‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 94 sur 99 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Du commerce respectif entre la métropole et les colonies !.

D'après ce que j'ai établi dans les trois chapitres précédents, je suis dispensé de traiter cette question fort au long. Je dirai deux mots sur l'intérêt des colonies, qui est évident; je m'étendrai davantage sur celui de la métropole, qui est plus difficile à démêler, et plus obscurci par les préjugés.

I. — Que la Kberté du commerce est l'intérêt évident des colonies. Si une colonie formait une puissance séparée et indépendante, elle

1 V.,plus haut, la note fi de la p. 185.

aurait sans contredit le même intérêt qu'a toute autre nation agricole, d'être servie dans son commerce aux meilleures conditions possibles; et par conséquent de jouir d'une entière liberté dans ses échanges, d'acheter et de vendre dans l'état de concurrence.

Cet intérêt est légitime, car il dérive du droit de propriété : il est même d'autant plus sensible pour une colonie, qu'à raison de son éloignement, elle a de plus grands frais de transport à supporter.

Son intérêt ne change point, parce qu'au lieu d'être un état indépendant, t- iie est attachée à une autre société dont elle est membre. Son rapport avec la métropole est celui d'une partie au tout, celui d'une province au reste de l'empire. Ce rapport lui donne droit à la protection, et lui impose le devoir de contribuer d'une portion du produit de son territoire aux dépenses sociales. Mais ce droit et ce devoir n'ont rien de contraire au droit de la propriété, et à celui de la liberté des échanges, qui en est la suite.

La métropole contracte de son côté envers la colonie le devoir de la protéger, qui fait compensation avec le droit de partager ses récoltes.

Celte manière si simple d'envisager cette question ne permet pas de séparer l'intérêt de la métropole de celui de la colonie : cependant elle est également réprouvée dans la théorie et dans la pratique. On a trouvé moyen de mettre en opposition ces deux intérêts ; et comme la métropole a une volonté et une force prépondérantes, il est admis, comme principe pratique d'administration, que ce n'est pas l'intérêt de la colonie que la métropole doit se proposer, mais le sien propre; qu'elle ne Ta fondée au-delà des mers avec tant de dépense, qu'elle ne continue de la protéger et de la soutenir que pour son utilité particulière; que la colonie ne doit cultiver que pour elle, et seulement les productions qu'elle lui permet; qu'elle ne doit consommer que les denrées et les ouvrages de la métropole ; qu'elle est destinée à lui servir de débouché ; que, dans son commerce de vente et d'achat, elle ne doit être servie que par la métropole, et que, sans ces conditions, elle lui serait plus onéreuse que profitable.

Telles sont les prétentions de la métropole ; et comme elle a en main la puissance nécessaire pour les faire valoir, telle est la conduite qu'elle tient avec la colonie.

Cette manière de voir et d'agir est-elle juste, est-elle utile?

D'abord, si l'on admet dans les colons une vraie et pleine propriété, la liberté des échanges en est la suite : la métropole n'a donc pas le droit de les en priver par des réserves et des exclusions. Si l'on soutient que son utilité particulière l'autorise à porter une atteinte aussi formelle à la propriété, il n'y a plus de droits et de devoirs absolus : l'intérêt de celui

qui commande devient la seule raison des lois* Mais, en celte partie, comme en bien d'autres, la justice parait n'être qu'une vertu abstraite ri spéculative, dout les préceptes doivent être modifiés par les circonstances, soumis k la raison d'État, et à ce que Ton croit être l'avantage de la société1.

C'est donc a l'examen du quid utitim de la métropole qu'il faut rêve» nîr. Heureusement, comme je rae suis attaché à le prouver dans mon ouvrage sur Tordre, le véritable intérêt est inséparable de la justice : le juste et l'utile sont unis par des liens indissolubles.

Je n'ai plus rien a dire sur l'intérêt des colonies, il est évident Je n'ai à discuter que celui de la métropole, list-il bien constant que son intérêt soit de tenir les colonies sous le joug des prohibitions? C'est ce qu'il faut examiner sous différents rapports.

Il, — Vue générait;. Qu'il e»t difficile que ce qui eH nuisible à une province, mit avantageux é (empire.

Un empire est un composé de plusieurs provinces : sa prospérité ne peut naître que de celle de ses membres. Chaque province doit contribuer d'une portion du produit net de sa culture aux dépenses publiques: ce qui tend à diminuer le revenu des terres, seule base de la puissance d*un État agricole» est donc une cause d'appauvrissement.

Ce principe n'est pas moins vrai sous un impôt désordonné que sous un impfit régulier, parce que, quelque part qu'il soit assis, ce sont toujours des portions do la reproduction qu'il exige, cl que sa part peulotiv d'autant plus grande que la reproduction est abondante, Toute la différence est que, sous l'impôt déréglé, la part est moindre, suivant qu'il est plus ou moins destructeur; mais c'est toujours la reproduction qui le fournit.

Or, en Amérique comme en Europe, il est vrai de dire que les ricbesses consistent dans le produit du territoire; que la somme du produit net dépend de la valeur, et que la liberté du commerce est une condition nécessaire pour atteindre a la meilleure valeur possible,

Il s'ensuit que, la métropole ayant droit au partage du produit net de la colonie, il est de son intérêt, sous ce rapport, de la faire jouir de la liberté du commerce.

On opposera peut-être que la manière dont la méiropolelire sa part du produit de la colonie, s'oppose a la liberté du commerce; qu'au liés de le percevoir sur les lieux par un partage régulier et proportionnel, elk* taxe les productions à leur arrivée dans ses ports ; qu'à ce moyen il est

indispensable que toutes les productions abordent à la métropole pour y payer l'impôt, et qu'elles soient achetées et apportées par des regnicoles; parce que les étrangers qu'on admettrait en concurrence pourraient en porter ailleurs une partie.

Je n'ai autre chose à répondre, sinon que c'est justifier une faute par une autre faute ; que la métropole tirerait infiniment plus de ressource de ses colonies par un partage régulier du produit netdes terres, que les colons lèveraient eux-mêmes et sans frais, et qui ne nuirait point à la valeur, que par une taxe sur les productions, qui préjudicie à la valeur, et qui oblige ensuite d'y préjudicier encore par des prohibitions de commerce.

D'ailleurs, cette manière de percevoir l'impôt ne rend point impossible la liberté du commerce, parce qu'au lieu de taxer les productions à l'arrivée, on peut les taxer à la sortie; et même ceux des droits compris sous le nom de domain* d'Occident ont été originairement établis sur la sortie : c'est pourquoi ils se payent même sur les productions réexportées de France à l'étranger, tandis que ces mêmes marchandises réexportées sont exemptes des autres droits. On pourrait peut-être demander à cet égard par quelle prédilection nous affranchissons la consommation des étrangers d'une partie des impôts pour ne grever que la nôtre. La raison en est, d'une part, le désir de leur vendre; de l'autre, la persuasion où nous sommes que cet impôt ne porte que sur les colonies, tandis que, dans le vrai, il porte presqu'en entier sur la métropole qui consomme, attendu que les colonies vendent leurs productions au cours qui a lieu entre les colonies qui ont les mêmes cultures.

III. — De l'intérêt que croit avoir la métropole d'interdire certaines cultures à ses colonies.

Pour me renfermer ici dans ce qui regarde particulièrement la France, ses colonies donnent des productions précieuses et particulières au climat. Mais est-ce une raison pour leur interdire d'autres cultures? Si le climat n'y est pas propre, il est inutile d'interdire; s'il y est propre, le quid utilius est une affaire de calcul. Or, c'est à l'intérêt particulier à faire ce calcul. Le gouvernement ne doit jamais se mêler de la culture.

11 doit tenir pour principe invariable, l°que le droit de choisir est une suite de la propriété; 2° que l'intérêt personnel doit en être l'arbitre souverain. Il n'a donc pas plus de droit ni d'intérêt de prescrire des lois aux colons sur cet objet, que de dire à tel canton du royaume, vous cultiverez du blé, et à tel autre, vous cultiverez de la vigne. Il doit avoir sa part dans le produit net; il ne lui importe dans quel genre il e\i^!»\ Vu vain diia-t-on qu'il n'est pas à propos de permettre qu'on oc-

DE LMNTÉHÊT SUCf&L.

cupe un climat qui peut donner des productions précieuses par des productions qu'on récolle en Europe* C est l'affaire de la colonie : si cela ne lui est pas utile, elle ne le fera pas; reposez-vous sur son calcul, il sera toujours plus éclairé que le voire.

IV, — De F intérêt^ que croit avoir la métropole^ de $e réserver exclusivement tPapprovmofmer ses colonies des productions de son territoire,

La métropole paraît n'avoir d'autre objet, en interdisant certaines cultares à ses colonies, que l'avantage de les approvisionner elle-même. Cette prohibition suppose que sans cela l'intérêt de la colonie pourrait la portera tirer elle-même de son territoire du moins une partie de ces productions.

L'intention de la métropole est donc de s'assurer un débouché toujours ouvert pour ses productions; elle connaît donc les avantages du débit et de la valeur, et elle ne craint pas que cette exportation nuise ;» sa propre consommation.

Cette manière de voir et d'agir, qui est vraie dans son principe, devrait, ce me semble, la conduire a la liberté du commerce extérieur. Il parait eo ni radie Loire d'employer une double prohibition de culture el de commerce pour s'assurer un petit débouché, tandis qu'on se refuse en même temps à la communication libre et beaucoup plus i\ portée, II semble que le même principe, qui fait mettre tant d'importance h la consommation des colonies, devrait portera chercher, dans la liberté entière du commerce, un moyen de débit et de valeur bien plus étendu. Est-ce que la communication serait d'autant plus avantageuse, qu'elle se fait a des dislances considérables ? Mais cela est au moins é^at au producteur: il ne vend toujours qu'au cours, et le marchand qui achète pour les colonies lui paye le même pril que celui qui achète pour l'intérieur.

Une nation ne doit être jalouse de vendre au dehors que pour faire participer ses productions au prix courant qui a lieu entre les nations commerçantes, et la liberté du commerce extérieur est le moyen d'atteindre a ce but; de? qu'elle en jouira, il lui devient nidifièrent où aillent ses productions, parce quelles seront toujours au prix où elles doivent être, et qu'elle ne peut pas désirer mieux-

Il faut, d'une part, que la totalité de ta reproduction annuelle soit consommée, et elle l'est au prix le plus favorable dans l'état de liberté; il faut, de l'autre, que les colonies soient approvisionnées des productions qui leur manquent, et le commerce universel remplira cet objet. Vous aurez dans ce commerce toute la pari que vous donnera la cun-

currence ; et, si vous ne le faites plus tout entier, vous vendrez ailleurs ce que vous auriez vendu à vos colonies : tout ce qui doit vous intéresser, c'est que vous vendrez au prix de la liberté.

Vos colonies sont un petit canton dont vous vous réservez l'approvisionnement par des exclusions, sans doute comme un moyen de valeur et d'encouragement de culture, et il ne tient qu'à vous de donner une bien autre étendue à votre commerce extérieur. Vous êtes jaloux de cultiver pour vous et pour vos colonies, et vous pouvez cultiver pour vous, pour elles et pour tous les consommateurs qui voudront et pourront vous acheter. Vous ménagez avec grand soin un filet d'eau, et vous négligez un fleuve qui est à votre portée.

Ne serait-on pas tenté de croire que vous n'avez en vue que de projurer des bénéfices et des salaires aux commerçants et aux voituriers regnicoles, et que vous ne recherchez dans cet approvisionnement exclusif que les frais ? J'ai réfuté cette erreur assez au long dans les trois chapitres précédents pour me dispenser d'y revenir. Mais pour sentir l'intérêt qu'auraient vos colonies, ainsi que vous-même, à la liberté de la culture et du commerce, calculez, s'il est possible, ou du moins considérez combien il y a dans ce commerce de frais de transport. Faites attention non-seulement à l'éloignement, mais aussi à la masse des productions qu'il s'agit de voiturer. La presque totalité de la reproduction des colonies est destinée à passer en Europe, et la très grande partie de leur consommation leur est apportée d'Europe. Ceux qui croient voir des profits dans des frais, doivent trouver un grand avantage dans ces transports ; mais il en résulte une grande surcharge aux yeux de ceux qui regardent les frais comme des dépenses supportées et partagées par les nations aux dépens de la valeur en première main et du prix de la revente, et qui pensent en conséquence que la liberté est très avantageuse, en tant qu'elle les réduit au taux indispensable.

II est encore un autre motif qui peut engager la métropole à interdire à ses colonies la culture des productions d'Europe, et surtout des grains : c'est celui de les tenir dans sa dépendance absolue par le moyen de la subsistance. Tout ce que l'on peut dire à cet égard, c'est qu'une bonne et sage administration, propre à maintenir l'exercice de tous les droits, et k procurer le bonheur social, paraît être le moyen le plus propre à s'assurer la fidélité d'une province éloignée.

V. — Examen des effets de cette liberté relativement à l'état du commerce extérieur de la métropole.

Eu tout état de cause, l'exclusion est préjudiciable aux colonies qui ont intérêt et droit à la concurrence dans leurs achats. Mais c'est ici

DE L'IflTÉBÊT SOCIAL Ï0J7

l'intérêt de la métropole que je discute : sous le régime de Tordre H dans le point de droit, il est inséparable de celui des colonies. Mais le propre du désordre est de diviser les intérêts, de les mettre aux prises, elde faire que l'observation de Tordre qui était également favorable aux deux parties, ne Test plus qu'à une. Il arrive alors que la partie la plus puissante ne cherche plus que son avantage dans Tétat donné des choses, sans consulter celui du plus faible, Elle érige en maxime ce qui lui est le plus utile dans la circonstance, sans s'inquiéter si elle fait son bien au préjudice de l'autre, sans considérer même s'il ne serait pas un moyen légitime de procurer le bien commun.

Il est difficile de disconvenir que dans Tétat actuel, où le commerce extérieur de la métropole est grevé de tant de gênes et d'impôts, où même la sortie d'une des productions les plus importantes est absolument défendue, ou n'est permise qu'arbitrairement avec mille réserves et par intervalle, comme Ta été depuis 1764 la sortie de nos grains, l'approvisionnement des colonies présente du moins un débouché quel* conque, qui ne vaut pas sans doute la liberté générale, que rien ne peut remplacer, mais qui contribue toujours à soutenir la valeur, parce qu'il est toujours ouvert et assuré. Tant que la métropole voudra rester dans cet état de prohibition, elle a sans doute à craindre que l'admission des étrangers à l'approvisionnement des colonies ne la privât d'une grande partie de ce débouché, dont rien ne la dédommagerait d'ailleurs. Dans cet état donné, on ne peut donc pas dire qu'elle n'agisse pas conformément à son intérêt, en excluant les étrangers de l'approvisionnement, ce qui entraîne leur exclusion pour la voiture des productions des colonies, parce qu'ils n iront pas à vide et à taux fret pour ne faire que rapporter.

On doit en conclure, non que la liberté de l'approvisionnement soit préjudiciable en elle-même, mais que la métropole, en grevant ellemême son propre commerce, en se l'interdisant dans des parties essentielles, en renonçant aux avantages du débouche libre et universel, s'est mise dans la nécessité de se réserver du moins quelque branche particulière.

C'est ainsi qu'une faute en amène une autre, et qu'une prohibition entraîne une prohibition. C'est ainsi que ce qui serait sans inconvénient dans Tétat d'ordre, peut devenir nuisible dans l'étal de désordre; non en soi, mais par les circonstances; non absolument, mais relativement.

Il ne tient qu'à la France de faire cesser celle cause, indépendamment de la conduite des antres nations. Elle doit, et elle peut donner, sans aucun désavantage pour elle, la liberté des achats à ses colonies, dès

qu'elle se sera accordé à elle-même l'avantage inestimable de la liberté et de l'immunité du commerce extérieur. Je ne dirai donc pas : la France doit accorder cette liberté à ses colonies , lorsque les autres nations r auront donnée aux leurs; mais je dirai : la France doit la leur donner, dès qu'elle se sera donné à elle-même la liberté de son commerce extérieur; ce qui lui est libre de faire, quand elle le voudra, et ce qu'elle ne fera jamais assez tôt pour son avantage, ainsi que je l'ai prouvé dans le chapitre précédent.

Ce n'est donc pas le principe en lui-même auquel j'apporte aucune modification ; il est vrai dans toute son étendue; mais c'est son application à laquelle la métropole a fait naître des inconvénients par ses fautes.

C'est ainsi que, dans l'application de la théorie à la pratique, il faut avoir égard aux circonstances, attendre pour faire un bien particulier qu'on puisse le faire sans inconvénient, ne guérir un mal qu'après avoir remédié à la cause, et faire en sorte de procurer l'indemnité d'un changement avant de l'opérer. Par exemple, quoiqu'il soit démontré, dans la théorie, que l'impôt ne doit être établi que sur le produit net des terres, si j'avais à tracer un nouveau plan d'assiette et de perception, je me garderais bien d'appliquer d'abord les principes dans toute leur étendue, et de proposer d'établir sur le champ tout l'impôt sur les propriétaires, avant de leur avoir fait trouver, dans l'accroissement de leur revenu et dans la diminution de leur dépense, les moyens de le payer sans surcharge et même avec un grand avantage. Ce ne serait que successivement et par degrés que je le ramènerais sur sa base. Je tâcherais de faire voir que cette grande révolution d'où dépend la prospérité publique, la libération de l'État, et l'aisance de toutes les classes des citoyens, peut s'opérer en peu d'années avec prudence, sans convulsion et sans secousse.

VI. — De rintérét, que croit avoir la métropole, de se réserver exclusivement d'approvisionner ses colonies des ouvrages de son industrie.

L'exportation des ouvrages d'industrie se réduit à la valeur des matières premières et du montant des consommations faites par les ouvriers. C'est une valeur changée de forme. Ce n'est que comme moyen de débit que ce commerce doit être recherché ; d'où il suit qu'il est inindifférent à une nation, qui jouirait de la liberté entière, du commerce, de vendre ses productions en nature ou sous cette forme, sauf l'avantage de la diminution des frais de transport. Je ne puis que renvoyer à ce que j'ai dit assez au long sur cette matière dans le chapitre V, et dans les § VII et VIII du chapitre VIII. J'en conclus qu'une nation qui établirait chez elle la liberté entière du commerce extérieur, et qui en même temps déchargerait son industrie de toute gêne et de tout impôt, non-seule-

ment jouirait de la valeur la plus avantageuse possible pour ses productions, ce qui doit être son but dans le commerce de main-d'œuvre, mais n'aurait nullement à craindre la concurrence des étrangers, et les fournirait en contrebande, s'ils haussaient encore leurs tarifs pour s'en garantir. A plus forte raison conserverait-elle l'approvisionnement de ses colonies, où elle ne trouverait ni douanes ni tarifs.

Qu'on n'oppose donc plus l'inaction et la misère où se trouveraient réduits, par la concurrence étrangère, les agents de l'industrie qui travaillent aujourd'hui pour les colonies. Qu'on ne cherche pas à nous attendrir sur leur sort; qu'on ne nous les représente pas accusant une ingrate patrie qui méconnaît ses enfants, et leur préfère des étrangers, fuyant, avec leur famille éplorée, loin du sol qui les a vu naître ; et où iraient-ils donc pour trouver mieux que la jouissance entière de tous les droits de l'homme et du citoyen, la liberté civile, la pleine disposition de leurs facultés, de leurs talents, de leurs richesses, et l'immunité parfaite de leurs travaux?

VU. — De l 'intérêt^ que croit avoir la métropole, d'interdire en tout ou partie à ses colonies la fabrication de leurs productions, pour s'en réserver la main-d'œuvre.

Je ne m'arrêterai pas a prouver que c'est une atteinte formelle portée a la propriété, qui renferme essentiellement le droit de disposer de la production, et d'en tirer tout le parti possible. Outre que cela est évident, c'est que ce rapport ne présente que l'intérêt de la colonie qu'on fait profession de regarder comme nul, ou du moins comme très subordonné à celui de la métropole.

Il s'agit donc d'examiner celui-ci, et il n'est pas plus difficile à découvrir.

Une nation, en tant qu'elle achète, doit se regarder comme composée de consommateurs, dont l'intérêt est toujours d'être servis aux meilleures conditions possibles.

Ou les colons auraient plus de facilité pour la préparation, ou ils en auraient moins. S'ils en ont plus, ils seront en état de donner la production préparée k moindre prix, et c'est un gain pour les consommateurs, c'est-à-dire pour la métropole ; ou ils en ont moins, et alors il est inutile de prohiber : leur intérêt, qu'ils connaissent aussi bien que personne, suffit pour les empêcher de le faire. Mais la prohibition est une preuve qu'ils auraient l'avantage sur les fabriques nationales; elle est donc formellement dirigée contre l'intérêt de la métropole, qui, en cette partie comme en bien d'autres, fait céder son intérêt évident à celui des agents de l'industrie et du commerce. Son intérêt est d'autant plus sensible en

cette partie, que la fabrication sur les lieux épargnerait une grande partie des frais de transport.

La source de cette erreur vient des fausses idées qu'on a de l'industrie, et de ce qu'on prend des frais pour des profits.

J'observerai à cet égard que, puisqu'on croit devoir sacrifier l'intérêt des consommateurs à l'avantage de la main-d'œuvre, il parait contradictoire à ce principe de prohiber en France la fabrique des eaux-de-vie de sucre, et d'obliger de les réexporter à grands frais en Hollande, où on les convertit en eaux-de-vie qui se répandent dans tout le Nord.

La raison physique de cette prohibition (car tout a sa raison) est que cetteeau-de-vie n'estpas bonne. Elle peutsansdouten'êtrepasaussi bonne que celle de vin ; mais il en faut a tout prix ; elle serait bonne pour les vernis ; on la dit même préférable à certains usages, et la preuve qu'elle n'a rien de mauvais, c'est qu'on s'en sert dans tout le Nord, et qu'on en fait aux îles des liqueurs fortes.

La raison politique, c'est que le débit de ces eaux-de-vie nuirait à la valeur des eaux-de-vie de vin. Mais une propriété ne doit rien à une autre, et il est une autre cause qui préjudicie bien autrement à la valeur de nos vins et eaux-de-vie, et qui n'est pas difficile k deviner.

C'est ainsi que, dès qu'on s'écarte de la règle invariable de l'ordre, tout devient incertitude, exception, variation, contradiction : on veut et on ne veut plus ; on ordonne, on défend, on favorise, on empêche sans principe fixe.

Mais, dit-on, que deviendraient les citoyens delà métropole qui sont occupés à fabriquer les productions des colonies ? Ils feraient autre chose. Il s'agit de savoir s'il est également utile à la métropole et aux colonies d'épargner sur la main-d'œuvre et sur les frais de transport. Si cela est convenu, tout est dit ; ou bien il faut admettre pour principe, qu'il est bon de rechercher les frais pour les frais, qu'on ne perd rien à les multiplier, parce que nombre d'hommes vivent sur cette dépense. Ainsi il fallait proscrire l'imprimerie qui a ôté le travail à bien des copistes, et les métiers de bas qui ont supprimé en grande partie la fabrique du tricot.

VIII. — De F intérêt, que croit avoir la métropole, de se réserver la voiture des productions de ses colonies.

Tout se tient en cette matière. La métropole a cru qu'il était de son intérêt d'approvisionner ses colonies de ses productions et de sa maind'œuvre, dès-lors il était indispensable que les ventes de la métropole aux colonies se fissent par les voituriers regnicoles; et il s'en est suivi

pour tes colonies toute la perte qui résulte du défaut de concurrence; dtVIors aussi, indépendamment de l'intérêt de l'impôt perçu en France, il était indispensable que les retours se fissent par les mêmes voilures, et il s'en est suivi pour la métropole tons les désavantages du défaut de cuncurrcnce* ou plutôt la perte sur Tallée comme sur le retour s'est parpartagée entre la métropole et les colonies, tant eu diminution sur le prix en première main, qu'en renchérissement sur la reveitte. Je n'ai rien a ajouter à ce que j'ai dil dans les deux chapitres précédents sur les effets de la concurrence dans le transport, et sur l'intérêt qu'ont les nations à la réduction des frais.

Quoi qu'il en soit , il n'est possible d'admettre la concurrence dans la voiture, que par suite de la liberté du commerce.

IX.— De f intérêt, que croît avoir ta métropole, de ne permettre à ses co~ tontes d'acheter des nègres que de» agents nationaux*

Je n'examine point ici dans le point de droit la nature de ce commerce. Est-il permis d'acheter des hommes pour les réduire à l'esclavage? Est-il permis de favoriser et d'entretenir par ce commerce tous les crimes auxquels se portent ces nations barbares, et les guerres qu'elles se font continuellement pour y fournir? Les Européens voudraient-ils qu'on les traitât de même? La justice est-elle applicable aux relations entre les Européens et les Africains ; ou bien la différence du blanc au noir exiget-elle d'autres principes et une autre morale? Tout cela n'est pas de mon sujet

Je ne considère les nègres que comme des animaux servant à la culture; et il en est bien d'autres qui ne les considèrent pas autrement. Or, cela posé, l'intérêt des colonies qui emploient ces animaux, est de les acheter au moindre prix possible : il est notoire qu'elles les achètent beaucoup plus cher des négociants français qu'elles ne le foraient dans l'étal de concurrence; la preuve en est la contrebande ou interlope qui a lieu en cette partie.

Mais ce renchérissement des instruments renchérit les frais de culture, diminue le produit net, et la part que l'Étal devrait y avoir : il renchérit en même temps les productions qui sont les fruits de celte culture, tl est donc aussi contraire aux intérêts de la métropole qu'à celui des colonies ; il produit le même effet que si, par le moyen d'une exclusion, les laboureurs voyaient les chevaux renchéris de 50 ou 100 liv,

Celle perle de la métropole et des colonies est-elle le moins du monde compensée par l'avantage de Concentrer tous les bénéfices et les frais de ce commerce dans les agents regnicoles? Ou le croit, et c'est cette per-

suasion qui est le motif de cette exclusion et de toutes les autres. J'ai suffisamment réfuté cette erreur, chap. VII , § V '.

Page 1