IV. — Des Subsistances et des Matières premières
Telle est la loi de la nature, que les objets propres à nos jouissances périssent tôt ou tard, par l'usage même que nous en faisons. C'est ce qu'on appelle consommation.
Mais il est aisé de voir que les uns sont de consommation subite, totale et momentanée : les autres de consommation lente, partielle et successive.
Nos aliments, nos boissons, les matières que nous brûlons pour divers usages, sont de la première espèce. Nos habitations, nos meubles, nos vêtements, sont de la seconde.
La première s'appelle donc, pour abréger, les subsistances; la seconde s'appelle, dans l'état brut ou de simplicité primitive, les matières premières des ouvrages de l'art, et pour l'ordinaire, en deux mots, «#• lier es premières.
Ainsi tous les êtres physiques quelconques existant dans l'empire le plus vaste et le plus florissant se réduisent, par une analyse bien simple
en naturelle, en subsistances des êtres vivants el eu matières prô-
es des ouvrages de l'art.
Quand on considère cette masse générale des subsisumns et des nia-
premières dans l'état de simplicité primitive, telle que l'art fécond
ou productif la reçoit chaque année des mains de la nature, on l'appelle
Îduclîon totale annuelle de l'État, ou simplement la reproduction. le&l pourquoi, d;ms le langage économique, le mot reproduction siie l'assemblage universel des subsistances et des matières premières, t une partie doit être consommée subitement par les êtres vivants, Ïe usée lentement après avoir été plus ou moins façonnée. V. — Des Richesses.
s objets propres a nos jouissances utiles ou agréables sont appelés des tau, parce qu'ils procurent la conservalîon, la propagation, le bien- Sire de l'espèce humaine sur la terre.
quelquefois ces biens ne sont pas des richesses, parce qu'on ne
»m pas les échanger contre d'autres biens, ou s'en servir pour se pro-
d'autres jouissances. Un beau temps, une bonne santé, une belle
sae, sont des biens sans être des richesses. Les productions de la na-
fe. on les ouvrages de l'art les plus nécessaires et les plus agréables,
Sent d'être richesses quand vous perdez la possibilité de les échanger, e vous procurer par cet échange d'au très jouissances, Cent Ouille B des plus beaux chênes de l'univers ne vous formeraient point une zhtsse dans l'intérieur de l'Amérique septentrionale, où vous ne trou-
K point à vous en défaire par un échange, titre de richesses suppose donc deux choses: premièrement les usuelles, qui rendent les objets propres à nos jouissances utiles m agréables, et qui les constituent des biens; secondement ta possibilité i , qui fait que ces biens peuvent vous en procurer d'autres, ;e (piî les constitue richesses,
sibïlttéde réchange suppose qu'il existe d'auf mitons contre
on peut les échanger.
Mais, parmi les simples productions naturelles, les subsistances pé-
Lsseril chaque année, chaque jour, chaque moment, par la consomma-
uhite qu'en font les êtres vivants. On appelle ces biens les richesses
I «cesse périssantes et renaissantes, ou richesses de consommation subite. u contraire, les matières premières se conservent plus ou moins longps, suivant les ouvrages qu'on en l'orme, et suivant leurs qualités naiurelles. La plupart des ouvrages de l'art ne s'usant que peu a peu, procurent les mêmes jouissances pendant plusieurs jours, plusieurs mois, pli/sieurs années, et même quelques uns pendant plusieurs siècles.
Ces biens s'appellent richesses de durée ou de conservation.
Mais il est très essentiel de remarquer ici comment se forment ces richesses de durée ou de conservation. C'est par les façons que reçoivent les matières premières, et par la consommation des subsistances que font les ouvriers, en donnant ces formes aux matières.
Cette observation est absolument nécessaire pour éviter an double emploi qu'on fait souvent dans le calcul des richesses d'un Étal.
On dit communément qu'il y a deux sortes de richesses, les unes naturelles, les autres industrielles, ou formées par l'industrie des arts stériles. On appelle quelquefois les unes richesses primitives, les autres richesses secondaires. Il y a dans cette manière de parler un fond véritable; mais quand on ne s'explique pas plus clairement, il peut en résulter de doubles emplois dans le calcul desjrichesses, et de très grandes erreurs dans toutes les parties de la théorie politique; erreurs qui sont la source de plusieurs fautes graves dans la pratique de l'administration.
Dans la réalité, il y a deux manières de jouir des productions naturelles, soit matières premières, soit subsistances. L'une de ces manières est de les employer ou consommer de telle sorte qu'il n'en reste phi rien; que toutes ces productions soient absolument détruites, et ne procurent plus aucune autre jouissance : telles sont toutes les consommations qu'on fait en ne travaillant pas aux ouvrages de durée.
L'autre manière consiste à façonner une portion des matières en consommant d'autres productions naturelles , de telle sorte qu'il reste on ouvrage solide capable de procurer des jouissances.
Mais il y aurait plus que de la confusion, il y aurait de Terreur k ne pas observer que tout le réel se réduit néanmoins aux productions de la nature; que de ces productions une portion a péri par la consommation, l'autre portion reste avec une forme qui procure certaine jouissance.
Pour mieux concevoir l'identité parfaite de ces deux prétendues espèces de richesses, donnez-moi toutes les richesses naturelles (ou toutes les productions nées et à naître dans leur état brut de simplicité primitive, toutes les subsistances, toutes les matières premières), que ce soit là mon lot. Prenez pour le vôtre en idée toules les richesses industrielles, et tâchez de la réaliser cette idée; voyez si vous n'êtes pas obligé devenir l^vndre a mon lot, d'abord chaque objet réel dont vous devez former le vôtre, cV: :-<.-<lire toutes les matières premières et toules les subsistances; puis même, si vous voulez échanger votre ouvrage, tous les objets réels dont vous préférez la jouissance à celle des matières par vous façonné»
Les richesses industrielles sont donc une portion des richesses nainrelies, et pour analyser avec exactitude, avec précision, il faut dire : les
fodactioDs toutes simples forment la masse générale des richesses, lies viennent d'abord entre les mains de l'art productif qui les arrache
h fécondité de la nature : c'est là le tout. Mais quelques-unes de ces inductions, qui ne sont qu'une partie du même tout, passent entre les nains de l'art stérile qui leur donne une forme : voila les richesses de huée*
Tonte la masse des richesses est donc créée d'abord par l'art fécond m productif; l'art stérile ou infécond ne fait donc que varier la manière le jouir des richesses naturelles.
Quand on réfléchit sur l'état actuel de l'art fécond ou productif, et de irt stérile ou non productif, dans les grands empires policés , on voit sel'nn et l'autre ne doivent leur développement, leur perfection qu'à leciété.
J'appelle société les communications des hommes entre eux, la com- Badson de plusieurs intelligences, de plusieurs volontés, de plusieurs tes réunies et tendant au même but, les relations multipliées par Tinsetion, par l'exemple, par l'émulation.
Pour que l'industrie productive et l'industrie façonnante fleurissent is un État, il faut que les hommes sachent, il faut qu'ils veulent, il t qu'ils puissent se livrer aux travaux de l'art fécond, à ceux de l'art rile.
Savoir, suppose l'instruction, l'exemple ou le loisir de réfléchir et Dventer.
Vouloir, suppose la liberté d'opérer et la certitude de pro&ter de son mil.
Pouvoir, suppose des moyens de dépenser par avance, des instruments, s préparations, des secours.
Si vous supposez les hommes bruts, ignorants et stupides; si vous • supposez sans cesse occupés à se dépouiller, à se déchirer, a se délire; si vous supposez qu'ils ne se prêtent aucun secours, qu'ils n'ont int établi et facilité de communications entre eux, qu'ils n'ont point une de préparations au sol qu'ils habitent pour le rendre plus fécond; n'est pins un État policé que vous imaginez, c'est une horde de sauges dans une terre inculte. A peine y trouverez-vous les plus grosires ébauches de l'art productif et de l'industrie façonnante. An contraire, plus vous verrez d'instruction, de bon exemple et de déloppement de l'industrie dans les esprits, plus vous verrez de justice de bienfaisance dans les âmes, de tranquillité, de respect pour le trail d'autrui et pour les fruits de ce travail, de concours des forces, des
intelligences, des volontés pour de grands objets qui l'exigent; plus verrez de grandes avances pour multiplier la production ou pour en étendre l'usage, pour la rendre utile et agréable; plus aussi vous serez: sûr que l'État est policé, que l'art productif et l'art stérile y sont en prospérité.
Il y a donc dans les États policés des causes effectives auxquelles ton» les arts, tant productifs que stériles, doivent leur naissance : des conditions antérieures, sans lesquelles ces arts ne pourraient ni naître ni se perfectionner, mais par le moyen desquelles ces arts fleurissent de plo& en plus les uns et les autres.
Ces conditions, les voici en trois mots : instruction, protection, administration. C'est ce qui fait la première essence des États policés. C'est: par ces trois moyens véritablement efficaces que les arts productifs et les arts stériles y fleurissent de plus en plus.
L'instruction opère que les hommes savent pratiquer ces arts utiles et agréables; la protection opère qu'ils le veulent; la bonne administration opère qu'ils le peuvent.
Tous les trois sont proprement l'exercice de V autorité. L'art d'exev* cer l'autorité, de la perfectionner de plus en plus, est celui que j'appelle art social, le premier de tous, le principe et la cause de tous les autre*»