VI. — Des effets du commerce sur la valeur en première main
M. l'abbé de Condillac,qui croit apercevoir dans les travaux de maind'œuvre une véritable augmentation de richesses pour une nation, a dû accorder au trafic la même prérogative. Il enseigne, dans le chapitre M0 de son livre, que « les commerçants augmentent la masse des richesses, qu'ils font en quelque sorte quelque chose de rien, * et il tire cette conséquence de son principe sur l'échange. « Si, dans les échanges, dit-il, on donnait toujours valeur pour valeur égale, le commerce n'augmenterait pas la masse des richesses; mais on donne toujours moins pour plus, * et de là il conclut que le commerce est un moyen d'augmenter les richesses.
Il est facile de sentir que le commerce est très utile, très nécessaire pour distribuer les productions et remplir tous les besoins ; mais il n'est peut-être pas si aisé de saisir celte abstraction par laquelle une partie s'enrichit, sans que ce soit le moins du monde aux dépens de l'autre, ou plutôt par laquelle les deux contractants font tous deux un gain (p. 53) et un gain égal, sans qu'il soit permis de dire qu'ils contractent valeur pour valeur égale. Mais j'ai suffisamment discuté ce principe plus haut dans le chapitre II, qui traite de X échange et delà vente.
Ce n'est pas sans doute par ses frais que M. l'abbé de Condillac regarde le commerce comme productif de richesses : il dit lui-même (p. 42) que les marchands font des gains sur la nation ; ce ne peut donc être que
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par ses effets sur la valeur en première main, el c'est ce que je me propose d'examiner dans cet article.
J'observerai d'abord que, lorsqu'on a évalué aune somme quelconque la reproduction totale dans l'état donné des choses, on a compté toute la valeur des productions procurée par les échanges qui se font, soit directement, soit par moyen d'agents interposés. Si la même consommation pouvait se faire à moindres frais ou sans frais, sans transport ni intermédiaires, la valeur en première main aurait été plus favorable, et l'estimation totale plus forte. Tout est donc dit à cet égard, et l'on n'est plus en droit de calculer a part les effets du commerce de revente sur la valeur, puisqu'ils sont entrés en considération dans l'évaluation totale.
Mais, dira-t-on, il n'en est pas moins vrai que le trafic est productif de valeur, puisque c'est d'après ses effets qu'on a calculé. Sans doute, le trafic soutient et provoque la valeur en première main, puisqu'il est un moyen d'échange, et que la qualité de richesse nait de l'échange. Il donne une extension au débit en allantchercher au loin des consommateurs; il décharge une province d'un excédant qui lui aurait été onéreux; il fait circuler les ouvrages de l'industrie; il est l'entremetteur de la communication des biens. On ne peut contester son utilité; elle tient le premier rang après la culture. Il ne faut donc pas se priver des avantages du trafic à cause des frais qu il occasionne. Il est infiniment plus utile à la valeur première par ses achats, et aux consommateurs par ses reventes, qu'il ne leur est onéreux. Ses frais sont un inconvénient inséparable du service. Quoiqu'ils se fassent au détriment de la valeur possible, ils ne préjudicient point k la valeur actuelle, puisque le négociant achète au prix courant, et le fait même monter par sa concurrence; et, loin d'être a charge au consommateur, il fait baisser le prix en sa faveur,
Mais le négociant est-il proprement créateur de cet accroissement de valeur en première main qu'il procure par ses opérations? Je crois pouvoir soutenir qu'il n'en est que la cause occasionnelle. Il ne faut pour s'en convaincre que considérer les causes de la valeur que j'ai établies dans le premier chapitre. Elles dérivent de la qualité usuelle, des frais de production, de la rareté et de l'abondance, enfin de l'état même de la reproduction qui décide de la faculté plus ou moins grande de consommer, puisque c'est elle qui fournit les moyens d'échange. Or, ce n'est pas le négociant qui crée toutes ces causes : il les trouve existantes, et il en profite pour ses opérations. Il vient offrir ses services pour gagner salaire. Il sert en même temps le producteur et le consommateur; mais il n'a fait naître ni les productions, ni les moyens de les payer : il ne
produit donc pas la valeur qui, en dernier ressort, dérive des moyens de payer, c'est-à-dire, des productions. Il n'est donc qu'un instrument du commerce, comme sont les chemins, les rivières, les voitures. Sans doute, c'est le commerce qui procure la valeur; mais le commerce n'est autre chose que Yéchange, qui ne comprend que les deux termes entre lesquels et pour lesquels il se fait. Les agents interposés sont des moyens d'échange , par lesquels le commerce se fait; mais ils ne sont pas les causes du commerce en lui-même, ni par conséquent de la valeur qui en est l'effet. On cultive en chaque endroit, non-seulement pour la consommation locale en nature, mais aussi pour se procurer par réchange ce qui manque; et c'est cet excédantqui fait naître les moyens d'échange. La valeur existe en conséquence des productions qui viennent se placer dans la balance , et le négociant ne fait qu'apporter de plus dans cette balance un montant de frais qui se partagent entre le producteur et le consommateur : il n'a donc produit et n'a droit de revendiquer, dans la valeur, que le renchérissement qui résulte de ses frais.
n est vrai qu'en multipliant la demande dans un endroit, le négociant y fait hausser la valeur; mais il n'achète dans cet endroit, que parce qu'il existe dans un autre des moyens de payer, qui lui permettent d'y transporter la marchandise avec un bénéfice au-delk de ses frais. C'est donc cette faculté existante dans un endroit qui détermine ses achats dans un antre. C'est donc elle qui est la cause directe et efficiente de ses opérations.
Cette vérité est encore plus sensible dans le commerce de spéculation, sur la différence des prix d'un lieu à un autre. Le marchand est assujéti, comme tout autre, à la loi des prix , qui précèdent toujours les achats et les ventes, et qui les gouvernent. Les prix existent par des causes antérieures aux opérations du commerce. Tout l'art du marchand consiste à s'informer de ceux qui existent en divers lieux , k les comparer et à savoir profiter de la différence; différence k laquelle il n'a contribué en rien, et que son opération tend à effacer. En effet, s'il en résulte une accrue de valeur dans le lieu de l'achat, il en résultera un abaissement dans le lieu de la revente. La somme des prix reste donc la même; l'un ne monte qu'autant que l'autre baisse. Le marchand ne fait donc qu'étudier la différence des prix pour l'appliquer à son profit ; et, si les causes des prix ont varié dans l'intervalle de son opération, il peut se trouver en perte au lieu de gagner. Il ne résulte donc de son opération qu'une égalisation dans les prix; opération grandement utile sans doute; mais il ne s'agit ici que de savoir si c'est lui qui a produit la valeur.
La conclusion pratique de cette théorie est qu'une nation ne doit cou-
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sidérer le trafic que relativement à son influence sur la valeur en première main; qu'elle ne doit s'occuper que des moyens de favoriser le commerce de propriété par la concurrence la plus entière, par la facilité des communications; et qu'elle doit être persuadée que tout ce qu'il sera possible de retrancher sur les frais, tournera au profit des premiers vendeurs et des consommateurs. C'est le vrai et seul moyen d'étendre le trafic dans sa partie vraiment utile, et de le restreindre dans sa partie onéreuse.