IV. DE L'HOMME MOYEN CONSIDÉRÉ SOUS LE RAPPORT POLITIQUE
Quelle que soit la divergence d'opinions qu'on remarque dans un même peuple, il est impossible qu’il n'existe point, . même dans les esprits les plus opposés, des idées communes qui, dans les moments d'effervescence, se taisent devant les passions, mais qui bientôt se feraient jour spontanément, si l’on venait à les froisser. Il existe aussi des besoins communs ; et même entre les opinions qui semblent les plus contraires, on trouve quelquefois plus de rapports que les apparences ne permettent de le supposer.
Ilest évident que, parmi tous les systèmes politiques possibles que l’on voudrait adopter pour un tel peuple, il doit en exister un qui satisferait le mieux à toutes les idées, à tous les besoins communs, et qui concilierait le plus avantageusement les intérêts des différents partis ; 1l est évident aussi qu'un pareil système ne pourrait s'établir d'un consentement unanime, puisque en supposant même quil fût jugé avec toute la raison et tout le calme possible, il devrait nécessairement heurter certaines passions et rencontrer des opinions qui lui sont défavorables. Ce système ne doit point être confondu avec celui qui consi-terait à prendre une espèce de moyenne entre deux idées dominantes et qui doit toujours être essentiellement faux dans son principe, puisqu'il sera toujours impossible de concilier les esprits en plaçant, entre leurs opinions opposées, une opinion qu'ils repoussent également. Celui que nous avons en vue, au contraire, est basé sur les éléments qui sont communs à tous, et, là où il y a divergence, sur les idées qui appartiennent au plus grand nombre. |
On objectera peut-être que si la généralité des.hommes voulait des choses injustes ou absurdes, il serait déraison-
nable de leur appliquer un système politique également injuste ou absurde. Je commence par déclarer que je ne pense pas qu'un pareil vouloir puisse exister dans la généralité des hommes; et, en second lieu, si ce vouloir pouvait exister, il faudrait bien le satisfaire, sous peine d'y être forcé par quelque crise violente (1). Ceci me conduit naturellement à des considérations qui se rattachent plus ou moins à mon sujet et qui tiennent à ma manière d'envisager le système social.
Les révolutions, celles mêmes qui ont les plus heureux résultats pour l'avenir, ne se font jamais sans certains sacrifices actuels ; comme les changements brusques, dans un système de corps, ne se font jamais sans une certaine perte de forces vives. Indépendamment des pertes réelles qui ne portent avantage à personne, 1l se fait dans les fortunes des mutations plus ou moins sensibles; et il en est ici à peu près comme au jeu, les espérances morales ne sont pas les mêmes, c'est-à-dire que ce qui est perdu d'un côté n'est pas compensé par ce qui est gagné de l'autre. Le grand art de ceux qui conduisent les révolutions doit consister surtout à faire la transition avec le moins possible de changements brusques; et, sous ce rapport, ce sont les gouvernements mêmes qui sont en position d'effectuer les réformes de la manière la plus avantageuse. Pour moi, je pense que La mesure de l'état de civilisation où une nation est parvenue, se trouve dans la manière dont elle fait ses révolutions. Ce principe en suppose un autre qui est vrai partout où l’état d'équilibre et celui de mouvement sont possibles, dans les phénomènes phy-
(1) Voyez sur le même sujet l’ouvrage de sir T. C. Morgan, Sketches of the philosophy of morais, page 244; 1 vol. in-8, Londres, 1812; on y trouve des observations très-judicieuses et qui mériteraient d’être connues davantage.
siques comme dans les faits politiques; c’est que l’action est égale à la réaction.
On se demandera peut-être comment j'entends l’application de ce principe à la morale ou à la politique? Un exemple, pris dans le monde matériel, pourra rendre la, chose plus sensible. Lorsqu'une force agit contre un corps flexible qui cède et se courbe, chacune des parties de ce corps abandonne successivement son état primitif et prend un état nouveau; quant à la force comprimante, elle séteint dans les réactions successives et partielles, de manière que l’action a pu être très-énergique sans qu'il y ait eu réaction apparente; le seul effet produit est un changement dans le corps, plus ou moins sensible. Si la force agit au contraire contre un corps élastique, chacune des parties de ce corps sort momentanément de son état primitif; mais cest pour tendre à y rentrer aussitôt; la réaction est alors générale et instantanée; aussi devientelle bien visiblement égale à l'action. Ces exemples sont applicables au corps social. Si chacun est bien pénétré de ses droits et de ses devoirs, s'il veut invariablement ce qui est juste, sil tend avec énergie à rentrer dans la voie qu'il s'est tracée, dès qu'on veut l'en écarter, et si la réaction peut se manifester aussitôt après l'action, l’une et l'autre seront bien sensiblement égales. Mais cet état d'irritabilité, si je puis mexprimer ainsi, Se présente avec des degrés d'énergie bien variables chez les différents peuples; et l'on peut dire que la réaction, dans les résultats visibles, est généralement inférieure à l’action (1).
(1) Il est remarquable que le principe d'égalité d'action et de réaction est encore applicable en morale. À moins d’être entièrement dépourvu de sentiment, on ne pourrait, en effet, se soustraire aux conséquences de ce principe. L'homme le plus calme, le plus modéré, qui aurait pris la résolution la plus ferme de ne point sortir de son état habituel, oubliera tous ses pro-
Les révolutions ne sont que des réactions exercées par le peuple ou une partie du peuple, pour des abus réels ou supposés. Elles ne peuvent avoir aucun caractère de gravité, si la provocation apparente n’en a présenté. Or, chez un peuple éclairé, ce qui suppose nécessairement un gouvernement sage et prévoyant, les abus ne sauraient saccumuler de manière à prendre un caractère alarmant; plus on les verrait se multiplier, plus on pourrait accuser * le gouvernement d’imprévoyance ou de méchanceté, et le peuple qui les tolère, de lâcheté et d'apathie : avec le sentiment de sa dignité, il eût réagi contre chacun des abus à mesure qu'ils se manifestaient, avec une irritabilité moins grande, il cède aux abus, ou ne réagit que quand le nombre en est devenu trop grand pour qu'il puisse les endurer encore. L'explosion est plus terrible alors, parce qu'il y a accumulation de force. Or, c'est ce degré d'accumulation qui donne, comme je l'ai dit précédemment, la mesure de l’état de civilisation d'un peuple. |
Souvent, la réaction se manifeste avec des symptômes apparents plus graves que l’action; mais ceci provient de ce qu à la réaction véritable viennent se joindre des causes étrangères; ainsi, dans les révolutions, parmi ceux qui réagissent pour des abus réels et profondément sentis, se mêlent presque toujours des hommes turbulents qui se complaisent dans le désordre ou sont mus par des passions intéressées. Un pareil état de choses rend la position d’un gouvernement très-difficile et exige d'autant plus de circonspection qu'il se trouve moins de bonne foi dans
jets en présence du faible injustement et brutalement opprimé par le plus fort. Selon son degré de sensibilité, il pourra même réagir avec plus ou moins d'énergie, si le provocateur se livre à des excès. Cependant il aurait protégé, dans des circonstances semblables, l’agresseur contre l’opprimé, si tous deux avaient changé leurs positions respectives.
les partis qui lui sont opposés. Les hommes éclairés et consciencieux qui ont pu connaître les causes à fond, et leur nombre est toujours très-faible, pourront, il est vrai, appuyer le gouvernement de leur autorité; mais, au milieu d'un conflit général, de pareils auxiliaires sont en général peu utiles, car ils agissent rarement de leur personne et seulement dans des circonstances très-graves; 1ls se bornent à développer des causes morales qui ont toujours un effet très-éloigné sur l’action, de manière que les effets qu'ils produisent ne se manifestent la plupart du temps qu'à la suite des révolutions et ne tendent qu’à en faire apprécier la partie morale, et à ramener insensiblement l'état d'équilibre. C’est ce qu'on a vu dans la première révolution française, où les abus de toute espèce s'étaient accumulés d'une manière déplorable et où la réaction a été peut-être plus déplorable encore. Les révolutions qui ont suivi ont été moins graves, parce que les gouvernements, plus éclairés, plus prévoyants, cherchaient davantage à prévenir les causes des réactions et à les faire disparaître dès qu'elles prenaient des caractères alarmants. L’Angleterre se trouve à cet égard dans une position très-heureuse ; ses réformes s’accomplissent successivement et sans changements brusques, et cependant on ne voit pas sans frayeur les réactions qui pourraient naître par suite de l'inégalité des fortunes et de l'état des finances de ce royaume. |
Le despotisme doit être bien puissant, et bien habile à calculer ses ressources, pour se maintenir là où il existe un peuple irritable et prompt à réagir : il ne pourrait subsister longtemps, quelle que fût sa puissance, dans des pays tels que les nôtres, où l'action, quand elle devient grave, se transmet aujourd'hui avec la rapidité la plus grande. Sous ce rapport, la liberté de la presse a rendu
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un service éminent, un service qui na peut-être pas été assez apprécié, c'est d'avoir singulièrement contribué à faciliter la réaction, et par suite à rendre les grandes révolutions à peu près impossibles ; elle présente cet avantage immense qu'elle ne permet pas aux forces de s’accumuler d'une manière effrayante, et que la réaction se manifeste presque aussitôt après l’action, quelquefois même avant, que l’action ait eu le temps de se propager. C’est ce qu'on a pu remarquer pendant la dernière révolution de France (1830), qui a été purement locale et dont les effets ont été resserrés dans Les murs de Paris. Chez un peuple facilement impressionnable, et où l’action se transmet librement, les plus grandes révolutions s’opèrent en détail et la réaction s'éteint par des effets successifs, ou bien elle renverse, sans violente secousse, la cause qui l’a fait naître.
Les gouvernements, comme les choses, ont aussi leur état d'équilibre ; et cet équilibre peut être stable ou non stable. Cette distinction est importante et peut être facilement saisie. L'équilibre stable a lieu quand, à la suite d'actions et de réactions de toute espèce, un gouvernement rentre constamment dans son état normal : si au contraire, sous l’action des moindres causes, un gouvernement tend à s’écarter de plus en plus de son état normal ; et si, chaque année, on le voit, sans motifs suffisants, changer sa forme et ses institutions, sa chute est prochaine et il tombera infailliblement, à moins qu'il ne trouve un appui dans les gouvernements qui l'entourent; mais alors même sa chute ne peut être longtemps retardée. Les exemples ne manqueraient pas, au besoin, pour appuyer la distinction que je viens d'établir.
J'ai dit précédemment que la civilisation tend à rendre moins fréquentes et moins violentes Les secousses que les
révolutions politiques font naître dans le système social ; j'aurais dû ajouter qu’elle tend aussi à rendre moins fréquentes les guerres entre les peuples. Nous commençons à ne plus considérer ces fléaux comme une nécessité à laquelle nous ne pourrions jamais nous soustraire, mais à les prendre comme un mal inévitable dans l'absence et de lois qui règlent les droits des peuples, et de forces suffisantes pour en garantir l'exécution. À la naissance des sociétés, le plus fort se jetait sur le plus faible pour lui ravir ses avantages ou pour exercer des vengeances; on voyait se renouveler, à chaque instant, les luttes les plus injustes, les plus sanglantes, jusqu'à ce que des lois équitables vinssent enfin régler les droits de chacun et mettre un terme à tant de violences. Eh bien, cet état déplorable des premiers âges, nous y sommes encore, si, au lieu des individus, nous considérons les peuples. En effet, sans remonter bien haut, navons-nous point vu les nations se jeter sur les nations et s'entre-déchirer pour les motifs quelquefois les plus frivoles? Le faible ou le moins adroit succombait dans ces luttes cruelles; le mal même est encore si récent quon à peine à le comprendre. Loin de moi de vouloir jeter du blâme sur le guerrier qui s'expose pour la défense de sa patrie! Son noble dévouement mérite toute notre admiration et supplée à des lois protectrices qui auraient dû le défendre lui et les siens. Mais, tout en gémissant sur un mal nécessaire, l'humanité doit montrer la voie de la justice, dans laquelle il faudrait entrer désormais. Reconnaissons aux peuples les mêmes droits que nous accordons aux individus, quil existe des lois pour les uns comme pour les autres, et qu'il se forme une puissance assez grande et assez éclairée pour les rendre exécutoires. Nous avons vu récemment un jugement rendu par les peuples dans un différend survenu entre
deux nations qui avaient les armes à la main. Ce jugement à été exécuté : signification, sommation, contrainte par corps, aucune des formes ordinaires de la justice na été négligée. Cet événement, qui n’a point été assez remarqué, et qui peut-être a sauvé l'Europe d’une lutte nouvelle, se présente, à la vérité, sous des apparences peu poétiques pour nos imaginations encore tout échauffées par les récits des grands faits d'armes, mais il n’en est pas moins un progrès réel dans la carrière de la civilisation.
On ne doit point espérer cependant qu'un changement subit puisse intervenir entre les nations, malgré les expressions toutes pacifiques employées par les combattants, au moment même où ils s'apprétaient à s'égorger entre eux. Ces temps heureux ne sont point venus; et depuis que les mots précédents sont écrits (1), on se souvient avec douleur de ce qui s'est passé sous les murs de Sébastopol, des massacres affreux de Solferino, des luttes sanglantes du Danemark, puis de l'effroyable rencontre des deux armées qui, victorieuses d'abord , sentre-déchirèrent ensuite à Sadowa de la manière la plus désastreuse. Ces souvenirs si récents ne sont pas de nature à calmer toutes les craintes pour l'avenir. Il est juste cependant de dire quil n'est point de peuple aujourd'hui qui oserait désavouer la: profonde affliction qu'il a éprouvée par ces luttes sanglantes et la répugnance qu'il aurait à devoir y prendre part au nom de son pays.
(1) Ce qui précède a été écrit dans la première édition de cet ouvrage qui parut en 1835.