I. — Définition du commerce en général
Le commerce consiste dans le débit des productions qui se fait par le moyen de l'échange; ou, si Ton veut, c'est l'échange des biens usuels pour parvenir a leur consommation.
D'après ce que j'ai dit sur l'échange, il n'est plus besoin d'établir ici que le commerce se fait de valeur pour valeur égale; qu'il n'est pas un moyen de s'enrichir, mais de remplir les divers besoins; qu'il ne change pas de nature lorsqu'il se fait par de simples échanges ou par la médiation de l'argent; que l'argent n'est qu'un gage intermédiaire entre les ventes et les achats; qu'il n'est pas le but du commerce, mais une simple facilité; qu'on ne l'acquiert parles ventes que pour le rendre par les achats, etquc la sommedes unes est égale a la somme des autres.
II. — Que la liberté du commerce est conforme à Cinlérél de tous.
Dès que quelques familles se sont réunies, il s'est établi entre elles une communication de biens. Les besoins réciproques sont donc le fondement du commerce.
Comme personne n'achète qu'autant qu'il a vendu précédemment, et ne vend que pour acheter eusuitc, l'intérêt de chacun change suivant qu'il devient vendeur ou acheteur, et lui fait désirer tantôt le prix favorable, tantôt le bas prix. Mais comme la vente précède l'achat, en tant que c'est le prix procuré par une vente précédente, qui donne à chacun
1 On trouvera des considérations analogues aux précédentes dans le ch. 16 de Y Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, de Mercier de la Rivière.
la faculté d'acheter, le bon prix en tout genre est l'intérêt commun de tous.
C'est la concurrence qui concilie tous les intérêts : elle n'est parfaite que sous le règne absolu de la liberté des échanges , qui est la première conséquence du droit de propriété, et par conséquent une des lois les : plus essentielles de Tordre social *. Elle seule peut établir les productions j. à leur prix naturel, de manière qu'elles n'éprouvent que les variations de Tordre physique, qu'elle rend même bien moins sensibles.
En même temps, la liberté établit la juste proportion entre les productions et les salaires. En effet, le but de la reproduction est la consommation ; mais , comme je l'ai déjà dit, ceux qui font naitre les moyens de consommer pour toute la société, soit par les travaux de la culture, soit par l'entretien de la propriété foncière, ne se proposent que leur propre utilité. L'ordre social ne se maintient que par l'intérêt personnel laissé à lui-même, et contenu par l'intérêt d'autrui. Les premiers distributeurs des productions sont forcés d'associer à leur dépense une infinité d'hommes, et d'acheter leurs services par des productions. Donc, pour qu'ils aient un grand intérêt à les multiplier, il faut qu'ils puissent se procurer beaucoup de jouissances par l'échange de ce qui excède leur consommation personnelle; ou, ce qui est la même chose, il faut que l'argent qu'ils en retirent par la vente puisse leur servir à satisfaire beaucoup de besoins.
Pour remplir cet intérêt, les premiers distributeurs de la reproduction n'ont autre chose à demander que la liberté absolue des échanges, qui contient le plein exercice de leur droit de propriété.
L'intérêt de ceux qui n'acquièrent une part dans la reproduction que par le moyen de leurs services, est subordonné à cet intérêt primitif; mais il n'y est nullement contraire, parce que la justice ne favorise ja- 'mais personne au préjudice d'un autre.
En effet, s'ils sont payés en nature, on est forcé de leur livrer la portion qui leur est due suivant Tordre de consommations auquel chacun d'eux a droit de prétendre d'après son état. S'ils sont payés en argent, la somme doit correspondre au prix des productions, parce que ce ne sont pas les salaires qui déterminent ce prix, et qu'il est au contraire réglé p ar lui.
1 Cette remarque est aussi juste qu'importante, car elle contient l'argument le plus fort qu'on puisse employer au profit du principe de la liberté des échanges. Si les économistes de nos jours s'en servaient avec autant de vigueur que l<>s Physiocrates, ils rendraient impossible du moins la comédie politique qui se joue dans l'enceinte des chambres législatives, où l'en entonne des hymnes en l'honneur du Droit de propriété, tout en consolidant l'échafaudage des lois artificielles qui y portent le plus d'atteinte. (E. D.)
Il n'est pas possible que les premiers distributeurs des productions abusent jamais de la liberté des échanges; 1° parce que la vente est un contrat libre. 2° Parce que la concurrence entre les vendeurs met des bornes qu'il n'est pas possible de passer. 5° Parce que, pour vendre k tel prix, il faut trouver des acheteurs qui veuillent et puissent donner ce prix. 4° Parce que tous les acheteurs ayant été vendeurs, trouvent dans leurs ventes précédentes, faites au prix de la liberté, les moyens d'acheter au même prix. 5° Parce que la troisième classe, qui n'a point à la vérité de productions ù vendre, est propriétaire à un titre également légitime ' de son temps, de ses travaux, de son industrie, et que le prix de ses services étant réglé par le prix des productions, elle reçoit ou des productions en nature dont alors le prix lui est égal, ou des sommes correspondantes à ce même prix.
La liberté entière des échanges est donc conforme aux intérêts de tous, sans pouvoir blesser les intérêts de personne.
Ce qu'on ne peut trop répéter, puisque tant de gens ne l'entendent pas encore, c'est que le prix auquel ont droit les propriétaires, n'est pas un prix indéfini, mais uniquement celui qui résulte de la liberté et de la suppression de tous les obstacles factices qui s'opposent au prix naturel. Par-delà ce terme, ils n'ont rien à demander : il y a plus, c'est qu'on ne peut pas leur procurer davantage. Mais ils ont droit jusque-là; et dès quecedroit est conforme à la justice, il ne peut être contraire à l'intérêt social, ni à celui d'aucune classe de la société. Ainsi tombent d'eux-mêmes tous ces arguments tant répétés, que les propriétaires ne composent pas toute la nation ; que le prix des productions intéresse ceux qui n'en ont point à vendre, ce qui forme le plus grand nombre ; que le souverain, à qui tous les citoyens sont également chers, doit veiller à ce que le prix de la première denrée ne soit pas trop haut ; quil doit mettre des bornes à la cupidité des propriétaires, qui, lorsque le prix du se* lier est à vingt livres, voudraient le voir à trente, etc., etc., etc.
Les propriétaires ne demandent et ne peuvent demander ni le prix de dix-huit livres, ni celui de vingt-quatre, ni celui de trente, mais celui de la liberté absolue, qui ne peut jamais être un prix de disette, parce que le commerce libre sait l'abaisser s'il est trop haut, comme il l'élève s'il est trop bas. Leur prétention ne mériterait donc d'être répriméeque
1 Cette vérité de droit n'est pas encore une vérité de fait de nos jours. Sans parler de l'esclavage qui compte encore parmi nous de nombreux défenseurs ; sans parler même du servage existant en Russie et dans le nord de l'Europe, ne voit-on pas d'autres États où la politique s'arroge le droit d'interdire à l'ouvrier la libre disposition de sa personne; où il ne peut franchir, sans autorisation, la limite du territoire? Ce qu'il y a de piquant, c'est qu'au nombre des États dont il est question ici, se trouve une république. (E. D.)
dans le cas où ils demanderaient qu'on provoquât la valeur par des moyens factices, ou qu'en donnant la liberté de la sortie, on mit la moindre borne à la liberté de l'entrée.