CHAPITRE II
Description des procédés de la photographie sur plaque métallique. — Perfectionnements successifs apportés aux opérations du daguerréotype.
* Les images photographiques obtenues au moyen du procédé de Daguerre , c’est-à-dire sur métal , se forment à la surface d’une lame de cuivre argenté. On expose pendant quelques minutes une lame de plaqué aux vapeurs spontanément dégagées par l’iode à la température ordinaire ; elle se recotlvre d’une légère couche d’iodure d’argent, par suite de la combinaison de l’iode et du métal , et le mince voile d'iodure d’argent ainsi formé présente une surface éminemment sensible à l’impression des rayons lumineux. La plaque iodurée est placée alors au foyer de la chambre noire, et l’on fait arriver à sa surface l’image formée par la lentille. La lumière a la propriété de décomposer l’iodure d’argent ; par conséquent, les parties vivement éclairées de l’image décomposent, en ces points, l’iodure d’argent ; les parties obscures restent au contraire sans action ; enfin les espaces correspondant aux demi-teintes sont influencés selon que ces demiteintes se rapprochent davantage des ombres ou des clairs.
Quand on la retire de la chambre obscure, la plaque ne présente encore aucune empreinte visible ; elle conserve uniformément sa teinte jaune d’or. Pour faire apparaître l’image, une autre opération est nécessaire : la plaque doit être soumise à l’action des vapeurs du mercure. On la dispose donc dans une petite boîte, et l’on chauffe légèrement du mercure contenu
dans un réservoir qui se trouve à la partie inférieure de la boîte. Les vapeurs du mercure se dégagent bientôt et viennent se condenser sur le métal; mais le mercure ne se dépose pas uniformément sur toute la surface, et c’est précisément cette condensation inégale qui donne naissance au dessin. En effet, par un phénomène étrange, que la science a jusqu’ici vainement tenté d’expliquer, les vapeurs de mercure viennent se condenser uniquement sur les parties que la lumière à frappées , c’est-àdire sur les portions de l’iodure d’argent que les rayons lumineux ont chimiquement décomposées; les parties restées dans l’ombre ne prennent pas de mercure. Le même effet se produit • pour les demi-teintes. Il résulte de là que les parties éclairées sont accusées par un vernis brillant de mercure, et les ombres par la surface même de l’argent. Pour les personnes qui assistent pour la première fois à cette curieuse partie des opérations photographiques, c’est là un spectacle étrange et véritablement merveilleux. Sur cette plaque, qui ne présente aucun trait, aucun dessin, aucun aspect visible, on voit tout d’un coup se dégager une image d’une perfection sans pareille, comme si quelque divin artiste la traçait de son invisible pinceau.
Cependant tout n’est pas fini. La plaque est encore imprégnée d’iodure d’argent, et si on l’abandonnait à elle-même en cet état, l’iodure continuant à noircir sous l’influence de la lumière ambiante, tout le dessin serait détruit. Il faut donc débarrasser la plaque de cet iodure. On y parvient en la plongeant dans une dissolution d’un sel, l’hyposulfite de soude, qui a la propriété de dissoudre l’iodure d’argent, et en opérant dans un lieu obscur. Après ce lavage, l’épreuve peut être exposée sans aucun risque à l’action de la lumière la plus intense ; tout à l’heure on ne pouvait la manier que dans l’obscurité, ou tout au plus à la lueur d’une bougie, on peut maintenant l'exposer sans crainte en plein soleil.
On voit, en définitive, que dans les épreuves daguerriennes
l’image est formée par un mince voile de mercure déposé sur une surface d’argent ; les reflets brillants du mercure représentent les clairs, les ombres sont produites par le bruni de l’argent; l’opposition, la réflexion inégale de la teinte de ces deux métaux, suffisent pour produire les effets du dessin.
Tel est l’ensemble des opérations dans le procédé imaginé par Daguerre ; il nous reste à faire connaître les perfectionnements nombreux qui ont été apportés depuis cette époque à la méthode primitive de l’inventeur.
Une fois tombée dans le domaine public, la photographie a fait des progrès immenses. Un résumé rapide fera comprendre l'importance des perfectionnements qu’elle a reçus.
Les épreuves obtenues d’après le procédé de Daguerre, bien que remarquables à divers titres, avaient pourtant un grand nombre de défauts qui en diminuaient beaucoup la valeur. Les amateurs et les curieux conservent aujourd’hui avec soin quelques spécimens de photographie sur plaque remontant à cette époque : la génération, des opérateurs actuels ne peut regarder sans un sourire ces témoignages authentiques de l’état de la photographie à sa naissance. Ces épreuves, telles qu’on les obtenait en 1839, offraient un miroitage des plus désagréables, le trait n’était visible que sous une certaine incidence de la plaque, et dans certains cas, ce défaut allait si loin, que l’épreuve ressemblait plutôt à un moiré métallique qu’à un dessin. Le champ de la vue était extrêmement limité. Les objets animés ne pouvaient être reproduits. Les masses de verdure n’étaient accusées qu’en silhouette, et le ton général du dessin était criard. Enfin, il était à craindre que par suite de la volatilisation spontanée du mercure, l’image ne finît, sinon par disparaître entièrement, au moins par perdre de sa netteté et de sa vigueur. La plupart de ces défauts étaient la conséquence du temps considérable exigé pour l’impression lumineuse : en effet, un quart 5* édit. — ni. 2
d’heure d’exposition à une lumière très vive était indisj>ensable pour obtenir une épreuve. Aussi les premiers efforts de perfectionnement curent-ils pour but de diminuer la durée de l’exposition de la plaque dans la chambre obscure.
Ce résultat fut en partie obtenu par des modifications apportées à l’objectif de la chambre noire. Daguerre avait fixé avec beaucoup de soin les dimensions de l’objectif, mais •on reconnut bientôt que les règles qu’il avait posées à cet égard, excellentes pour la reproduction des vues et des objets éloignés, ne pouvaient s’appliquer aux objets plus petits ou plus rapprochés. On imagina donc de raccourcir le foyer de la lentille ; par cet artifice, on condensa sur la plaque une quantité de lumière beaucoup plus grande, et la plaque étant ainsi plus vivement éclairée, on put diminuer d’une manière notable la durée de l’exposition dans la chambre noire. Bientôt un opticien français, M. Ch. Chevalier, imagina une modification particulière de l’objectif, qui en doubla, pour ainsi dire, la puissance. La chambre noire qu’avait employée Daguerre n’avait qu’un objectif. M. Chevalier eut l’idée de réunir et de combiner deux objectifs achromatiques pour en faire la lentille de l’instrument. Cette disposition permit tout à la fois de raccourcir les foyers pour concentrer sur le même point une grande quantité de lumière, d’agrandir le champ de la vue, et de faire varier à volonté les distances focales. La disposition et la combinaison de ces deux lentilles sont tellement ingénieuses, que, sans employer de diaphragme, on conserve à la lumière toute sa netteté et toute son intensité. Le système du double objectif permit de réduire de beaucoup la durée de l’exposition lumineuse ; on put opérer en deux ou trois minutes.
Toutefois ce problème capital d'abréger la durée de l'exposition lumineuse ne fut complètement résolu qu’en 1 SU 1 , grâce à une découverte d’une incalculable valeur. M. Claudel, artiste français qui avait acheté à Daguerre le prix ilége exclusif
d’exploiter en Angleterre les procédés photographiques, découvrit, en 18 /it , les propriétés des substances accélératrices . On donne, en photographie, le nom de substances accélératrices à certains composés qui, appliqués sur la plaque préalablement iodée, en exaltent à un degré extraordinaire la sensibilité lumineuse. Par elles r inêmes, ces substances ne sont pas photographiques, c’est-à-dire qu’employées isolément elles ne formeraient point une combinaison capable de s’influencer chimiquement au contact de la lumière; mais si on les applique sur une plaque déjà iodée, elles communiquent à l’iode la propriété de s’impressionner en quelques secondes. Les composés capables de stimuler ainsi l’iodurc d’argent sont extrêmement nombreux. Le premier, dont la découverte est due à M. Claudet, est le chlorure d’iode ; mais il le cède de beaucoup en sensibilité aux comjKwés découverts postérieurement Le brome en vapeur, le bromure d’iode, la chaux bromée, le chlorure de soufre, le bromoforme, l’acide chloreux, la liqueur hongroise, la liqueur de Reiser, le liquide de Thierry, sont les substances accélératrices les plus actives. Avec l’acide chloreux on a pu obtenir des épreuves irréprochables dans une demi-seconde.
La découverte des substances accélératrices permit de reproduire avec le daguerréotype l’image des objets animés. On put dès lors satisfaire au vœu universel formé depuis l’origine de la photographie, c’est-à-dire obtenir des portraits. Déjà, avant cette époque, on avait essayé de faire des portraits au daguerréotype, mais le temps considérable qu’exigeait l’impression lumineuse avait empêché toute réussite. On opérait alors avec l’objectif à long foyer, qui ne transmet dans la chambre obscure qu’une lumière d’une faible intensité ; aussi fallait-il placer le modèle en plein soleil et prolonger l’exposition pendant un quart d’heure. Comme il est impossible de supporter si longtemps, les yeux ouverts, l’éclat des rayons
solaires, ou avait dû se résoudre à faire poser les yeux fermés. Quelques amateurs intrépides osèrent se dévouer, mais le résultat ne fut guère à la hauteur de leur courage. On voyait, à l’étalage de Susse, une triste procession de Bélisaires sous l’étiquette usurpée de portraits photographiques. Par l’emploi des objectifs à court foyer on put réduire l’exposition à quatre ou cinq minutes; alors le patient put ouvrir les yeux. Néanmoins il fallait encore poser en plein soleil ; or, ce soleil, qui tombait d’aplomb sur le visage, contractait horriblement les traits, et la plaque conservait la trop fidèle empreinte des souffrances et de l’anxiété du modèle. On s’asseyait avec cet air agréable que prend toute personne ayant la conscience de poser pour son portrait, et l’opérateur vous apportait l’image d’un martyr ou d’un supplicié. Pendant six mois, avec la prétention d’obtenir des portraits photographiques on ne fit guère que multiplier les copies d’un même type : la tète du Laocoon. Rien qu’à voir ces traits crispés, ces faces contractées, ces spécimens cadavéreux, on eût pris le daguerréotype en horreur. C’est là qu’ont trouvé leur source la plupart des préventions défavorables que les productions daguerriennes eurent longtemps à combattre. Les artistes passaient en ricanant devant ces déplorables ébauches.
Cependant toutes les préventions durent disparaître, tous les préjugés durent tomber en présence des résultats qu’amenèrent la découverte et l’emploi des substances accélératrices. Dès ce moment, la physionomie put être saisie en quelques secondes et reproduite avec cette continuelle mobilité d’expression qui forme le signe et comme le cachet de la vie. C’est à partir de cette époque que l’on vit paraître, de jour en jour perfectionnés, ces admirables portraits où l’harmonie de l’ensemble est encore relevée par le fini des détails. C’est alors que put être pleinement réalisé le rêve fantastique du conteur D’Hoffmann : « Qu’un amant, voulant laisser à sa maîtresse un
» souvenir durable, se mire dans une glace, et la lui donne »> ensuite, parce que son image s’y est fixée. »
Après la découverte des substances accélératrices, le perfectionnement le plus important que reçut la photographie sur métal consista dans la fixation des épreuves. Les images daguerriennes obtenues à l’origine étaient déparées par un miroitement des plus choquants. En outre, le dessin ne présentait que peu de fermeté, puisque le ton résultait seulement du cou traste formé par l’opposition des teintes du mercure et de l’argent. Enfin (et c’était là un inconvénient des plus graves), l’image était extrêmement fugitive, elle ne pouvait supporter le frottement : le pinceau le plus délicat, promené à sa surface, l’effaçait en entier. M. Fizeau fit disparaître tous ces inconvénients à la fois, en recouvrant l’épreuve photographique d’une légère couche d’or. Il suffit, pour obtenir ce résultat, de verser à la surface de l’épreuve une dissolution de chlorure d’or mêlée à de l’hyposulfite de soude, et de chauffer légèrement : la plaque se recouvre aussitôt d’un mince vernis d’or métallique. Cette opération, si simple en elle-même, est cependant le complément le plus utile qu’ait reçu la photographie sur métal. Elle a permis, tout à la fois, de rehausser le ton des dessins photographiques, de diminuer beaucoup le miroitage, et de communiquer à l’épreuve une grande solidité, c’est-àdire une résistance complète au frottement et à toutes les actions extérieures.
Comment la dorure d’un dessin photographique peut-elle communiquer à celui-ci la vigueur de ton qui ' lui manquait, et faire disparaître en grande partie le miroitage ? C’est ce qu’il est facile de comprendre. L’or vient recouvrir à la fois l’argent et le mercure de la plaque ; l'argent, qui forme les noirs du tableau, se trouve bruni par la mince couche d’or qui se dépose à sa surface : ainsi les noirs sont rendus plus sensibles, et le miroitage de l’argent n’existe plus ; au contraire, le mercure,
ÉDIT. — ni. 5.
qui forme les blancs, acquiert, par son amalgame avec l’or, un éclat beaucoup plus vif, ce qui produit un accroissement notable dans les clairs. Le ton général du tableau est d’ailleurs singulièrement rehaussé par l’opposition plus vive que prennent les teinte des deux métaux superposés. Tous ces avantages ressortent d’une mauière surprenante, si l’on compare deux épreuves dont l’une est lixée au chlorure d’or, et l’autre non fixée. La dernière, d’un ton gris bleuâtre, paraît exécutée sous un ciel brumeux et par une faible lumière ; l’autre, par la richesse de ses teintes, semble sortir de la chaude atmosphère et du beau ciel des contrées méridionales. Quant à la résistance qu’une épreuve ainsi traitée oppose au frottement et aux actions extérieures, elle s’expliquera sans peine, si l’on remarque que le mercure, qui tout k l’heure formait le dessin à l’état de globules infiniment petits et d’une faible adhérence , est maintenant recouvert d’une lame d’or uniforme, qui, malgré son extraordinaire ténuité, adhère à la plaque en vertu d’une véritable action chimique. Les épreuves ainsi fixées offrent assez de résistance au frottement pour pouvoir être conservées et transportées dans un portefeuille.
Les perfectionnements divers apportés au procédé primitif de Daguerre ont, comme on le voit, changé d’une manière très notable l’ensemble des opérations photographiques. Il ne sera donc pas inutile de préciser la méthode actuellement suivie. Voici, en quelques mots, la série consécutive des opérations qui s’exécutent aujourd’hui pour obtenir l’épreuve daguerrienue : Exposition de la lame métallique aux vapeurs spontanément dégagées par l’iode à la température ordinaire, afin de provoquer k la surface de la plaque la formation d’une légère couche d’iodure d’argent ; — exposition aux vapeurs fournies par la chaux bromée, le brome ou toute autre substance accélératrice; — exposition k la lumière dans la chambre obscure, pour obtenir l’impression chimique ; — exposition aux vapeurs
mercurielles pour faire apparaître l’image; — lavage de l’épreuve dans une dissolution d’hyposulfite de' soude, pour enlever l’iodure d’argent non attaqué ; — enfin, fixage de l’épreuve par le chlorure d’or.
La méthode actuelle, en permettant d’opérer cent fois plus vite que par le procédé de Daguerre, a introduit dans la photographie un perfectionnement immense, mais elle a nécessairement rendu les opérations plus compliquées. L’exposition à la lumière étant de quelques secondes seulement, les erreurs sur la durée de cette exposition, sur le temps nécessaire pour l’application de l’iode et des substances accélératrices, sont devenues plus faciles et plus désastreuses. L’artiste le plus exercé n’est donc jamais assuré d’avance de réussir dans l’opération qu’il entreprend, et ces obstacles seraient de nature à décourager le plus fervent adepte, si la photographie n’était par elle-même un art des plus attrayants. Ce sont précisément ces difficultés, cette incertitude sur le succès définitif, qui prêtent aux opérations photographiques un charme toujours nouveau et toujours renaissant. Si le daguerréotype n’était qu’une machine aveugle dont le résultat pût être toujours calculé avec certitude, si le maniement de l’appareil ne laissait aucune part aux soins habiles et aux prévisions de l’intelligence, auprès des amateurs et des artistes , il perdrait son intérêt le plus vif.
Pour terminer cette revue des modifications apportées dans ces derniers temps aux procédés photographiques, nous devons signaler quelques emprunts curieux que l’on a faits à diverses sciences pour perfectionner les épreuves daguerriennes, ou pour leur prêter certaines qualités spéciales. Ici se rangent en première ligne les applications de la galvanoplastie.
La galvanoplastie, dont les procédés seront décrits dans ce volume , est un art qui consiste à produire , par l’action de l’électricité, un dépôt métallique à la surface de différents
corps, et surtout à la surface d’autres métaux En décomposant certains sels par la pile voltaïque, on peut , comme nous le verrons, appliquer avec économie le cuivre sur l’argent, l’or sur l’acier, l’argent sur l’étain, le platine sur le fer, sur le bronze, etc. Si donc, mettant à profit ces procédés, on soumet à l’action d’un faible courant électrique une dissolution de sulfate de cuivre, en plaçant dans la liqueur une image daguerricnne, le cuivre provenant de la décomposition du sel se dépose peu à peu sur toute la plaque, et se moulant sur les faibles inégalités de sa surface, il donne naissance, au bout de vingtquatre heures, à une planche de cuivre sur laquelle le dessin photographique se trouve reproduit avec une entière fidélité.
« Je ne saurais rendre, dit M. Ch. Chevalier, la surprise que j’éprouvai, la première fois que je réussis à reproduire une épreuve photographique au moyen du galvanisme. L’idée de celte expérience me vint en cherchant un objet propre à être placé dans l’appareil galvanoplastique ; ne trouvant ni médaille, ni empreinte, j’imaginai de souder une petite épreuve daguerrienne au conducteur de l’appareil ; je croyais vraiment sacrifier l’épreuve et n’obtenir tout au plus qu’une feuille de cuivre bien plane. Le lendemain, en présence de MM. Richuux et de Kramer, je détachai les deux plaques, et nous trouvâmes sur le cuivre une contre -épreuve parfaite de l’original (1). i
Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que la plaque daguerrienne qui a servi de type à ce merveilleux moulage n’est aucunement altérée, et qu’elle peut être ainsi reproduite un grand nombre de fois sans se détruire ou se détériorer sensiblement Il faut ajouter pourant que cette application de la galvanoplastie est sans importance, car on se décide difficilement à soumettre une belle épreuve à une pareille opération qui n’offre aucune utilité particulière.
(1) Mélanges photographiques, p. 74.
Les procédés galvanoplastiques appliqués aux images daguerriennes ont fourni d’autres résultats qui présentent un peu plus d’intérêt. Afin de communiquer aux épreuves des tons particuliers ou des effets plus vigoureux, on les a revêtues, par l’action de la pile, d’une mince couche d’un autre métal richement coloré. Si l’on place dans une dissolution d’or une plaque photographique , en plongeant dans la liqueur les pôles d’une pile voltaïque extrêmement faible, on la recouvre en quelques instants d’un mince vernis d’or. Cette pellicule métallique donne à l’épreuve des tons qui sont souvent du plus heureux effet; ils varient depuis la teinte verdâtre jusqu'au jaune intense. On obtient avec le cuivre, en opérant dans des conditions semblables, des tons vigoureux, compris depuis le rose le plus pâle jusqu’au rose vif. L’argent a été essayé dans lemême but; mais ce métal, qui donne au tableau une douceur et un chatoiement très agréables, lui retire une partie de sa vigueur.
On voit aux étalages de produits photographiques sur métal un grand nombre de, portraits coloriés qui attirent les regards des passants. Il ne s’agit pas, comme bien des personnes se l’imaginent, d’images obtenues dans la chambre obscure avec leurs couleurs naturelles, mais tout simplement de couleurs appliquées à la main. Il serait difficile de rien imaginer d’aussi barbare. Colorier une planche daguerrienne est aussi ridicule que de vouloir enluminer une gravure de Reynolds ou de Rembrandt Le mérite essentiel des épreuves photographiques réside dans l’admirable dégradation des teintes et dans une harmonie si parfaite de la lumière et des ombres, qu’elle défie à jamais le burin. Toutes ces qualités restent ensevelies sous cet absurde empâtement de couleurs. Le peintre ose corriger ce grand maître qui s’appelle le soleil ; il substitue sa propre exécution à celle de la nature. Prenez donc la peine de créer uu de ces merveilleux dessins pour qu’une lourde main vienne
les déshonorer par un badigeonnage indigne. Arrivons à
quelque chose de plus sérieux.
Rien n’est plus sérieux, en effet, rien n’est plus riche de promesses, rien n’est plus digne de l’appui des amis des arts, que les efforts que l’on fait en France depuis plusieurs années pour transformer une épreuve daguerrienne en une planche propre à la gravure. Il ne faut pas que les produits du daguerréotype, d’une perfection si achevée, restent à l’état de type unique ; il faut que l’impression puisse les multiplier indéfiniment ; il faut perfectionner les procédés de gravure photographique actuellement connus. Alors seulement le daguerréotype aura dit son dernier mot, alors la photographie aura trouvé des applications utiles, complètes, étendues, dans la pratique des arts. Le jour où les planches daguerriennes pourront être économiquement transformées en planches de gravures, nous n’aurons plus rien h demander à la photographie, car nous obtiendrons sur le papier des images parfaites, redressées, inaltérables, d’une correction et d’une finesse achevées, et qui présenteront l’inappréciable avantage de pouvoir êli» multipliées indéfiniment Nous sommes loin encore d’avoir atteint un si désirable but ; cependant les résultats obtenus jusqu’ici, et que nous allons rapidement indiquer, font concevoir à cet égard de légitimes espérances.
L’idée de transformer les plaques photographiques en planches à l’usage des grav eurs était si naturelle, que, dès les premiers temps de la découverte de Daguerre, un grand nombre de personnes s’occupèrent de ce problème. M. le docteur * Donné essaya le premier de le résoudre. Le procédé qu’il employait était le premier qui pût s’offrir à l’esprit ; il consistait à traiter la plaque daguerrienne comme une planche de cuiv re dans la gravure à l’eau-forte. M. Donné reconnut que l’acide azotique étendu de 4 parties d’eau attaque les parties noires des images daguerriennes sans altérer les parties blanches, ou,
en d’autres termes, dissout l’argent de la plaque sans toucher au mercure. M. Donné se contentait de garnir les bords de la plaque d’une marge de vernis de graveur, et de verser sur l’épreuve l’eau-forte qu’on laissait réagir quelques minutes. Quand on jugeait l’action suffisante, on enlevait la marge de vernis et on lavait à grande eau la plaque qui pouvait être immédiatement encrée et servir à l’impression. Mais l’argent pur est un métal trop mou pour suffire à un grand tirage ; après quarante épreuves, la planche obtenue par ce procédé trop élémentaire était épuisée. La gravure était d’ailleurs fort imparfaite.
M. Fizcau a résolu la question avec beaucoup plus de succès. Voici un court aperçu du procédé curieux qu’il a imaginé pour la gravure des plaques daguerriennes. On commence par soumettre la plaque à l’action d’une liqueur légèrement acide qui attaque l’argent, C’est-à-dire les parties noires de l’image, sans toucher au mercure qui forme les blancs. On obtient ainsi une planche gravée d’une grande perfection, mais d’un très faible creux. Or, la condition essentielle d’une bonne gravure, c’est la profondeur du trait ; car si les creux sont trop légers, les particules d’encre, au moment de l’impression, surpassant en dimension la profondeur du trait, l’épreuve, au tirage, est nécessairement imparfaite. Pour creuser plus avant, on frotte la planche gravée et peu profonde d’une huile grasse qui s’incruste dans les cavités et ne s’attache pas aux saillies. On dore ensuite la plaque à l’aide de la pile voltaïque. L’or vient se déposer sur les parties saillantes, et ne pénètre pas dans les creux abrités par le corps gras. En nettoyant ensuite la planche, on peut l’attaquer très profondément par l’eauforte, car les parties saillantes recouvertes d’or sont respectées par l’acide. On creuse ainsi le métal à volonté. Enfin, comme la mollesse de l’argent limiterait singulièrement le tirage, on recouvre la planche d’une couche de cuivre par les procédés galvanoplastiques. Le cuivre, métal très dur, supporte donc
seul l’usure déterminée par le travail de l’impression. H. Fizeau a obtenu de cette manière des gravures offrant beaucoup de qualités. '
La question de l’application de la photographie à la gravure a fait récemment un pas considérable et qui permet d’espérer beaucoup pour l’avenir. On a eu l’idée, en 1854, de reprendre le premier projet de Joseph Niepce, qui consistait, comme on l’a vu plus haut, à produire une image sur un vernis impressionnable à la lumière (le bitume de Judée), étalé sur une plaque d’acier, et à traiter ensuite cette plaque par un acide, après en avoir fait disparaître, à l’aide d’un dissolvant approprié, les parties résineuses non impressionnées par l’agent lumineux. Ce procédé de gravure photographique est en ce moment l’objet de sérieuses études. Comme les gravures ainsi obtenues ont besoin, pour être terminées, d’être retouchées au burin par le graveur, il importe de perfectionner, à ce point de vue, ce procédé, afin d’éviter, s’il est possible, toute intervention du burin dans l’exécution de la planche d’acier. Nous ne pourrions d’ailleurs entrer ici dans d’autres détails, car ce que nous considérons dans cette notice c’est la photographie prise en ellemême, plutôt que ses applications aux arts industriels (1).
Nous rappellerons seulement, à ce propos, que la gravure photographique avait déjà été essayée en Angleterre, il y a plusieurs années, par un procédé qui ne donna pas de satisfaisants résultats, mais qui avait, comme tentative scientifique , un caractère fort intéressant. M. Grove était parvenu à graver les épreuves photographiques par un procédé encore plus hardi que le précédent, c’est-à-dire par la seule action d’un courant électrique. Si l’on attache une image daguerrienne au pôle négatif d’une pile
(1) Voyez pour plus de détails sur ce sujet, le chapitre intitulé : Application de la photographie à l'art de la gravure , dans le volume que j’ai publié sous le titre : Les applications nouvelles de la science à l'industrie et aux arts en 1855, 2* édition, pages 239-261.
voltaïque, chargée d’une liqueur faiblement acide, en plaçant au pôle positif une lame de platine, l’acide attaque l’argent de la plaque et grave en creux Je dessin. Une plaque ainsi traitée peut à peine se distinguer de l’épreuve dagucrrienne. Si on l’examine à la loupe, on y retrouve les détails les plus fins et les plus délicats de l’impression lumineuse.
Un dessin tracé par la lumière peut donc être gravé par l’électricité. Tout est surprenant, tout est merveilleux dans ces mille inventions nouvelles qui, chaque jour, apparaissent autour de nous. La lumière est domptée, le fluide électrique est un serviteur obéissant ; de la lumière on fait un pinceau et de l’électricité un burin. Partout la main de l’homme est bannie. A la main tremblante de l’artiste, au regard incertain, à l’instrument rebelle, on substitue les forces inévitables des agents naturels. C’est ainsi que tous les arts, toutes les industries, se trouvent aujourd’hui sous le coup de révolutions dont il est impossible de calculer la portée ; c’est ainsi que les puissances aveugles de la nature menacent de remplacer partout la main et presque l’intelligence des hommes. Rien n’est plus propre à marquer la grandeur actuelle des sciences, à faire deviner le rôle immense qu’elles sont appelées à jouer dans l’avenir.