I. DE LA PRÉVOYANCE, DE LA TEMPÉRANCE, DE L'ACTIVITÉ, ETC
Le développement des qualités morales de l'homme forme l’un des sujets les plus intéressants, mais en même temps l’une des études les plus difficiles qu'on puisse soumettre aux recherches philosophiques. De brillants écrivains, de profonds penseurs en ont fait depuis longtemps l'objet de leurs pensées et de leurs travaux les plus actifs; mais ce sujet, soumis à un examen général, na permis jusqu'à présent que de saisir partiellement quelques-unes des tendances aux lois qu'il s'agissait de découvrir. D'une autre part, la crainte de manquer à la dignité de l’homme, en supposant son libre arbitre et ses lois intellectuelles et morales enchaînés par des habitudes plus énergiques que sa volonté, portait le philosophe à se tromper dans ses illusions. :
La physique sociale, marchant avec plus de mesure et plus d’aplomb dans ses recherches, est parvenue à saisir quelques-unes des grandes lois qui régissent l'homme, et à caractériser d'une manière précise les curieux résultats auxquels on peut parvenir, en jugeant de ce qui est par les résultats précis qu'on a pu observer.
En partant des grandes lois qui semblent présider à toutes les actions des hommes, en suivant pour chacune d'elles la ligne qu'indiquent leur développement et leur décroissance, on peut espérer parvenir à des résultats plus sûrs que ceux que l'on a obtenus jusqu'à présent. Il ne suffit pas de fixer les yeux sur la partie de l'existence humaine où les qualités morales indiquent le plus de développement, pour pouvoir apprécier l'époque de leur plus grande énergie : il faut savoir les suivre successivement dans leur marche, reconnaître en quelque sorte le point de leur naissance , leur accroissement progressif, leur plein développement et les suivre, en dernier lieu, jusqu'à la fin de la carrière d'une nation. Dans cette étude, trois parties de la ligne que suit généralement le développement humain doivent fixer particulièrement l'attention : c’est le point maximum que manifeste la courbe dans. le degré .de plénitude dela force de l'homme, et les deux points minima vers lesquels elle semble s'étendre aux deux extrémités de la vie. Pour la force rénale de l'homme, par exemple, nous avons pu la regarder comme nulle. à sa, naissance ; -elle croît.ensuite jusqu'à l’âge de vingt-cinq. à trente.,ans, où‘elle atteint son maximum, pour, diminuer, successiyement jusquà la fin de la vie.
Cette ligne de croissance.et de décroissance d'une des qualités de l’homme présente le plus grand, intérêt dans son développement partiel ; elle. est assez, bien marquée pour qu’on puisse en reconnaître la forme, mais,combien il y.a loin d’une conjecture: semblable à, une loi précise qui permet de déterminer ses. différents degrés. de: croissance et de décroissance, selon les différents méfaits ou crimes qui. viennent affliger l'humanité, et. de rencontrer le..plus souvent. des circonstances qui semblent pleinement en
loir de l’homme. On entre ici dans une sphère nouvelle:et dans un champ fécond de recherches qu’on était loin de supposer :’0h sent combien notre ‘espèce marche avec ‘unité, on voit que toutes ses qualités sont aussi bien déterminées d'avance que cellès des individus qui la composent semblent, au contraire, incohérentes et désordonnées. Ce sont ces deux états, qui constituent l'INDIVIDUALITÉ ET L'ESPÈCE, que je vais ‘plus particulièrement chercher à ‘faire comprendre. Quand il s'agit d'apprécier le développement des qua- Tités moralés, nous avons déjà remarqué que ce sont moins les méthodes qui manquent que des données dignes de confiance. Est:il question, par ‘exemple, des vertus les plus importantes dans l'état ‘social, nous ne possédons presque aucuns renseignements ; et ceux qui existent, re- ‘cueillis dans des vues tout à fait différentes des nôtres, ou he sont point comparables ou sont absolument incomplets. Supposons, par exemple, que l'on cherche à déterminer le degré de prévoyance aux différentes époques de la vie, ‘ainsi que les modifications qu'apporte à cette vertu la dif- “férence des séxes, des localités et des professions, on se trouvera forcé de recourir à l'appréciation des actes par lesquels la prévoyance se manifeste ; et si l’on ne peut les recueillir tous, il faudra au moins en réunir le plus grand nombre possible, et faire que les classes d'individus que l'on compare se trouvent dans les mêmes circonstances. C’est dans le choix des matériaux, dans leur classement et leur discussion, quil convient surtout d'apporter ‘une ‘grande rectitude de jugement et une sagacité d'autant plus énergique, que les chemins à suivre n'ont point'encore été tracés. Les premiers ‘observateurs ‘qui aborderont ce ‘champ de recherches pourront sans doute s'égarer souvent; mais leurs efforts seront d'autant mieux ‘appréciés ‘et d'autant plus utiles, qu'ils auront mis plus de‘candeur
et d'impartialité dans leurs recherches. Rien ne serait plus nuisible aux intérêts de la science que d’entreprendre de pareilles recherches avec des idées systématiques préétablies.
Si l'on avait des renseignements certains sur les caisses d'épargnes, sur les sociétés d'assurances de toute espèce et les différentes institutions qui ont pour objet de seconder la prévoyance; si ces renseignements comprenalent les âges, les sexes, les professions et toutes les indications désirables concernant les individus qui prennent part aux opérations de ces établissements, il est évident qu'on aurait déjà des éléments très-satisfaisants pour parvenir à une première approximation des valeurs que l'on cherche. On conçoit, du reste, combien il faudrait de sagacité pour placer dans les mêmes circonstances les individus que l'on compare, et pour discerner ceux entre lesquels il est impossible d'établir une comparaison, à moins de recourir à d'autres données qui permettraient, dès quon en tient compte, de rendre les chances égales des deux parts. On pourrait, avec des précautions convenables, faire concourir au même but les renseignements fournis par des établissements d'une autre nature et qui serviraient, pour ainsi dire, à vérifier les premiers résultats. Ainsi, le nombre et la valeur des objets déposés dans les monts-de-piété peuvent faire connaître mieux encore l'imprévoyance du peuple que son état de misère, car s'il est vrai que des accidents et de grands revers forcent quelquefois l’homme, même le plus prudent, à recourir à des établissements de ce genre, il arrive bien plus souvent encore que les dépôts n'ont lieu que par défaut d'ordre et par manque d'économie. L'ardeur avec laquelle on se porte au jeu, le nombre des faillites, la fréquentation des cabarets et des mauvais lieux, l'ivrognerie et d'autres
circonstances encore donneraient, au besoin, des éléments utiles pour l'appréciation du défaut d'ordre et de l'imprévoyance. Nous possédons, sur la plupart de ces sujets, des documents plus ou moins complets, mais qui sont, en général, peu comparables.
L'ivrognerie est un vice sur lequel on devrait avoir des renseignements exacts, qui cependant semblent entièrement inconnus à ceux qui ont le plus d'intérêt à en faire usage. Comme l'ivrognerie est une source commune de plusieurs autres vices, et souvent même de crimes ; comme elle tend à démoraliser et à détériorer l'espèce, les gouvernements devraient favoriser les recherches des savants qui s'occupent de déterminer l'état des peuples et qui cherchent à le rendre meilleur, L'ivrognerie est influencée par une foule de causes que l'on apprécierait facilement, car les données nécessaires exigeraient moins de recherches que celles relatives à d'autres appréciations semblables. Un travail bien fait, qui aurait pour objet de reconnaître les plaies que ce fléau fait à la société, serait de l'utilité la plus grande et donnerait l'explication d'une quantité de faits isolés qui en dépendent et qu'on est dans l'habitude de regarder comme purement accidentels.
L'Angleterre, vers la fin du siècle dernier, usait avec excès des boissons et des liqueurs fortes ; aussi, ses écrivains n'ont pas tardé à reconnaître combien ce vice apportait de déconsidération et de détriment à la nation, combien la santé de l'homme en souffrait, combien la mortalité augmentait en même temps que la démoralisation du peuple. Leurs observations n'ont point été perdues, et la réforme s'est successivement opérée, en commençant par les classes les plus éclairées. Ce défaut, autrefois si commun et dont on tirait presque vanité, ne se trouve plus maintenant que dans les classes inférieures, d'où il dispa-
raîtra successivement, autant du moins que le comporte la nature d'un climat humidé où les toniques, pris avec mesure, peuvent produire un effet utile. Quand un climat crée un besoin, il est difficile que l'homme n’en fasse pas un abus. Je dois à l'obligeance de M. Babbage la communication d'un document curieux, contenant le relevé de tous les gens ivres qui ont été recueillis par la police de Londres en 1832, et qui ont été relâchés ensuite parce qu'il n'y avait pas d'accusation à leur charge. Quoique les résultats d’une seule année présentent peu d'utilité, je n’ai pas cru devoir négliger de les mentionner. Si nous possédions de longues séries de documents semblables, nous y trouverions les renseignements les plus précieux sur l’histoire des mœurs en Angleterre, et en particulier sur tout ce qui se rapporte aux mouvements de la population.
Nombre d'individus ivres recueillis par la police de Londres en 1832.