‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 85 sur 99 · XI. — Subdivision des divers travaux stériles · texte numérisé non relu

XI. — Subdivision des divers travaux stériles

Les services et les travaux relatifs à nos différents besoins ne se bornent pas à ceux de l'industrie ; il en est de bien des sortes qui sont tous également stériles, parce qu'il n'y a qu'un travail productif. On peut les rapporter à quatre subdivisions.

La première s'occupe à préparer et façonner les productions, tant les subsistances que les matières premières. Ainsi le boulanger, le fabricant et le maçon, se trouvent dans cette classe.

La seconde a transporter et voilurer les productions tant brutes que façonnées.

La troisième à les acheter et h les revendre aux consommateurs.

La quatrième a rendre des services purement personnels.

Tous ces services sont également payés par la reproduction, et nul d'eux ne peut accroître la somme des richesses. Les membres de ces quatre subdivisions se rendent continuellement entre eux des services réciproques; mais il ne faut pas perdre de vue qu'ils ne payent euxmêmes qu'autant qu'ils en ont reçu auparavant la faculté des premiers distributeurs des productions.

On se récriera sans doute contre la parité que j'établis entre ces quatre subdivisions, et l'on soutiendra qu'il y a une grande différence entre les services personnels et les travaux de l'industrie et du com-

merce d'où il résulte une valeur ajoutée aux productions brutes ou façonnées.

Cependant, en quoi consiste cette différence ? J'ai besoin de gens qui me rendent le service de me faire une étoffe pour m'habiller, comme j'ai besoin d'un homme qui me donne des conseils sur ma santé et sur mes affaires» ou d'un domestique qui me serve. Le genre des services ne fait rien à la question présente; il ne s'agit pas ici de régler les rangs et la dignité, mais d'établir une distinction physique relative à la somme des richesses d'une nation et aux moyens qui peuvent l'accroître. Toutes ces professions donnent leur temps, leurs soins, leur travail, en échange de la rétribution qu'on leur paye. 11 y a cependant une différence qu'il faut analyser.

XII. — En quoi consiste la différence entre les services personnels et les travaux de l'industrie.

La différence naît du genre des services. Ceux qui sont personnels ne sont relatifs qu'à moi : ils ne sont ni transmissiblesni cessibles; il ne peut en résulter une valeur, parce qu'il n'est personne pour qui ce travail puisse avoir un prix, et que la valeur consiste dans le rapport d'estimation déterminé par la concurrence; au lieu que les productions, étant propres à l'usage général, ont une valeur par elles-mêmes et en acquièrent par la main-d'œuvre une nouvelle qui se transmet et se revend.

Hais cette différence ne change rien k la nature des services, quant à leur stérilité, car elle ne consiste que dans la faculté qu'à l'acheteur de retirer en tout ou en partie par la revente le prix qu'il a payé. Cette valeur ne résulte pas proprement du travail de l'ouvrier, mais du besoin plus ou moins général que les autres peuvent avoir de la matière qu'il a travaillée. Il n'a donc rien créé à cet égard, il n'a rien produit; car ce n'est pas lui qui a fait naitre ce besoin ou ce désir dans lequel consiste la valeur ou l'estimation mise & la chose par la concurrence , comme ce n'est pas lui quia procuré k l'acheteur la faculté de payer son travail.

Cette valeur que l'industrie ajoute aux productions, consiste dans la faculté, qu'a l'acheteur d'un ouvrage de main-d'œuvre, de s'en défaire et d'en retirer le prix ; il faut en revenir à l'acheteur-consommateur, dont il est vrai de dire qu'il a satisfait un besoin et qu'il a payé un service rendu.

11 est poème des cas où les services de l'industrie ne produisent pas plus de valeur que les services purement personnels. Si je revends un habit tout neuf, je perdrai jplus que la façon et les fournitures. Ce travail, loin d'avoir ajouté une valeur équivalente aux salaires, pourra

même me constituer en perle sur le prix de l'étoffe. Il est donc vrai que la valeur résulte moins du travail en lui-même, que de la concurrence de ceux auxquels il peut convenir.

Avant l'invention de l'imprimerie, une infinité de gens gagnaient leur vie à copier. Un homme qui faisait copier l'Enéide acquéraitju ne valeur qui, peut-être, était égale aux salaires du copiste. Je dis peut-être, parce que, s'il en était des manuscrits comme il ;est aujourd'hui des livres, on pouvait bien perdre à la revente. Celui qui faisait copier un mauvais ouvrage, non-seulement n'acquérait rien, mais perdait le parchemin. Ainsi le même travail a d'un côté déprécié la matière, et de l'autre lui a ajouté une valeur considérable. Cette différence ne vient donc pas de l'ouvrier, mais du mérite de l'ouvrage, qui fait que l'un est recherché et que l'autre ne l'est pas. Cette cause de valeur est donc étrangère k l'ouvrier : elle ne résulte pas de son travail, mais de la concurrence des acheteurs, qui est grande d'un côté et nulle de l'autre.

Il se trouve de même, dans bien d'autres genres, des causes de diminution ou de suppression de valeur indépendantes du travail. Le changement de mode détruit la valeur qu'avait dans sa nouveauté un ouvrage de main-d'œuvre. En fait de livres, une nouvelle édition fait tomber la première, et même sans cela on perd plus que la reliure sur les livres que l'on revend. En général, la revente d'un ouvrage d'industrie faite par tout autre que par les marchands, constitue en perte le premier acheteur.

Cependant, si l'industrie est productive de richesse, pourquoi la valeur de ses ouvrages est-elle si arbitraire, si variable, si dépendante du caprice et des circonstances? Convenons qu'elle résulte du besoin, du désir, des facultés des acheteurs et de leur concurrence ; que l'ouvrier, qui n'est pas producteur de ces causes, ne nous vend que son temps et ses services, qui s'apprécient par sa dépense.

XIII. — Du genre de main-d'œuvre qui paraît le plus productif.

S'il est un genre de main-d'œuvre dans lequel l'industrie pût se flatter d'être productive, ce serait sans doute dans la construction des bâtiments, dont la location produit un revenu annuel qui constitue l'intérêt de la somme dépensée.

Observons d'abord que la richesse, qui procède d'une construction, dépend de la situation. Si je bâtis en campagne, je ne trouverai qu'un faible loyer, et en revendant ma terre avec le bâtiment, je ne retrouverai pas le quart de ma mise en sus du prix de ma terre. Si je bâtis en ville et en bon quartier, j'acquiers un revenu proportionné à ma dépense et un capital. Cette différence ne vient certainement pas du travail de$

ouvriers ; il a été te même de part et d'autre. Elle procède de la concurrence plus ou moins grande des gens auxquels conviennent ces bâtiments.

Au fond, le travail de l'industrie est aussi stérile en ce genre qu'en tout autre. Celui qui bâtit emploie des productions fournies par la terre, et paye aux ouvriers des salaires qui font le remboursement de leur dépense. S'il bâtit pour se loger, il satisfait un besoin par cette dépense. Mais, comme ce genre de service est durable et transmissible, la concurrence plus ou moins grande des gens à qui ce logement convient, mettra un prix, soit à la propriété, soit a la jouissance.

Mais, si un loyer de mille livres est égal en somme à un fermage de mille livres, il est entre ces deux revenus une différence essentielle par rapport à la somme des richesses d'une nation. Le fermier d'un héritage tire, du fonds même qu'il a pris à bail, la somme qu'il s'est engagé de payer au propriétaire ; ce n'est pas de suo qu'il paye, il ne fait que donner une partie convenue des fruits. Mais le locataire ne tire pas de la maison le prix du loyer ; cette dépense ne peut-être payée que par la terre, et le locataire ne fait cette dépense qu'autant qu'il a participé à la reproduction, soit immédiatement comme propriétaire foncier, soit raédiatement comme salarié, gagiste ou rentier.

Tous les bâtiments qui existent dans une nation sont donc l'emploi accumulé d'une partie de ses richesses renaissantes, et le revenu fourni par cette propriété n'est qu'un emploi annuel d'une partie du revenu tiré de la terre. Ainsi la somme des loyers n'accroît nullement la masse des richesses d'une nation. D'où il suit que ce revenu, qui est une véritable dépense pour celui qui le paye, ne peut être imposé que par un double-emploi;. au reste, c'est le dernier des impôts indirects qu'il faille «Vter, parce qu'il n'est ni arbitraire ni coûteux à percevoir, et qu'il n'a aucun des inconvénients des autres impôts indirects.

XIV. — De V industrie en tant quelle travaille pour V étranger.

Si l'industrie ne crée point le prix de ses ouvrages; si elle ne produit que des frais; si la valeur qu'elle ajoute n'est qu'une valeur empruntée, représentative d'une valeur égale en productions consommées, elle n'est pas plus productive de richesse lorsqu'elle vend à l'étranger que lorsqu'elle'vend dans l'intérieur. L'exportation de ses ouvrages se réduit à une simple vente de productions, dont le montant a été reporté sur la matière première. On ne peut donc pas dire que son travail , lorsqu'il est payé par l'étranger, assure à la nation un bénéfice indépendant de son territoire.

Le prix de la main-d'œuvre est un prix nécessaire, déterminé par le

prix des productions. Si l'industrie vend à l'étranger sur ce prix, c'est la même chose pour la nation, et quant à l'intérêt de la consommation, que si l'étranger avait acheté les matières premières et les productions en nature. Si l'industrie vend au-dessus de ce prix, elle pourra dire des bénéfices; mais cet avantage lui est propre, la nation n'a rien à y prétendre ; elle perd, au contraire, en ce qu'elle est forcée de payer ces mêmes ouvrages au-dessus du prix indispensable, car elle ne les aura pas à meilleur marché que l'étranger.

Mais il y a plus : l'industrie ne peut vendre à l'étranger au-dessus du prix indispensable, qu'autant qu'elle paye elle-même les productions au-dessous du prix du marché général, ce qui suppose et prouve que la nation ne jouit pas de la liberté du commerce. Dès-lors, c'est sur les vendeurs des productions, c'est-à-dire sur les deux classes qui constituent proprement la nation, que tombe cette perle, qui favorise, contre l'intérêt social, une classe qui, par la nature de son travail et l'emploi de ses capitaux, ne tient point au territoire qu'elle habite, et n'a pour patrimoine que les salaires, qui pour la très grande partie lui sont payés par la nation même.

Ce bénéfice de l'industrie, procuré par le moindre prix intérieur des productions, occasionne à la nation une double perle. 1° Elle ne devrait payer les ouvrages de l'industrie que sur le pied qu'elle lui vend les productions; elle les paye plus cher par la concurrence de l'étranger, qui les achète au prix du marché général, lequel se trouve plus haut que le prix intérieur de cette nation ; 2° mais elle perd inliniment plus par le bas prix intérieur de ses productions qui procède des obstacles mis a la liberté du commerce. Quelle énorme méprise de sa part, de tenir se* productions au-dessous de leur vrai prix, pour assurer la préférence à ses manufacturiers, et leur procurer de plus grands bénéfices! N'est-ce pas sacrifier le travail productif au travail stérile, le profit mercantile à la richesse nationale, et tout a rien; et même, si l'on considère l'industrie en masse, et non dans telle ou telle, branche particulière qu'on veut favoriser, n'est-ce pas lui porter le plus^rand préjudice, puisqu'elle ne peut s'étendre qu'eu raison de la reproduction qui paye ses travaux; et que ruiner la culture, c'est tarir la source qui l'alimente?

Le travail de l'industrie pour l'étranger n'a d'autre utilité que de provoquer la consommation, de servir de débouché, et il se réduit à un commerce de productions. La nation gagne donc tout autant à vendre ses productions en natmv a l'étranger qui lui en donnerait le même prix : et si elle trouve quelque avantage de plus à ce moyen de s'en défaire, c'est que ses productions converties en cette forme peuvent être J'iiii .■ : : n»»:> tari1!!, et conveniraux étrangers qui n'auraient peut-être

pas aeheté ses productions en nature, et que, d'ailleurs, contenant une plus grande valeur sous un moindre volume, elles coûtent moins de frais de transport.

Mais, dans ce cas même où l'industrie procure à la nation une véritable utilité, on n'est pas plus fondé à regarder son travail comme productif de valeur par lui-même, mais simplement comme une cause occasionnelle de valeur qui facilite le débit par la diminution des obstacles qui s'y opposent. Un canal creusé, une rivière rendue navigable, auraient produit le même effet, et d'une manière bien plus avantageuse.

Il suit de là : 1° que l'industrie qui vend à l'étranger ne vend qu'au prix nécessaire. 2° Qu'il est indifférent à une nation, qui jouit de la liberté du commerce, de vendre ses productions à l'ouvrier ou à l'étranger, puisqu'elle ne reçoit toujours que le prix de ses productions au taux de la concurrence. 3° Que tout l'avantage qu'elle peut y trouver consiste dans la facilité du débit et la diminution des frais du transport. 4° Que, si l'industrie vend au-dessus du prix nécessaire, c'est-à-dire de celui auquel elle achète les productions qu'elle consomme, c'est une perte énorme pour la nation ; c'est une preuve que ses productions sont retenues au-dessous du prix du marché général par des obstacles de commerce. 5° Qu'en tout état de cause, la ressource que présente l'industrie pour le débouché, ne peut jamais équivaloir et remplacer la liberté du commerce. 6° Que, si la vente des ouvrages procure, au-delà du prix des productions consommées, un bénéfice pour l'intérêt des capitaux d'avance, ce bénéfice n'est nullement national, mais très propre aux entrepreneurs; que d'ailleurs la réciprocité du commerce fait que les consommateurs des deux nations payent alternativement ces bénéfices à leurs fabricants , ce qui fait compensation. 7° Que le moyen de subsistance tiré de l'industrie est absolument précaire et dépend du goût de l'étranger et des circonstances; que les ouvriers sont des pensionnaires qu'il entretient chez vous, et qu'il peut laisser manquer au premier moment, auquel cas ils forment une population onéreuse. 8° Que le résultat pratique est qu'il ne faut point s'interdire ce débouché, qui est toujours utile, mais qu'il ne faut pas le provoquer par des faveurs particulières.

Ce sont principalement les ouvrages de luxe qui sont recherchés par les étrangers : aussi est-ce ce genre d'industrie qu'on ambitionne le plus. On le regarde comme le plus profitable, à raison de la cherté de la maind'œuvre. Cependant, en considérant l'industrie comme véhicule de consommation, qui est le seul avantage qu'elle procure à une nation lorsqu'elle travaille pour l'étranger, l'industrie de luxe est la moins utile, parce qu'elle tire ses matières premières du dehors, et qu'elle nepro-

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cure de débit que par la consommation des ouvriers. Mais cette utilité, si mince et presque nulle pour une nation qui jouit de la liberté du commerce, peut-elle jamais être compensée par les suites funestes qu'entraîne le luxe pour une nation qui s'y livre, par son influence sur les mœurs, par le dérangement qu'il occasionne dans Tordre des dépenses, et le préjudice qu'il cause à la reproduction et à la consommation intérieure des matières premières du territoire ? Au physique, c'est s'appauvrir pour donner aux autres l'exempte de le faire ; au moral, c'est se corrompre pour corrompre les autres \

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