‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 70 sur 99 · VI. — V utilité n'est pas la mesure de la valeur · texte numérisé non relu

VI. — V utilité n'est pas la mesure de la valeur

Quoique la valeur suppose une utilité quelconque, il ne s'ensuit pas qu'elle soit proportionnée au degré d'utilité, parce qu'il est encore d'autres causes qui la déterminent.

Sans cela, les choses les plus nécessaires auraient le plus de valeur,

1 Du livre intitulé : Le commerce et le gouvernement considérés relativement l'un à Vautre. Le lecteur devra se rappeler à l'avenir que toutes les indications en parenthèse se rapportent à cet ouvrage. Voir la note de la page 886. (E. D.)

et c'est ie contraire qui arrive. Il ne me parait donc pas exact de dire « que la valeur est dans l'estime que nous faisons des choses, et que cette estime est relative à notre besoin (p. 15). » Plus, au contraire, le besoin d'une chose est grand et général, moins elle a de valeur vénale, parce que le débit eu étant plus assuré, k raison de ce qu'elle convient à plus de monde, on s'efforce de la multiplier.

M. l'abbé de Condillac apporte (p. 150) une autre raison pour laquelle le prix des choses nécessaires est toujours bas, en comparaison du prix des choses superflues. « Le prix des choses nécessaires, dit-il , sera très bas par comparaison au prix des choses superflues, parce que tout le monde est intéressé à les apprécier au plus juste. Au contraire, le prix des choses superflues sera très haut par comparaison, parce que ceux mêmes qui les achètent ne sont pas intéressés à les estimer avec précision. A quelque prix qu'on les achète, celui qui les paye avec un argent surabondant, est toujours censé donner moins pour plus. »

Je ne pense pas que cette raison soit celle du moindre prix des choses nécessaires, et il est bon de distinguer ici les productions d'avec les ouvrages de main d'œuvre. Le prix des productions nécessaires est le plus bas, parce que, comme je viens de dire, on le multiplie en raison du besoin et du débit, et que la grande concurrence entre les vendeurs les force de se contenter du juste prix. Les productions moins nécessaires ou superflues sont plus chères, d'abord par la raison générale qu'elles conviennent a bien moins de consommateurs, et que leur usage suppose plus d'aisance. Mais il est une raison plus décisive encore, qui met une différence dans le prix, c'est celle des frais plus ou moins grands de culture. Du vin, du chanvre, de beaux fruits, des légumes, doivent être plus chers que du blé par proportion , parce qu'ils coûtent plus <le travail et de frais. Ainsi, quoique l'on fût assuré du débit, on ne pourrait les donner à moins sans perle; et si l'on n'en trouvait pas le débit, on en restreindrait la culture. La qualité des productions influe aussi sur leur valeur comparative. L'infériorité est compensée par le moindre prix, et tous les besoins sont remplis. D'ailleurs, les productions d'une qualité supérieure sont ordinairement moins abondautes que celles d'une qualité inférieure; la vigne du meilleur plant rend moins; les cantons qui donnent du vin supérieur sont rares, et jouissent d'un privilège qu'ils tiennent de la nature.

C'est le concours de toutes ces causes, combinées avec celles dont j'ai encore à parler, qui déterminent la valeur, et non « l'intérêt qu'a l'acheteur d'apprécier plus ou moins juste et d'estimer avec plus ou moins de précision , ni la considération particulière si le prix qu'il donne est surabondant pour lui ou non. » Cette considération peut le porter à

satisfaire des besoins qu'un homme moin* riche se refuse, ou même «1rs sortis de fantaisie el de délicatesse, mais non à payer plus cher. Je reviendrai par ta suite a ce principe de M. l'abbé *le Condillac*

Quant aux ouvrages de main-d'œuvre, le prix est composé de ta matière première el des frais de fabrication. Si les plus nécessaires sont les moins chers, c'est (pic les matières premières et les frais sont moindres, c'est que la laine est moins chère et plus commune que la soie , c'est ensuite que les artisans des travaux grossiers tout moins d'avances, et se contentent d'un moindre bénéfice. S'agii-U des ouvrages d'un luxe recherché, c'est que les ouvriers capables do les exécuter ne sont pas si communs, et vendent leur temps plus cher a raison de leur talent; c'est souvent encore que leurs ouvrages sont renchéris par les marchands qui les débitent.

VIL — Deuxième cause de la valeur, tes frais indispensables.

Une autre cause de la valeur, ex isle dans les frais indispensables qu'une chose a coûtés. Cette cause est commune à toute espèce de frai*, soit de culture, soit de transport ou de inaindV-mre. Il faut, avant tout, qu'ils soient remboursés par le prix. Mais ce qui m'occupe en ce moment, c'est les frais de culture, qui constituent le prùs fonda* mental des productions.

Si ces frais n'étaient pas restitués par le prix, on n'aurait plus ni la volonté ni le pouvoir de continuer les mêmes travaux et les mêmes avances pour perpétuer la reproduction ; et il faut observer que Vé~ change ou la vente doit procurer, non-seulement le remboursement des frais de culture, mais en outre un excédant ou indemnité des premières dépenses faites, originairement, pour mettre l'héritage en étal d'être cultivé : c'est cet excédant qui constitue la valeur foncière des héritages, et qui fournit le revenu.

Quelque juste et indispensable que soit cette cause de la valeur, il peut arriver des cas particuliers où elle cesse d'agir en grande partie. Les productions d'un héritage ingrat ou faiblement cultivé peuvent ne pas donner de produit net, quelquefois même ne pas rembourser tous les frais, tandis que celles d'un héritage fertile el bien cultivé donnent un grand excédant. C'est que toutes les productions d'un même genre ne forment proprement qu'une masse, dont le prix se détermine en général et sans égard aux circonstances particulières. L'avantage ou la privation des débouchés peut aussi produire la même différence.

De là, suit une observation bien importante dans la pratique : c'est

que le bon prix des productions, procuré , tant par la facilité des communications que par la liberté du commerce, est une cause d'abondance et de richesse d'autant plus efficace, qu'elle met en état de cultiver bien des héritages, dont le bas prix rendrait la culture impossible.

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