III. — Distinction entre le commerce et k trafic
De quelque manière que se fasse la communication des biens entre les hommes, c'est toujours l'intérêt respectif du premier vendeur et du consommateur qu'il faut envisager, et l'on n'a admis tant d'erreurs sur cette matière, que parce qu'on s'est arrêté à des intérêts intermédiaires très différents, et même contraires.
Le commerce se fait ou immédiatement entre les deux termes pour lesquels il se fait, ou médiatement par le moyen d'agents interposés ; c'est alors le commerce qui s'exécute par le moyen du trafic. Dans le premier cas, il se fait sans frais ; dans le second, il occasionne des frais intermédiaires nécessairement supportés par les contractants.
Ce n'est pas qu'il y ait deux prix en première main, et que le vendeur reçoive plus, quand il vend directement au consommateur voisin, que quand il vend à un tiers, qui porte au consommateur éloigné. Il s'établit un prix général, en raison composée de l'étendue de la consommation sur les lieux, et de celle qui est éloignée. Plus celle sur les lieux est forte, et plus le prix est favorable; moins il y a de consommation sur les lieux, et plus la considération des frais du traûc entre dans la fixation du prix en première main, il l'effet de le réduire. Elle n'y entre cependant pas tout entière, et se partage ordinairement entre le vendeur en diminution du prix, et le consommateur en renchérissement du prix de la revente.
Il soit de là combien la réduction des frais du commerce est intéressante, puisqu'elle n'influe pas seulement sur le prix des productions qui passent par les mains du trafic, mais également sur le prix de toutes les premières ventes.
IV. — Subdivision des agents du commerce, et distinction à faire par rapport aux frais et aux bénéfices.
Les agents du commerce se subdivisent en plusieurs classes. Ce sont : 1° ou des entrepreneurs des travaux de l'industrie qui achètent les matières premières pour les fabriquer, et qui, en cette partie, sont revendeurs.
2° Ou des commissionnaires qui se chargent, moyennant une rétribution, de vendre pour le cotipte d'autrui.
itf8 LE TROSNE.
3° Ou des marchands, détailleurs qui réunissent divers assortiments de marchandises, soit brutes, soit façonnées, pour les débiter.
i° Ou des voituriers qui ne s'occupent que du transport.
5° Ou des gens qui achètent dans un endroit pour envoyer et revendre dans un autre.
6° Ou enfin des gens qui achètent pour spéculer sur la garde, et attendre les révolutions qu'amènent dans les prix les variations de Tordre physique, ou qui spéculent sur la différence des prix d'un lieu à un autre.
Tous ces gens là font des frais et gagnent des bénéfices, sans lesquels ces services ne se feraient pas; et ces frais sont nécessairement payés, tant par le renchérissement du prix de la revente, que par la diminution do prix en première main, qui, sans eux, aurait été plus fort.
Dans cette subdivision des agents du commerce, il est une différence à observer par rapport aux frais et aux bénéfices. Dans les cinq premières classes , les frais entrent nécessairement dans le prix de la revente, qui devient un prix composé. Les mêmes frais ayant Heu pour tous les agents du commerce, la concurrence qui se trouve entre eux, établit un prix commun, et leur permet d'ajouter leurs frais et bénéfices an prix de la première vente.
Le commerce de spéculation est d'un autre genre. Le négociant qui établit son opération sur la différence du prix qui se trouve entre un pays où une denrée est abondante, et celui où elle manque, joue une espèce de jeu de hasard. Il ne revendra qu'au prix courant actuel du pays, sans aucun égard au bénéfice qu'il espérait, ni aux frais du transport. Dans ce cas, le prix de la revente est simple, ou du moins ce négociant ne peut pas dire : je veux vendre 1200 livres, parce que la marchandise me coûte 1000 livres, et qu'il doit me revenir 200 livres pour mes frais et mon bénéfice légitime. Car le prix local n'est nullement déterminé par ces causes, mais uniquement par la concurrence, qui peut avoir tellement fait baisser le prix, que le marchand perde sa rétribution et même ses frais. Il peut se trouver des marchands qui aient acheté moins cher, ou qui, venant de moins loin, vendent a moindre prix; il arrive souvent aussi que les envois faits de toute part procurent une telle abondance, que les derniers arrivés se trouvent en perte.
Il en est de même du commerce de spéculation d'un temps à un autre, entrepris dans l'attente d'une variation dans les prix. Le marchand court le risque que cette révolution n'arrive pas, et ne peut faire entrer ni les frais de garde, ni son bénéfice dans le prix de la revente ; il gagnera ou il perdra sans aucun égard à cette considération, et sera forcé de se conformer au cours. Il est donc vrai de dire en un sens que, dans le corn-
merce de spéculation, les bénéfices ne se font aux dépens de personne. En effet, le marchand a acheté au prix courant, et il a soutenu la valeur dans un temps ou dans un lieu où les productions étaient à moindre prix : il sert ensuite les consommateurs en remettant en circulation ces mêmes productions dans un temps ou dans un lieu où elles sont plus chères; il a donc rendu un double service. Cette considération n'empêche pas en même temps qu'il ne soit toujours vrai, dans le commerce de spéculation d'un pays à l'autre, que les frais de transport sont un obstacle à la valeur en première main, et une suite de l'éloignemcnt qui empêche de donner au premier vendeur le prix qu'on aurait pu lui offrir sans cela.
V. — Que r accroissement de valeur qui résulte des frais du commerce, est pour une nation une dépense, et non une augmentation de richesse.
Cette proposition est si évidente, qu'elle ne devrait pas avoir besoin d'être prouvée. On en est convaincu pour le commerce intérieur; mais comme on pense et qu'on agit tout au contraire, dès qu'il s'agit du commerce étranger, il est bon de discuter et d'établir la thèse en général.
Le commerce n'est autre chose que l'échange des productions pour parvenir à leur consommation. De quelque manière qu'il se fasse, il n'a que deux termes essentiels; mais souvent, pour arriver à son but, il a besoin d'agents intermédiaires. Eu quelque nombre qu'ils soient, c'est toujours entre le premier vendeur et le consommateur qu'est concentré l'intérêt du commerce: c'est par eux, c'est pour leur utilité respective qu'il se fait, et les tiers qui s'entremettent pour les servir n'ajoutent certainement rien ni aux richesses de l'un, ni aux jouissances de l'autre.
Il est d'abord évident que les productions ne gagnent rien en quantité en passant par plusieurs mains : mais gagnent-elles en valeur? Oui, si Ton considère le prix de la revente ; mais cette plus-value ne peut-être réputée un accroissement de richesse, car ce n'est qu'une valeur en Trais; c'est le prix d'un service rendu, nécessairement payé par la reproduction comme les services de l'industrie, comme toutes les dépenses qui se font dans la société.
En effet, comme je l'ai déjà dit, il n'y a que le prix en première main qui serve à mesurer les richesses d'une nation, parce que c'est lui qui assure la rentrée des avances productives, et qui décide de la somme du produit net, qui ne consiste que dans l'excédant des reprises. Il y a bien des manières de dépenser les richesses ; mais il n'y en a qu'une qui serve à les reproduire, et qui les restitue avec avantage. Plus les productions ont une bonne valeur, moins il est nécessaire que les fermiers en retiennent pour leurs reprises, et il en reste davantage pour le revenu.
Mais, lorsque les productions sont une fois sorties par la première vente des mains des premiers distributeurs, la plus-value qu'elles obtiennent n'a plus aucun trait à la culture ni à la formation du revenu ; elle n'entre point dans l'évaluation de la reproduction totale, qui est la matière de toutes les dépenses d'une nation et la mesure de ses richesses, parce qu'elle ne doit son existence qu'à des frais, et qu'elle est un objet de dépense, et non un produit. Il est vrai que ces frais sont nécessaires pour procurer la valeur en première main ; mais ils n'en sont pas moins des frais qui ne se reproduisent pas comme ceux de la culture, et dont le montant est l'objet d'une soustraction, et non d'une addition dans le calcul total des richesse.
En effet, le prix de la revente, absolument étranger aux premiers distributeurs des productions, devient l'affaire personnelle du traficant, et ne présente plus, par-delà le prix de la première vente, que des frais. Ces frais causés par l'éloignement sont pour le premier vendeur nue suppression de valeur première, et pour l'acheteur un surhaussement de prix. Ils renchérissent la chose en pure perte pour le vendeur originaire, qui n'a reçu que la somme de la première vente, et pour l'acheteur qui est obligé de les rembourser, sans acquérir rien de plus que ce qui a fait l'objet de la première vente. L'un et l'autre supportent cette perte et la partagent. Le premier aurait mieux vendu, si le consommateur eût été à sa portée; celui-ci aurait acheté moins cher, s'il eût été plus voisin, et dès-lors aurait été en état de consommer davantage en ce genre ou en d'autres.
Dira-t-on qu'on doit d'autant moins regretter ces frais qu'ils font vivre une infinité d'hommes, et procurent une consommation utile? La difficulté est-elle donc de trouver des moyens de dépenser, et doit-on jamais craindre qu'une épargne sur des frais nuise à la consommation? N'oublions jamais que les premiers distributeurs des productions ne les tirent de la terre que pour leur utilité personnelle. Comme ce sont eux qui payent toutes les dépenses qui se font dans la société, ils sont, de droit rigoureux, les arbitres de l'emploi des richesses renaissantes. Us ont intérêt d'épargner sur tous les frais non indispensables, pour se procurer plus de jouissances ; et leur droit fondé sur la justice exacte consiste à payer les services au moindre prix possible.
D'ailleurs, l'utilité de l'épargne sur les frais s'applique à tous les travaux et a ceux de la culture comme aux autres1.
1 Cestà cette vérité de sens- commun, dont le système protecteur interdit l'application de peuple à autre, mais qui ne se trouve méconnue par aucun particulier dans la gestion de *es intérêts personnels, qu'est duc l'invention de toutes les machines. (K. D.)
Le produit net est tout pour une nation, parce qu'il n'y a que cette partie de libre, et que tout ce qui est engagé à des dépenses n'est pas disponible ; et le souverain qui, comme chef d'une nation agricole, a un droit incontestable au partage du produit net, a le plus grand intérêt à son accroissement.
Au reste, si Ton prend des frais purement stériles pour des produits ; si Ton veut voir un accroissement de richesse dans des dépenses qui se font au détriment du produit net possible, ou aux dépens du produit net qui existe, il est pour une nation un moyen bien facile de s'enrichir a volonté : c'est de multiplier les frais du trafic , c'est d'interdire les rivières, c'est de faire faire aux productions le double du chemin et par terre pour arriver à la consommation. Car tout est ici de rigueur : les principes sont vrais ou faux dans toute leur étendue. Si les frais sont un gain pour une nation, il faut les étendre ; s'ils sont une charge et une dépense, il faut les réduire par tous les moyens possibles ; et ce dilemme s'applique au commerce étranger comme au commerce intérieur.