir celui de mes recherches du même genre qui vont m’occuper. »

En adressant à Daguerre un échantillon de ses produits, Niepce manifestait le désir assez naturel de connaître le résultat des travaux de son correspondant sur le même sujet ; mais rien ne lui fut envoyé. Deux mois après, il fut obligé de se rendre en Angleterre, auprès de son frère dangereusement malade à Kiew ; à son passage à Paris, il vit Daguerre pour la première fois. On s’entretint longtemps de l’intéressante découverte, mais Daguerre ne montra rien qui se rattachât à des essais photographiques.

Arrivé à Londres, Niepce présenta à quelques-uns des membres de la Société royale divers échantillons de ses produits, et, sur leur invitation, il écrivit à ce sujet un mémoire qui fut adressé à cette Société savante, le 8 décembre 1827. M. Bauer, qui a fait connaître ce fait dans une lettre adressée au rédacteur de la Gazette de littérature de Londres, affirme que « les spécimens apportés par Niepce , et exposés en Angleterre » en 1827 , et dont quelques-uns sont encore entre ses mains,

» étaient tout aussi parfaits que les produits de M. Daguerre,

» décrits dans les papiers français de 1839 (1). » Cependant, comme l’inventeur se refusait à rendre scs procédés publics, le mémoire et les échantillons lui furent rendus, et la Société royale ne s’occupa plus de cet objet.

A son retour de Londres, Niepce se présenta de nouveau chez Daguerre, mais il n’emporta que le regret de n’avoir rien acquis sur ses travaux. Cependant la correspondance ne fut pas interrompue entre eux. Daguerre assurait avoir découvert de son côté un procédé pour la fixation des images de la

(1) Voyez à la fin du volume (Note II) le texte de cette lettre.

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chambre obscure, procédé trac : c* ■* v f '• y

et qui avait même sur lui ur. :•?. J Cf - i

aussi d’un perfectionnement erz i «'•«ir Kcnn- « a "isni:tion de la chambre notre,

Séduit par cette assurance, ec esmssnr ne vr- : « — -ne et étaient parvenus à un point teî ç: ’i jl. vmr nfî» :ie. et tant livré à ses seules reseocrrref. .es far- learit- un i 1 air Niepce proposa à Daanerre ce /teo-ie- i m :« ur * •#■ ■ m»een commun des perfectic-c ce rrj*ej> ~.e r---::a::*a: « *1 ir -*ttion. Un traité fut pas^ entre -tî i h. ' , t- euir* 1829; après la signature de ! V.:e. V>:re tnuimmuin’... « *.jsguerre tous les faits relatif* a :o c çra:< irae, :

Une fois initié au secret de a ce'-u-e-v & * .-nrv gu erre s’appliqua sans i fi ;erv*-.*-.mar :no,d-,

le bitume de Judée par la réune çn» Ta vy>ur. ei tù-r.iUnr l’essence de lavande, mati-re q*2 jocât d" m»e ceru ne yei«r— bilité lumineuse. Au lieu de li'-r i :ume îa.v» me essentielle, il l’exposa à IVtÿ-r, -f- a vjcer.r unie ;sr <.e ; , essence à la température ordinaire. La xapetr jauwMt nrar- a les parties de l’enduit résinern 5 raç/ç**s :ar ^ nicuur*. w condensait sur les parties restées dans .‘"ocr-ir». aju» * yu** n’était nulle part mis à nu : fe* • i.rv éuîesi r*~r<Vatv* a résine blanchie, les ombres par ia r-hi» 4au ue

essentielle, et qui formait à la surface .n .*.> v a« . *.* *•,»•*> ■> vernis transparent L’opposiîioa de teinte er.tr» e- -. af <4** ticules blanchies par la lurni-re et la ca:«j>-Vé c*». **.-,•** parties de la plaque produirait >eu> ie* e*^.». <■*

Il importe de remarquer qoe cette rra'ireie de Incmert* différait en un point capital du procédé prmm-f de y*-s+ \/. premier inventeur ne formait une image swr » plaque d argent que dans le but de 5 ’en servir pour obtenir «ne péate 1 je

(i) On trouvera à la fin de ce volume 'oie fil, le texte de ce U*M,

typographique qui, soumise ensuite au tirage, donnerait des épreuves sur papier ; Daguerre changeait complètement la nature de l’opération. La plaque métallique n’était plus un moyen intermédiaire pour arriver à la gravure ; elle constituait l’épreuve délinitive ; c’est sur le métal même que le dessin devait demeurer, et il ne pouvait servir, comme dans le procédé originel de Niepce, à tirer un grand nombre d’épreuves sur papier. Daguerre eut donc le premier la pensée de former directement les images photographiques sur une plaque de métal, selon la méthode usitée de nos jours (1). Ce fut sans doute un progrès pour la perfection des produits, mais le défaut de ne pouvoir donner qu’un seul type à chaque opération rendait cette méthode. inférieure sous un côté important au procédé primitif de Niepce.

Toutefois cette modification du procédé de Niepce ne diminuait que faiblement la durée de l’exposition dans la chambre noire: sept h huit heures étaient encore nécessaires pour obtenir une vue. Cette méthode avait d’ailleurs un inconvénient fort grave : au bout d’un certain temps l’image s'effacait en partie.

Heureusement le hasard amena les inventeurs dans la bonne voie. On a vu qu’avant son association avec Daguerre, Niepce avait essayé de donner plus de vigueur à ses dessins en renforçant les noirs à l’aide des émanations sulfureuses ou des vapeurs de l’iode. Or, il arriva un jour qu’une cuiller laissée par mégarde sur une plaque d’argent iodurée, y marqua son empreinte, sous l’influence de la lumière ambiante. Cet enseignement ne fut pas perdu. Aux substances résineuses on substitua l’iode, qui donne aux plaques d’argent une sensibilité lumineuse exquise. Ce fut le premier pas vers l’entière solution d’un problème qui avait déjà coûté vingt années de recherches.

(1) Voyez à la fin du volume (Note IV) le texte des modifications . apportées au procédé primitif de Niepce par Daguerre, avant la découverte du daguerréotype.

Mais U n’était pas réservé au premier inventeur de voir s’accomplir le triomphe définitif dans lequel il avait placé toutes les esj)érances de sa vie : Niepce, alors âgé de soixante-trois ans, mourut à Châlon le 5 juillet 1833. Il mourut pauvre et ignoré. L’auteur de la plus curieuse découverte de notre siècle s’éteignit sans gloire, ignoré de ses concitoyens, avec la pensée désolante d’avoir perdu vingt années de sa laborieuse carrière, dissipé son patrimoine et compromis l’avenir de sa famille à la poursuite d’une chimère.

Resté seul, Daguerre continua ses recherches avec ardeur. C’est alors qu'il réalisa l’admirable découverte de l’influence qu’exercent les vapeurs de mercure pour faire apparaître l'image photographique. Daguerre reconnut le premier ce fait étonnant, que l’image formée par l’action de la lumière sur une plaque recouverte d’iodure d’argent est invisible dans les conditions ordinaires, mais qu elle apparaît subitement si l’on expose la plaque aux vapeurs du mercure. Ce phénomène, absolument ignoré jusque-là, donna une valeur immense aux premiers résultats obtenus par Niepce ; et en même temps qu’il fournissait les moyens de créer la photographie, il ouvrait à la physique tout un champ nouveau d’observations et de recherches. Avec une habileté remarquable, Daguerre sut tirer parti de ce fait pour la formation des images photographiques, et, cinq ans après la mort de Niepce, il avait imaginé la méthode admirable qui immortalisera son nom.

La découverte de Niepce et de Daguerre fut connue pour la première fois en France par l’annonce publique qu’en fit Arago à l’Académie des sciences, le 7 janvier 1839. Chacun se souvient de l’impression extraordinaire qu’elle produisit en France et bientôt dans l’Europe entière. Le nom de Daguerre acquit en quelques jours une célébrité immense. Toutes les voix de la presse célébrèrent à l’envi ce nom presque inconnu la veille ; mais du modeste et infortuné Niepce, pas un mot :

dans cet élan général d’enthousiasme et d’admiration, il n’v eut pas une parole de reconnaissance pour le pauvre inventeur mort à la tâche.

Dans sa communication académique, Arago s’était borné à faire connaître le principe de la découverte et à présenter les produits de cet art nouveau ; il avait dû se taire sur les procédés employés par l’habile artiste. Cependant une telle découverte ne pouvait rester secrète. Concentrée entre les mains d’un seul, elle serait demeurée longtemps stationnaire; devenue publique, elle devait, au contraire, grandir et s’améliorer par le concours de tous. Il était donc nécessaire qu’elle devînt une propriété publique.

Dans la séance du 15 juin 1839, le gouvernement présenta à la chambre des députés un projet de loi portant la demande d’une récompense nationale accordée aux inventeurs de la photographie, qui consentaient à rendre leurs procédés publics. A la suite des rapports d’ Arago à la chambre des députés, et de Gay-Lussac à la chambre des pairs, la convention provisoire conclue entre le ministre de l’intérieur et Daguerrc et M. N’iepce fils fut convertie en loi. On accorda une pension viagère de 6 000 francs à Daguerre, et une pension de A 000 francs à M. Niepce fils. Le chiffre mesquin de cette rémunération s’efface devant la pensée qui l’avait dictée. Nul, dans le gouvernement ni dans les chambres, ne prétendit payer la découverte à sa juste valeur. Le titre de récompense nationale témoigne suffisamment que c’était là surtout un hommage solennel de la reconnaissance du pays au talent et au désintéressement des inventeurs.

Arago put alors donner connaissance au public du procédé de Daguerrc ; il le communiqua à l’Académie des sciences, le 10 août 1839. Ceux qui eurent le bonheur d’assister à cette séance en conserveront longtemps le souvenir. Il serait difficile en effet de trouver dans l’histoire des compagnies savantes une

plus belle, une plus solennelle journée. L’Académie des beauxarts s’était réunie à l’Académie des sciences. Sur les bancs réservés au public, se pressait tout ce que Paris renfermait d’hommes éminents dans les sciences, dans les lettres, dans les beaux-arts. Tous les yeux cherchaient l’heureux artiste qui avait conquis si vite une renommée européenne ; on espérait l’entendre prononcer lui-même la révélation si désirée. Lui, cependant, s 'était modestement dérobé à ce triomphe si légitime ; il avait déféré cet insigne honneur à Arago, qui avait pris l’invention nouvelle sous son savant et bienveillant patronage. Si, au dedans, les rangs étaient pressés, au dehors l’affluence était énorme ; le vestibule regorgeait de curieux, gens malavisés qui n’étaient venus que deux heures avant l’ouverture de la séance. Enfin, tout d’un coup la porte s’ouvre, et l’un des assistants arrive tout empressé de communiquer au dehors le secret si impatiemment attendu. « Le procédé consiste, dit-il, <> dans l’emploi du bitume de Judée et de l’essence de lavande ! » Je vous laisse à penser l’embarras, la surprise et les mille questions. Le bitume de Judée ! l’essence de lavande ! Mais que peuvent avoir de commun le bitume de Judée et l’essence de lavande avec ces charmantes images que nos yeux ne se lassent pas de contempler! Attendez cependant, voici un autre officieux et mieux renseigné cette fois : « Il est bien question de » bitume de Judée ! il est bien question d’essence de lavande ! » C’est de l’iode et puis du mercure, et puis de l’hyposulfiie de » soude ! » Comprenne qui pourra. Cependant le mystère finit par s’éclaircir, et la foule se retire peu à peu, encore tout agitée de ces émotions délicieuses, heureuse d’applaudir à une création nouvelle du génie de la France, fière d’accorder à l'Europe un si magnifique présent.

Quelques heures après, les boutiques des opticiens étaient assiégées ; il n’y avait pas assez de chambres obscures pour satisfaire le zèle de tant d’amateurs empressés. On suivait d’un

œil de regret le soleil qui déclinait à l’horizon, emportant avec lui la matière première de l’expérience. Mais dès le lendemain, on put voir h leur fenêtre, aux premières heures du jour, un grand nombre d’expérimentateurs s’efforçant, avec toute espèce de précautions craintives, d’amener sur une plaque préparée l’image de la lucarne voisine, ou la perspective d’une population de cheminées. Quelles joies innocentes, quelles ravissantes angoisses, mais quels désappointements cruels ! Lorsque après un quart d’heure de mortelle attente, on retirait la plaque de la chambre noire, on trouvait un ciel couleur d’encre ou des murailles en deuil. Cependant, dans ces tableaux informes il y avait toujours quelque trait furtif d’une délicatesse achevée; la masse était confuse, mais on pouvait y saisir quelque détail admirablement venu, qui arrachait un cri de surprise et presque des larmes de plaisir. C’était la balustrade d’une fenêtre qui était superbe; c’était le grillage voisin qui avait imprimé sur le fidèle écran son image de dentelle. Sur cette plaque où tout paraît confus, vous n’apercevez rien, mais regardez mieux, prenez une loupe ; là, dans ce petit coin du tableau, il y a une mince ligne, c’est la tige éloignée de ce paratonnerre que vos yeux aperçoivent à peine ; mais le merveilleux instrument l’a vu, et il vous l’a rapporté.

Au bout de quelques jours, sur les places de Paris, on voyait des daguerréotypes braqués contre les principaux monuments. Tous les physiciens, tous les chimistes, tous les savants de la capitale, mettaient en pratique, avec un succès complet, les indications de l’inventeur.

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