LE
On devrait aussi constater, avec plus de soin qu’on ne l'a fait, la portée de nos organes et les limites qu'elle peut atteindre.
Si l'homme moyen était parfaitement déterminé, on pourrait, comme je l'ai fait observer déjà, le considérer comme le type du beau; et tout ce qui s’éloignerait avec excès de ressembler à ses proportions ou à sa manière d'être constituerait les difformités et les maladies : ce qui serait dissemblable, non-seulement sous le rapport des proportions et de la forme, mais ce qui sortirait encore des limites observées, serait monstruosité.
La considération de l’homme moyen est tellement importante dans les sciences médicales, qu'il est presque impossible de juger de l’état d’un individu sans le rapporter à celui d'un autre être fictif, qu'on regarde comme étant à l'état normal et qui n’est, au fond, que celui que nous considérons. Un médecin est appelé auprès d’un malade, et, après l'avoir examiné, il trouve que son pouls est trop accéléré, que sa respiration est agitée outre mesure, etc. Il est bien évident que porter un jugement pareil, c'est reconnaître que les caractères observés nonseulement s’écârtent de ceux que présente l’homme moyen ou l’homme à l’état normal, mais même qu'ils sortent des limites qu'ils peuvent atteindre sans danger. Chaque médecin, dans une pareille estimation, Sen rapporte aux documents que possède jusqu’à présent la science, ou bien il s’en réfère à sa propre expérience, qui n'est qu'une estimation semblable à celle que nous voulons faire sur uhe échelle plus grande et avec plus de précision.
Du reste, les renseignements que présente l’homme
les fous et les individus non malades. La pesanteur spécifique a une valeur moyenne représentée par 1,031 ; celle de l’eau à 15° de température étant prise pour unité. (Ann. 1835.)
Lobe
moyen ne font que suppléer eux-mêmes à d’autres plus importants et qui sont relatifs à l'individu même qne l’on observe. Pour expliquer ma pensée, je supposerai que chaque homme ait eu les connaissances et la prudence nécessaires pour s'examiner lui-même avec soin et pour déterminer tous les éléments qui le concernent et les limites dans lesquelles ils sont susceptibles de varier dans l'état de santé; il pourra se former une table qui s’écartera plus ou moins de celle qui est relative à l’homme moyen, et qui l'aidera à reconnaître ce qui, chez lui, présente plus ou moins d'anomalie et ce qui exige impérieusement d'être ménagé. Ce serait cette table que le médecin devrait consulter dans le cas de maladie, pour estimer Jusqu'où vont les écarts de l’état normal et quels sont les organes plus particulièrement affectés. Mais, comme dans le plus grand nombre de cas, le malade ne peut présenter aucune observation satisfaisante faite sur sa propre personne, ni aucun des éléments qui lui sont particuliers, le médecin se trouve forcé de le ramener à l’échelle commune'et de l’assimiler à l’homme moyen; ce qui, au fond, semble présenter le moins de difficultés et d'inconvénients, mais peut aussi causer de graves méprises dans quelques circonstances ; car c’est encore Le cas de faire observer ici que les lois générales, relatives aux masses, sont essentiellement fausses, étant appliquées à des individus : ce qui ne veut pas dire cependant qu'on ne peut les consulter avec fruit et que les écarts sont toujours considérables. Un homme prudent qui étudie sa constitution et qui sobserve, peut prévenir beaucoup de maladies et ne doit guère recourir aux gens de l’art que dans des cas graves et extraordinaires. L’habitude qu'il a prise de s’observer et les connaissances qu'il a retirées de cette étude, suppléent en quelque sorte à la table qui donnerait les élé-
ments de sa constitution. On n'appelle en général le médecin que quand on $e trouve indisposé; je crois qu'il serait très-utile de le voir aussi quand on est dans l’état de santé, afin qu'il pût bien étudier notre état normal et se procurer les éléments de comparaison nécessaires pour les cas d'anomalie et les indispositions. Il est évident qu'un médecin appelé auprès d’un malade qu'il voit pour la première fois et dont il ignore absolument la constitution, doit, dans certaines circonstances, commettre des erreurs en le soumettant à la règle commune.
Je n'insisterai pas sur ces remarques, dont j'ose croire qu'on appréciera l'exactitude. La constitution de l’homme moyen sert de type à notre espèce. Chaque peuple a sa . Constitution particulière, qui s’en écarte plus ou moins, et qui se trouve déterminée par les influences du climat et des habitudes qui caractérisent l'homme moyen de ce pays. Chaque individu, de son côté, à sa constitution particulière, qui dépend également de son organisation et de sa manière d'être. Nous avons par conséquent intérêt à connaître chacun les éléments qui nous concernent individuellement, et nous avons un intérêt général à connaître les éléments relatifs à l’homme moyen, qui est le type auquel nous devons sans cesse recourir.
III. DE L'HOMME MOYEN CONSIDÉRÉ SOUS LE RAPPORT DE LA PHILOSOPHIE ET DE LA MORALE.
L'humanité se modifie selon les exigences des temps et des lieux. Le développement des différentes facultés de l'homme moyen doit être dans un rapport intime avec ces exigences ; C'est la condition essentielle de son existence et de sa conservation. Si l'homme moyen avait été déterminé avec soin à différentes époques, on pourrait recon-
naître aujourd'hui quelles lois de développement ont subi les altérations les plus sensibles ; on posséderait les moyens d'analyse les plus précieux, et l'on reconnaîtrait aussi quelles ont été successivement les qualités qui ont prédominé et exercé le plus d'influence sur notre système social.
Il ne faut pas confondre les lois de développement de l'homme moyen, à telle ou telle époque, avec les lois de développement de l'humanité (1). Elles n’ont en général
(1) Pour rendre ma pensée sensible par une figure (voyez la planche cidessous),je suppose que l'on construise la ligne qui indique le développement de la force de l'homme à une époque donnée; et que, sur le même axe des abscisses, on construise également les lignes analogues pour d'autres époques, de manière que ces lignes se succèdent de siècle en siècle, par exemple, en partant de points dont les distances à l'origine croissent comme les temps : il arrivera que les ordonnées maxima pourront ne pas correspondre aux mêmes âges et ne pas avoir la même grandeur. Or, en liant ensemble tous les points maxima par une ligne qui serait évidemment l'enveloppe de toutes les courbes représentant la loi du développement individuel, dans toutes les modifications qu’elle a subies par la suite des temps, on aura la courbe qui représentera la loi générale du développement de l'humanité. Par des procédés semblables, on rendrait sensibles toutes les lois de développement de l'espèce humaine pour les différentes facultés.
que peu de rapport entre elles : aussi je serais très-disposé à croire que les lais de développement de l'homme moyen restent à peu près les mêmes aux différents siècles, et qu'elles ne varient que par la grandeur des maxima. Or, ce sont justement ces maxima, relatifs à l’homme déve- loppé, qui donnent, dans chaque siècle, la mesure du développement de l'humanité. Nous ne possédons aucuns documents exacts qui puissent nous guider dans une pareille recherche, mais il paraîtrait que, quant au physique, l'humanité n’est guère en progrès; on a remarqué cependant que l'homme civilisé est généralement plus fort que l’homme pris dans l’état sauvage. Quant à l'intelligence, ses progrès ne sauraient être contestés et son développement actuel est sans doute plus fort qu'il n’a été à aucune
autre époque. Aussi en suivant, l'histoire à la main,
l’homme moyen de l'humanité à travers les différents. .Siècles, nous le voyons d’abord, en possession de toute sa force, s'en prévaloir aveuglément et attribuer au monde matériel une valeur et une étendue illimitées : roi de la nature, il a pour tributaires les plantes, les animaux, les astres même; mais à mesure que sa raison se développe, un nouveau monde se déroule à ses yeux et resserre les limites de l'ancien; peu à peu l'homme intellectuel finit par effacer l'homme physique; c'est ce triomphe toujours
croissant de l'homme intellectuel, que nous présente à :
chaque page l'histoire des arts et des sciences.
J'ai dit que les lois de développement de l'humanité n'étaient pas en général les mêmes que celles de l'homme moyen d'une époque; il pourrait se faire néanmoins que ces lois fussent, dans certaines circonstances, identiquement les mêmes, et que l'humanité, sous certains rapports, se développât comme un simple individu. Je serais assez disposé à croire qu'il en est ainsi pour l'esprit humain; en
le suivant en effet dans sa marche incertaine, on le voit s'essayer dès les premiers temps, se fortifier, s'élever ensuite aux plus hautes conceptions, et présenter à peu près les mêmes phases que l'intelligence de l’homme depuis l'enfance jusqu’à la maturité. Lui aussi, on le voit s’étonner d'abord à l'aspect de tout ce qui sort du cercle ordinaire des choses, et attribuer au caprice d'êtres surnaturels les effets les plus simples, au lieu de les déduire de lois immuables, seules dignes d’une intervention divine : on le voit ensuite, dans une route plus sûre et plus conforme à la raison, observer les faits, d’abord isolément, puis les rapprocher et en déduire des conséquences ; plus tard, 1l apprend à interroger la nature par l'expérience et à reproduire à son gré des phénomènes souvent fugitifs, sous le jour le plus favorable pour les observer. Et c’est quand sa raison a pris toute sa maturité qu'il étudie la nature des causes, qu'il cherche à apprécier leurs intensités réciproques et à s'élever ainsi à la connaissance des effets prochains qu’elles doivent produire. Tel est le développement que l'on voit prendre à l'esprit humain, quand on étudie ses progrès dans l’histoire des sciences; telle est aussi la marche que suit l'intelligence de l’homme depuis l'enfance jusqu’à la maturité.
J'ai dit précédemment que l’homme moyen de chaque époque représente le. type du développement de l’humanité pour cette époque : j'ai dit encore que l’homme moyen était toujours tel que le comportaient et que l’exigeaient les temps et les lieux; que ses qualités se développaient dans un juste équilibre, dans une parfaite harmonie, également éloignée des excès et des défectuosités de toute espèce ; de sorte que, dans les circonstances où il se trouve, on doit le considérer comme le type de tout ce qui est beau, de tout ce qui est bien.
Si l'humanité était stationnaire et non susceptible d'être améliorée, il est évident que l'homme moyen resterait également invariable; et ses différentes qualités, au lieu d'offrir le type du beau et du bien relatif à l'époque où il vit, présenteraient le type absolu du beau et du bien, dans le sens le plus général. Aïnsi, quand on dit que le type du beau, quant aux formes de l'homme, est absolu, c’est dire que l'homme moyen ne doit pas varier sous ce rapport, et que l'humanité n'est pas susceptible de progrès. Il ne saurait en être de même de la raison; les immenses conquêtes de la science, en donnant sur une infinité de choses des notions plus justes et en détruisant plus d'erreurs et de préjugés, ont dû lui fournir les moyens de s'élever à une hauteur plus grande et d'arriver à une perfection relative, dont on ne pouvait même concevoir l'idée dans des temps plus reculés.
Tel serait aussi notre critère quant à la morale; une qualité de l'homme devient vertu quand elle est également éloignée de tous les excès auxquels elle peut être disposée à céder, et qu'elle se tient dans de justes limites, au delà desquelles tout est vice (1). Si ces limites ne varient point par la suite des temps et chez les différents peuples, on a des probabilités très-fortes de croire que cette vertu a une valeur absolue. Or, c’est ce que nous remarquons généralement pour la plupart des qualités morales; elles admettent un type que l'on peut, avec une probabilité très-grande, considérer comme absolu, de sorte que l'humanité, sous le rapport de ces qualités, ne serait point progressive. Il en est cependant dont l'importance a varié par la suite des temps, et a dû croître avec le dé-
(1) C'est ainsi que les anciens l'ont assez généralement considérée, et Aristote en particulier, Eth., ad Nic. IT, ch. 2.
veloppement de la raison dont elles dépendent, ou diminuer, en même temps que l'homme physique s'effaçait devant l'homme intellectuel. Aïnsi le courage qui, dans les premiers siècles, portait l'homme au premier. rang et lui assignait en quelque sorte une place à côté de la Divinité, a dû diminuer d'importance devant d’autres qualités plus en harmonie avec nos mœurs et nos besoins actuels. Les qualités d’une valeur contingente, si je puis m'exprimer ainsi, sont subordonnées en partie à la loi de développement de l'humanité et aux divers principes de conservation; elles répandent généralement plus d'éclat que les autres, parce que les hommes ont un intérêt plus direct à les faire prévaloir.
La conséquence naturelle des idées qui viennent d'être émises, c'est qu'un individu qui résumerait en lui-même, à une époque donnée, toutes les qualités de l'homme moyen, représenterait à la fois tout ce quil y a de grand, de beau et de bien. Mais une pareille identité ne peut guère se réaliser, et il n'est en général donné aux hommes de ressembler à ce type de perfection, que par un nombre de côtés plus ou moins grand. M. Cousin, en partant de considérations bien différentes de celles qui font Pobjet de cet ouvrage, a néanmoins été conduit, en partie, aux mêmes conclusions que celles que je viens de déduire de la théorie de l'homme moyen. En parlant du caractère propre aux grands hommes, il trouve que ce caractère consiste à résumer les peuples, les époques, toute l'humauité, la nature et l'ordre universel (1). « Ainsi, dit ce savant académicien, tous les individus dont se compose un peuple représentent tous l'esprit de ce peuple. Maïs comment le représentent-ils? Un peuple est un dans son es-
(1) Cours de philosophie, 10° leçon.
prit; mais c'est une foule dans sa composition extérieure, c’est-à-dire que c'est une grande multiplicité. Or, quelle est la loi de toute multiplicité? C’est d’être diverse, et par conséquent susceptible de plus et de moins. Hors de l'unité absolue, tout tombe dans la différence, dans le plus et dans le moins. Il est impossible que dans une foule donnée, telle qu’un peuple, qui a, comme il a été démontré, un type commun, 1l n y ait pas des individus qui représentent plus ou moins ce type. Comme il y en a qui le représentent moins, c'est-à-dire moins clairement, plus confusément, de même il y en a qui le représentent plus clairement, moins confusément. De là une ligne de démarcation entre tous les individus d'un même peuple. Mais ceux qui sont sur le premier plan et représentent davantage l'esprit de leur peuple, composent encore une foule, un grand nombre, tombent encore sous le plus et le moins ; donc là est encore une nouvelle élite d'individus qui représentent éminemment l'esprit de leur peuple. Il est impossible qu'il en soit autrement. De là, deux choses : 1° la nécessité des grands hommes; 2° leur caractère propre. Le grand homme n'est point une créature arbitraire qui puisse être ou n'être pas. Il n'est pas seulement un individu, mais il se rapporte à une idée générale qui lui communique une puissance supérieure, en même temps qu'il lui donne la forme déterminée et réelle de l'individualité. Trop et trop peu d'individualité tuent également le grand homme. D'un côté, l’individualité en soi est un élément de misère et de petitesse; car la particularité, le contingent, le fini, tendent sans cesse à la division, à la dissolution, au néant. D'une autre part, toute généralité se rattachant à l’'universalité et à l'infini, tend à l'unité et à l'unité absolue; elle a de la grandeur, mais elle risque de se perdre dans une abstraction chimérique. Le grand homme
est l'harmonie de la particularité et de la généralité; il nest grand homme qu'à ce prix, à cette double condition de représenter l'esprit général de son peuple; et c'est par son rapport à cette généralité qu'il est grand ; et en même temps de représenter cette généralité qui lui confère sa grandeur, dans sa personne, sous la forme de la réalité, c’est-à-dire sous une forme finie, positive, visible, déter- minée; de telle sorte que la généralité n'accable pas la particularité, et que la particularité ne dissolve pas la généralité ; que la particularité et la généralité, l'infini et le fini se fondent dans cette mesure qui est la vraie grandeur humaine. |
« Cette mesure, qui fait la vraie grandeur, fait aussi la vraie beauté, etc. »
Le passage qu'on vient de lire exprime parfaitement mes idées. L'homme ne trouve de véritable appui dans les masses, 1l ne parvient à se faire comprendre d'elles et à les mettre en action qu'autant qu'il se trouve pénétré, au plus haut degré, de l'esprit qui les anime, qu'il partage leurs passions, leurs sentiments, leurs besoins, qu'il sympathise enfin entièrement avec elles. C’est ainsi qu'il est grand homme, grand poëte, grand artiste. C'est à la condition de représenter le mieux son siècle, qu'il en est proclamé le plus grand génie.
Toutefois 1l ne suffit pas qu'un homme ressemble, par certains côtés, le plus possible à l'homme moyen, pour produire de grandes choses dans sa spécialité, il faut qu il ait encore la possibilité d'agir. Newton, par exemple, privé de toutes les ressources de la science, aurait toujours eu la même force d'intelligence; il aurait toujours été un type pour plusieurs qualités éminentes, et en particulier pour la rectitude du jugement et pour l'imagination; mais si l'on n'avait mis à sa portée qu'une partie
plus ou moins grande de la science, il aurait été Pythagore, Archimède ou Képler ; et avec toutes les ressources que lui présentait son siècle, il à été et il a dû être Newton. C’est ce qui me paraît incontestable ; dans la position favorable où il se trouvait, il y avait nécessité pour lui de mettre en action ses facultés éminentes et d'avancer aussi Join que les circonstances le permettaient. Or, les sciences en étaient venues au point que la théorie du mouvement des corps célestes devait être ramenée à ses vrais principes, et Newton était alors le seul homme réunissant les conditions nécessaires pour accomplir cette œuvre.
Il ny a de véritablement progressif que la science, et je prends ce mot dans sa plus grande extension. Toutes les facultés de l'homme qui ne sont point fondées sur la science sont essentiellement stationnaires, et leurs lois sont constantes, Quant aux autres facultés, leurs lois de développement, comme je l'ai fait observer déjà, restent aussi probablement les mêmes, ou du moins chacune d'elles ne subit de variation que dans la grandeur de son maximum, qui dépend du développement qu'a pris la science. ,
Je partage en conséquence cette opinion de M. Cousin, que « l’histoire entière, non plus celle d’un peuple ni celle d’une époque, mais celle de toutes les époques, mais celle de toute l'humanité, est représentée par des grands hommes. Ainsi, donnez-moi la série des grands hommes, tous les grands hommes connus, et je vous ferai l’histoire connue du genre humain (1). »
Et en effet, d'après ce que nous avons vu, le grand homme, dans sa spécialité, représente le mieux pour son
(1) Cours de philosophie, Introduction à l’histoire de la philosophie, 10e leçon.
époque le degré de développement auquel l'humanité s'est élevée, et ses œuvres marquent les progrès qu'il lui a fait faire. | |
On sent mieux la nécessité des grands hommes, et le tort qu'on aurait de croire qu'ils naissent accidentellement, en considérant le temps immense quil faut à une vérité importante, jetée en avant, pour quelle se répande, qu'elle descende dans les masses et parvienne à produire ses fruits; on ne voit généralement arriver aue plusieurs siècles après, l’homme qui doit la représenter et assurer son triomphe. Ainsi, le germe de la grande révolution qui a marqué la fin du siècle dernier, avait été jeté depuis longtemps, et se développait avec lenteur en descendant des sommités intellectuelles jusque dans les rangs inférieurs de la société; mais sa marche n'avait point échappé à la sagacité des observateurs. Les grands événements ont leurs nécessités comme les grands hommes; et comment cela pourrait-il nous surprendre, quand nous avons vu que les actions mêmes des simples individus ont aussi leurs nécessités, quand nous avons vu que d'une organisation sociale donnée, dérive, comme conséquence nécessaire, un certain nombre de vertus et de crimes, et que ces crimes, de telle ou de telle nature, sont exécutés avec tels ou tels instruments? Cette nécessité se trouve dans le bien comme dans le mal, dans la production des bonnes choses comme dans celle des mauvaises, dans la naissance des chefs-d'œuvre et des belles actions qui honorent un pays comme dans l'apparition des fléaux qui le désolent.