VI. — De r effet du renchérissement des frais de transport
Cet effet est le même que celui d'un impôt mis à la sortie. Le marchand calcule tous les frais qu'il sera obligé de faire jusqu'à la revente, et il règle le prix de l'achat en conséquence; et, comme tous les marchands éprouvent ce même renchérissement, ils font tous le même calcul.
Or, l'exclusion des étrangers pour la voiture a évidemment l'effet de la renchérir, soit qu'elle soit absolue, comme elle était portée par redit de 1764 pour l'exportation de nos grains, soit qu'elle ne fasse quegrever leur service d'un droit de fret imposé pour favoriser le voiturier regnicole.
En général, il est certain que les Hollandais naviguent à moindres frais que nous; le fur de l'argent qui est très bas chez eux facilite les entreprises, et les force de se contenter d'un moindre bénéfice que nous : ils y suppléent par leur extrême frugalité, et par l'économie qu'ils mettent dans toutes les parties de la navigation. D'ailleurs, la marine étant leur héritage et leur patrimoine, le nombre de leurs vaisseaux est très considérable : or, en tout genre, c'est la quantité qui décide du prix.
D'un autre côté, si ces raisons influent sur le prix de la voiture chez une nation, et la rendent moins chère relativement au prix d'une autre nation ; cette différence disparaît a l'égard de plusieurs vaisseaux de différentes nations qui se trouvent en concurrence dans un même port. Il n'est plus alorsquestion du prix particulier à chaque nation: toutcèdeàla raison prépondérante de la concurrence; ou bien, si un vaisseau se donne à moindre prix que les autres, c'est qu'il est pressé de partir, ou que sa route le porte dans l'endroit. Mais en général le prix est le même pour tous les vaisseaux qui se rencontrent dans un même port.
En lui-même, le fret n'a point de prix déterminé; il se règle sur le besoin et les circonstances : il baisse et renchérit suivant la demande.
Il suit de là, 1° que le fret, considéré de nation à nation, peut être plus cher chez l'une que chez l'autre ; 2° mais qu'il est le même pour les vaisseaux de plusieurs nations qui se trouvent dans un même port ; 5° que le fret n'ayant rien de tixe par lui-même, mais étant sujet, comme tout autre marché, a varier suivant la demande, le seul et vrai moyen de le faire baisser est d'admettre la concurrence la plus entière; car si ia quan-
* V. plus haut, p. 552, comme 31. Dupont de Nemours poétisait cette pensée de Le Trosne.
tité de ceux qui ont besoin de voiture , influe sur le fret à l'effet de le renchérir, la quantité de vaisseaux qui sont à louer dans un même port, influe sur lui à raison de le réduire; et quel que soit le nombre des vaisseaux marchands dans une nation, il n'approchera jamais de celui que la concurrence procurerait. Ainsi, tout ce qui n'est pasi/fe, ne suffit pas; tout ce qui tend k la restreindre est une cause de renchérissement. 4° Si les étrangers sont exclus du transport d'une marchandise en particulier, leur concurrence cessant en cette partie , la voiture renchérit nécessairement, non-seulement pour le transport de cette marchandise, mais aussi dans toutes les autres parties, surtout lorsque la branche réservée est considérable. Car alors le nombre des voituriers diminue; les vaisseaux exclus n'influent plus sur le fret à l'effet de le réduire, et les regnicoles s'en prévalent à l'effet de le faire payer plus cher. La concurrence des étrangers dans les autres branches pourrait rendre les effets de l'exclusion moins sensibles; mais, si elle est chargée d'un impôt mis sur la navigation étrangère, elle n'est plus pleine, entière et libre. L'étranger est forcé de s'en rédimer sur le prix de la voiture; ou, s'il ne peut soutenir la concurrence du regnicole privilégié, l'impôt devient pour lui une exclusion positive, dont le regnicole profite pour être le maître du prix. Quelque chose qui arrive, le renchérissement retombe sur la nation qui vend.
Mais, s'il est de son intérêt de n'accorder aucune préférence aux v#ituriers regnicoles, elle ne doit non plus en accorder aucune aux étrangers, et ce serait leur donner une préférence très effective que de laisser subsister le moindre impôt sur leurs services, et de les soumettre à des gênes, à des obligations qui les renchérissent, et qui autorisent les nationaux, pour ne pas perdre là concurrence, à solliciter des impôts sur la navigation étrangère. L'ordonnance delà marine mériterait à cet égard un examen : dès qu'on voudra établir la liberté, il la faut entière et indéfinie de toute part.
J'ai prouvé assez au long, dans le chapitre précédent, § VI, l'intérêt qu'a une nation k la réduction des frais de voiture, et par conséquent l\ la concurrence. J'ai traité celte question bien plus au long, et sous tous les rapports, dans la dispute que j'ai soutenue en faveur de la concurrence des étrangers pour la voilure de nos grains. On trouvera les pièces pour et contre cette grande question dans le Journal du commerce de 1765 et de 1766, et dans un Recueil que j'ai donné en 1768 *. Je me contenterai d'en extraire ici la comparaison de la somme qu'on peut
1 Recueil de plusieurs morceaux économiques, 1768, in-12. — Voir la Note bibliographique jointe à le Notice sur Le Trosne.
faire gagner par l'exclusion au voiturier regnicole, avec la perte qui en résulte pour la nation.
Si nous exportons 100,000 tonneaux, qui font 850,000 à 900,000 setiers, a 36 livres de fret par tonneau l'un dans l'autre, ce n'est que trois millions six cent mille livres. Voyons ce que nous pourrions perdre de salaires en admettant les étrangers. Je suppose que la concurrence fasse baisser le prix d'un quart : on peut très bien admettre cette hypothèse, surtout si l'on ôtait en même temps tout droit de fret; la somme n'est plus que de 2,700,000 livres, dont nous gagnerions bien au moins la moitié. C'est donc 1,550,000 livres que nous laisserions passer à l'étranger. Si, comme cela doit arriver nécessairement, la concurrence augmente notre exportation, nous pourrons lui laisser passer une somme plus forte ; mais nous partagerons cet accroissement, et nous ne devons pas compter ce que nous ne gagnerons pas de cette partie, puisqu'elle n'aurait pas eu lieu sans la concurrence. Il ne faut donc compter que 1,550,000 livres que nous manquons de gagner, et balancer cette perte avec le bénéfice qui résulte de la concurrence.
Or, 1°, par le principe que ce qu'on épargne sur les frais est le premier gagné, nous aurons 9 livres de plus par tonneau vendu à l'étranger; sur 100,000 tonneaux, c'est 900,000 livres.
2° Si la concurrence augmente seulement d'un tiers en sus notre exportation, nous vendrons à l'étranger 50,000 tonneaux de plus, qui, à 150 livres pris dans nos ports, feront entrer dans le royaume une somme de 7,500,000 livres de prix principal ; et la réduction de 9 livres par tonneau tournera de même au profit de la valeur première.
3° Mais le plus grand bénéfice se trouve dans l'augmentation la valeur sur tout le blé qui se consomme dans le royaume. Au moyen de la réduction des frais, il se vendra plus cher dans les ports, et le prix intérieur de proche en proche se met au niveau du prix des débouchés. S'il se vend dans le royaume trente millions de setiers, et que la valeur augmente de vingt sous par setier, voilà un accroissement de trente millions tout entier au profit du produit net. Quelque réduction qu'on voulût faire sur ce calcul, il doit demeurer pour constant qu'il n'y a nulle proportion entre la somme des salaires qu'on veut conserver, et la perte qui en résulte.
VII. — De T effet d'un impôt mis sur la sortie des matières premières
de rindustrie.
Il est bien des droits de traite dans lesquels on ne peut soupçonner d'autre motif qu'un pur intérêt bursal, sans mélange d'aucun prétexte d'intérêt du commerce : tels sont ceux qui portent sur les subais-
tances. Ces impôts ne méritent d'entrer dans la discussion actuelle que pour faire sentir combien ils sont préjudiciables, et en même temps dénués de tout fondement, même spécieux.
Mais est-on mieux fondé à réclamer comme fort utiles, et à décorer du beau nom d'impôt d'encouragement les droits qui tendent h empêcher la sortie des matières brutes, et qu'on a mis fort haut, dans l'intention d'en réserver la main-d'œuvre à la nation?
Voyons donc ce qu'il peut y avoir à gagner pour elle, et si ce prétendu gain peut entrer en compensation avec la perte ?
J'ai établi dans le chapitre précédent, § III et VI , le principe que la nation, en tant qu'elle a des productions à vendre, n'a d'autre intérêt que de les vendre au meilleur prix possible , et par conséquent dans l'état d'immunité et de concurrence : il s'ensuit qu'il lui est parfaitement égal où elles seront transportées et fabriquées.
De deux choses l'une : si vous n'aviez pas mis d'impôt, ou l'étranger aurait recherché vos matières brutes, ou il ne les aurait pas tirées. S'il n'était pas dans le cas de les tirer, il était inutile de mettre un impôt et de donner un exemple funeste, trop souvent suivi de représailles. Vous appréhendiez donc qu'il ne les achetât, et c'est pour l'en empêcher que vous avez mis un impôt. Mais, en produisant son effet d'écarter les étrangers, cet impôt nuira à la valeur de vos productions; il détruira la concurrence, il établira un privilège en faveur de vos manufacturiers, et ce privilège est dirigé contre vous. Il est vrai que le prix de liberté pourrait contribuer à renchérir vos matières premières; mais il ne les porterait qu'à leur prix naturel, et c'est en cela même qu'il est avantageux, sans pouvoir devenir nuisible à vos manufactures. En effet, tout ce qui tend à favoriser la culture et à augmenter le revenu d'une nation, tend à multiplier les salaires, la main-d'œuvre et la consommation. Il est indifférent au fabricant à quel prix soient les matières premières; il faut toujours qu'il en trouve le remboursement dans la revente. Tout ce qui l'intéresse, c'est que la nation soit en état de beaucoup consommer, et de bien payer sa consommation ; et par conséquent tout ce qui tend au bien de la reproduction lui est avantageux. Doit-on craindre que l'étranger, par ses enlèvements, ne réduise l'industrie h. manquer de matières brutes? Mais cela est impossible. 1 II résultera seulement de la liberté du commerce, qu'elle les achètera concurremment avec l'étranger, et plus cher que si l'étranger était exclu, et elle aura sur lui l'avantage de n'avoir point dé fràte de transport à payer, ou d'en avoir moins. Elle n'en manquera donc jamais : outre qu'elle pourra en
1 V., plus haut, la note de la p. 200, et plus loin le $ 10 de ce chapitre.
tirer d'un autre côté plus à sa portée qu'à celle de l'étranger, la culture, animée par le bon prix, travaillera à les multiplier, et suffira bientôt aux besoins du dedans et du dehors : jamais une matière qui a un bon débit ne peut manquer. C'est donc procurer un mal certain, parla crainte d'un mal idéal et chimérique, que de faire tomber, au moyen des prohibitions, la valeur d'une production par la peur d'en manquer.
Il est un motif plus spécieux qui engage à prohiber, ou du moins à grever la sortie des matières brutes, c'est l'espérance de les vendre fabriquées à l'étranger. D'abord, cette espérance peut être trompée : il aurait pu acheter les matières premières, et pourra ne les point acheter fabriquées, parce qu'à votre refus il aura tiré d'ailleurs les matières premières.
Mais, quand même vous seriez assuré de les lui vendre fabriquées, cet avantage est-il donc si grand, qu'il mérite d'être acheté par'une exclusion entière ou partielle, par une atteinte portée à la liberté naturelle et à la réciprocité du commerce? Si la matière ouvragée acquiert une nouvelle valeur, cette valeur n'est assurément pas un accroissement de richesse. Elle est, comme je l'ai prouvé assez au long dans le chapitre V, le prix de la fabrication, c'est-à-dire, des consommations faites par les ouvriers, dont le montant se reporte sur la matière ouvragée, et doit être payé par ceux qui voudront jouir du travail. Ce n'est que le simple remboursement d'une avance; ce n'est qu'une valeur de compensation mise à la place d'une valeur détruite. La revente procure en outre un excédant, qui est le bénéfice de l'entrepreneur. Mais ce bénéfice est très personnel à celui qui le fait, et n'est point un bénéûce national, ni contribuable aux besoins publics.
11 n'y a donc que l'avantage de la consommation des ouvriers qui puisse intéresser la nation, en tant qu'elle soutient la valeur. Mais une nation, qui jouit de la liberté du commerce au-dedans et au-dehors, ne doit jamais s'inquiéter de la consommation ; elle se fera toujours, et au prix le plus favorable dans chaque circonstance donnée; et c'est un moyen bien faux d'administration d'avilir, par une prohibition de commerce, la valeur d'une production quelconque, pour favoriser la consommation des autres.
Il est vrai que le débit des productions, sous la forme que leur donne l'industrie, a t'avantage de contenir plus de valeur en moins de volume, et de coûter moins de frais de transport : aussi ne faut-il pas l'empêcher. Mais faire valoir ce moyen, c'est convenir que le travail de l'industrie pour l'étranger n'a d'autre avantage que d'être un moyen de valeur et de débit. En ce cas, dès qu'il s'agit de l'intérêt du débit, ne préjudicions ps au débit pour favoriser le débit; ne détruisons pas d'un côté la valeur pour la provoquer de l'autre. N'augmentons pas les frais
de commerce et île transport (tardes impôts el des exclusions, pour soutenir lu valeur par la diminution des frais de transport, qui résulte de l'exportation des ouvrages de main-d'œuvre : car cela est conlradi^ loîre. Ce soûl pourtant ces contradictions que Ton prétend concilier. Tant il est vrai qu'il u\ a (pie Tordre qui ne souffre point d'exception, et qui marche toujours sur la même ligne*
11 est après la liberté des moyens plus ellicaces de soutenir la valeur des denrées, sans y nuire d'un autre côté, c'est de leur procurer des débouchés par des chemins et des canaux. Or, une nation est d'autant plus en état de frayer a ces dépenses publiques, el de les multiplier, qu'elle encourage la culture par la liberté du commerce.
On peut aller plus loin encore- Le préjugé, qui donne la préférence à l'exportation de la main-d'œuvre sur celle des productions, est fondé sur ce que Ton croit trouver une cause de richesse dans le travail de l'industrie. Mais, si cette opinion est fausse, ainsi que je croîs l'avoir prouvé dans le chapitre V, il s'ensuit que l'exportation de main-d'œuvre se réduit à la valeur des matières brutes et du montant des productions consommées; que, dès qu'une nation jouit de la liberté entière du commerce, ses prix dans l'intérieur sont précisément au taux auquel elle doit les désirer; qu'ainsi il lui est égal que ses productions soient vendues en nature, ou sous les formes que leur donne l'industrie, Il ne reste d'avantage réel que la réduction de la valeur en un moindre volume, d'où résulte une diminution de frais de transport. Malgré cet avanta qui a principalement lieu pour les endroits privés de débouchés, et qu'un suppléraïl dune manière bien plus profitable par des communications, on peut soutenir qu'il y a plus de profil pour une nation à exporter pour soixante millions de productions, que pour la même somme d'ouvrages de main-d'œuvre, en supposant même la liberté entière du commerce (car si l'on provoque l'industrie par des prohibitions ou par le bas prix des denrées, il n'y a plus même de comparaison à faire), et il en est deux raisons; 1° l'industrie qui travaille pour l'étranger, employant lopins souvent des matières premières du dehors, ne contribue au débit des productions du territoire que par la consommation des ouvriers; l'exporta Lion de ses ouvrages est donc infiniment moins utile que celle d'une pareille valeur en productions; S0 c'est que celle ressource n'est que précaire : pour peu que la demande de l'étranger diminue, soit par tira -uerre, soit par rétablissement de celte même fabrique chez lui ou ailleurs, vous vous trouverez surchargé d'un nombre de bras inutiles; et c'est ce qu'on voit arriver tous les jours à la moindre crise dans les manufactures .
« V. ch. V, S M
Opposera-t-on que cette manière d'envisager l'industrie peut être vraie, relativement à l'industrie des premiers vendeurs des productions, qui se borne à la valeur, sans s'inquiéter par qui se fait le débit; mais qu'une nation, n'étant pas uniquement composée des deux premières classes, doit aussi s'occuper de l'intérêt de la classe salariée ?
J'ai répondu à cette objection, en réduisant à un point unique l'intérêt national, qui ne doit point être calculé par la population, mais par l'état des richesses renaissantes, et du revenu auquel la population et l'aisance de cette population se proportionnent toujours. L'intérêt de la troisième classe est absolument subordonné à cet intérêt capital ; et c'est renverser Tordre naturel, que de Taire prévaloir le premier sur le second. Il y a plus, c'est que cela n'est pas possible; parce qu'en blessant l'intérêt de la reproduction, l'on diminue la somme des salaires1.
Tout ce qui importe à l'industrie, c'est d'avoir des salaires : il lui est égal de travailler pour le regnicole ou pour l'étranger ; et la consommation duregnicole est d'autant plus importante pour elle, qu'elle est plus assurée et infiniment plus considérable. Or, nuire à la reproduction par des prohibitions ou des impôts, c'est dessécher dans l'intérieur la source des salaires, pour entretenir un filet au-dehors. Une nation, telle que la France, qui serait riche d'une reproduction de cinq milliards, en dépenserait deux en travaux de main-d'œuvre et en service de tout genre ; et c'est peut-être beaucoup, si elle vendait à l'étranger pour soixante ou quatre-vingt millions de main-d'œuvre. Cette ressource précaire, et qui peut être suspendue, diminuée ou enlevée d'un moment à l'autre, ne mérite donc aucune considération relativement au travail pour l'intétérieur, et ne doit jamais être provoquée par des moyens propres à préjudiciel1 à la somme des salaires. C'est ainsi que tout ce qui est contraire à l'ordre devient préjudicable : en vain les hommes s'efforceront d'y substituer les petites vues de leur prudence; ils ne réussiront qu'à s'appauvrir.
Concluons : 1° que l'industrie est proprement, et dans sa très majeure partie, destinée et attachée au service de la nation où elle se trouve ; 2° que son intérêt n'est pas d'être employée à tel ou tel ouvrage, mais d'avoir des salaires abondants et proportionnés au prix des productions; 5° que le seul moyen de lui assurer cet avantage, est d'étendre pour la nation les moyens de dépenser en sa faveur, c'est-à-dire, de soutenir et d'animer sa culture par le débit des productions, et parla liberté entière du commerce intérieur et extérieur.
1 V.ch. ï, §29.
m L'INTÉRÊT SOCIAL.
VII L — « De l'effet d'un impôt mis sur C importation dûs ouvrages de
l'étranger*
Mais n'estai pas à craindre qu'en laissant enlever dos matières premières, non -seulement nous ne perdions l'avantage de les vendre fabriquées à l'étranger, mais que nous ne soyons même dans le cas de les racheter de lui; de manière qu'après lui avoir vendu pour trois cents mille livres de matières brutes, nous ne soyons forcés de lui payer six cents mille livres pour ces mêmes matières ouvragées? Indépendamment de cette considération, et de quelque part que proviennent les matières premières, n'est-il pas intéressant pour une nation de favoriser l'industrie nationale, en écartant les ouvrages de l'étranger ? Ces deux questions se résolvent par les mêmes réponses.
1° L'exportation des matières brutes ne peut jamais aller jusqu'à priver les fabriques nationales d'un aliment nécessaire, parce que la culture saura toujours proportionner ses productions au débit, et qu'elle en trouvera les moyens dans la bonne valeur. Si, par des causes particulières, comme un inconvénient du climat, elle ne pouvait y suffire, en ce cas, de quel droit refuser un ouvrage d'industrie, dont la matière étrangère vous manque eu tout ou en partie ?
2L' Une nation bien gouvernée, et qui jouirait de la liberté entière du commerce, entretiendrait dans l'abondance une population nombreuse. Peut-on jamais craindre que, là ou il se trouve des besoins à remplir et les moyens de payer, il ne se trouve pas un nombre proportionné de gens qui s'empressent d'offrir leur travail? Vous ne manquerez donc jamais ni d'ouvriers ni de matières premières*
3° Dès que vous ambitionnez de fournir l'étranger des ouvrages de votre industrie, par quel motif refusez- vous les siens? Le commerce ne doit-il pas cire réciproque de sa nature ; et, si vous excluez les autres en tout ou en partie, ne méritez-vous pas d'être puni de représailles?
4° Mais ce n'est pas seulement la justice que vous devez consulter, c'est votre intérêt. Vous devez en cette partie regarder la nation comme composée d'une seule classe, celle des consommateurs, dont le droit est non-seulement d être servis aux meilleures conditions possibles, mais même de suivre leur goût et de choisir, Quel inconvénient peut-il résulter de l'exercice «le ee droit? Si vos ouvriers n'ont pas cette branche d'industrie, pourquoi empêcher de la recevoir d'ailleurs? S'ils l'ont, mais si leurs ouvrages sont inférieurs ou plus chers, pourquoi torcer de s'en servir? Les Anglais nous surpassent dans les ouvrages dViei et dans la quincaillerie : nous avons aussi des genres dans lesquels nous les surpassons ; ne faut-il pas que les achats compensent les ventes?
5° Vous opposerez peut-être que, si vous admettez librement les ouvrages du dehors, taudisque les vôtres ne seront pas admis, ou ne léseront qu'avec des impôts, les étrangers, par leurs importations, feront tomber votre industrie et,ruinerontvosfabriques. Mais qui pourrait doncleur procurer cette préférence ? Vos ouvriers et fabricants ne sont-ils pas plus à portée de servir la nation? N'ont-ils pas moins de frais à faire? Ne trouvent-ils pas dans leur domicile des avantages qu'on ne peut leur enlever? 6° Si malgré ces avantages vos ouvriers ne pouvaient encore, en certains genres, soutenir la concurrence des étrangers dans l'état de liberté, ce serait une preuve que dans ces genres la nation a intérêt d'être servie plutôt par les étrangers, et que cette espèce de fabrique a plus de facilité à réussir ailleurs que chez vous. Peut-être l'industrie nationale trouvera-t-el le moyen de vaincre ces obstacles. C'est son affaire, et la concurrence est le vrai moyen de la forcer de se perfectionner. Au reste, si elle néglige cette partie, elle s'étendra davantage dans une autre, et pourra mériter aussi la pratique des étrangers.
7° Mais dans quel genre d'industrie cette singularité peut-elle se trouver, surtout dans une nation renommée par son industrie? Ce n'est certainement pas dans aucun des ouvrages destinés à la consommation du peuple, qui forme sans doute la partie la plus importante par son étendue, si elle n'est pas la plus brillante. Ce n'est pas dans la construction des bâtiments, qui est une des branches principales : on ne fera jamais bâtir, en Allemagne ou en Angleterre, des maisons pour la France. Ce n'est pas non plus dans la très grande partie de la consommation des riches qui se fabriquera toujours sur les lieux. Ce ne peut donc guère être que dans quelques ouvrages de luxe et de pure fantaisie, objet futile, et qui certes ne mérite aucune attention dans la masse des travaux ; objet, d'ailleurs, danslequel la France conservera toujours sesavantages. 8° Quoi qu'il en soit, reprenons encore la question en général pour l'examiner sous un autre rapport. Ce préjugé est tel , qu'on ne peut porter trop loin la discussion.
Vous craignez qu'au moyen de la liberté non-réciproque, l'étrangerne fasse tomber votre industrie par ses importations. Mais je demande quelles causes pourraient lui procurer celte préférence sur les nationaux, malgré les avantages de leur position? J'entrevois qu'on pourrait en alléguer deux.
La première viendrait du bon marché de la main-d'œuvre» étrangère en certains genres, qui résulterait de la grande épargne des ouvriers sur leur consommation; épargne à laquelle les nôtres refuseraient de se réduire. Tant mieux, ce serait la meilleure preuve de l'aisance nationale : si nos ouvriers consomment davantage, c'est qu'ils ont de plus forts sa-
laires proportionnes aux prix des productions; el pourquoi ne proïiierions-nous pas du bon marché qu'on nous offre? SU donc, BM 08* tion voisine venait a bout de réaliser le projet, qu'on avait conçu dans le siècle dernier, d'obtenir 1a préférence sur l'industrie étrangère par l'avilissement du prix des grains (projet ruineux, et qui même ne peut atteindre à son but, à cause des chertés périodiques qui en résut- KMt), point de doute en ce cas, il serait avantageux à la nation d'admettre les services de cette nation officieuse qui s'épuiserait pour obtenir h préférence. Car ce que la nation épargnerait en ce genre, elle le dépenserait en d'autres au profit de ses citoyens* Ce ne sont jamais les occasions ni le désir de dépenser qui manquent : occupons-nous seulement d'étendre les moyens de dépenser.
En vain dira-t-on que, si la nation y trouve un avantage, il faut aussi considérer l'intérêt des agents nationaux que celle concurrence priverait de travail. Si celte considération doit l'emporter, par la même raison il faut rejeter toutes les inventions qui tendent à diminuer le travail des hommes, ou en suivant ta parité, ne les admettre qu'en les grevant d'impôts particuliers qui rétablissent la concurrence entre les deux manières d'exécuter le travail,
La seconde cause, qui pourrait favoriser les étrangers au préjudice de l'industrie nationale, a bien plus d'étendue, elelle procède de vos failles. Vous grevez les matières premières de l'industrie; vous renchérissez sa consommation par des impôts indirects sans nombre; vous soumettez vos ouvriers et vos fabriques a un régime réglementaire ; vous diminuez entre eux la concurrence par des privilèges, vous lui vendez le droit de travailler et l'exercice de la liberté naturelle. Ce qui doit étonner, c'est qu'elle puisse encore marcher aussi chargée de chaînes; et vous prétendez en même temps la faire prospérer; vous ambitionnez pour H le la préférence chez l'étranger! Mais ne voyez-vous pas que toutes ces atteintes portées a la liberté et a Pimmunilé de ses travaux doivent Déeefr- -a ire ment les renchérir à votre préjudice, et lui rendre redoutable la concurrence des étrangers? Qu'avez-vous fait, non pour lui procurer plus d'étendue au-dehors, car le régime auquel vous l'avez asservit? \ met irop d'obstacles, mais du moins pour lui conserver la préférence dans l'intérieur; vous avez chargé l'entrée des ouvrages du dehors; vous avez remédié a un mal par un aulre mal, et vous forcez la nation qui paye ses travaux, de les payera un prix renchéri. Mais il est un moyen bien naturel de faire (leurir votre industrie, de la rendre moins chère pour vous, ci de lui assurer la préférence à l'étranger, c'est de la déclarer parlailernent libre, et de faire cesser toutes les causes qui l'opprime ni. Par exemple, la fabrique des cuirs, fabrique de première néecs-
site , est grevée depuis 1759 d'un impôt énorme », levé par une régie bien plus terrible encore que l'impôt, surtout depuis 1772. Le moyen le plus simple, le plus utile de lui assurer la préférence, est-il de mettre des impôts proportionnés sur l'importation? N'avez- vous pas d'autre encouragement à lui offrir? Et ne serait-il pas plus k propos de la décharger de l'impôt intérieur, ou du moins d'accepter les offres que les fabricants font, de toutes les parties du royaume , de fournir au roi la même somme qu'il retire nette par la régie, et même au-delà, en la levant eux-mêmes? Il faut en dire autant des papeteries, fabrique d'autant plus essentielle, qu'elle fournit à un besoin absolument nécessaire, el qu'elle tient à l'instruction publique, et qui depuis plusieurs années est grevée d'un impôt plus préjudiciable encore par la manière dont il est perçu, qu'il n'est onéreux en lui-même, en tant qu'il expose les fabricants à un danger continuel de contraventions. Il en faut dire autant des forges, fabrique de première nécessité , puisqu'elle fournit la matière première de tous les arts, de toutes les manufactures et de l'agriculture, cet art primordial et nourricier de tous les autres. Les droits de la marque des fers, si fort augmentés depuis quelques années, sent tels que la Suède, malgré les frais si considérables du transport, trouve moyen de verser en France des fers qui , par le bon marché, obtiennent la préférence sur les fers nationaux. Mais est-il donc rien de plus contradictoire au désir de prévaloir sur les étrangers , que de grever tellement dans l'intérieur une production nationale, que l'étranger trouve moyen de surmonter avec avantage l'obstacle de l'éloignement? Est-ce donc par un impôt mis à l'entrée des fers étrangers qu'il convient de soutenir les forges nationales? Mais ce prétendu encouragement est d'autant plus funeste, qu'il tend à renchérir pour tous les consommateurs, non une marchandise ouvragée, mais une matière première, qui est un moyen nécessaire de fabrication pour tous les arts. N'est-il donc pas bien plus a propos d'affranchir cette fabrique dans l'intérieur? Cela est d'autant plus juste, que la mine en elle-même ne vaut que les frais d'extraction ; que la main-d'œuvre n'est pas plus imposable en ce genre qu'en tout autre genre d'industrie, et que les bois qui forment la plus grande dépense, et dont le prix constitue principalement celui des fers, payent déjà l'impôt, de manière que celui mis sur les fers est un double emploi.
Si les fers nationaux, quoique affranchisse pouvaient encore soutenir
1 Le Trosne, dont le livre, de Y Administration provinciale, passe eu revue toutes les formes fiscales de l'ancien régime, donne en particulier, sur cet impôt, les détails ks plus curieux (livre m, ch. 15). (E. D.j
la concurrence des fers étrangers, gardons-nous d'écarter ceux-ci par des droits d'entrée. L'intérêt de tous les consommateurs , de tous les arts, de toutes les manufactures auxquelles le fer est nécessaire, est bien certainement l'intérêt national Quoique nous possédions beaucoup de mines, nous ne devons avoir aucun regret d'acheter celte matière première de l'étranger. Le bas prix des fers suppose la non- valeur des bois : le principal avantage de cette fabrique est d'en procurer le débimehe. Des propriétaires à portée de vendre leurs bois plus avantageusement qu'il ne convient h des forges, n'ont pas besoin de ce débouché, qui n'est qu'un pis-aller- À mesure que les bois acquerront plus de valeur, soit par les communications ouvertes, soit par raugmenlalion de la population, la fabrique des fers deviendra moins lucrative. Les nations doivent fabriquer d'autant moins de fers, qu'elles sont plus anciennement policées, et qu'elles ont fait plus de progrès vers la richesse et la prospérité. Ce commerce est assigné par la nature aux peuples qui possèdent de vastes forets incultes, privées de tout débouché, et où l'on trouve même un avantage a brûler une immense quantité de bois pour la seule valeur des sels qu'on en retire en lessivant leurs cendres, Ce commerce, suivant le cours naturel des choses, convient aux pays incultes, aux pays du nord, a la Itussie, à la Sibérie. Ce n'est donc point une perle pour une nation, si cette fabrique tombe chez elle par une suite de l'augmentation des richesses, des accroissements de la population, de la multiplication des débouchés, parce qu'elle ne deviendra imparticable que parce qu'elle sera remplacée par des productions plus lucratives.
Je reviens à la thèse générale que je traite ici, en remarquant que ce qui soutient parmi nous l'industrie au milieu des obstacles qu'elle rencontre, et lui permet, malgré le renchérissement de ses travaux, de vendre au-dehors, c'est que de toute part l'industrie est traitée a peu près de même, ce qui la met au pair avec la notre. Ainsi donc, les nations si jalouses de prévaloir, ne maintiennent la balance enlre elles, que par un équilibre d'appauvrissement ; elles renoncent à la liberté, à l'émulation, a la concurrence, et ne cherchent à l'emporter, qu'en renchérissant sur les gênes, les prohibitions et les impôts. Mais ce niveau n'existerait plus, et la balance pencherait hicnlùl en faveur de la natîou qui, la première, lèverait toutes ses barrières, et se remettrait en possession de ses avantages naturels \ Elle serait elle-même étonnée de ses succès. Malgré la liberté entière de l'importation, son industrie n'aurait plus h craindre la concurrence dans aucune partie importante, et les autres nations ne
1 Tel est le r<>le que l'Angleterre jouera plus prochainement quon ne pense, ei auquel h Ug\m la provuque en ce moment. (F.. D>)
pourraient soutenir la sienne. En vain, s'obstinant à maintenir lenr régime prohibitif, voudraient-elles repousser ses ouvrages par de nouveaux impôts, la contrebande, encouragée par les circonstances, saurait vaincre les obstacles, et pénétrer malgré les tarifs : elle multiplierait les importations en raison du bénéfice qu'elle trouverait d'une part dans rabaissement du prix de ses achats chez la nation libre, et de l'autre dans la cherté des droits d'entrée chez les autres. Les nations voisines seraient donc forcées de recourir aussi à la liberté pour rétablir l'équilibre. Et l'on demande s'il serait dangereux pour une nation de donner la première l'exemple de la liberté? L'avantage serait si grand pour elle, que, si je ne faisais profession de croire que les fautes et le désordre d'une nation ne peuvent véritablement profiter k une autre, et que chacune d'elles ne peut atteindre au dernier terme possible des richesses et du bonheur, qu'autant qu'elles seront toutes soumises aux lois de l'ordre , je serais tenté de souhaiter pour ma patrie que les autres nations ne suivissent pas sitôt son exemple.
Qu'on ne reproche donc plus aux philosophes qui enseignent les principes de l'ordre social, de ne s'occuper que des richesses, et nullement de la population. Ils s'occupent très efficacement de la population, des moyens de l'étendre et de l'entretenir dans l'aisance, en établissant les conditions sociales les plus favorables à la reproduction parce que, c'est par l'accroissement des subsistances qu'il faut travailler à l'augmenter.
Si même on fait abstraction des individus pour examiner la puissance d'un État et ses moyens de puissance, c'est encore par les richesses renaissantes plutôt que par la population qu'il faut calculer, parce que, si la force d'un empire consiste dans la quantité d'hommes qu'il peut employer à sa défense et a sa sûreté, cette quantité est relative à la somme qu'il peut dépenser pour entretenir cette force, et par conséquent à l'état de la reproduction. Or, la classe industrieuse qui se trouve dans une nation ne contribue en rien h cette dépense, puisqu'elle n'est nullement productive de richesses. Cent mille hommes déplus occupés à des travaux de main-d'œuvre, et cent millions de richesses employés a des entreprises de ce genre, n'ajoutent rien à la puissance de l'État, parce que ni ce capital, ni les ouvrages qui en résultent, ne sont contribuables, et que ces hommes ne peuvent être détournés de ces travaux qu'autant que l'État tire du produit des terres les moyens de les entretenir. Il n'y a donc à calculer sous ce rapport que les hommes et les capitaux employés à faire renaître les richesses? Doit-on en conclure que les hommes et les capitaux employés aux travaux de l'industrie soient inutiles? Non sans doute, puisqu'ils servent a nos besoins, et qu'ils procurent une
consommation utile qui soutient la valeur ; mais ils ne sont pas un moyen de puissance.
IX. — De l'effet d'un impôt mis sur f 'importation des productions
étrangères.
J'ai prouvé, dans le § V, que l'impôt, mis par une nation à la sortie de ses productions, retombe sur elle en diminution de la valeur en première main, et que l'étranger n'en supporte rien ou presque rien, surtout s'il s'agit d'une production qu'il peut tirer d'ailleurs. Voyons actuellement à la charge de qui tombe l'impôt qu'une nation met à l'entrée des productions étrangères ? voyons si les représailles en ce genre procurent une véritable indemnité? Si nous trouvons qu'elles n'en procurent pas, il demeurera pour constant qu'une nation qui établirait la liberté de l'importation chez elle, ne perdrait rien , quoique les autres nations continuassent de taxer ses productions.
Il faut considérer, dans l'impôt rois à l'entrée, d'abordla diminution de la consommation qui en est l'effet indirect; ensuite le renchérissement qui en résulte, et qui en est l'effet direct.
Un droit d'entrée établi chez la nation voisine nuit à la nation qui a vendu, en tant qu'il diminue la consommation possible de ses productions. Cet effet indirect est inévitable ; mais peut-il se réparer par les représailles? L'Angleterre a mis sur les vins de France des droits énormes, qui en restreignent beaucoup le débit chez elle; mais sera-t-elle plus en état d'acheter vos vins, parce que vous taxerez de votre côté l'entrée de ses productions ? Le préjudice qu'elle vous fait trouve-t-il son remède dans celui que vous lui ferez ? En nuisant à son débit par l'impôt mis chez vous, vous l'appauvrissez encore autant qu'il est en vous, et vous la mettez d'autant moins en état de consommer vos vins, dont le prix est si cher pour elle.
Il est vrai qu'elle vous a fait une injure, qu'elle a blessé à votre égard les lois de la réciprocité du commerce, surtout si c'est elle qui a commencé, mais c'est un tort qu'il faut souffrir; car vous ne lui déclarerez pas la guerre pour la forcer de lever ses droits d'entrée ; cette guerre ne pourrait être qu'injuste. Le plaisir de la vengeance vous paraitra-t-il un véritable adoucissement du mal reçu? La vengeance par elle-même est une passion basse, elle peut emporter un particulier ; elle ne devrait jamais déterminer un corps politique, qui ne doit agir qu'avec réflexion et maturité. C'est donc faire un mal gratuit que de repousser l'injure par une injure semblable.
Il suit de là d'abord que vous ne souffrirez aucun dommage réel, en supprimant vos droits d'entrée, et c'est déjà un grand point d'établi.
Mais allons plus loin, et prenons les hommes, sinon par des motifs de générosité, du moins par celui de leur intérêt, qui ordinairement les décide. Non-seulement vous ne perdrez rien en levant vos droits d'entrée, quoique les autres les conservent, mais vous y gagnerez.
L'effet indirect de l'impôt mis à l'entrée, et qui consiste dans le renchérissement, est supporté en entier par la nation qui le met.
La nation qui a vendu l'a fait au prix courant : il ne lui importe où va la production qui sort de chez elle. Il vous plaît d'y mettre un impôt ï l'entrée, c'est vous qui le supporterez tout entier : la nation qni a vendu ne souffre que le préjudice indirect de la diminution du débit. La nation qni achète doit être considérée comme uniquement composée de consommateurs, elle n'a d'autre intérêt que de payer au plus bas prix possible les productions qu'elle tire de l'étranger; c'est donc à elle-même qu'elle préjudicie par les droits d'entrée; et il faut dire la même chose des impôts qu'elle met sur les voitures qui lui apportent ces productions, et dont il faut que le marchand s'indemnise à la revente.
Opposera-t-on,au résultat de cette discussion, qu'il faut savoir perdre à propos; qu'il est à craindre que les étrangers, auxquels vous accorderiez toute liberté pour l'entrée, ne vous apportent une quantité si grande de leurs productions, qu'ils fassent tomber la valeur des vôtres; et qu'il est prudent de conserver des droits d'entrée pour modérer ces importations?
Mais, dès que vous jouirez de la liberté entière pour la sortie, vos productions seront à leur taux naturel : vous ne pouvez souhaiter mieux ni prétendre monter au-dessus ; elles jouissent de ce prix dans l'intérieur, à la différence des frais de transport. L'étranger ne peut donc jamais vous nuire par ses importations; il ne peut abaisser vos prix au-dessous de ce niveau, car il ne vous vendra pas à perte : si vous êtes au-dessus, il vous y réduira, et il favorisera en ce moment vos consommateurs, qui ont intérêt et droit de ne payer qu'à ce cours. Il ne peut apporter chez vous sans faire des frais, et ces denrées ne peuvent pénétrer dans vos provinces, sans faire encore de plus grands frais. Il faut donc que le prix soit chez vous au-dessous du cours, pour qu'il puisse vous apporter avec bénéfice.
L'importation vous est donc très utile, et si vous la grevez d'impôts, c'est vous seul qui les supporterez. Pour achever de vous en convaincre, distinguons les productions dont vous n'avez besoin qu'accidentellement, et par un défaut de récolte, de celles que vous tirez habituellement de l'étranger. A l'égard des premières, la fertilité n'étant pas tous les ans la même pour toutes les contrées, la reproduction générale, comme je l'ai dit, § IV, doit être regardée comme un fonds commun, auquel toutes
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!es nations ont intérêt de participer : c'est un secours réciproque qu'elles donnent et reçoivent tour à tour; mais c'est écarter ce secours , c'est du moins en diminuer l'avantage, que de le grever d'impôt. S'agit-il de productions que vous tirez ordinairement de l'étranger, parce qu'elles vous manquent en tout ou en partie; vous devez les regarder comme le fonds habituel de votre commerce avec lui, comme la matière de vos échanges, comme la monnaie avec laquelle il paye ce que vous avez b lui vendre* Vous devez sentir que, l'étranger vous les vendant au même pris qu'aux autres nations, c'est sur vous seul que tombe le droit que vous imposez* Enfin, prétendez-vous, en repoussant celte production, ou du moins en en rendant l'introduction moins abondante, favoriser chez vous la culture de cette même production? Mais, si votre territoire y est propre, vos cultivateurs n'ont besoin d'aucun autre encouragement que de la liberté du commerce : ils ne doivent pas ftft favorisés par des exclusions, et ils ne le demandent pas : il ne leur faut que le prix du cours général S'ils ne peuvent h ce |>riv soutenir celte culture, si l'étranger, malgré les frais de transport, est encore en étal de donner à meilleur compte, c'est une preuve évidente que votre climat y est moins propre qu'un autre. En ce cas, vous ferez mieux d'occuper votre terrain à d'autres cultures : vous n'avez aulre chose à faire, a cet égard, que de laisser toute liberté pour remploi des terres. Mais vous devez aux consommateurs l'exercice du droit qu'ils ont de ne payer celle production qu'à son vrai prix; car vous ne devez de préférence el de privilège, m aux producteurs, ni aux consommateuis, mais à tous la justice ou le plein exercice de leurs droits el l'emploi fibre de leur propriété.
X. — Autorité en faveur de ta doctrine établie dam ce chapitre.
S'il m'était permis de nommer Fauteur du morceau que je vais ciler ', son nom ne pourrait qu'ajouter un nouveau poids îi celte doctrine, quoiqu'en pareille matière il ne puisse y avoir d'autre autorité que celle du raisonnement*
* Je ne connais, dit cet auteur, d'autre moyen d'animer un commerce quelconque, que la plus grande liberté et l'affranchissement de tous ces droits, que l'intérêt mal entendu du fisc a multipliés h l'excès sur toutes les espèces de marchandises.,,»,., Après l'entière liberté el l'affranchissement de toutes les taxes sur la fabrication, le transport , la vente et la communication des denrées, s'il reste quelque chose à faire
* Cet auteur est Turgot, et la citation est extraite de la Lcilre à takhé Terray iurlamarquedtifert (i775)*—V, QMuvrude ÏWfffof, édit. liuillaiiiniii, I, p.Sff,
au gouvernement pour favoriser uo commerce; ce ne peut êlre que par la voie de l'instruction, c'est-à-dire en encourageant les recherches des savants et des artistes qui tendent à perfectionner Fart, et en rendant publique la connaissance des meilleurs procédés Ces moyens sont
j bons; mais la liberté et l'affranchissement des taxes sont bien plus effi-
) caces et bien plus nécessaires.
« Je conçois que les fabricants et les commerçants, qui ne connaissent que leur profession, imaginent qu'ils gagneraient davantage, s'ils avaient moins de concurrents. Il n'en est point qui ne voulût être seul vendeur de la denrée, et qui ne trouve quelque sophisme pour faire accroire que l'État est intéressé à écarter du moins la concurrence des étrangers, qu'ils réussissent plus aisément à représenter comme les ennemis du commerce national. Si on les écoute, et on ne les a que trop écoutés, toutes les branches de commerce seront infectées de ce genre de monopole. Ils ne voient pas que ce même monopole qu'ils exercent, non pas comme ils font accroire au gouvernement contre les étrangers, mais contre leurs concitoyens consommateurs de la denrée , leur est rendu par ces mêmes concitoyens vendeurs à leur tour dans toutes les autres branches de commerce , où les premiers deviennent à leur tour acheteurs; ils ne voient pas que toutes ces associations de gens du même métier ne manquent pas de s'autoriser des mêmes prétextes, pour obtenir du gouvernement séduit la même exclusion des étrangers; ils ne voient pas que, dans ce même équilibre de vexation et d'injustice entre tous les genres d'industrie, où les artisans et les marchands de chaque espèce oppriment comme vendeurs, et sont opprimés comme acheteurs, il n'y a de profit pour aucune partie; mais qu'il y a une perte réelle pour la totalité du commerce national, ou plutôt pour l'État qui , achetant inoins de l'étranger, lui vend moins aussi, et dans lequel l'augmentation forcée des prix, pour tous les acheteurs, diminue nécessairement la somme des jouissances, la somme des revenus disponibles, la richesse des propriétaires et du souverain, et la somme des salaires à distribuer au peuple. Perte doublée encore, parce que, dans cette guerre d'oppression réciproque, où le gouvernement prête sa force à tous contre tous, on n'a excepté que la seule branche dû labourage, que toutes oppriment de concert par ces monopoles exclusifs des étrangers, mais qui, bien loin de pouvoir opprimer personne, ne peut même jouir du droit naturel de vendre sa denrée, ni aux étrangers, ni même a ceux de ses concitoyens qui voudraient l'acheter; en sorte que, de toutes les classes de citoyens laborieux, il n'y a que le laboureur qui souffre du monopole comme acheteur, et qui en souffre en même temps comme vendeur : il n'y a que lui qui ne puisse acheter librement des étrangers aucune des
choses dom il a besoin; il n'y a que lui qui ne puisse vendre aux étrangers librement la denrée qu'il produit; tandis que le marchand de drap, nu tout autre, achète tant qu'il veut le blé des étrangers, et vend, autant qu'il veut, son drap aux étrangers. Quelques sophismesque puisse accumuler rintérét particulier de quelques commerçants, la vérité est que toutes les branches de commerce doivent être libres, également libres , entièrement libres; que le système de quelques politiques modernes, qui s'imaginent favoriser le commerce national, en interdisant l'entrée des marchandises étrangères, est une pure illusion; que ce système n'aboutit qu'à rendre toutes les branches du commerce ennemies les unes des autres, h nourrir entre les nations un germe de haine et de guerres, dont ses plus faibles effets sont mille fois plus coûteux aux peuples, plus destructeurs de la richesse, de la population, du bonheur, que tous les petits profils mercantiles qu'on imagine s'assurer, ne peuvent élre avantageux aux nations qui s'en laissent séduire. La vérité est qu'en voulant nuire aux autres, on se nuit h soi-même, non-seulement parce que la représaille de ces prohibitions est si facile à imaginer, que les autres nations ne manquent pas de s'en aviser k leur tour; mais encore parce qu'on s'oie a soi-même les avantages inappréciables d'un commerce libre, avantages tels, que, si un grand État comme la France voulait en faire l'expérience, les progrès rapides de son commerce et de son industrie forceraient bientôt les autres nations de l'imiter, pour n'être pas appauvries par la perte totale de leur commerce,
« Ce que doit faire la vraie politique est de s'abandonner au cours de la nature et au cours du commerce, non moins nécessaire, non moins irrésistible que le cours de la nature, sans prétendre le diriger par des exclusions, des prohibitions ou de prétendus encouragements, parce que, pour le diriger sans le déranger et sans se nuire a soi-même, il faudrait pouvoir suivre toutes les variations des besoins, des intérêts et de l'industrie des hommes; il faudrait les connaître dans un détail qu'il est physiquement impossible de se procurer, et sur lequel le gouvernement le plus habile, le plus actif, le plus occupé du détail, risquera toujours de se tromper au moins de la moitié. J'ajoute qae,'si Ton avait sur tous ces détails cette multitude de connaissances qu'il est impossible de rassembler, le résultai en serait de laisser aller les choses précisément comme elles vont toutes seules, par la seule action des intérêts des hommes animés et balancés par la concurrence libre. »
XX — Conclusion de ce chapitre*
Je crois avoir rempli le dessein que je m'étais proposé dans ce chapitre, de prouver dans tous les cas possibles que la liberté, loin de pré-
judicier à la nation qui en donnera le premier exemple, lai sera très avantageuse, indépendamment de la conduite des autres.
Il doit résulter de cette discussion que les lois de Tordre sont faites pour gouverner les hommes dans tous les temps et dans tontes les circonstances; qu'il n'est pas donné aux nations d'établir leur prospérité sur la ruine de leurs voisins; que les moyens par lesquels elles cherchent à prévaloir sont aussi onéreux à celles qui les emploient, et souvent plus, qu'à ceux contre lesquels ils sont dirigés; que, d'ailleurs, fussentils aussi efficaces, qu'ils sont contraires au but proposé, ils appartiennent également aux autres ; que l'exemple des prohibitions est aussi facile à suivre qu'à donner ; que ces actes d'hostilité sont ordinairement repoussés par des actes semblables , et qu'enfin le succès définitif de cette guerre ne peut être que d'arrêter le commerce extérieur, de concentrer chaque nation chez elle , et de rompre , ou du moins de rendre bien moins utile la communication des biens entre les hommes : il ne fondrait pas beaucoup ajouter aux tarifs, dont toutes les frontières sont hérissées, pour mettre à chef le projet d'interdiction générale du commerce, auquel la première prohibition, la première taxe, la première exclusion a été un acheminement
Il n'y a pas de milieu cependant. Si le commerce extérieur est un mal, on n'en a pas encore assez fait pour le détruire, puisqu'il trouve encore moyen de se traîner à travers les obstacles qu'on lui oppose. Il faut le prohiber sérieusement, et non le taxer; il faut lui fermer toutes les issues, et non les lui entrouvrir.
Mais, aussi, s'il était reconnu que la communication des biens fût utile à toutes les nations, il faudrait abattre toutes les barrières et lui laisser un libre cours.
Sans doute le commerce est un bien : on n'en est en quelque sorte que trop persuadé. On en regarde l'exercice comme un moyen direct d'enrichir une nation , et il n'est qu'un moyen de varier les jouissances; il se fait toujours de valeur pour valeur égale. S'il enrichit une nation, ce n'est qu'indirectement, en tant qu'il soutient la valeur de ses productions.
C'est donc l'idée fausse que l'on se forme du commerce extérieur, qui cause toutes les erreurs politiques en ce genre. C'est parce qu'on le regarde comme une source de richesses, que chaque nation veut se l'approprier. Mais prétendre s'approprier le commerce , c'est vouloir allier deux idées contradictoires, tant il est vrai que toute injustice est déraison. L'idée de commerce emporte nécessairement celle de relation , d'échange, de réciprocité. Vous désirez que les autres consomment vos productions cl vos marchandises, et vous excluez les leurs. Votre intention
n'est cependant pas de leur donner les vôtres en pur don. Comment l'entendez-vous ? Vous voulez leur vendre, et toujours leur vendre, sans leur acheter. C'est donc uniquement leur argent que vous ambitionnez : encore autre erreur, qui prouve que vous regardez l'argent comme la principale richesse, comme un bien qu'on ne peut trop multiplier.
Avez-vous donc déterminément l'ambition de prévaloir sur les étrangers par le commerce et l'industrie; il est un moyen d'y réussir, non un moyen factice et imaginaire, mais infaillible. Toutes les nations de l'Europe sont accablées d'impôts indirects, d'entraves, de prohibitions qui grèvent et renchérissent tous les travaux. Prenez la route contraire : rendez votre impôt régulier, déchargez tous les travaux de toute taxe , de toute contrainte : vous verrez de toute part les productions se frayer de nouvelles routes, la main-d'œuvre diminuer de prix, et les ouvrages de votre industrie obtenir la préférence sur l'industrie étrangère renchérie par les impôts. Vous verrez les commerçants et les voituriers fuir de chez les nations imprudentes qui continueront de les vexer, accourir chez vous, et s'empresser à vous servir dans vos ventes et dans vos achats de leurs capitaux et de leurs voitures.
C'est par une meilleure administration qu'il convient à une grande nation de chercher à prévaloir; et, lorsque son exemple sera suivi par les autres nations attentives aux causes et aux progrès de sa puissance, lorsqu'elles lui ôteront en se réformant elles-mêmes, cet avantage qu'elle n'aura dû pendant un temps qu'à leurs erreurs, ce sera l'état le plus désirable et le terme de la prospérité universelle.