‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 29 sur 99 · IV. — De la dépense du Souverain · texte numérisé non relu

IV. — De la dépense du Souverain

Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer dans le plus grand détail les vrais principes économiques de cette administration : on y viendra quand ilei sera temps, après avoir fait des observations préliminaires qui les rendront plus faciles îk concevoir et à retenir.

Mais je dois remarquer ici, 1° que la dépense du souverain comprend, non-seulement la solde de tous les hommes employés a l'instruction po- 1 -ique, telle que je l'ai définie, à la puissance tutélaire, civile, militaire ou politique, et même à la dépense ou à la recette des revenus du souverain; non-seulement encore l'entretien de tous les objets relatifs aoi fonctions de ces mandataires , mais encore les frais que coûtent les grande.; pv- -priétés publiques, dont la formation , l'entretien, la perfection progressive et continuelle caractérisent particulièrement l'administrative.

Ces grandes propriétés communes ou publiques sont, dans les ÉUl*

INTRODUCTION 4 LA PHILOSOPHIE ECONOMIQUE. 67t>

poli rai patrimoine de la souveraineté* Tels sont les chemins, les

eaux navigables, les pools, les ports, les villes, les édifices publics de - s< »r Les, Si les revenus des personnes privées dépendent immédiatement du bon état de leurs héritages particuliers, les revenus de la souveraineté dépendent du bon état des propriétés communes ou publiques*

■\ surtout de cette partie de l'administration que résulte la prodpérité générale des empires; car les travaux que fait sur le sol de rKtai uue administration éclairée, sont les causes les plus prochaines et les plus efficaces de l'opulence publique et privée 'T puisque c'est par ces jjs (réunis avec l'instruction et la protection) que l'autorité souveraine bit fleurir l'agriculture, le commerce et tous les arts,

pour que les citoyens propriétaires puissent tirer le meilleur proht possible des travaux particuliers qu'ils font sur leur héritage privé, à l'effet d'en rendre le sol plus productif, et pour que les hommes eupés aui travaux quelconques de l'art stérile paissent trouver de même le plus grand avantage possible dans leurs fabrications ou leurs commrn.es, il faut que l'autorité souveraine étende comme un réseau, sur toute la surface de l'État, les grandes propriétés communes, qui font

• ir toutes les propriétés privées. Il faut quelle les entretienne aw< plus grand soin, qu'elle les perfectionne de plus en plus.

Sans se former des idées chimériques, on peut se représenter X Egypte, par evenq»lef et la Mésapotamie, telles qu'elles ont existé dans le tempe de leur vraie splendeur, dont il nous reste tant de monuments, presque inconcevables pour les hommes qui ne connaissent que l'état actuel de nos sociétés.

Qu'on se ligure donc un pays tout couvert de canaux navigables en tout temps, de canaux qui fournissaient sans cesse aux arrosemeuts de toutes les terres, de canaux accompagnés sur les deux rives de chemins superbes élevés au-dessus de la plus grande inondation possible- Tout du long de ces canaux et de ces chemins, nue foule presque inhrabfe de villages, préservés avec le même soin du danger d'être entretenus dans la plus grande propreté, dans la plus grande té, et parmi ces villages multipliés, des milliers de villes vastes, HBh perbeset opulentes*

Les uns et les autres entourés de campagnes florissantes que les arro- Lta réguliers rendaient fécondes, presque au-delà de l'imagination. il par cette fécondité des héritages privés, que les villes et les villages étaient devenus si nombreux, si prospères; mais cette fécondité

vVJI* Maxime générale.

080 L'ABBÉ BAUDEAL.

merveilleuse était la suite de la régularité des arrosements et de la facilité des communications.

Or, c'était la bonne et, sage administration des souverains qui les avaient opérées Tune et l'autre, en élevant les digues, en creusant les canaux et les lacs. Sans ces travaux, le Nil, le Tigre, l'Euphrate, tantôt eussent tout inondé, tantôt eussent refusé le moindre rafraîchissement aux campagnes; mais les eaux de ces fleuves, saisies dans une juste proportion et au niveau convenable, se déposaient pour l'entretien continuel de la navigation et des arrosements dans des lacs immenses, et n'en sortaient que par poids et par mesure, pour les besoins de l'agriculture et du commerce.

De là, ce peuple innombrable vivant dans une prospérité qui parait quelquefois presque fabuleuse, ainsi que sa multiplication elle-même; et cependant les monuments qui restent là depuis plusieurs milliers d'années, je ne dis pas les pyramides énormes et les édifices immenses qui les accompagnent, ce n'est là qu'un petit accessoire aux yeux du spectateur philosophe, je dis les lacs, les digues, les canaux, les restes majestueux des villes et des villages, les cadavres mêmes si précieusement conservés, si richement ornés, et qui se tirent depuis si longtemps de leurs tombeaux inépuisables : ce sont là des preuves subsistantes, des preuves invincibles qui confirment le rapport des écrivains, d'ailleurs unanimes entre eux et témoins oculaires, qui ont décrit l'état de l'Egypte dans des temps ou dans des lieux différents, mais qui parlaient tous ï des contemporains capables de vérifier chaque jour la justesse ou h fausseté de leurs descriptions.

Cet état de l'Egypte et de ses travaux publics, dont une partie considéra' le subsiste encore après tant de siècles de la plus destructive barbarie, : l'est donc rien moins qu'une fable, malgré quelques épigrammes d'un'philosophe \ très bel esprit, qui pourraient le faire croire à certains lecteurs.

C'est cet État qu'il faut bien méditer, pour concevoir à quelle perfection peut être portée la bonne administration, et quels effets surprenants en résultent infailliblement pour la multiplication et le bien-être de l'espèce humaine.

D'ailleurs, outre qu' aous reste des Chaldéens et même des Ineasài Pérou des monuments ii peu près pareils, la Chine nous offre encore h réalité toujours subsistante de ces mêmes travaux, et la preuve très inconteste' .<: de leur efficacité. Outre sa muraille, son grand canal de

1 Voltaire, dont la légèreté railleuse s'est si souvent compromise, en attaquant les travaux de Rollin, de Larcher et de plusieurs autres érudits. (E. D.)

douze cents lieues ses digues, ses ponts, ses grandi chemins, objets qu'on ne peut pas raisonnablement regarder comme Ae% tulles, cent et cent témoins oculaires attestent qu'en plusieurs provinces les plus hautes montagnes y sont arrosées, au gré du cultivateur, par les eaux mêmes rivières ou des canaux qui passent au bas, et qu'on élève par des machines jusqu'au sommet.

En sorte que, dons CCI provinces, le simple laboureur a pour féconder

champ des machines telles, qu'on a regardé comme un 1res grand

luxe daim un des plus puissants et des plus fastueux souverains de ce

ie, d'en avoir fait construire nue seule à peu près de ce genre pour ni<e et la décoration d'un des plus beaux palais de l'Europe'.

Lldée de cette administration, de la grandeur et de l'utilité des travaux publics qu'elle ordonne, qu'elle perfectionne de plus en plus, est une idée fondamentale qu'il faut imprimer fortement dans la t*He de tous

^ qui veulent s'occuper de philosophie économique; c'est surtout dans ces quatre nations vraiment illustres qu'on la trouve florissante, Chaldéen&i les Égyptiens, les Péruvien* et les Chinm$* Les peuples plus modernes, tels que les Grecs et les Romains, que le pédantisme des collèges nous rend si vénérables, ne nous en offrent que de très faibles traces, et cela dans le temps très court de leur plus grande prospérité, qui fut celui de leur respect pour la justice et du zèle pour la culture de leurs propriétés foncières.

Les nations plus que semi-barbares de notre Europe moderne sont

orc dans un éloignement prodigieux du point de perfection de ces quatre grands peuples. L'idée d'une administration vraiment royale, de la majesté de ses œuvres et de leur influence nécessaire sur le bien-être humanité, ne vient que d'éclore parmi nous.

Il n'en est pas moins vrai qu'en jetant les yeux sur les Étais qui nous environnent, on y trouvera la prospérité des sujets dans une proportion ivec la sagesse de Vadmînùtratwn, avec la grandeur des travaux par elle consacrés à ce grand el unique objet de vivifier son territoire.

On verra, par exemple, que la Hollande est de toute l'Europe le pays

le plut» riche en productions territoriales, et les Hollandais le peuple le plus

prospère, uniquement parce que l'administration publique de Hollande

♦ tic qui s'est le plus approchée de la magnificence utile des quatre

grandes nations qui nous ont donné de si beaux modèles.

* U machine de Marty , construite sous Louis XIV, et qui uVvmt, tant fut longue

de Part , exciter pend an! plus d'un siècle l'admiration de l'Europe. Quant

eaucoup mieux connue de nos jours que du temps de l'abbé Bandeau ,

m me à quoi s'en tenir sur la puissance A laquelle s'y ut itové legeuic

BH&aidque. (E. D*)

Le vulgaire des raisonneurs, qui cherche ailleurs la source du bienêtre hollandais, prend les effets pour la cause, et risque d'attribuer, ce qui serait beaucoup pis, l'accroissement de la prospérité à des obstacles qui l'arrêtent, bien loin de l'accélérer.

La fécondité de son territoire, comparée avec celle de tout autre territoire européen, étendue pour étendue, à égalité de mesure, se trouve au moins comme cent , et même vis-à-vis de plusieurs autres cantons de pareille grandeur, comme mille est à un.

Car, en faisant un résultat total, on trouverait que, par la culture, par le pâturage, par la pêche, il se récolte annuellement en Hollande la subsistance de plusieurs centaines de familles, par chaque mesure de telle ou telle étendue géométriquement prise (tous les territoires compris, et les uns portant les autres). Or, en faisant un même résultat sur tels 01 tels autres Empires, on trouverait que, dans pareil espace géométriquement mesuré (tous les territoires étant aussi compris, et l'un portant l'autre), il ne se récolte pas annuellement la subsistance d'une famille en culture, pêche ou pâturage.

La cause effective de cette ample récolte de subsistances est la grandeur des bonnes dépenses faites par V administration pour vivifier fnniversalité du territoire, beaucoup mieux que ne le sont dans les autres États certaines portions privilégiées, qui sont à peine la millième partie de leur étendue.

Tout le reste de ce qu'on admire communément en Hollande, savoir: l'étonnante population, l'aisance générale, l'activité et l'industrie, sont les effets de cette ample récolte de subsistances ; ce sont les secondes conséquences dérivées de la bonne administration des grandes propriété* publiques.

C'est là ce qu'on doit appeler principalement dépense du souverain; c'est là le premier patrimoine de la souveraineté; c'est la première source de son revenu à elle en particulier, et celle de tout autre bien public on privé. J'insiste encore sur cet article, parce qu'il est trop oublié.

Résumons maintenant. Vinstructon, la protection, les grandes pr** priétés communes, voilà donc les trois objets des dépenses publiques. Dans tout ce qui n'a pas rapport à ces portions patrimoniales de l'autorité suprême, c'est l'homme qui dépense, ce n'est pas le souverain.

Multiplier même dans les meilleures et les plus utiles opérations le nombre des agents au-delà du nécessaire, et surpayer ceux qu'on emploie, c'est une dépense de dupe pour les particuliers, c'est pis encore pour les souverains; car leur dépense est si fructifiante quand elle est bien dirigée, que c'est un grand crime de lèse-humanité quand elle est dévoyée.

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