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V. Maximes du docteur Quesnay , p. 589 de ce volume

« je résiste. Mais je Depuis m'en rendre complice, je ne le puis qu'en € me chargeant volontairement d'un crime. La qualité de mandataire « de l'autorité ne peut faire illusion à ma conscience : ce n'est point € l'autorité que je servirais, c'est la force prédominante agissant contre € le devoir et l'intérêt de l'autorité, faisant ce qu'elle doit empêcher, € détruisant ce qu'elle doit opérer. »

Un tel langage serait étrange dans les nations où règne l'ignorance absolue de la loi de justice, de l'ordre de bienfaisance prescrit par la nature, il n'y serait hasardé par qui que ce soit; mais, par la même raison, le langage contraire serait étrange dans une nation universellement instruite, et il n'y serait hasardé par qui que ce soit.

Vous trouveriez donc des mandataires qui se présenteraient pour être, s'il le fallait, victimes des attentats médités contre la loi de justice; contre l'ordre de bienfaisance, mais qui refuseraient d'en être complices; et vous en trouveriez d'autant plus, que l'instruction serait plus parfaite: seconde différence.

Enfin, outre celui qui souffre usurpation et violence, et ceux qui les opèrent, il faut compter pour beaucoup la multitude qui en est témoin.

Dans un peuple instruit, tous les esprits seraient scandalisés, tous les cœurs seraient blessés à la vue de vos attentats; l'opinion universelle ferait naitre des sentiments qui n'existent point dans la nation ignorante et abrutie, qui ne réfléchit ni ne juge. Haine et mépris pour les auteurs et les complices des violences usurpatrices et vexatoires ; compassion et intérêt pour les malheureux qui auraient souffert injustice; amour et respect pour les sages et vertueux mandataires de l'autorité, qui auraient préféré d'en être victimes avec eux, plutôt que de s'en rendre coupables : troisième différence.

Il en est une quatrième, et ce n'est peut-être pas la moins sensible. Vous-même que j'ai supposé méchant de propos délibéré , c'est-k-dire usurpateur des propriétés et violateur des libertés; vous-même qui n'en avez pas moins dans l'esprit et dans le cœur la faculté de sentir la force de la loi naturelle, l'attrait de l'ordre bienfaisant, croyez-vous que vous seriez toujours le même dans l'une et l'autre nation? Non , vous ne le croyez pas.

Le peuple ignorant et abruti ne vous offrant nulle résistance, nulle idée contraire à vos caprices, ils seraient aussitôt satisfaits qu'adoptés; vous n'auriez pas le loisir d'y réfléchir, vous ignoreriez la majeure partie des maux qui en seraient la suite ; ils ne vous jetteraient pas dans la nécessité de punir des hommes innocents et vertueux , pour le refus juste et glorieux de coopérer à vos délires ; vous n'auriez pas k braver la haine et le mépris public, formels et indubitables. Vous n'auriez donc

introduction à la pniLosorniE économique. 78t

ni le temps, ni tes motifs de délibérer sur l'accomplissement de vos fantaisies, ni de raisons puissantes pour les rétracter.

Ailleurs, celte universalité d'idées contraires, celte disposition gétle des victimes de vos attentats à les éluder autant qu'il serait humainement possible, soit par bi force* soit par l'adresse; cette horreur des mandataires de l'autorité à s'en rendre complices, cette indignation générale de tous les témoins, vous constitueraient vous-même dans un étal totalement différent de l'autre*

Toutes volontés de l'homme sont mobiles et transitoires, surtout les fantaisies arbitraires et déréglées. Je vous suppose le même degré de passion : si vous aviez affaire au premier de ces peuples, je ne doute presque point que cette passion ne soit satisfaite avant que ses mouvements soient apaisés. Si vous aviez affaire au second, je conçois de vous-même quelque -espérance , et tout homme raisonnable sera de mon avis, parce que notre vouloir dépend des moments, des circonstances et des opinions environnantes : quatrième différence.

Ces passions des souverains et de ceux qui les approchent de plus près, sont donc en effet d'autant plus redoutables, que l'ignorance des principes de la justice et de l'ordre est plus profonde et plus universelle dans le peuple. Elles sont d'autant moins funestes, que l'instruction a plus répandu ces principes salutaires et les sentiments qui les accompagnent*

Ils eu sont intimement persuadés, ces hommes lâchement avides de crimes, qui mettent leur plaisir et leur gloire a fouler aux pieds tous les droits de l'humanité, Il n'est rien qu'ils redoutent autant que l'instruction, autant que le langage de la raison et de la justice; on a toujours tu, on verra toujours une guerre ouverte entre les philosophes qui éclairent le monde, et les usurpateurs qui veulent le dominer, le tromper, le dépouiller au gré de leurs caprices *,

Si c'est par le témoignage de celui qui reçoit les coups qu'on doit juger de leur effet, l'utilité de l'instruction universelle contre la tyrannie est démontrée par la haine des tyrans.

Le premier et le principal caractère d'une monarchie économique est donc l'établissement^ le maintien, la perfection progressive et continuelle de l'enseignement universelle plus clair, le plus efficace possible, qui grave profondément dans tous les esprits l'ensemble des principes simples, sublimes et sacrés de la loi de justice et de l'ordre

1 Outiom de Nemours exprimait les mêmes idées dans les Ëpkêmérides de 1769. V.T plus haut, p, 515 et 516. (E. D.)

de bienfaisance, principes évidemment éternels et immuables, qui sont de tous les temps, de tous les siècles et de tous les hommes.

Car, multiplier de plus en plus les objets propres aux jouissances utiles ou agréables qui font le bien-être et la propagation de l'espèce humaine sur la terre , c'est évidemment le vœu de la nature , l'intérêt général de l'humanité, la bienfaisance essentielle.

Diminuer la masse de ces objets, empêcher leur accroissement, c'est évidemment le mal moral par essence, c'est l'injustice, le crime que rien ne peut pallier, le délit qui porte le caractère naturel et ineffaçable de réprobation.

Respecter les propriétés et les libertés qui en sont la suite, ne jamais les violer ni les opprimer, c'est justice naturelle, essentielle, éternelle, immuable; c'est évidemment la condition absolue, indispensable, sans laquelle on ne peut remplir le vœu de la nature , ni suivre son attrait universel. Toute contravention à cette loi est évidemment en opposition formelle avec le devoir naturel, avec l'intérêt général de l'humanité.

Concourir à la perfection des libertés et à l'accroissement progressif des propriétés, c'est l'ordre naturel de bienfaisance qui résulte nécessairement des travaux de chaque citoyen dans une société bien organisée, par l'accroissement continuel du pouvoir, du savoir et du vouloir, dans les trois classes d'hommes qui sont occupés des trois arts caractéristiques des États policés.

Dans cette organisation prospère, les uns procurent immédiatement les jouissances utiles, ou par les formes qu'ils donnent aux productions de la nature et par l'assemblage qu'ils en font, ou par les services personnels d'agrément et d'utilité; les autres opèrent et préparent la récolte de ces productions dans l'état de simplicité primitive; les troisièmes rendent chaque portion du sol susceptible de ces travaux qui produisent la recolle; les quatrièmes opèrent la sûreté, la facilité, l'utilité de tous les travaux par le perfectionnement continuel de l'instruction , de la production, de l'administration.

Tous ont leurs propriétés, leurs libertés sacrées et inviolables; tous ont leur devoir à remplir ou leur travail à faire, qui est le titre de leur propriété; tous ont le droit de faire à leur gré tout emploi légitime de leur personne, de leurs facultés, de leurs talents ou acquis ou naturels, de leurs richesses, soit mobilières, soit foncières; tous sont soumis à la loi éternelle de justice par essence de respecter inviolablement les propriétés et les libertés d'autrui.

Tant que ces vérités aussi simples que sublimes, aussi évidentes que salutaires, ne seront pas gravées très profondément dans toutes les âmes où la raison commence à se développer, tant qu'elles n'y seront pas la

base de l'opinion universelle et populaire, tant qu'elles n'y seront pas consacrées par une espèce de culte religieux, comme la vérité, la justice par essence, la source de toute prospérité, l'intérêt le pins précieux de l'humanité sur la terre, vous n'aurez point encere une monarchie économique, vous aurez un État mixte, partie lumières, partie ténèbres, partie justice, partie injustice, partie bien, partie mal moral, partie politique, honnête et bienfaisante, partie politique usurpatrice, vexatoire et destructive «.

Dans ces États mixtes , vous serez d'autant plus éloigné du despotisme arbitraire proprement dit (qui est la destruction fondamentale de toute propriété, de toute liberté, par l'idée funeste, absurde et abominable de la servitude universelle), que vous verrez plus de lumière sur ces principes sacrés répandue dans le peuple ; vous en serez d'autant plus près, que la nation sera plus ignorante sur ce code universel et primitif de la nature.

Les philosophes qui se sont occupés en théorie de la constitution d'un État mixte, et les politiques qui ont réalisé leurs idées dans la pratique, se sont occupés de deux objets qu'ils ont regardés comme les plus importants, savoir : premièrement, la protection au dedans et au dehors, qui renferme la législation et la défense militaire; secondement, l'administration, qui renferme la recette et la dépense des revenus de la souveraineté. Tous ont absolument oublié l'instruction morale économique ; on peut assurer, sans leur faire injure, qu'ils n'ont pas même soupçonné son efficacité, réellement et essentiellement destructive du despotisme arbitraire.

Trois erreurs tacites, qui servaient de base à leurs recherches ou à leurs opérations, leur ont fait méconnaître et rejeter le plus précieux avantage de la monarchie économique, et chercher dans des institutions arbitraires, mobiles et variées sous mille et mille formes diverses, cet heureux préservatif dont la nature a donné la vertu spécifique à l'instruction et à elle seule; c'est ce que je tâcherai de développer en peu de mots.

VI. — Analyse des États mixtes comparés à la Monarchie économique.

Dans toutes les nations connues, soit républiques, aristocratiques ou démocratiques, sous les formes diverses dont elles ont été bigarrées, soit principautés plus ou moins tempérées par des contre-forces, des corps politiques et des lois appelées fondamentales, il est aisé de remarquer trois préjugés capitaux qui règlent toutes leurs institutions.

Le premier concerne la législation , le second regarde la perception

* Avons-nous, aujourd'hui même, autre chose que cela? (E. D.)

du revenu public, le troisième, enfin, l'intérêt national ou le patriotisme.

1° Que le pouvoir législatif arbitraire appartienne aux hommes qui sont appelés souverains et reconnu pour tels; qu'en vertu de ce pouvoir ', ils aient le droit indéfini d'attribuer ou d'enlever les propriétés, de lier ou de délier les libertés, d'ordonner ce qui est contraire k la loi de la justice, et de violer les règles de Tordre prescrit par la nature; que ce droit soit suprême, absolu, illimité, c'est le premier des préjugés, ou la première erreur fondamentale de tous les États mixtes1.

Que la perception du revenu public ne soit point fondée sur un titre de propriété, mais sur le besoin, sur la volonté, sur la puissance des souverains; qu'elle n'ait point de règle fixe et naturelle, autre que la dépense : c'est le second des préjugés.

Enfin, que l'intérêt national doive être exclusif et oppressif des intérêts de tout autre peuple, même souvent des intérêts de chaque citoyen; c'est le troisième des préjugés ou la troisième des erreurs que vous trouverez dans tous les États mixtes, servant de base tacite a toutes leurs institutions.

La première est renfermée implicitement dans la définition de la liberté, devenue comme classique par la célébrité de Y Esprit des lois, où M. de Montesquieu l'a consacrée : « Être libre , c'est ne pouvoir être empêché de faire une chose que la loi ne défend pas , c'est ne pouvoir être forcé de faire une chose que la loi n'ordonne pas. »

Ajoutez à cette première définition une seconde que voici : « La loi est la volonté du souverain, constatée et promulguée suivant les formes authentiques *, et vous aurez les résultats suivants, qui sont établis dans tous les États mixtes, non-seulement en spéculation, mais encore en pratique.

Dans les démocraties où le peuple, collectivement pris , est censé souverain, soit que l'universalité en exerce le droit par elle-même, soit qu'elle l'exerce par des représentants de son choix, le plus grand nombre des citoyens ou des représentants a droit de faire des lois par sa volonté, revêtue des formalités ordinaires; cette volonté du plus grand nombre est une loi également respectable, également obligatoire , nonseulement pour chaque citoyen qui doit l'exécuter par principe d'amour et de justice, mais encore pour chaque mandataire de l'autorité souve-

fl Cette doctrine sacrilège, encore soutenue de nos jours, avec cette seule différence que c'est le peuple qu'on investit du pouvoir sans bornes refusé au monarque, Fa été notamment par les plus célèbres publicistes des siècles antérieurs. Nous n'avons pas besoins de dire qu'il faut|n excepter Turgot, à ceux qui ont lu les Discours en Sorbonne, les Lettres sur la tolérance et le Conciliateur. (E. D.)

relîgi

», qui doit la faire exécuter par religion intérieur trouve ou non conforme au vœu de la nature, a l'ordre physique essentiel de bienfaisance, h la justice naturelle et primitive •■

En sorte que, dans celte atroce république où les enfants disgraciés de la nature, qui n'étaient pas propres a produire une race de robustes spadassins, étaient condamnés à mort, et que, chez ces peuples asiatiques où tes vieillards décrépits devaient être lues par leurs enfante, c'était un crime de ne pas tuer son père ou son fils, tout de même, sans nulle différence, que c'en est un de tuer son père ou son fils, dans les Etats où le parricide et le meurtre des parents sont défendus dans tous les cas»

En sorte que le même homme raisonnable, juste, compatissant, cous* titué juge criminel dans les deux nations différentes, doit punir avec le même sentiment intérieur, sans nulle différence, l'homme qui attrait, conservé la vie à son père ou sou 01 s, malgré la loi positive, et celui qui les aurait massacrés ailleurs, malgré la loi,

M- de Montesquieu ne le croyait pas sûrement , quand il écrivait des principes et des définitions confuses, qui renferment implicitement cette absurdité abominable.

Ce n'est sûrement pas être libre * quoi qu'en dise sa définition, que d'être empêché de conserver la vie à son père et k son fils, parce qu'il y a eu une volonté de quelques hommes qui Font défendu avec quelques formalités; d'être, au contraire, obligé de les tuer soi-même, parce que ces hommes-là vous Font ordonné avec les mêmes formes.

EussenUls été cent millions d'hommes unanimes, celte volonté-la eût-elle été revêtue de tout ce que vous appelez forme , elle n'aura jamais été une loi, mais précisément tout le contraire* En tout temps, le fils, le père, qui aurait dit : a Prenez ma propre vie, puisque vous en avez la force, mais je n'égorgerai point mon père, je n'égorgerai point mon fils, * aurait fait acte d'homme libre et vertueux. Le magistrat qui aurait dit: « cherchez ailleurs des assassins, mais je ne frapperai point de mort ce fils, ce père, juste, bienfaisant, qui respecte le sang de celui qu'il a fait naître, ou de celui qui lui donna le jour, * aurait fait acte d'homme libre et vertueux.

Dans tons les temps, dans tous les lieux, Fhomrae, le magistrat qui aurait senti cet éclat de lumière dans son esprit, ce sentiment de justice et de tendresse dans son cœur, et qui les aurait étouffés, aurait tait acte

ItTun lâche et vil esclave souillé d'un crime horrible. Il ne fallait qu'un pareil exemple pour persuader aux hommes la faus-

Rousseau m professe pas d'antre doctrine, dans le Contrat tociat

(8. îh)

786 L'ABBÉ BÀUDEAU.

seté de ce principe, tant et si universellement adopté dans tous les États

mixtes.

C'est par cette erreur principale qu'ils tiennent tous plus ou moins au despotisme arbitraire : vérité très facile à démontrer, quoique profondément oubliée par les législateurs spéculatifs et pratiques.

Le vrai caractère du despotisme arbitraire, c'est que la volonté humaine, même injuste et déraisonnable, puisse non-seulement violer les propriétés, opprimer les libertés d'un citoyen, mais encore l'obliger à cette violation, à cette oppression des propriétés et libertés de ses concitoyens.

Que ce soit la volonté d'un seul ou la volonté de plusieurs, en quelque nombre que vous les supposiez , aussitôt qu'elle est contradictoire à la loi de justice par essence, k l'ordre bienfaisant de la nature; aussitôt qu'elle est oppressive, usurpatrice, destructive, ses commandements sont purement arbitraires ; la force prédominante qui les appuie est leur seul titre; ils n'ont rien de commun avec Y autorité; tout au contraire, ils font précisément ce qu'elle doit empêcher, et ils empêchent Ce qu'elle doit procurer.

L'idée qu'on se forme communément du pouvoir législatif, même dans les États démocratiques, établit donc tacitement partout le despotisme purement arbitraire de quelques hommes, dont le nombre est plus grand ou plus petit, suivant la combinaison des États mixtes plos ou moins populaires. Dans la démocratie la plus absolue, c'est le despoticmft arbitraire du plus grand nombre, non-seulement sur le plos petit nombre des citoyens actuels , mais encore sur tous les citoyens à naître, jusqu'à la réformation du commandement injuste et destructeur qu'on a décoré du nom de loi, et sur tous les mandataires de la souveraineté qui seront chargés de son exécution jusqu'à ce qu'on l'ait rétractée.

Quand l'esprit humain manque de saisir le juste milieu , rien n'est plus commun que de le voir allier ensemble les deux extrêmes ; c'est ce qu'on peut remarquer dans tous les États mixtes, comme dans le despotisme purement arbitraire d'un seul, par rapport a cette prétendue puissance législative arbitraire.

On commence, dans les républiques mêmes, par confondre Y autorité, qui n'est et ne peut être que justice et bienfaisance, avec le pouvoir et l'action même de nuire et d'opprimer arbitrairement; on accorde sans difficulté le caractère de loi à tout commandement émané sous telle forme de telles ou telles personnes, conforme ou non à la loi de la nature, k son ordre essentiel.

Après avoir fait ce premier pas, quand on souffre trop violemment des

INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE âCONOMIQUK 7*7

atteintes portées aux propriétés, aux libertés par ces commandements arbitraires, on ne fait que s'attaquer ou par la force ouverte, ou par des pratiques sourdes, aux auteurs mêmes île ces volontés injustes ou destructives, ce qui constitue l'état de révolte ou de guerre intérieure plus ou moins envenimée; autre extrémité qui n'est pas moins contraire à la justice, à la raison, k l'intérêt de l'humanité.

De là tant de révolutions parfaitement inutiles, outre qu'elles sont souvent abominables par les scènes qu'elles occasionnent; de là celte espèce de guerre sourde et continuelle que M, de Montesquieu a prise pmir la vie des États policés; guerre entre les volontés arbitraires qui dominent et les volontés arbitraires qui sont dominées, dont l'effet est h peu près, comme il le dit, de faire passer les États mixtes de la démocratie la plus anarebique au gouvernement le plus déréglé d'un seul homme. L'objet éternel de cette guerre est de conquérir ce qu'on appelle pouvoir législatif, c'est-à-dire la prérogative de donnera ses volontés, raisonnables ou non, justes ou non, avantageuses ou non pour l'humanité, force de fol

Dépouiller de ce pouvoir telles ou telles personnes pour le transférer à telles ou telles autres, voilh tout ce qu'opèrent les troubles et les révolutions, qui ne sont jamais qu'offensives contre les hommes armés de ce pouvoir, et accusés d'abuser de leurs prérogatives.

Bien loin d'être la vie des États policés, cette guerre sourde et continuelle des gouvernements mixtes, si féconde eo éruptions violentes, est la maladie qui les consume et les fait périr, la maladie, c'est-à-dire le vice contraire à une bonne et saine constitution.

Le vrai moyen de la guérir, c'est de répandre dans tous les esprits la connaissance claire et distincte des vérités contraires à l'erreur fondamentale qui L'occasionne, Nulle volonté humaine n'a le droit de violer la loi naturelle et de contredire aux règles de bienfaisance ' : un commandement de celte espèce n'est point acte A* autorité > mais de force prédominante. Tout homme peut en être victime. C'est un calcul que devrait faire sa prudence; nu! homme ne peut jamais sans crime s'en rendre complice.

Mais ce n'est point par des hostilités contre les personnes, qu'on arrête l'abus des forces combinées pour le service de l'autorité. C'est par la démonstration de leur injustice, de leur déraison et des effets pernicieux qu'ils entraînent

Plus cette démonstration aura saisi les esprits, plus vous verrez naître

• C'est racine, dans toutes les religions révélées, un principe que Dieu est censé fiil publier cette loi : tu n#j>rmdni* point te bien rf'auiru*.

d'obstacles à l'exécution des commandements arbitraires et désastreux. Toutes les lois sont faites par la nature, toutes sont renfermées dans sa loi primitive, éternelle, immuable de justice, et dans son ordre essentiel de bienfaisance : toute action, toute volonté, tout jugement conforme à cet ordre, à cette loi, sont bien; tout ce qui leur est contraire est mal, de quelque part qu'il vienne, sous quelque forme qu'il se présente, et quelque espace de temps qui se soit écoulé depuis son établissement Si on le souffre, c'est par violence et crainte de pis; mais c'est toujours crime de le faire souffrir aux autres : si on en sait le mal, c'est crime de malice réfléchie ; si on ne le sait pas, c'est crime d'ignorance : c'est toujours crime, toujours délit '.

Mais, outre les lois de justice et de bienfaisance naturelles, n'en estil pas d'autres purement humaines, relatives aux temps, aux mœurs, aux circonstances, aux climats, aux institutions politiques, aux formes de gouvernement, par conséquent mobiles, variables, et même en quelque sorte arbitraires, dans leur établissement ?

Il en est sans doute, et beaucoup, dans les États mixtes, des lois de cette espèce; mais j'ose dire qu'il en existerait bien peu, sous ce nom sacré, dans une véritable monarchie économique.

Pour nous en convaincre, rassemblons dans notre esprit le recueil énorme des législations connues , tant anciennes que modernes. Après nous en être fait un tableau général, élaguons tout ce qui concerne l'administration du fisc ou des revenus publics, les institutions caractéristiques des divers Etats mixtes et de leurs formes, tout ce qui parait évidemment bizarre, injuste, inutile, contradictoire, absurde, destructif, quand on le compare à l'ordre essentiel de bienfaisance, et vous verrez s'il en restera beaucoup.

Ce reste, nommez le loi, si vous le voulez; mais convenez qu'au fond il n'est composé que d'arrangements, de dispositions domestiques, et qu'il doit être mis dans une classe bien différente de celle qui renferme les saintes et majestueuses lois de la nature.

C'est une des équivoques si communes dans notre langue, équivoques dont la malheureuse abondance cause tant d'obscurité dans nos idées les plus communes, et même dans nos discussions les plus philosophiques.

On a donné le nom de lois à toutes les volontés du souverain considéré comme tel , même à celles qui ne portent que sur les détails journaliers de l'instruction, de la protection, de l'administration; et, parce que tous les mandataires du souverain doivent à ces règles respect

1 V. Mercier de la Rivière page, 441 de ce volume.

INTRODUCTION A LA PUiLOSOPUllS ÉCONOMIQUE,

éissauce,on lésa confondues as oc les lois immuables de El justice ntielle, et de Tordre bienfaisant de la nature.

Dans cette confusion étrange, tantôt on attribue a de simples arraneinenlsou dispositions domestiques, le caractère obligatoire, indélébile El inviolable des lois; tantôt on attribue aux lois le caractère versatile*

-impie convenance locale et momentanée, des arrangements domestiques-

On ne fait point en d'autres matières cette confusion : tout père de famille sait bien qu'il peut arranger ou déranger a sa guise, suivant les circonstances, les meubles de sa maison, et même la plupart des dispositions intérieures; mais il sait bien aussi quetpour en proportionner les fondements, les murs principaux, les voûtes, les charpentes, les toits, les angles essentiels, il y a des règles d'architecture naturelles et inviolables, qu'il ne peut attaquer sans faire crouler son habitation.

Ou n'a point englobé sous la même idée ces règles essentielles de l'architecture pour la maison, avec ces dispositions intérieures des petites pièces particulières et des ameublements.

Pourquoi, dans la constitution des tiiats, a-l-on confondu les règles

miellés qui sont vraies lois, avec les arrangements domestiques qui

concernent simplement les détails de l'organisation des mandataires

des trois ordres, et de la manière dont ils doivent remplir leurs fonctions,

conformément aux lois de la justice essentielle, de Tordre bienfaisant?

De même que le père de famille dont nous parlions peut arranger les pièces particulières ou les meubles de sa maison, à condition qu'il ne dérangera point les parties constitutives et fondamentales de Tédiu'ce, réglée par les lois de l'architecture; de même aussi, les dispositions du grand père de famille pour l'organisation de ses mandataires, et pour l'accomplissement de leurs devoirs, sont assujélies à cette condition , qu'elles ne contrediront jamais en rien les lois essentielles de Tordre que Dieu prescrit à la société. C'est a cette condition, uniquement, qu'on peut varier les institutions et les arrangements,

Il est donc plus simple, plus vrai, plus salutaire, plus conforme au œçpect qu'on doit a la nature et ït son auteur suprême ^ a cette espèce de culte religieux qu'exigent sa loi de justice et son ordre de bienfaisance, de dire que les hommes n'ont point ce pouvoir législatif arbitraire; que toutes les lois existent éternellement, d'une manière implicite, dans un code naturel, général, absolu , qui ne souffre jamais d'exceptions, jamais de vicissitudes.

Toute action, tout arrangement, toute disposition, toute institution hommes quelconque, depuis les souverains jusqu'aux derniers

et s, d'où résulte renversement de Tordre, infraction des sainte lois

de la nature, est crime, qui que ce soit qui le fasse ou qui l'ordonne, de quelque manière que ce puisse être.

Toute action , tout arrangement, toute disposition, tonte institution des hommes quelconque, qui tend à maintenir les lois, k entretenir parmi les hommes Tordre qui en est l'effet , est un bien.

Tout ce qui ne nuit ni ne perfectionne, n'est ni injustice ni Ke*faisance.

Ce principe caractéristique des institutions on dispositions humaines, qu'on appelle communément lois positives, est précisément contradictoire au code du despotisme arbitraire que j'ai renfermé ci-dessus en ces trois mots : Tout est bien quand il est ordonné, tout est mal quand il est défendu, tout est indifférent quand il n'y a point d'ordre qui le caractérise en bien ni en mal.

A une condition indispensable clairement expliquée, tous pouvez appeler lois humaines ou positives ces règlements du souverain , qui concernent les fonctions de ses mandataires dans l'ordre de l'instruction , de la protection , de l'administration. Cette condition , la voici : c'est la soumission absolue au code éternel et inviolable de la nature, diamétralement opposé au code absurde et destructeur du despotisme arbitraire.

Peu importe donc sur quelle tête réside ce pouvoir secondaire et subordonné qu'on appelle ordinairement législatif; peu importe qu'il soit entre les mains d'un ou de plusieurs hommes.

Car enfin telle serait la force nécessaire au bien de l'humanité, mais aussi très efficace de l'instruction morale économique, qu'elle détrairait dans tous les esprits ce malheureux préjugé sur le pouvoir arbitraire, qui confond par une équivoque funeste la lumière et les ténèbres, le bien et le mal, le crime et la vertu.

Si la législation essentielle, imprescriptible, de l'ordre naturel était une fois bien connu ; si elle était une fois prise pour base fondamentale , pour règle universelle et inviolable de toute institution humaine relative aux propriétés, aux libertés, a l'instruction, à la protection, à l'administration qui les conservent, les accroissent, les perfectionnent de plus en plus '; si toutes les consciences étaient parfaitement éclairées sur les devoirs et les droits qui résultent de cette législation éternelle et divine, supérieure à tout, il est évident que dans ce cas vous n'auriez plus le moindre exemple de commandements injustes mis à exécution, ni de révolte brassée contre l'autorité; plus de traces de cette guerre entre les volontés arbitraires qui oppriment et les volontés arbitraires qui sont op-

1 V. plus haut, les notes d«s pages 536 et S52.

primées ; plus aucun germe des idées et des sentiments qui l'entretiennent, ni des fâcheux éclats qu'elle produit si souvent, au grand préjudice de l'humanité.

C'est cette perfection de connaissance, de lumières, de conviction intérieure, confirmée dans toutes les âmes, qui constituerait la perfection totale de la monarchie économique , dans laquelle tout abus de la force souveraine d'une part et toute désobéissance à l'autorité d'autre part, seraient impossibles.

Perfection absolue, qui n'est qu'une idée sans doute, qu'un être de raison, quand il s'agit de la pratique; mais idée qui n'en est pas moins naturelle et essentielle, être de raison qui n'en sert pas moins de règle inviolable.

Cest ici que je crois devoir insister sur cette vérité simple, mais indispensablement nécessaire à bien connaître et à se rappeler sans cesse.

VII. — Réponse aux objections contre l'efficacité de l'Instruction

économique.

c Si la conviction intime, générale et continuelle, du code essentiel de la justice et de l'ordre dans toutes les âmes, fait le caractère des monarchies économiques parfaites et absolues, en ce cas, c'est une chimère que vous avez décrite et que vous conseillez de chercher. » On a répété cette objection sous mille et mille formes différentes, qui reviennent toutes à peu près au même, et on l'a cru triomphante, tant il est vrai que les hommes sont faciles k distraire des vérités utiles !

Oui, toute perfection absolue est chimère pour les hommes, si vous appelez chimère ce point idéal et métaphysique que la raison conçoit, et qui sert de règle primitive dans la spéculation et dans la pratique.

Demandez aux géomètres qu'ils vous montrent en réalité un cercle parfait, physiquement décrit, ils vous diront que c'est évidemment la chose impossible aux hommes. Demandez aux mécaniciens qu'ils vous montrent une machine parfaite, en quelque genre que ce soit, par exemple aux horlogers, une montre, une pendule de toute perfection physique : demandez aux naturalistes qu'ils vous montrent un animal , un végétal, un minéral même, parfait, accompli, absolument pur, sans alliage ou sans défaut dans son espèce, ils vous répondront que c'est la chose absolument impossible.

Qu'en concluez-vous? Qu'a-t-on coutume d'en conclure? En est-il moins vrai qu'avec le compas le meilleur possible , et l'attention et l'habitude la plus grande possibles, on décrit le cercle le plus cercle qu'il soit possible, c'est-a-dire le moins éloigné de l'idée métaphysique d'une

79& L'ABBÉ BAUOEAU.

truction publique sur ie code éternel, emporte nécessairement par luimême le perfectionnement progressif et continuel des sociétés policées. C'est-à-dire, que ce perfectionnement de l'instruction momie économique, après avoir écarté de plus en plus l'idée fatale et absurde du pouvoir soi-disant législatif arbitraire , qui sert de base au despotisme déréglé d'un ou de plusieurs, rendrait de plus en plus les passions humaines moins funestes et moins dangereuses, tant les passions des hommes dépositaires des forces et des richesses combinées par l'art social , que celles des hommes propriétaires de leurs seules forces , de leurs seules richesses privées.

On en concluera 1°, que de multiplier ou de diminuer le nombre de ceux dont les volontés aveugles, usurpatrices, désastreuses, forcent des aveugles à souffrir ou i opérer des usurpations, des vexations; 2\ que détruire les uns pour les remplacer par d'autres, ce n'est pas le vrai remède aux maux que fait souffrir nécessairement à l'humanité tout attentat contre les propriétés et les libertés; et qu'un seul rayon de lumière économique répandu, conservé dans un peuple, vaut mille fois plus que toutes les révolutions, toutes les institutions dont l'histoire nous présente le détail, avec la preuve trop complète de leur inutilité.

On en concluera que dans les États mixtes ( quelque nombre d'hommes qui soit renfermé sous ce titre de souverain , quelque espèce de forme qui soit usitée pour opérer ce qu'on appelle loi), la perfection ou la prospérité sera toujours proportionnelle à l'instruction morale économique, toujours à la persuasion intime, spéculative et pratique, du code éternel de justice et de bienfaisance.

Avec elle, tout est bon, tout est efficace; sans elle, tout est mauvais, tout est inutile. Quand on invoque des lois fondamentales, si ce sont les lois de ce code sacré, immuable, imprescriptible, dicté par la nature et son auteur suprême, on a toujours droit et raison a la face du ciel et de la terre; mais cette réclamation toujours saiute et légitime, qui ne peut être rejetée sans crime, est d'autant plus sûre de son effet, que ce code divin est plus connu, plus respecté, plus chéri.

Si, par pouvoir intermédiaire, on entend le pouvoir des consciences vraiment éclairées, des âmes pénétrées d'horreur pour le crime, d'un culte religieux pour la loi de justice , d'un amour tendre et généreux pour l'ordre bienfaisant, on a toujours raison de compter sur leur force; mais elle sera d'autant plus irrésistible, qu'ils seront en plus grand nombre etplus animés de ces sentiments sublimes.

Si l'on entend, par contreforces, l'état des mandataires et des coopérateurs de l'autorité souveraine, sollicités d'un côté par leurs passions privées, par leurs intérêts exclusifs, usurpatifs et vexatoires, retenus

INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE KCOZSOMIQdti. 795

fie l'autre par leur propre sentiment intérieur île la justice Cl de l'ordre, par la) mnière qui éclaire leurs consorts M leurs é^aux , par celle des peuples qu'ils ont à protéger, instruire ou rendre prospères, par celte des hommes qui les surveillent et les régissent eux-mêmes, on a raison de croire a leur efficacité; mais elle est d'autant plus certaine, que ces lumières générales, qui sont conlreforces des passions particulières, sont plus vives el plus répandues.

Si vous appelez ioù fondamentales des volontés humaines qui ne nt pas fondées sur la loi de justice essentielle et d'ordre naturel de bienfaisance; si vous opposez ces commandements arbitraires au langage de la raison, a l'intérêt universel» vous avez tort; vous manquez au respect que nous devons tous au législateur suprême, vous blessez les droits de l'humanité.

Si vous appelez pouvoir intermédiaire la faculté d'empêcher mènn ce qui est bien et de nécessiter même ce qui est mal; d'arrêter ou de dévoyer l'autorité instruisante, protégeante, administrante, vous avez tort, et vous résistez d'une manière funeste à Tordre bienfaisant.

Si vous appelez, enfin, contre forces le choc des passions aveugles, .exclusives, oppressives , usurpatrices, contre d'autres passions aveugles, exclusives, oppressives, usurpatrices, comme l'entendent et l'expliquent formellement de célèbres modernes, vous avez tort encore, parce que vous substituez la guerre à la paix, les combats a la société, la lumière aux ténèbres, les vices et (escrimes aux bienfaits et h la vertu.

Il est certain, comme vous dites, que, si deux hommes sont acharnés Po n contre l'autre, il vaut mieux qu'ils se tiennent colletés à force égale autant qu'il est possible, et qu'ils épuisent leurs forces en vaines tentatives l'un contre l'autre, que si l'un prévalait pour assommer son adversaire; mais il vaudrait beaucoup mieux qu'ils ne se battissent point, qu'ils ne fussent point ennemis, el que, connaissant l'égalité de leurs forces, écoulant d'ailleurs la raison et la justice, ils allassent en pats chacun à leur ouvrage.

Cette lutte continuelle des dépositaires de l'autorité, qui se collelent sans cesse (même a forces égales, ce qui serait la sublime perfection d'un système tant Vanté et si peu digne de l'être) , est évidemment un état de guerre; le contraire de la société, le contraire dans le principe, le contraire dans l'action, le contraire dans les effets.

Je n'en dirai pas davantage sur cet article important, pour ne pas outrepasser les bornes qui c onvienueni à cet ouvrage élémentaire : l'intelligence du lecteur peut suppléer le reste.

On conçoit maintenant cette vérité, que les formes des Etats démocratiques, des aristocraties, des monarchies plus ou moins tcmpéi*

sont absolument et totalement indifférentes pour l'objet qu'on avait en vue dans leur institution. Tant que Terreur fondamentale sur le pouvoir législatif, tant que l'ignorance du code naturel de justice et de bienfaisance seront répandues parmi le peuple, ces formes sont inutiles; elles le sont encore, si la lumière de l'instruction morale économique est bien vive, bien générale dans la nation, parce que c'est elle qui remplit l'objet, et non les institutions diverses, mobiles et arbitraires.

Quant aux impôts, j'en appelle à l'expérience pour décider si le régime fiscal le plus connu des anciens n'est pas né dans des républiques autant que dans les monarchies, ou même dans les États purement despotiques; si le renouvellement de ce système n'a pas réglé la perception de tous les États de notre Europe , sous quelque forme qu'ils soient administrés.

Mais c'est en parlant des relations politiques des nations entre elles, que je me réserve de faire sentir les vices atroces que l'ignorance et h cupidité mal entendue ont pour ainsi dire sanctifiés dans les États mixste, sous le nom de patriotisme.

VIII. — Résumé général des relation* politiques entre le Souverain et

les Sujets.

Résumons cet article, auquel j'ai donné toute l'étendue que son importance me paraissait exiger.

Pour établir entre le souverain et les sujets ces relations de vraie société, d'unité d'intérêts , d'association de vues, de concours de travaux, de paix enfin, d'amitié, de respect et d'amour mutuel, il faut deux objets capitaux, savoir : 1° la perception économique des vrais revenus de la souveraineté, qui fournit à l'autorité suprême les moyens de remplir ses fonctions, non-seulement sans qu'elle ait besoin ou intérêt d'usurper les propriétés, de violer les libertés, mais, au contraire, en faisant consister son vrai besoin, son intérêt réel dans leur inviolable conservation, dans leur prospérité progressive et continuelle; 2° l'instruction morale économique la plus parfaite possible, qui empêche autant qu'il se peut humainement les abus de toutes les forces, même de celles qui sont combinées et rendues supérieures à toute autre pour le service de l'autorité, c'est-k-dire pour l'accomplissement de ses devoirs.

C'est en ces deux moyens que consiste, suivant la politique honnête et bienfaisante, la relation entre les citoyens et la souveraineté.

Tout le reste est émané d'une politique mal éclairée, oppressive, tyranuique et désastreuse, qui n'opère que des relations de guerre, de jalousie, d'opposition d'intérêts, que destruction ou empêchement du bien, qu'injustice et désordre.

INTRODUCTION A Là PHILOSOPHIE ECONOMIQUE 797

Ce principe général est éternel, absolu, invariable, d'une suprême évidence , et c*esl principalement sur cette vérité fondamentale qu'il faut fixer, autant qu'il est possible, l'attention de tous les hommes.

Au contraire, les questions accessoires l'ont pour ainsi dire fait éclipdans tous les temps, parce que les politiques et les philosophes même ont donné tous leurs soins a ces objets secondaires, soit dans la pratique, soit dans la spéculation.

La solution de ces problèmes du second ordre étant moins évidente, moins nécessaire, la science de l'économie politique en a paru beaucoup moins certaine, beaucoup moins respectable, depuis qu'on Ta fait descendre des premiers principes indubitables, dont l'effet infaillible le bien de l'humanité, a ces idées ultérieures, qui ne saisissent pas les esprits d'une manière si vive, si souverainement irrésistibles.

Car les hommes dévoués aux premiers travaux de l'art social , état» à-dire, dépositaires de l'autorité suprême, doivent être dispo ses de telle manière, dans un Etat policé, que tout se rapporte a un centre commun, à une intelligence, une volonté première, qui rassemble tous les moyens et qui en dirige l'emploi vers le but général de l'instruction, de la protection, de l'administration universelles.

C'est cette unité qui caractérise proprement un Étal, une société policée; c'est ce qu'on appelle souveraineté.

C'est à cette intelligence, a cette volonté unique et suprême, que retentit tout ce qui s'opère de bien et de mal dans l'Etal : c'est elle qui dirige d'une manière plus ou moins immédiate tous les mandataires de l'autorité dans les trois ordres d'instruction, de protection et d'administ ration *,

Mais cette volonté doit elle être celle d'un seul homme ou de plusieurs? Cet homme seul ou cet assemblage d'hommes plus ou moins nombreux, doivent- ils apporter en naissant, par le titre seul de leur origine, ce droit d'avoir une volonté de si grande importance, de si grande efficacité? Doivent-ils ne tenir ce droit que d'un choix libre et réfléchi Y Comment ce choix doil-il élre fait, par qui, et sous quelles conditions, et pour quel espace de temps?

Toutes ces questions secondaires, qui se présentent naturellement ii l'esprit des hommes, ont occasionné mille et mille solutions diverses

1 On voit, parce passage, que te système de centralisa lion adopté par l\Usemblëe constituante et tous tes gouvernements qui se sont meeèdl depuis, n*est qu'on emprunt fait îi la dor tri ne de Quesnay, avec cette modification , toutefois, que le pou- Riverain a oublié, et oublie trop souvent encore, quu la loi, pour être w?r«ahlement toi\ a besoin d'une autre sanction que le suffrage de la majorité. (V. plus h«M*0 (E. D).

dans la spéculation, et de là sont nées dans la pratique cent et cent formes iïÊtatê mixtes.

Les partisans de la monarchie héréditaire soutiennent que tout acte d'autorité doit être censé n'être émané que de l'intelligence et de la volonté d'un seul homme, qui soit tel par le titre de sa naissance et par le droit de primogéniture; en sorte que sa qualité ne lui soit attribuée que par la Providence suprême, et qu'il soit constitué ce qu'il est par Dieu même, dont il est le représentant dans la société.

On ne peut nier que cette idée ne parte d'un principe saint et sublime. Cette volonté unique et suprême, qui fait autorité, n'est pas à proprement parler une volonté humaine : c'est le vœu même de la nature* l'ordre du Ciel, la loi éternelle, l'ordre évident et nécessaire.

Les Chinois sont le seul peuple connu dont les philosophes paraissent toujours avoir été pénétrés de cette première vérité : ils l'appellent l'ordre ou la voix du Ciel, et réduisent tout le gouvernement à cette seule loi, de se conformer à la voix du Ciel.

De même, disent-ils, qu'une intelligence, qu'une volonté unique et suprême dirige tout l'ensemble de l'ordre naturel , dont une portion est le bien-être ou le malheur de l'humanité sur la terre; de même, une intelligence , une volonté unique et suprême doit diriger dans l'Etat tout l'ensemble des travaux souverains de l'art social, qui approchent de plus en plus les intelligences et les volontés de tous les hommes du but général vers lequel ils sont inclinés par la raison éclairée, pour la prospérité de l'espèce entière.

C'est en ce sens qu'ils appellent leur empereur le fils aîné du Ciel , qui est le père et la mère de l'Etat.

C'est en ce sens qu'ils disent de la manière la plus simple, en même temps qu'elle est la plus énergique et la plus salutaire, que le devoir de ce fils aine du Ciel consiste à former son intelligence à celle du Ciel, et sa volonté à la volonté du Ciel , dans tout l'ordre de justice et de bienfaisance qui concerne la propagation et le bien-être de l'espèce humaine sur la terre.

Quand les Lettrés chinois prononcent que l'empereur est le représentant et le mandataire de l'être suprême, Chan(f-tiy ils n'entendent point que ses volontés quelconques, purement humaines et variables, tiennent lieu de l'ordre du Ciel et de la volonté souveraine qui gouverne tout l'univers : erreur qui caractérise tous les despotismes arbitraires.

Ils savent , ils enseignent à tout le peuple, ils défendent même au péril de leurs vies, quand il le faut, cette grande et sublime vérité, qu'il

y a une loi du Ciel, contenant dos règles éternelles, immuables, de justice et de bienfaisance qu'il faut connaître et observer,

Quand ils l'exécutent, ils disent qu'ils obéissent au souverain Seigneur Chang-li, et à son fils aine, qui en est l'organe choisi par sa Mille providence.

En sorte que l'empire de la Chine est, par l'instruction des Lettrés qui le gouvernent, TÊtat le plus approchant qui soit au monde connu de ta vraie théocratie, que j'appelle monarchie économique.

C'est-à-dire, que renseignement moral économique de la loi divine de justice, de Tordre divin de bienfaisance, en est le premier et suprême

islateur, qu'il y règle et dirige sans cesse l'instruction publique et privée de tous les hommes, notamment et principalement celle des mandataires de l'autorité; la protection civile , militaire et politique de toutes les propriétés, de toutes les libertés; l'administration universelle, tant pour la perception des revenus publics qui fournissent les moyens

\ercer les fonctions de l'autorité, que pour l'emploi des forces et des richesses combinées à cet effet.

Quand une fois on s'est fait ce premier principe moral et politique, de regarder le chef d'une société policée comme le représentait el l< mandataire de l'autorité divine, dont remploi est de prononcer la volonté de Dieu même, la loi de ce que Dieu a voulu être juste, l'ordre de ce que Dieu a voulu être bienfaisant, on est incliné a laisser en effet à la Providence le choix de son mandataire.

Il est certain que, chez un peuple où la loi naturelle de justice, Tordre naturel de bienfaisance, considérés comme volontés de TÉtre suprême, sont l'objet d'un vrai culte religieux , la monarchie tant considérée , à la manière des Chinois, uniquement comme organe et comme instrument de cette volonté céleste, l'hérédité absolue paraîtrait continuer

ic idée. Par elle, en effet, c'est la providence de TÈlre suprême seule qui choisit son lieutenant sur la terre.

Que le titre et h qualité de premier et suprême organe de cette autorité divine soit héréditaire et patrimonial, même dévolu par la règle de priiim^énitare, ce que les Chinois u ont pas entièrement admis, c'est peut-être, en effet, une confirmation de l'idée théocratique dans l'esprit du prince même et des peuples: c'est, d'ailleurs, une plus grande et plus intime unité d'intérêt entre le souverain el ses mandataires d'une part , el toutes les classes de citoyens de l'autre.

Toutes les formes contraires a l'unité, à l'hérédité, à la primogéniture ont été inventées pour suppléer h l'effet que produirait cet enseignement moral économique, si elles étaient dirigées contre le despotisme ai lu-

traire, qui est précisément le contraire de la théocratie on de la monarchie économique.

Mais ces formes, indifférentes par elles-mêmes pour l'effet auquel on les destinait, n'ont été et ne seront jamais accompagnées d'aucun véritable succès, qu'au moyen des idées et des sentiments de justice et de bienfaisance que l'instruction développe et confirme dans les âmes, et ce dans une proportion exacte avec la force de ces mêmes sentiments. Sans eux, toutes les formes quelconques manqueront toujours leur but, comme l'histoire nous apprend, en effet, qu'il a toujours été manqué dans les républiques de la Grèce, par exemple, qui ne connurent jamais les lois de l'ordre, et dont les annales ne nous offrent qu'un spectacle continuel d'attentats affreux contre la paix et le bonheur de l'humanité.

Dans ces peuplades inquiètes, usurpatrices, tyranniques, qui ne cessèrent d'arroser de sang humain, de couvrir de ruines, et de réduire en friches f le sol le plus fertile et le mieux situé du monde connu , régnaient les trois erreurs que j'ai désignées comme les fléaux des États mixtes. (Voy. § VI.)

Erreur sur le pouvoir législatif arbitraire qui, suivant les philosophes et législateurs de la Grèce, pouvait ordonner même ce qui est mal, et condamner même ce qui est bien, de par la nature ; erreur sur la perception des revenus publics dont ils avaient si peu les vrais principes, qu'ils inventèrent eux-mêmes ou adoptèrent avec empressement les formes de perception les plus destructives des propriétés, les plus oppressives des libertés, les plus dévastatrices des héritages fonciers, des richesses d'exploitation, et par conséquent de l'aliment nécessaire des arts stériles et du patrimoine de la souveraineté ; erreur abominable sur leur patriotisme, qui n'était qu'une déclaration continuelle de guerre contre tous les autres peuples, suivie d'hostilités déclarées ou couvertes, que la fraude, l'injustice, le pillage, la cruauté ne manquaient jamais d'accompagner.

A la vue des maux que souffrit l'humanité dans cette portion de la terre, pendant l'espace de temps que quelques historiens éloquents ont rendu si célèbre, tout homme juste et bienfaisant décidera du mérite de ces principes constitutifs des États mixtes que les philosophes et les politiques de la Grèce regardaient comme leur chef-d'œuvre, que les mo-

1 M. l'abbé de Mably, mal servi par sa mémoire, avait prétendu, dans ses Doutes sur tordre naturel et essentiel des Sociétés politiques (lettre Y, p. 144), que les républiques grecques n'avaient point de terres en friche ; mais dans le même temps parurent traduites les Économiques de Xénophon : on y trouva des plaintes sur retendue de ees friches, et un chapitre exprès sur les défrichements.

derncs ont empruntés d'eux pour en étaler, ou la spéculation dans des livres, ou la pratique dans nos républiques des derniers siècles.

Ce n'est donc pas avec les républiques infectées de ces trois erreurs désastreuses que je laisse à mes lecteurs le soin de comparer l'idée théocratique des Chinois, ou mieux^encore celle d'une véritable monarchie économique, dont le seul, le continuel législateur universel serait Tordre suprême de justice et de bienfaisance ; c'est avec des républiques également éclairées sur ces trois grands objets fondamentaux, également pénétrées d'amour et de respect pour les lois de la nature juste et bienfaisante, qu'ils doivent établir cette comparaison.

Aquelque nombre de personnes qu'ils attribuent le nom de souverain, à quelques titres ou conditions qu'ils attachent leur élévation à ce premier rang, ils verront toujours l'instruction morale économique, et les sentiments qu'elle fait naitre, établir entre ce souverain et l'universalité des citoyens des relations de paix, d'unité d'intérêt, d'associations de travaux, de concours des volontés et des forces vers un seul et même but, vers la multiplication progressive et continuelle des objets de jouissances, qui font la propagation et le bien-être de l'espèce humaine sur la terre.

Art. IV. — Analyse des relations particulières entre le Souverain et chacune des Classes de la société.

Après voir posé les principes généraux de la politique honnête et bienfaisante, qui ne met entre le souverain et les sujets que des relations de paix, de vraie société juste et bienfaisante, il n'est plus nécessaire d'analyser qu'en résultats les relations particulières.

Voici quatre principes généraux dérivés immédiatement de ceux qui viennent d'être détaillés ; ils contiennent les règles de ces relations particulières:

1° Vis-à-vis des mandataires de son autorité, « ne point violer leur conscience éclairée. » — 2° Vis-à-vis des propriétaires, « ne point violer leurs héritages, leurs avances foncières, les droits qui résultent de leur propriété. » — 3° Vis-à-vis de la classe cultivatrice, € ne point violer le dépôt des richesses d'exploitation ou des avances productives. » — 4° Vis-à-vis des agents de la classe stérile, € ne point violer leur propriété personnelle et mobilière; la liberté qui en résulte d'user à leur gré de toutes leurs facultés, de tous leurs talents acquis ou naturels, et des richesses qu'ils ont méritées par un emploi juste et légitime des uns ou des antres. »

Telles sont les lois de h justice éternelle et divine.

Au contraire, 1° exciter de plus, en plus, dansla classe des mandataires

ou coopérateurs de l'autorité, les sentiments qui naissent de la conscience droite et bien éclairée. — 2° Animer de plus en plus l'émulation des propriétaires fonciers, améliorer, perfectionner, multiplier leurs avances. — 3° Procurer l'accroissement des richesses d'exploitation, la masse des avances productives, l'aisance, la bonne volonté des cultivateurs et des autres entrepreneurs des travaux fructifiants. — 4° Développer l'industrie façonnante, voitnrière, négociante ; abréger ses travaux, restreindre ses frais et multiplier ses effets; faciliter, accueillir, encourager tout ce qui tend à varier, à multiplier les jouissances nécessaires oa commodes, les services d'agrément et d'utilité. Telles sont les règles de Tordre bienfaisant. C'est là ce qu'on doit appeler maintien, augmentation , perfection de V autorité souveraine ; en même temps aussi accroissement de la prospérité publique des autres classes de la société.

Si jamais un prince est vraiment grand, vraiment puissant, vraiment riche, vraiment digne d'amour et de respect, vraiment image de la Divinité suprême sur la terre, c'est quand il règne par la justice et la bienfaisance, par des mandataires instruits, fidèles, intègres et courageux, sur un sol vivifié par de grandes et majestueuses avances souveraines, par de bonnes et riches avances foncières, par d'opulentes avances d'exploitation ; sur un sol couvert, par conséquent, d'une superbe reproduction totale, annuelle, qui fournit un grand produit net, totalement disponible, et par conséquent sur une multitude innombrable d'hommes instruits, justes, laborieux, libres, heureux et dignes de l'être.

Chercher ailleurs les moyens d'établir l'autorité des souverains, leur gloire et leur richesse, c'est l'illusion de la politique aveugle, injuste et désastreuse, qui ne fait naître parmi les hommes que divisions, guerres et crimes.

C'est évidemment sur ces principes qu'il faut juger, 1° les prétentions du despotisme arbitraire qui ne s'occupe qu'à soumettre, autant qu'il peut, les esprits et les consciences mêmes aux volontés quelconques des mandataires de la souveraineté, fussent-elles absurdes, iniques et dévastatrices jusqu'à l'excès le plus évident, et qui se sert, pour obtenir ce succès abominable, du moyen le plus infaillible, c'est-à-dire de l'ignorance universelle qu'il étend, qu'il perpétue, qu'il confirme le plus qu'il lui est possible, même dans les chefs d'une nation, à plus forte raison dans le commun du peuple, en y substituant la superstition, la cupidité et la crapule, compagnes de la servitude, alliées inséparables de la tyrannie dans la guerre éternelle qu'elle fait aux lumières de la raison, de la ioi naturelle et de l'ordre bienfaisant ; — 2° toutes les inventions fiscales, anciennes et modernes, toutes les subtilités des législations em-

brouillées cl versatiles, dont l'effet est de décréditer les propriétés foncières, leur acquisition, leur conservation, leur perfection progressive et continuelle; de rendre remploi que fait un homme sage di son intelligence, de ses soins, de ses richesses mobilières à la création d'un héritage* le plus mauvais emploi qu'il paisse choisir pour son bien-être et pour celui de sa famille; de rendre au contraire, par mille et raille moyens que fournissent les dépenses excessives du luxe public ou privé, toute autre espèce d'emploi de ses talents et de ses fonds pécuniaires plus avantageuse, plus prompte et moins pénible que les augustes, mais laborieuses fonctions du propriétaire foncier; — 5° toutes les pratiques désastreuses qui gênent, qui vexent, qui dépouillent, qui avilissent, qui désolent et dépeuplent en tant de manières la classe cultivatrice, qui dégradent et anéantissent ses richesses d'exploitation, le fonds à avances primitives et celui de ses avances annuelles , sources immédiates de la culture et de la reproduction annuelle ; — 4° tous règlements arbitraires, toutes exactions, toutes prohibitions, toutes attributions de préférence qui donnent des entraves à l'industrie façonnante, voiturière, négociante, qui gênent les talents, les services personnels d'agrément M futilité.

Entretenir ce chaos de préjugés désastreux et de volontés destructives, c'est évidemment trahir l'autorité, ravager le patrimoine du souverain, ternir sa gloire, anéantir son pouvoir, détruire sa richesse, lui ravir le bonheur le plus grand, le plus pur, dont un simple mortel soit capable sur la terre; celui de procurer la vie et le bien-être h plusieurs milliers, à plusieurs millions de créatures humaines, non-seulement pendant sa propre vie, mais jusqu'à la consommation des siècles : le bonheur sacré, car j'ose l'appeler ainsi, d'être essentiellement Fi mage vivante de Dieu

rsur la terre, l'instrument infaillible de sa toute-bienfaisance envers ta genre humain.

Telle est ridée qu'on ne devrait jamais laisser perdre de vue pendant un seul instant de leur vie aux mortels privilégiés, que la naissance ou le choix ont mis a la tete des dépositairesderautoritésupréme. Je laisse a mes lecteurs le plaisir de la développer eux-mêmes,

Aht. V. — Analyse desrelations politiques d'intérêt entre les trou fiasses

de$ sociétés policées*

tel M

Rien de plus évident désormais, à ce que j'ose croire, que l'unité dio, téfét entre la classe propriétaire, la classe cultivatrice et la classe stérile d'un Étal éclairé sur les principes de Tordre bienfaisant et de la justice essentielle.

Premièrement, les propriétaires fonciers ont un principal intérêt qui

80'i L'ABBÉ BAUDEAU.

les unil intimement avec la souveraineté, par la raison que la prospérité de leurs héritages est d'autant plus assurée que l'autorité a plus de moyens pour remplir ses fonctions majestueuses d'instruire, de protéger, d'administrer; qu'elle a moins de tentations et de facilités malheureuses d'abuser des forces et des richesses combinées pour cet objet.

Mais ils ont encore deux autres intérêts, dont le premier leur est commun avec la classe cultivatrice, l'autre avec la classe stérile.

En effet, que l'État ait le bonheur de posséder un très grand nombre d'entrepreneurs, de directeurs en chef de toutes sortes d'exploitations productives; qu'ils aient tous beaucoup de lumières et de richesses, des ateliers opulents, des instruments expéditifs , des coopérateurs exercés, libres, exempts ainsi que leurs chefs mêmes, de toute exaction, de toute gêne, de toute contrainte : il est d'une suprême évidence que le produit net ou le revenu clair et liquide annuel des propriétaires fonciers dépend immédiatement de cette prospérité de la classe cultivatrice.

Je l'ai déjà fait observer deux fois, et je le répète pour la troisième (car quelle est la vérité frappante et utile qu'il ne faut pas répéter cent fois avant de la faire comprendre, de la persuader et surtout d'en faire tirer des conclusions pratiques?), la production totale et le produit net d'un héritage sont absolument relatifs non-seulement aux avances foncières du maître, mais encore aux avances d'exploitation, autant qu'aux avances souveraines.

Supposez que le sol d'un canton, d'uue province, d'un État, soit totalement vivifié par les grands travaux de l'administration publique, et par les avances foncières de l'administration privée, alors tout dépend évidemment des exploitation productives, du savoir, de l'émulation, des moyens que vont apporter sur ce sol les entrepreneurs en chef des travaux fructifiants et leurs coopérateurs.

Une même ferme, exploitée par un cultivateur pauvre et mal habile, donnera dix fois moins de produit net que sous la main d'un laboureur opulent et savant dans cet art, père des autres, qu'on commence enfin à connaître et à considérer à peu près comme il doit l'être.

Le sort de la classe cultivatrice règle donc manifestement celui des propriétairesfonciers. Tant plus il existe d'hommes instruits et de richesses d'exploitation, tant plus valent nécessairement les héritages fonciers, tant plus ils donnent de produit net aux propriétaires.

Qu'on juge par lh combien elle était déraisonnable et désastreuse, cette ignorance des propriétaires fonciers qui se prêtaient autrefois avec tant de facilité, et même de plaisir, aux institutions et aux pratiques po-

litiques, judiciaires ou fiscales, qui chargeaient de chaînes , et même d'opprobre et de servitude, la classe cultivatrice tout entière, jusqu'aux plus riches et aux plus habiles des entrepreneurs et directeurs en chef, dont Patelier de culture, autrefois si peu considéré, vaut souvent dix fois plus que le fonds de ces manufactures fastueuses, qui font illusion à l'ignorance des citadins soi-disant politiques!

Mais le sort de toute la classe stérile et des quatre divisions qui la composent, n'est pas plus indifférent aux propriétaires fonciers que celui des cultivateurs.

Car si le savoir, la richesse, l'émulation de la classe productive règlent la valeur du produit net des héritages; l'art, l'aisance, la bonne volonté des ouvriers façonneurs, des voituriers, des négociants , des hommes capables de rendre des services personnels, font jouir dece produit net, et règlent la variété, l'agrément, l'utilité de ces jouissances, qui font le bien-être des hommes sur la terre.

Il est encore d'une souveraine évidence, qu'après avoir supposé tout le territoire d'un vaste État vivifié par les plus grandes avances foncières de l'administration privée, couvert de richesses d'exploitation habilement employées, comblé par conséquent de la plus opulente.récolte de toute espèce de productions naturelles, soit subsistances, soit matières premières, vous n'avez point encore la mesure précise et caractéristique des jouissances qui procureront à tous les individus la conservation et les douceurs de la vie. Ces jouissances, leur abondance , leur variété, leurs agréments, dépendront de l'art qui façonne ces productions, qui les assemble, qui les combine entr'elles.

Si vous n'avez dans la classe stérile qu'ignorance, pauvreté, découragement causé par le monopole, par les taxes déréglées, par les volontés arbitraires, une abondante récolte vous procurera cent fois moins de jouissances agréables, parce que la maladresse, la mauvaise volonté ou les faux frais de toute espèce en détruiront la plus grande partie.

Au contraire, si vous avez beaucoup d'hommes 5 talents capables de traiter en grand et de perfectionner les arts, vous verrez ces jouissances multipliées au centuple par le bon emploi des subsistances et des matières premières, par l'épargne des pertes et des faux frais qui résultent de l'établissement des grands ateliers, de la perfection des machines et des procédés qui naissent de la liberté, de l'immunité, de l'aisance d'une classe stérile nombreuse , instruite et animée d'une grande envie de bien faire.

Qu'on juge par là combien elle était encore déraisonnable et désastreuse, cette ignorance des propriétaires fonciers', qui regardaient avec la plus extrême indifférence les institutions monopolaires, taxatives,

806 L'ÀBBÈ BAUDEAU.

prohibitives, qui repoussaient l'industrie des arts stériles, qui lui donnaient partout des entraves, et qui la faisaient gémir sous le jong des exactions multipliées.

C'est évidemment aux jouissances qui font l'entretien et le charme de la vie de tous les citoyens , que s'attaquaient tous ces fléaux désastreux; c'est surtout aux jouissances des propriétaires fonciers*

Rien n'est donc plus important à la prospérité des sociétés policées que ta connaissance claire, distincte et toujours présente de cette précieuse unité d'intérêt, qui fait dépendre essentiellement le sort de la classe propriétaire du sort de la classe stérile et du sort de la classe productive, tout autant que de la fidélité des mandataires de la souveraineté à remplir leurs fonctions augustes d'instruction, de protection, d'administration.

Secondement, les mêmes liens de paix et de fraternité joignent encore la classe productive aux deux autres; sa prospérité dépend évidemment de l'exactitude avec laquelle tous les travaux de l'art social août accomplis dans l'État. Les avances souveraines de l'autorité suprême instruisante, protégeante, administrante, et les avances foncières des propriétaires sont, d'une part, les préliminaires indispensables de ses exploitations et de leur prospérité; la multiplication , l'industrie, l'aisance, la liberté absolue, l'immunité parfaite des agents de la classe stérile, sont, d'une autre part, indispensablement nécessaires à ses jouissances.

Sans les travaux préliminaires de l'art social, les hommes dévoués uniquement k l'art productif ne pourraient remplir leurs fonctions; sans les travaux subséquents de l'art stérile, ils ne pourraient en jouir pour leur bien-être et la perfection de leur ministère.

Troisièmement , enfin , les salariés qui composent la dernière classe de citoyens, artistes, gens à talents ou à services personnels, ouvriers façonneurs, voituriers, négociants quelconques, n'ont encore d'intérêt que la multiplication des matières premières et des subsistances, et surtout de la portion vraiment disponible , c'est-à-dire surabondante, audelà de ce qu'exige l'entretien continuel des avances qui perpétuent la reproduction.

Leur sort dépend donc évidemment du sort de la classe productive, de l'état des propriétés foncières, et de la conduite des agents de l'autorité suprême.

Quand on considère, sous ce coup-d'œil économique, les empires vraiment policés, on est tout étonné de trouver dans le moindre des citoyens un centre de réunion qui communique, par des relations évidentes d'intérêt commun, avec des millions d'autres hommes; on voit

•UUCT10N A LA PHILOSorillt; ÉCONOMIE l s,>;

direiiicnt que les jouissances utiles ou agréables, qui foui sa < uiim rvaiion, son bien-être, la multiplication de sa famille, en quelque position que vous le supposiez, tiennent essentiellement à la prospérité & tous les arls caractéristiques des sociétés policées.

On voit très distinctement que son sort prive dépend pour le pis pour le présent, pour le futur, de l'instruction, de la protection, de l'administration publiques» de la manière dont ces fonctions augustes ont été, sont et seront remplies par plusieurs mandataires de l'autorité; qu'il dépend de même de Tétai de plusieurs propriétés foncières, du sort et de la conduite des propriétaires de ces héritages et de celui de leurs cultivateurs; qu'il dépend, enfin, d'une foule d'agents de la classe stérile et de leur industrie.

C'est une spéculation digne d'occuper tout homme curieux de se pénétrer des vérités utiles, spéculation qui n'est pas moins agréable qu'instructive; j'exhorte mes lecteurs a s'en occuper»

Qu'ils commencent par se considérer eux-mêmes avec toutes leurs facultés, tous leurs talents, toutes leurs propriétés , toutes leurs jouissances habituelles; qu'ils analysent les travaux dont ils profitent sans cesse, dont ils ont profilé, dont ils profiteront; qu'ils se représentent la différence des résultats qu'ils auraient éprouvés par le passé, qu'ils éprouveraient à l'avenir, dans le cas où chaque travail des trois arts aurait été ci-devant ou deviendrait dans la suite plus ou moins perfection né, plus ou moins détérioré dans toutes ses branches*

Qu'après avoir ainsi décomposé leur propre sort , ils analysent celui de tous leurs concitoyens, depuis le monarque jusqu'au dernier des mendiants, et qu'ils voient ce que l'homme est a l'homme : Homo homini pM prœstat ?

Quiconque voudra donner une seule foisk celte belle théorie toute l'attention qu'elle mérite, sera désormais incapable d'être séduit par la politique fausse, impie et désastreuse, qui regarde tous les hommes comme ennemis de tous les hommes, les intérêts comme opposés et tjrsiruclirs, l'usurpation des propriétés, la violation des libertés, comme l'essence des États, Il verra clairement que cette monstrueuse doctrine des ennemis de l'humanité n'est pas moins absurde qu'elle est abominable.

Il verra que, si l'homme ignorant et cupide se trouve quelquefois par erreur et passion en contrariété d'intérêt et de vu« avec un ou deux hommes, ce même mortel n'en est pas moins actuellement en société très intime, très évidente, très nécessaire, avec des millions et des milliards d'hommes passés, présents et à venir; qu'il profite actuellement dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il a, de leur sagesse, de leur jus-

tice, de leur bienfaisance, de leurs talents; qu'il sert actuellement, même sans le vouloir et sans le savoir , par mille et mille manières, à la tradition conservatrice de tous les arts qui les transmet a la postérité, peutêtre à des millions et milliards de générations.

Parvenus à cette idée simple, mais, je crois, d'une évidence très frappante et d'une utilité très réelle, nous n'avons plus qu'un pas k faire pour compléter l'analyse des Étals policés, c'est de considérer les relations politiques des nations entre elles.

Art. VI. — Analyse politique des relations d'intérêt qui unissent, ou qui divisent, les Nations entre elles '.

Si le sol de la planète que nous habitons était partout le même, si l'aspect du soleil et les influences du ciel n'y causaient aucune variété de climat, si les trois arts caractéristiques des sociétés policées s'y exerçaient précisément de même manière et avec les mêmes résultats, si on pouvait dire enfin : toute terre rapporte toujours toutes espèces de productions, en même quantité et même qualité, qui sont partagées et employées de même; en ce cas les nations pourraient s'isoler et n'avoir aucune relation entre elles.

Mais remarquons d'abord qu'elles n'auraient aucun motif juste et raisonnable de jalousies, d'inimitiés et de guerres. Je dis, les nations elles citoyens qui les composent.

Mais la variété des climats, du sol et de ses productions naturelles dans les trois règnes animal, végétal ou minéral; les différences encore plus grandes entre les hommes et les trois arts caractéristiques des sociétés policées, produisent évidemment cet effet parmi nous, que plusieurs des jouissances utiles ou agréables qui servent à votre bien-être, vous sont procurées par des hommes , des productions et des travaux qu'on appelle étrangers.

Ce mot est devenu depuis longtemps un signal de combat parmi les hommes. Un préjugé fatal, mais presque universel, a fait confondre les idées d'étranger et d'ennemi, non-seulement dans la spéculation, mais même dans la pratique. On a regardé les nations comme nécessairement constituées dans un étal de guerre Tune contre l'autre : on a pour ainsi dire sanctifié ce préjugé malheureux ; on en a fait une vertu sous le nom de patriotisme \

Si les productions de la terre façonnées ou récoltées sur le sol d'un État étranger étaient funestes et mortelles pour les citoyens d'un autre

' V. sur le mémo sujet, Mercier «le la Rivière, clian. IX.

* Veitu encore fort a la mode de nos jours ! (E. D.)

empire, il est évident qu'il faudrait s'interdire toute communication de peuple a peuple, encore n'en résulterait-il pas un état formel de guerres et de combats.

Mais la nature bienfaisante ayant attaché le bonheur des individus, la propagation de l'espèce, aux productions diverses qui naissent d'un pôle à l'autre, et sous l'un et sous l'autre hémisphère; la douceur de la vie, la commodité de l'existence étant évidemment pour nous le résultat de mille et mille jouissances variées, dont les objets sont rassemblés des quatre coins de l'Univers, comment donc peut-on méconnaître l'unité d'intérêt qui lie nécessairement les nations les plus étrangères?

Pour nous pénétrer de cette vérité précieuse , comparons ensemble deux peuples que la nature aurait constitués dans un état de ressemblance parfaite, et que le développement des arts caractéristiques des sociétés policées aurait entretenus dans cette égalité complète et absolue.

Concevez maintenant que la première de ces deux nations vient de comprendre tout-à-coup et de sentir vivement ce grand et sublime principe dont l'évidence est si frappante : « que l'humanité tout entière n'est sur la terre qu'une seule et grande famille divisée en plusieurs branches; que l'intérêt de tous et l'intérêt de chacun est le même, savoir : la multiplication progressive et continuelle des objets propres aux jouissances utiles ou agréables; que pour tous, c'est un crime ou délit de détruire ces objets de jouissances , de les empêcher de naître; que pour tous, c'est bienfaisance et vertu d'en accroître la masse. »

L'universalité de ce peuple étant pénétrée de ces maximes évidentes et fondamentales, nul peuple, nul sol, nulle production , nul travail , n'est regardé comme étranger dans le sens odieux que la politique destructive attache à ce mot.

En effet, le commerce parfaitement libre y naturalise tout, et rien n'est plus évident que cette naturalisation.

Considérez-vous le citoyen de cette sage et heureuse nation comme producteur, comme ouvrier façonneur,' comme voiturier/comme négociant ou comme consommateur? écoutez ce qu'il vous dira :

c Si sous le nom d'étranger vous entendez un homme ennemi d'un autre homme, ou' seulement un homme indifférent ^l'autre, comment voulez-vous me faire considérer comme étranger en ce sens, k moi propriétaire et cultivateur'd'un vignoble quijfait mon patrimoine, l'homme, quel qu'il puisse être, qui boit mon vin et qui le paie?

c Comment voulez-vous me faire considérer comme ennemi, comme indifférent, celui qui doit user ce meuble, ce vêtement, ce bijou dont la façon procure la subsistance et le bien-être de ma famille entière?

c Comment me persuaderez-vous que je dois fuir et haïr celui qui doit

me rembourser mes frais de Toiture, et me payer les bénéfices de mon trafic?

« Par la même raison, comment me persuaderez-vous qu'ils étaient pour moi des hommes ennemis, des hommes indifférents, ce Chinois qui cultiva le thé que je bois, cet Arabe qui fit naître mon café, ce Grec qui me procura ce vin de Chypre?

c Quoi! c'était un homme ennemi un homme indifférent, cet Indien qui recueillait, qui filait si bien le coton , qui en ourdissait une toile si fine, qui la peignait avec tant de grâces, de couleurs si belles et si durables, pour ma parure et mon ameublement !

c Quoi! ce sont des hommes ennemis, des hommes indifférents pour moi , voiturier et négociant, que ces producteurs de denrées, ces fabricateurs d'ouvrages également utiles et agréables à mes concitoyens, qui me les livrent en échange des denrées et des ouvrages de mes compatriotes!

« Non, sans doute, aucun de ces hommes n'est ennemi ni même indifférent pour nous, vous diraient unanimement dans cette nation sage les propriétaires, les cultivateurs, les agents de la classe stérile, et même les mandataires de l'autorité souveraine, considérés comme consommateurs des marchandises étrangères. »

Établissez-vous donc en idée au milieu de ce peuple fraternel, ami de tous les peuples, vous jeterez les yeux sur toute la terre habitée, et vous direz : « Si depuis une extrémité jusqu'à l'autre, l'art social, l'art productif et Fart stérile étaient portés au point de la "plus grande perfection qui soit actuellement connue du peuple le pins florissant, quelle abondance de productions diverses , quelle variété dans les objets de jouissances ne résulterait pas de cette prospérité! Quelles portions ne pourrions-nous pas espérer d'en recueillir, nous qui sommes liés d'amitié, de commerce libre avec tout l'Univers!

c Au contraire, si tout- a- coup le désordre extrême se mettait dans toutes les nations avec lesquelles nous sommes en communication réciproque des objets propres à nos jouissances; si les révoltes, les pillages, les incendies, les meurtres couvraient tous leurs territoires de sang et de ruines; si les récoltes y étaient toutes anéanties, si toute fabrication d'ouvrage, tout commerce y étaient détruits, quel vide affreux dans nos jouissances, quelle perte de nos productions! »

Rien de si simple que ces réflexions : elles vous montrent avec évidence quels sont les vrais amis, quels sont les vrais ennemis d'une nation fraternelle qui communique avec toutes les nations pour leur bienêtre et pour le sien.

« Nos ennemis, vous dirait-elle , sont ceux qui empêchent, qui trou-

ent, qui détruisent quelque part que ce soit sur la terre les travaux de Tari social, ceux de Fart productif, ceux de Tari stérile, parce qu'il résulte de leurs hostilités contre cette branche de la famille universelle uû vide nécessaire dans la production de ses denrées et de ses ouvrages, dont nous recevions notre part; un vide par conséquent dans la consommation de nos denrées et de nos ouvrages dont elle recevait sa part en échange.

« Nos vrais amis sont ceux qui perfectionnent, en quelque lieu que ce fioiU ces trois arts caractéristiques des sociétés policées, parce qu'il est impossible que le commerce parfaitement libre et la fraternité générale ne nous communiquent past tôt ou tard, d'une manière plus ou moins immédiate, notre portion de l'accroissement des objets de jouissances qui résultent nécessairement de cette perfection des trois arts. »

Au reste, elle est aussi simple dans la praiiipu1 même que dans la spéculation , cette fraternité générale; elle consiste uniquement dans le re$pect inviolable des propriétés et des libertés des hommes quelconques , c'est-à-dire dans l'accomplissement de la loi générale éternelle de juslice par essence.

Il est étonnant que des philosophes, même des plus célèbres, se soient donné tant de peine pour chercher ailleurs les principes du droit des §ms , comme s'ils étaient autre chose que ceux du droit naturel et du droit social des États,

Ne jamais usurper nulle propriété, ne jamais violer nulle liberté , c'est le commandement universel qui lie tous les hommes, en tous les cas, les souverains et les peuples autant et tout de même que chaque individu.

Ce qui distingue et caractérise les nations, c'est Yautorité qui les éclaire par l'instruction, qui les garantit par la protection , qui les enrichit par l'administration. Tous les hommes qui vivent habituellement et k demeure sous le pavois de V autorité tutélaire et bienfaisante^ sont de la nation, ils composent le peuple, ils appartiennent à l'Étal ou à la société policée.

Ceux-là profitent immédiatement des travaux de Fart social accomplis par les mandataires de l'autorité souveraine : ils sont eux, leurs propriétés personnelles, mobilières ou foncières, l'objet direct et prochain de ces travaux; c'est a eux qu'instruction, protection , administration sont dues par la souveraineté, non-seulement a titre de justice, puisque les mandataires de l'autorité sont payés pour ces fonctions ; mais encore a titre de sagesse, puisque le patrimoine de la souveraineté, ses richesses, sa puissance, ne sont pas moins proportionnels k l'exactitude qu'on met à remplir ces fonctions, que l'aisance et le bien-

être de toutes lefe autres classes et des individus qui les composent. C'est ce droit direct et immédiat à l'instruction, à la protection, a l'administration, qui caractérise le citoyen.

Vétranger est l'homme qui vit sous l'influence directe et immédiate d'une autre autorité; mais c'est toujours un homme : ses propriétés, ses libertés n'en sont pas moins ses propriétés et ses libertés à lui. Son travail quelconque, dans l'une des trois classes de la société & laquelle il appartient, n'en concourt pas raoin;$ au maintien, à la perfection d'un des trois arts qui font la propagation et le bien-être de l'humanité ; ce travail n'en contribue pas moins à l'entretien de la masse générale d'objets propres aux jouissances utiles et agréables, qui font vivre notre espèce , et qui rendent sa vie douce, son existence commode.

Cet homme n'est point ennemi quand il n'usurpe aucune propriété, quand il ne viole aucune liberté ; car la véritable inimitié consiste précisément dans ce caractère d'usurpation et de violation, qui porte avec lui sa réprobation de par la nature, de par le jugement évident de la raison, et le sentiment irrésistible de la conscience.

N'est-il pas étrange que des hommes, même éclairés , et capables d'instruire les autres, ou du moins présumés l'être, se soient persuadés, aient fait croire a tant de peuples et à tant de générations , que les usurpateurs de leurs propriétés, les violateurs de leurs libertés étaient leurs associés et leurs amis; que des hommes innocents et paisibles qui s'occupaient à l'autre bout du monde uniquement de leur propre bien-être, sans avoir jamais pu troubler le leur, étaient leurs ennemis ?

Quelque bizarre et funeste que soit celte idée, le prétendu droit des gens arbitraire et versatile qu'on a cherché mal-à-propos dans des principes autres que celui de la loi naturelle , en a fait naître une seconde plus absurde encore et plus désastreuse.

On a qualifié d'enwemw, on a traité comme tels, non-seulement des hommes innocents qui ne commettaient nul attentat contre nos propriétés, contre nos libertés; mais qui plus est des hommes directement utiles, qui travaillaient prochainement k rendre nos propriétés, nos libertés plus fructueuses pour nous, plus productives des jouissances qui font notre vie et notre bien-être.

On a fait contre ces hommes utiles toutes sortes d'hostilités, c'està-dire, d'usurpations et de destructions de leurs propriétés, de violations de leurs libertés; et ce qu'il y a de plus déraisonnable et de plus criminel, c'est aux dépens de nos propriétés et de nos libertés, à nous citoyens, qu'on a commis ces délits contre des hommes qui,

bien loin d'être nos ennemis, ne nous étaient pas même étrangers , puisqu'ils pouvaient nous être utiles.

Ces hostilités absurdes et funestes à l'humanité sont de deux sortes : les unes se font à découvert et à force ouverte par les invasions à main armée, suivies de meurtres, d'incendies, de pillages; les autres se font sourdement par les exclusions, les prohibitions, les taxes et les surcharges du commerce, ou par des perfidies cachées qui mettent le trouble et la confusion dans l'administration publique, dans les causes de la prospérité des arts utiles.

Quelles idées que celles de ces hommes avides du sang humain, que de lâches flatteurs ont tant enivrés d'un sot orgueil , et qu'ils ont voulu même rendre respectables aux hommes dont ils étaient les fléaux les plus détestables ! Ruiner toutes les propriétés , enchaîner toutes les libertés des hommes qui avaient le malheur d'être immédiatement assujétis à leur pouvoir tyrannique; prodiguer leur subsistance, celle de leurs familles et de leur postérité, leurs facultés, leurs travaux, leurs vies même, pour détruire les propriétés d'autres hommes, pour anéantir les fruits de leurs travaux, pour subjuguer leur personne, et pour acquérir la malheureuse puissance de les tyranniser comme les autres!

Quels hommes, quelles opérations, dont les effets sur la terre, sur ses productions, sur les avances et les travaux qui la rendent fructifiante, sur les hommes qui couvrent sa surface, sur leur multiplication, sont précisément les mêmes, sans nulle espèce de différence, que si des milliers d'animaux carnassiers et indomptables, une maladie violente épidémique, un déluge d'eau ou de feu avaient été envoyés par le Ciel sur les mêmes contrées !

Si ces monstres à figure humaine, qu'on appelle des Conquérants, doivent avoir des statues et des autels , ainsi que la basse adulation de quelques lettrés l'a tant répété, c'est donc comme la fièvre, la famine et la peste avaient des temples dans l'antiquité païenne ! C'est dans le même sens que quelques peuples sauvages ont pris pour principe de leurs superstitions, qu'il ne faut point de culte ni de prières à Dieu quijne fait que du bien, mais qu'il en faut au diable qui fait du mal. Ce n'est sûrement pas un culte de respect et d'amour.

Moins destructives en apparence, les hostilités sourdes et détournées d'une politique ignorante ne sont pas moins funestes à l'humanité que les violences de la force ouverte.

Voyez ces institutions restrictives, prohibitives, perturbatrices, spoliatrices, qui sont les chefs-d'œuvres des modernes, et considérez bien quels en sont les effets pour le total de l'humanité !

Combien de temps, combien d'hommes, combien de talents, combien de richesses sont employés dans le moment où vous lisez ceci, à quoi? à empêcher des productions naturelles de croître, d'être façonnées, voiturées, échangées !

Quel est l'effet de ces travaux si continuels , et malheureusement si efficaces, malgré les efforts de l'industrie des hommes pour les combattre? c'est que toutes les jouissances qui résulteraient de la naissance des productions, de leur façonnement, de leur échange, manquent à l'humanité ; c'est que les hommes qui auraient fait tous les travaux préparatoires de leur naissance d'abord, et puis de leur consommation, sont morts ou ne sont point nés ; c'est que les races qu'ils auraient fondées n'existent point ; c'est que le sol qu'ils auraient d'autant vivifié, reste d'autant éloigné de la prospérité.

Le résultat de ces hostilités cachées est donc au fond le même que celui des invasions à force ouverte ; dépopulation de l'espèce humaine, dévastation de notre mère commune, la terre, source de notre vie, de notre bien-être.

Considérez la nation diamétralement opposée à ce peuple fraternel qui communique librement avec toute la terre , la nation qui regarde tout étranger comme ennemi , qui s'interdit toute jouissance des productions d'un autre sol, tout débit à X étranger de ses propres marchandises : supposez qu'elle porte à la plus sublime perfection l'art destructeur de ces deux espèces d'hostilités que j'ai désignées.

Quels effets voyez-vous résulter, en faveur des individus qui la composent, de cette perfection d'inimitiés et de jalousies, si ce n'est privation de plaisir et de bien-être, destruction des récoltes et des revenus, suite continuelle de crimes de lèse-humanité, et par conséquent, suite continuelle des maux qui sont les suites inévitables et physiquement nécessaires de tout délit tant privé que public?

La politique raisonnable, juste, bienfaisante, effacerait donc du dictionnaire des peuples civilisés, ces mots absurdes et atroces de nation» rivales, de nations naturellement ennemies; elle effacerait même ceux de nations indifférentes.

En effet, le vrai droit des gens, qui n'est pas autre que la loi naturelle elle-même, et qui consiste précisément et uniquement à n'usurper la propriété, à ne violer la liberté de nul homme quelconque, nécessite évidemment la liberté pleine et absolue du commerce et son immunité; car tout ce qui met la moindre gêne, la moindre exaction sur les échanges, est évidemment usurpation de propriété, violation de liberté '.

■ On suppose partout le droit de régler le commerce ; on autorise même les corps

INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE ÉCONOMIOl l 8«

La liberté* l'immunité du commerce rendent intéressant pour tous les peuples de la terre le sort de chaque nation particulière, le sort de chacune des classes qui la composent.

Consîdërei-les sous ce point de vue, et vous sentirez que, bien loin d'être un objet indifférent pour toutes les sociétés humaines, c'est au nminiirc un de ceux t]ui règlent leur bien-eire, que la perfection progressive ou la dégradation continuelle de l'art social, de l'art productif et de l'art stérile dans chaque nation.

Et pour vous en mieux convaincre, n'oubliez pas que les peuples mêmes qui ne paraissent pas communiquer immédiatement entre eux y mit néanmoins des relations médiates et de reflet en seconde ou troisii roc ligne.

Par exemple, le sauvage de l'Amérique septentrionale qui chasse au Tond des bois, ne paraît avoir aucun rapport avec le propriétaire ou le cultivateur d'un vignoble de Bordeaux, ni avec tin manufacturier de Lyon, ni avec un gentilfaommeallemand ; cependant, l'Anglais , qui commerce le castor pris dans cette chasse, fournit au gentilhomme allemand une coiffure plus commode et moins coûteuse : enrichi par ce commerce, il achète le vin de Bordeaux; et le propriétaire du vignoble achète pour lui , pour sa femme, pour son ameublement, des soiries de Lyon.

Après nous être ouvert les yeux par cet exemple particulier, donnons l'essor aux idées générales.

Concevons d'une part notre planète divisée en mille peuples absolument isolés, ou totalement occupés à se mitre; à détruire respectivement, autant qu'ils peuvent les uns chez les autres, l'art social, l'art productif et l'art stérile; assez malheureux pour avoir tous réussi de mieux en mieux pendant plusieurs siècles dans cet abominable projet, qui est pourtant la base de ce qu'on appelle politique.

Imaginons au contraire une planète toute semblable divisée en mille peuples fraternels, unis par la liberté et l'immunité du commerce, qui par conséquent s'excitent et s'entraident mutuellement, bien loin de se nuire; assez heureux pour avoir tous réussi de mieux en mieux, pendant plusieurs siècles, à perfectionner les trois arts caractéristiques des sociétés policées.

A laquelle des deux planètes aimeriez-vous mieux appartenir? dans laquelle espéreriez-vous mieux assurer votre bien-éire et celui de votre

exclusif^ ou les gouverneurs {an* États-Unis), a prohiber Importation de certaines ta rliin* certaines occurrences; tant on est loin d'avoir senti cjue ta fai de (fl

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