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PROPRIÉTÉS DE L'HOMME MOYEN

Dans ce qui précède, j'ai réuni les résultats de mes études sur le développement du physique et du moral de l'homme moyen, et sur les modifications qu'il subit sous différentes influences. Ces résultats ne peuvent être considérés que comme un premier essai d'un travail immense, qui, pour être complété, exigera de longues et pénibles recherches, et qui ne peut acquérir d'utilité réelle que par une extrême exactitude.

La détermination de l’homme moyen est de la plus grande utilité ; elle peut rendre des services importants à la science de l'homme considéré d’une manière générale. Elle doit nécessairement précéder toute autre recherche relative à la physique sociale, puisqu'elle en forme pour ainsi dire

la base. L'homme moyen, en effet, est dans une nation

ce que le centre de gravité est dans un corps; c’est à

sa considération que se ramène l'appréciation de tous les

phénomènes de l’équilibre et du mouvement; il présente

en outre, quand on l'envisage en lui-même, des pro-

priétés remarquables que je vais tâcher d'indiquer sommairement.

I. DE L'HOMME MOYEN CONSIDÉRÉ SOUS LE RAPPORT DES LETTRES ET DES BEAUX-ARTS.

La nécessité d'être vrai, de représenter fidèlement la physionomie, les habitudes et les mœurs des peuples aux différentes époques, a dû porter de tout temps les artistes et les littérateurs à saisir parmi les individus qu'ils observalent, les traits caractéristiques de l'époque où ils vivaient, ou, en d'autres termes, à s'éloigner le moins possible de l’homme moyen. Je ne prétends pas qu'il faille donner les mêmes traits, les mêmes goûts, les mêmes passions à tout individu, quels que soient son âge, son rang, son pays ou son siècle; mais il faut étudier ce qui peut le mieux le caractériser, en ayant égard à ces nuances. Ainsi, l'on recherchera quels sont les éléments qui prédominent chez tel ou tel peuple, à tel ou tel âge; si c'est le fanatisme, par exemple, la piété ou l'irréligion; l'esprit de servilisme, d'indépendance ou d’anarchie. On ne ferait aucune difficulté de m'accorder que l’homme est plus courageux à vingt ans qu'à soixante, et plus prudent à soixante qu'à vingt; comme aussi que les Méridionaux ont plus de vivacité dans l'esprit et la physionomie que les habitants du Nord : ce sont de ces observations banales que chacun admet et qu’on serait choqué de ne pas voir suivies dans les ouvrages d'imagination. Cependant, peut-on trouver mauvais qu'on donne plus de précision à ces aperçus vagues ;

est-il bien conforme à l’état. actuel de nos lumières de s'en tenir à des rapports légèrement observés, lorsqu'on accorde qu’on peut les déterminer avec une certaine précision? Si l’on avait demandé, il y a quelques années, quel est l’âge où l'homme a le plus de penchant au crime, on aurait été fort embarrassé sans doute de trouver une réponse conforme à la vérité, et l'on aurait émis peut-être les opinions les plus erronées, surtout dans ce qui concerne l'influence des sexes et de l’état intellectuel. Oseraïiton assurer néanmoins que ces recherches sont inutiles aux philosophes et aux gens de lettres, ou même à l'artiste, qui ne mérite véritablement ce nom qu'autant qu'il ait fait une étude approfondie du cœur humain? Il commence à s'éloigner de nous ce temps où l’on se contentait d'aperçus vagues et de rapports saisis à vue d'œil; quand les déterminations numériques deviennent applicables, ce sont elles surtout que consulte l'observateur, ami de la vérité.

Je suis loin de prétendre cependant que la connaissance approfondie des différentes facultés de l’homme soit suffisante pour réussir dans les beaux-arts et les lettres ; mais Je pense que, pour produire un ouvrage qui soit véri- tablement susceptible de nous toucher et de remuer nos passions, il faut connaître l’homme, et surtout l’homme qu'on veut représenter. Aïnsi, pour ne préndre qu'un seul exemple, l'artiste qui n’a étudié que le type des physionomies grecques, quelque admirable d’ailleurs que puisse nous paraître ce type, sil le reproduit invariablement dans les sujets modernes, sera froid et sans action sur le spectateur, qui admirera peut-être l’art et la composition, mais ne sera Jamais profondément ému. Les figures grecques, quelque variées qu'elles soient en raison des âges, des passions et des sexes, ont cependant toutes un air de

famille qui nous reporte, malgré nous, vers l'antiquité et distrait notre attention du sujet que l’on veut nous représenter. Si on les fait agir, l’anachronisme n’en devient que plus sensible. Les artistes de la Renaissance ont fort bien compris le besoin de peindre ce qu'ils avaient sous les yeux, et c'est par là qu'ils ont produit des effets si magiques : la figure noble et sévère du Christ n’& rien de commun avec celle de l'Apollon ni du Jupiter de l’ancienne mythologie : une madone de Raphaël a une grâce enchanteresse qui ne le cède en rien aux plus belles formes antiques; et ces beautés exercent sur l'imagination une influence plus grande, parce qu'elles sont plus dans la nature qui nous environne, et qu'elles agissent plus immédiatement sur nous. Dans nos climats du nord, nousmêmes, nous sentons le besoin, en retraçant nos faits nationaux, de ne point présenter des figures grecques ou italiennes : au milieu d’une bataille, où ne se trouvent que des hommes, tous à peu près du même âge, tous également couverts d'un appareil guerrier, notre œil cherche à reconnaître, par les traits et l'expression des physionomies, le Français ou l'Anglais, le Germain ou le Russe. Dans l'armée française même, le soldat de la vieille garde avait une physionomie qui est devenue classique, et qui s’identifie en quelque sorte avec les souvenirs de l'empire.

S1 déjà les arts ont admis des nuances aussi imperceptibles et ont pu réveiller le souvenir de toute une époque en rappelant les traits des physionomies qui semblent y appartenir, combien ne devons-nous pas attacher de prix à déterminer avec quelque exactitude ces traits, susceptibles d’une appréciation aussi délicate ! Quelques hommes de génie ont été très-loin dans ces sortes de recherches; et leurs idées qui, d'abord, avaient été repoussées, ont été jugées plus favorablement ensuite quand l'expérience est

. venue les appuyer. Lavater n'a pas craint d'analyser les passions de l’homme à l'inspection seule de sa physionomie ; et le docteur Gall a cherché à établir qu'on pouvait parvenir à des résultats semblables par l'inspection des protubérances du crâne. C’est qu'il existe un rapport inüme entre le physique et le moral de l'homme, et que les passions laissent des traces sensibles dans les instruments qu’elles mettent continuellement en action; mais quelles sont ces traces? On convient qu'elles existent; l'artiste Les étudie, cherche à les saisir; et, par une singulière prévention, il rejette la possibilité de les déterminer.avec quelque exactitude, ou l'utilité de cette détermination. D'où vient cependant que tel artiste ou tel poëte à beau faire et nous présente constamment le type grec ou italien, selon qu'il aura plus particulièrement étudié l'antique ou l’école italienne? Comment se fait-1l que Rubens, malgré son génie, en retraçant les divinités de l’ancienne mythologie, leur prête parfois des figures que l'antiquité n'aurait jamais avouées? C’est que Rubens avait également un type, et que ce type avait été choisi chez les modernes.

C’est sans doute au peu de soin que l’on a pris d’étudier les nuances par lesquelles passent les qualités physiques et morales de l'homme chez les différents peuples et dans des différents siècles, que sont dues cette monotonie et cette froideur de la plupart des ouvrages d'imagination. On a senti, à la vérité, le besoin d'étudier la nature et d'être vrai; mais on na pas assez remarqué, je penke, que la nature n'est pas invariable. Les anciens ont représenté avec un art infini l'homme physique et moral, tel qu'il existait alors; et la plupart des modernes, frappés de la perfection de leurs ouvrages, ont cru qu'ils n'avaient rien de mieux à faire que de les imiter servilement. Ils n’ont pas compris que le type avait changé; et que, tout en les

imitant pour la perfection de l'art, ils avaient une autre nature à étudier. De là, ce cri universel :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

De là cette scission violente entre les classiques et les romantiques ; de là enfin le besoin d'avoir une littérature qui fût véritablement l'expression de la société. Cette grande révolution s’est accomplie, et elle fournit la preuve la plus irrécusable de la variabilité du type humain ou de l’homme moyen chez les différents peuples et dans les différents siècles. |

Quant aux sujets anciens, l'artiste ou le poëte qui voudra les reproduire, pourra nous faire admirer son art; mais on sentira toujours quil nous met sous les yeux une nature, pour ainsi dire, morte, un type qui s'est éteint. Il faut sans doute faire des concessions aux beaux-arts, se prêter aux illusions; mais il ne faut pas que les sacrifices qu on exige dépassent certaines limites. On ne peut, en un instant, remonter à plusieurs siècles, oublier sa religion, ses institutions sociales, ses habitudes, éprouver de la sympathie pour des hommes qui n'ont ni nos goûts, ni nos mœurs, ni même des traits que nous sommes habitués à voir autour de nous. Les anciens eux-mêmes n'ont jamais exigé de semblables sacrifices de la part du public; et les Euripide, les Sophocle se gardaient bien de transporter sur lettr scène l’Osiris et les fêtes mystérieuses des Égyptiens, qui cependant avaient été leurs maîtres.

Quelques siècles sont peu de chose dans les annales de l'espèce humaine; aussi sommes-nous loin de pouvoir assurer que l’homme n’éprouvera aucune modification, de forme, par exemple, et que tel type qui existait anciennement ne s’effacera pas complétement un jour. Cette sup-

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position peut paraître extraordinaire; cependant nous voyons varier en général tous les éléments relatifs à l'homme : qui peut assurer alors que le type de la figure grecque ne se modifiera pas, soit par la suite des temps, soit par une grande catastrophe qui amènerait la destruction de la race caucasique? De pareils bouleversements sont dans l'ordre des choses possibles. Par suite, les débris d'une autre race, telle que la race mongole, par exemple, qui, après de longues peines, seraient parvenus à féconder la terre et à retrouver les restes des beaux-arts, ne verraient dans toutes ces belles figures grecques, que nous sommes habitués à admirer, que des figures de convention, à peu près comme sont à nos yeux les figures égyptiennes. Ils pourraient admirer ces antiques sous le rapport de l’art; mais je doute qu'il en fût de même pour la forme, et qu'ils la choisissent de préférence à la leur, s'ils avaient à représenter leur divinité sous une forme humaine. Ce que nous disons sera repoussé sans doute par ceux qui ont des idées préétablies sur le beau absolu. Je nentrerai dans aucune discussion à cet égard; je me borne à émettre avec doute ma façon de voir, sans chercher à l'imposer à personne.

Je crois avoir suffisamment montré, par ce qui précède, que la détermination de l’homme moyen n'est pas inutile, même pour les beaux-arts et les lettres, et que celui qui parviendrait à cette détermination n'aurait aucune peine à se faire écouter des’ artistes et des littérateurs. ‘Il leur ferait connaître d’une manière plus précise des choses qu'ils savent déjà vaguement ; il leur en apprendrait d’au-' tres qu'ils ignorent, ou bien il rectifierait leur jugement sur une foule de préjugés. Ils recevraient ces notions comme un peintre apprend la perspective, qui, sous sa forme géométrique, est loin aussi d’être pittoresque. Les

artistes, du reste, ont accepté les recherches de Gall et de Lavater avec plus d'empressement peut-être que les savañts : c'est même à leurs soins que l’on doit en grande partie la connaissance des proportions des différentes parties du corps humain, en ayant égard aux âges et aux sexes. Cette connaissance était si importante, qu'elle a fait l'objet des études des plus grands peintres de la renaissance : on peut voir surtout avec quel soin le célèbre Albert Durer s'en est occupé dans ses ouvrages.

Du reste, jen conviens, l'artiste et l'homme de lettres peuvent et doivent même rechercher les traits saillants, les exagérer plutôt que les affaiblir, et faire contraster les physionomies et les caractères les plus divers; mais il faut que le vrai vienne toujours se placer entre les oppositions qu'ils nous présentent, et que ces oppositions mêmes restent dans les limites tracées par la nature. En allant au delà, on ne peut créer que des êtres fantastiques et des monstruosités : ces rêves d'une imagination déréglée peuvent étonner, amuser même, mais ils ne produiront jamais ces sensations profondes ni ces vives sympathies qu'on n'éprouve que pour des êtres dont on partage l'existence.

Pour achever d'exposer ma pensée sur l'homme moyen, je dirai qu'il faut s'attacher d'abord à étudier, de la manière la plus complète, le développement de ses différentes facultés et tout ce qui peut exercer une influence sur ce développement, abstraction faite de toute autre considération. L'artiste, le littérateur et le savant choisiront ensuite, parmi ces matériaux, Ceux qui peuvent convenir le mieux au sujet de leurs études, comme le peintre emprunte à l’optique le peu de principes qui se rapportent à son art.

Si la phrénologie parvenait un jour à réaliser ses promesses, nous aurions le moyen de mesurer directement l'organisation intellectuelle de l'homme; nous posséde-

rions, par suite, les éléments de solution d'un problème extrêmement complexe ; nous saurions ce que chaque individu doit à la nature et ce qu'il doit à la science ; nous pourrions même établir numériquement les valeurs de ces deux portions de son intelligence; mais nous sommes loin d'entrevoir même la possibilité d'un pareil résultat.

Faute de moyens nécessaires pour résoudre le problème à priori, il faut donc, par l'expérience et par des faits bien observés, tâcher de remonter des effets aux causes; c’est le même principe que celui dont nous nous sommes servis pour apprécier les qualités morales. Seulement, il sera difficile, pour ne pas dire impossible, de séparer les deux éléments qui concourent à produire les faits observés : nous aurons une appréciation bien moins de l'intelligence que du talent, lequel dépend à la fois de l’organisation de l'individu et de sa science acquise.

Une des études les plus curieuses qu'on puisse se proposer relativement à l'homme, concerne le développement progressif de ses différentes qualités intellectuelles ; ïl s'agirait de reconnaître celles qui se manifestent les premières, de constater l'époque où elles atteignent leur maximum d'énergie, et d'apprécier les degrés relatifs de leur développement aux différentes époques de la vie.

Raphaël n'avait guère plus de vingt-deux ans quand il peignit la sacristie de Sienne; et, vers l’âge de vingt-cinq ans, il entreprit la composition de plusieurs de ses fresques les plus remarquables : a Dispute du Suint-Sacrement, l'École d'Athènes, le Parnasse et la Jurisprudence. Son imagination brillante avait donc pu se développer dans toute sa vigueur . malgré le temps employé pour acquérir la science nécessaire à la création de ces œuvres capitales. Ce grand artiste avait donc atteint à peu près le point culminant de son talent vers l’âge de vingt-cinq à vingt-sept ans.

Mozart commença plus jeune encore : à l’âge de sept ans, il produisit ses premières compositions ; à douze ans, il donna son premier ouvrage dramatique, La Finta semplice; et, à trente-six qns, il avait accompli sa brillante carrière. |

Blaise Pascal, l’un des hommes les plus extraordinaires qui aient existé, était géomètre dès l’âge de seize ans ; il se montra tour à tour profond mathématicien, physicien ingénieux, écrivain et dialecticien du premier ordre, pen-

seur sublime ; et cette brillante existence était terminée à

l’âge de trente-neuf ans. Pascal avait vécu deux ans de plus que Raphaël et trois de plus que Mozart. Ces décès prématurés semblent témoigner qu'un développement trop rapide de l'imagination avait exercé une influence fatale sur le physique. G

Bien des personnes s’étonneront de voir un développement si précoce du talent mathématique; on pourrait cependant citer de nombreux exemples de cette espèce. Lagrange avait produit son ouvrage le plus original, le Calcul des variations, à dix-huit ans : Newton, à peine âgé de vingt-quatre ans, possédait déjà les découvertes qui lui ont fait le plus d'honneur par la suite. On est habitué à considérer les mathématiques comme placées en dehors du domaine de l'imagination, tandis qu’il n'existe peut-être aucune branche de nos connaissances qui exige un plus grand développement de cette faculté, pour arriver à d'importantes découvertes. D'une autre part, le savoir nécessaire pour qu'une brillante intelligence puisse se produire avec avantage sur le terrain des sciences exactes, ne suppose point de longues études, surtout s'il s'agit de découvertes

plutôt que de travaux d'érudition ou d'examen de théories, .

déjà plus ou moins discutées par les savants. « J'avais passé beaucoup de temps dans l'étude des

mg eut

sciences abstraites, » dit l'illustre Pascal ; « mais le peu de gens avec qui on peut en communiquer m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que les sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je mégarais plus de ma condition en y pénétrant, que les autres en les ignorant : et je leur ai pardonné de ne pas sy appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l’homme, puisque c’est elle qui lui est propre. J'ai été trompé. »

En abordant l'étude des mathématiques avant celle de la philosophie, Pascal écoutait bien moins le désir de complaire aux hommes, qu'il ne suivait la loi de sa propre organisation. Un esprit aussi indépendant que le sien ne fait pas de semblables concessions. Pascal a d’abord donné carrière à son imagination, parce que c'est la première faculté qui s'est développée chez lui avec une intensité très-prononcée ; 1l à été ensuite physicien, puis philosophe, parce que son esprit observateur s’est attaché successivement à étudier les choses et les hommes.

Si l'on voulait y voir de près, on trouverait en général la même succession chez tous les hommes qui se sont le plus distingués. C'est l'imagination qui, d'abord, cherche à se faire jour ; elle emprunte à cet effet le langage du poëte ou celui du mathématicien, selon l'allure plus ou moins sévère de l'esprit. Le jeune P. Decandolle s'occupait de poésie avant que son talent d'observateur se fût complétement révélé à lui. Il en était de même d'Ampère, qui préludait par des poésies et des recherches mathématiques aux profondes conceptions du physicien, ainsi qu'à des travaux philosophiques. Jean-Jacques Rousseau, en arrivant à Paris, ny apportait que des poésies et des combinaisons mathématiques qu'il cherchait à introduire dans l'art musical. Ces exemples sont si nombreux,

quon les rencontre dans presque toutes les biographies.

On trouve, au contraire, peu d'hommes qui, dans un âge plus avancé, aient abandonné les sciences d’observation ou les études philosophiques, pour s'appliquer aux

arts d'imagination, à la poésie ou aux mathématiques pures. Si j'excepte quelques jeunes gens, poussés par leurs parents dans une carrière qui n'allait point à leur organisation intellectuelle, je chercherais vainement, je crois, des exemples un peu remarquables de pareilles transitions. On citera peut-être le brillant écrivain de Paul et Virginie, l'élégant interprète des Études et des Harmonies de la nature; mais il est permis de douter que Bernardin . de Saint-Pierre se fût sérieusement occupé des études qui font l'ingénieur géographe. Je n'en veux d’autres témoignages que ses étranges théories sur la forme de notre globe et sur les causes des marées.

Plusieurs des hommes qui se sont le plus distingués dans la carrière de l'imagination ont cultivé simultanément les différentes branches des connaissances qui s’y rattachent. Je citerai l'exemple des Léonard de Vinci, des Michel-Ange, des Albert Durer, des Rubens; ces grands artistes n'étaient pas seulement peintres et sculpteurs, ils ‘s'étaient occupés de poésie, de mathématiques, de musique, d'architecture, d'optique, etc. Albert Durer et Léonard sont rangés parmi les plus grands géomètres de leur époque. Ce n'est que dans nos temps modernes que l'on s’est pris à répéter que les mathématiques ne supposent pas le développement de l'imagination, ou pouvaient même lui être préjudiciables.

Quant à ceux qui cultivent exclusivement la poésie, les mathématiques ou les beaux-arts, on voit leur talent se modifier avec l’âge et subir des transformations qui se

succèdent à peu près constamment dans le même ordre. Aïnsi, le mathématicien commence par des recherches de mathématiques pures ; il passe plus tard aux applications, au perfectionnement des méthodes; puis enfin, à l'examen -métaphysique de ces mêmes méthodes. En premier lieu, 1l manie hardiment l'arme du calcul; il en examine ensuite le tranchant, et finit par en approfondir la théorie. Il semble que ce ne soit pas l'ordre naturel dés choses ; et pourtant on marche aussi, sans avoir appris d’abord la science de l'équilibre.

Le peintre, le statuaire, le musicien produisent, dans leurs débuts, des travaux plus brillants par la forme que solides par la pensée ; ils s'occupent ensuite de donner plus de style à leurs conceptions, leurs ouvrages sont mieux combinés, plus savamment composés, mais souvent c'est aux dépens de la verve et de l'originalité.

Le talent poétique prend aussi plus ou moins tardivement son essor, selon le genre de composition dont on s'occupe. Le poëte tragique, dont les passions et une imagination vive forment les principaux éléments de succès, peut arriver plus tôt au complet développement de son talent, que le poëte qui consacre son génie à la haute comédie et à la peinture des mœurs. Il ne suffit pas en effet, pour ce dernier, d'avoir une imagination riche et de posséder parfaitement toutes Les ressources de sa langue, il doit avoir encore un puissant esprit d'observation qui est l'apanage de l’âge mûr, bien plus que de la jeunesse. Molière lui-même na commencé à produire ses œuvres capitales que vers l’âge de quarante-six ans, époque après laquelle 1l donna le Misanthrope, le Tartufe, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme; les Femmes savantes ne furent composées que vers la fin de sa vie.

L'imagination est donc l’une de nos facultés intellec-

tuelles qui se développent les premières, l'observation et la réflexion dominent plus tard; et, plus tard encore, se manifeste le génie philosophique qui ne s'arrête plus à l'examen d'objets purement matériels, mais qui veut se rendre compte des principes des choses et s’enfoncer dans toutes les abstractions métaphysiques. |

En résumé, l'histoire des sciences assigne au développement de lesprit humain, considéré de la manière la plus générale, les mêmes phases qu'au développement de l'intelligence de l'individu.

La mémoire est peut-être la faculté qui, dès notre enfance, se manifeste avec le plus d'intensité. Néanmoins, si nous voulons faire un appel à nos premiers souvenirs, nous trouvons qu'ils ne remontent guère au delà de trois à quatre ans. Cette faculté précieuse est un des éléments les plus essentiels pour l'acquisition de nos connaissances; c'est aussi l’un des éléments que nous perdons le plus tôt. La mémoire des noms semble nous quitter la première; et vers l’âge de quarante-cinq ans, beaucoup de personnes déjà commencent à en faire la triste expérience.

II. DE L'HOMME MOYEN CONSIDÉRÉ SOUS LE RAPPORT DES SCIENCES NATURELLES ET MÉDICALES,

Il ne sera pas nécessaire d'insister beaucoup pour faire sentir aux naturalistes combien est importante la recherche des différentes lois de développement de l'homme ; san$ la connaissance de ces lois, en effet, la science de l'homme ne saurait être complète n1 prendre une direction philosophique. Je ne crois pas devoir leur prouver non plus l'utilité des méthodes de détermination que je propose ; plusieurs leur sont familières depuis longtemps, et les autres rentrent entièrement dans leur manière ordi-

naire de procéder, en sondant les secrets de la nature.

L'homme moyen n'est, aux yeux du naturaliste, que le type d’un peuple; des observations nombreuses ont fait reconnaître que ce type n'est point unique, et qu'il existe par conséquent différentes races d'hommes. Mais les caractères sur lesquels ces distinctions ont été établies n'ont pas été suffisamment déterminés; comment en effet aurait-on pu étudier les modifications que les éléments relatifs à l'homme, ainsi que leurs lois de développement, subissent chez les différentes races, puisqu'on n'avait pas même de point de départ ?

De là provient la difficulté d'aborder la plupart des questions d'histoire naturelle les plus intéressantes et Les plus philosophiques. On s'est demandé souvent si l'espèce humaine était détériorée ou si elle était susceptible de l'être un jour ; mais ce problème, faute d'éléments de solution, est resté sans réponse satisfaisante.

On s'est aussi demandé s'il existait, pour l'espèce humaine, un type du beau qui fût en rapport avec le développement de l'intelligence. L’anatomie comparée a cru trouver une solution affirmative à cette question dans le volume du cerveau et dans la grandeur de l’angle facial, qui, d'après les belles recherches qu'elle à faites, diminue en raison de l'abaissement de l'intelligence chez les hommes et chez les animaux : et elle en a inféré que le maximum d'intelligence doit se trouver dans les espèces où l'angle facial se rapproche le plus d'être droit : ce qui donnerait la prééminence à la race caucasique. Je ne sache pas du reste qu'il existe des observations faites sur une échelle un peu grande et qui aient pour objet de mesurer les degrés de grandeur de l'angle facial aux difrérents âges, et de rechercher s'ils ont quelque rapport avec

es degrés de développement de l'intelligence.

Le naturaliste s'occupe également de déterminer avec soin les limites de grandeur que prennent les différents éléments relatifs à l’homme; ces valeurs limites ont toujours fixé son attention, et devraient être enregistrées avec soin dans l'histoire naturelle de l’homme, afin que l’on connût, non-seulement ce qui est, mais encore ce qui est possible.

Les recherches anatomiques du docteur Gall sur le cerveau tendent à montrer que le développement de ses différentes parties est en rapport avec le développement de certaines facultés correspondantes qui paraissent y avoir leur siége. Sans entrer dans l'examen de la doctrine de ce savant physiologiste, on doit regretter que ses principes n'aient pas été soumis à des observations plus directes, “et qu'on n'ait pu étudier si la loi de développement de nos facultés aux différents âges correspond à la loi de développement des parties présumées correspondantes du cerveau (1), mais loin de connaître les proportions relatives

(1) Le savant physiologiste, M. Broussais, a lu à l’Académie des sciences morales et politiques de France un mémoire sur l'influence du physique sur le moral, et en particulier sur l’état actuel des connaissances en phrénologie. M. Edwards a présenté des considérations à l'appui de ce travail, qui s’accordent également à demander à cette science nouvelle des preuves scientifiques. Les principales conclusions de ce savant physiologiste sont résumées dans la note suivante que je dois à son amitié.

“ Les preuves sur lesquelles nous fondons notre conviction se rapportent à deux classes principales : la première renferme les preuves qu'on pourrait appeler individuelles ; et la deuxième celles qu'on désignerait par le nom de scientifiques.

“« Dans le premier cas, on ne saurait se convaincre de la vérité de certains rapports sans les vérifier soi-même. Ainsi, il faut que chaque individu qui veut se former une opinion refasse lui-même la preuve que d’autres ont fournie. Dans le second cas,au contraire, lorsqu'il s’agit d’une preuve scientifique, si elle est véritablement acquise, il suffit d'en prendre connaissance pour être convaincu de la vérité. Ainsi l’on est dispensé de refaire soi-même la preuve.

« En général, le genre de preuves sur lequel repose la phrénologie a rapport à la première classe, à celle des preuves que nous avons nommées

de ces différentes parties, il paraît qu'on ne possède jusqu'ici que très-peu de données sur la loi de développement du cerveau même, ainsi que sur sa grandeur et son poids aux différents âges, soit dans sa valeur moyenne, soit dans ses valeurs limites (1).

individuelles, parce qu’il faut toujours que chaque individu qui veut savoir à quoi s’en tenir recommence la preuve.

« Voilà où en est la phrénologie. Il est évident que si en général les rapports indiqués sont vrais, celui qui a les connaissances nécessaires pourra s’en assurer par des observations assez multipliées ; mais sa conviction, il ne pourrait la transmettre, à moins qu’on ne sût quelles sont l'étendue et la mesure de cette expérience.

« Or, si elle était susceptible d’être exprimée en rapports déterminés, la preuve ne serait plus individuelle, elle serait scientifique ; et non-seulement celui qui l'aurait acquise pourrait communiquer sa conviction, mais il serait encore en état de l’imposer aux autres : car c’est le propre des preuves scientifiques, de forcer la conviction générale de ceux qui sont en état de les entendre; les autres sont obligés de les admettre sur parole, c'est-à-dire sur l’autorité des premiers. Or, la phrénologie, si elle est fondée, est réellement susceptible de la preuve scientifique.

“ C’est en faisant une espèce de statistique, dont: il est facile de former le plan, que la vérification scientifique de cette doctrine est possible. Il est bien à désirer que les phrénologues s’en occupent. »

(1) M. Guerry m'écrivait en 1831 : « Je m'occupe maintenant, avec M. le docteur Esquirol et M. le docteur Leuret, de la statistique des aliénés. Nous mesurons, en tous sens, la tête des gens renfermés à Charenton, à Bicêtre et à la Salpêtrière. Nous mesurons aussi le cerveau et le cervelet de ceux d’entre eux qui meurent. J'ai été conduit ainsi à entreprendre l'Histoire du développement de la tête humaine moyenne. J'y ai été tout à fait déterminé par la lecture de votre excellent mémoire sur la taille de l’homme. Depuis quinze jours nous notons, à la Salpétrière, l'état du pouls de quatre-vingt-dix aliénées furieuses, de cinq heures du matin jusqu'à sept, et pendant qu’elles sont à jeun. Nous trouvons déjà dans le nombre des pulsations de certains retours périodiques.

« J'espère pouvoir mesurer les angles de la tête assez exactement pour avoir les proportions et la forme d’une tête moyenne de maniaque, d’halluciné, d’idiot, d'imbécile, d’épileptique, etc. » (Notes de mes Recherches sur le penchant au crime, page 86.) Il est à regretter que ce travail annoncé n'ait point encore paru. Seulement, à la suite de l'ouvrage : De la fréquence du pouls chez les aliénés, MM. Leuret et Mitivié donnent les résultats de leurs recherches sur la pesanteur spécifique du cerveau des aliénés, qui prouvent qu'il n'existe point de différence marquée, sous ce rapport, entre

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