‹ Physiocrates (volume 3)Chapitre 10 sur 92 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des rapports entre une nation et les autres nations. — 11 existe , sous une forme différente de celle des premiers temps , une société naturelle , générale et tacite parmi les nations ; devoirs et droits essentiels qui en résultent , et qui sont réciproques entre elles. — L'ordre naturel qui régit cette société générale, est cecpii assure à chaque nation son meilleur état possible. — Cet ordre, qui n*a rien d'acbitraire, doit être la base fondamentale de la politique. — Il est de rintérét d*on souverain et d'une nation de s'y conformer, quand même il ne serait point adopté par les autres nations. — Balance de l'Europe ; observations sur ce système.

La troisième classe des différents objets qui appartiennent an gouvernement des empires renferme, suivant la division que nous en avons faite, tous les rapports qui se trouvent naturellement et nécessairement entre une nation et les autres nations. Pour montrer clairement comment l'évidence de l'ordre naturel et essentiel des sociétés doit régner despotiquement dans cette branche d'administration, il nous faut remonter à la source de ces mêmes rapports, aux temps qui ont précédé la formation des sociétés particulières, aux devoirs et aux droits récipro-

* Traduites dans la langue actuelle de l'économie politique, ces lignes n'affirment pas autre chose que l'importante vérité , mise surtout en lumière par Malthus, que la misère ne cessera pas au sein de la société tant qu'il y aura défaut d'équilibre entre le capital circulant et la population laborieuse.

De plus, quand l'auteur présente la terre comme Tunique source de la perpétuité et de l'accroissement de ce capital, n'exprime-l-il pas encore la même doctrine que le philosophe anglais, disant en propres termes : « Le fonds destiné à mettre le travail en activité est donc la quantité de nourriture possédée en somme, par les propriétaires de terre, au-delà de ce qui suffit à leur consommation C'est principalement de l'état de ce fonds que dépend do nos jours, en tout pays, le bonheur ou le malheur du peuple. Kl c'est du bonheur ou du malheur du peuple que dépend principalement l'état progressif, slationuaire ou rétrograde de la population {Ess. sur le princ. de pop.^ p. 558). » — V. plus haut, cli. V, note de la p. 485. (t. D.)

qoesqae les hommes alors avaient naturellement et nécessairement entre eux, et qui constituaient le juste et Tinjuste absolus.

Nous avons vu ces sociétés naître de la nécessité de multiplier les subsistances parla culture : tant que les hommes ont été assez peu nombreux pour pouvoir subsister des productions spontanées de la terre , il n^exîstait entre eux qu'une société naturelle, générale et tacite; société natarelle, parce qu'elle consistait en ces premiers droits respectifs que ia nature a établis sur les premiers devoirs dont elle a grevé notre existence; société générale, parce que ces devoirs et ces droits, liés au physique de notre constitution, étaient les mêmes pour tous les êtres de notre espèce, et dans tous les lieux où des hommes errants pouvaient se transporter ; société tacite, parce qu'elle se trouvait établie sans aucune convention expresse ; sa justice et sa nécessité étaient sensibles à chaque homme en particulier ; elle existait enGn, par la seule impossibilité physique et évidente, que sans elle le genre humain pût se multiplier et se peipétuer.

Ce n'est pas que je prétende que chacun s'abstint alors scrupuleusement de tout ce qui pouvait troubler l'ordre de cette société primitive, et que les hommes n'eurent aucune sorte d'association pour leur sûreté commune : nous devons, au contraire, supposer des crimes, parce que leur germe, qui est en nous, a été le même dans tous les temps ; nous n'avons fait que lui donner plus d'activité, par les écarts dans lesquels notre ignorance nous a fait tomber : nous devons supposer aussi des associations, parce qu'elles sont une suite naturelle du besoin que nous avons les uns des autres; besoin impérieux, que notre premier âge ne nous permet pas de méconnaître, et qui parait ne s'affaiblir en nous que pour être remplacé par notre sensibilité pour les plaisirs d'attrait, dont la nature a rendu notre union susceptible pour nous.

Cette société naturelle, générale et tacite, qui a dû nécessairement précéder l'établissement des sociétés particulières, n'a point été détruite par leur institution; elle n'a fait que se distribuer en différentes classes, prendre ainsi une forme nouvelle pour se donner plus de consistance, pour consolider parmi les hommes les devoirs et les droits essentiels et réciproques qui étaient inséparables de l'humanité. C'est donc dans ces devoirs et ces droits primitifs qu'il faut aller puiser les devoirs et les droits que les nations ont respectivement entre elles ; c'est le moyen de les mettre en évidence, de les juger sans aucune sorte de prévention, et de nous convaincre qu'ils ne comportent rien d'arbitraire.

0 lecteur ! qui que vous soyez, faites attention aux vérités simples que Je viens de mettre sous vos yeux ; elles ne vous annoncent que ce que vous savez, que ce que vous voyez vous-même : pénétrez chez les pou-

pies les moins connus, les moins fréquentés; présentez-vous k eux dams un état qui ne puisse les alarmer; si des expériences fôcheuses ne leur ont point appris h se déGer des autres hommes, vous trouverez chez eux un asile et des secours ; vous les reconnaîtrez pour être naturellement et tacitement en société avec votre nation, dont peut-être ils n*ont aucune idée. Regardez aussi cette multitude de peuples qui ont eu des re« lations de commerce ; voyez comme, malgré les distances prodigieuses qui les séparent, ce lien commun les rapproche les uns des autres; voyez comme ils respectent tous et ces devoirs et ces droits réciproques qui les tiennent unis les uns aux autres pour leur avantage commun; ces devoirs et ces droits, par le moyen desquels la société se perpétue et embrasse toutes les parties de la terre habitée.

Les sociétés particulières ne sont donc véritablement que différentes branches d'un même tronc, dont elles tirent leur substance ; que différentes classes de la société naturelle, générale et tacite qui a précédé leur institution. Nous pouvons même les regarder comme ayant été, dans leur origine, des sociétés errantes, mais devenues sédentaires par la nécessité de demeurer attachées à tel territoire en particulier pour le cultiver. Chaque nation n'est ainsi qu'une province du grand royaume de la nature ; aussi seraient-elles toutes gouvernées par les mêmes lois» par des lois qui, dans ce qu'elles ont d'essentiel, seraient parlaitement semblables S si toutes ces nations s'étaient élevées ^ la connaissance du juste et de l'injuste absolus; h la connaissance de cet ordre immuable, par lequel l'auteur de la nature s'est proposé que les hommes fussent gouvernés dans tous les lieux et dans tous les temps, et auquel il a attaché leur meilleur état possible.

L'idée de cette société générale toujours existante est antérieure a l'établissement du christianisme : ce rayon de lumière brillait dans les ténèbres du paganisme, et plusieurs philosophes de l'antiquité païenne en ont parlé avec force et dignité *. Cette vérité philosophique cependant n'a point été suffisamment approfondie; et nous voyons qu'elle ne s'est présentée que très confusément à ceux qui se sont proposé d'en faire

* Puisque Tobjet de la société est partout le même, que partout elle a été instituée pour le maintien des droits qui appartiennent également à tous les hommes, pourquoi les lois destinées à remplir un même objet, à exercer leur autorité sur des êtres d'une même espèce, seraient-elles dilférenlcs? Toutes ont le même but, et le système de lois qui le remplira le mieux , sera le meilleur pour toutes les nations. S'il peut y avoir des différences , ce n'est point dans les lois qu'il convient de donner à différents peuples , mais dans les moyens de ramener à ces mêmes lois ceux que des législations différentes entre elles, mais toutes vicieuses, en ont écartés (Condorcet, Exposé des principes d'économie sociale de Turgot, Vie de Turcot, p. 224).

• V. le derniiT chapitre de cet ouvrage.

one maxime politique : faute de remonter aux premiers principes de cette société générale, ils ne se sont pas aperçus que cette mémo société générale qu'ils désiraient d'établir existait déjà ; qu'elle était l'ouvrage de la nature même ; qu'il ne s'agissait pas de la former, mais de l'entretenir, de ne pas la troubler, de connaître évidemment les lois qui constituent son ordre essentiel, aGn de nous y assujétir par la seule force des aventages évidents qu'on trouve à s'y conformer. L'établissement de cet ordre politique parmi les nations, ou plutôt son observation doit même paraître encore une chimère à tous ceux qui ne seront pas convaincus par l'évidence, qu'il n'est autre chose que Yordre évidemment le plus avantageux à chaque nation^ comme il Vest à chaque souverain et à chaque homme en particulier, par conséquent qu'il suffit que ce même ordre soit connu pour être observé.

On peut dire que jusqu'ici chaque nation a pris, pour base de sa politique, le dessein de s'enrichir ou de s'agrandir aux dépens des autres : quand les traités entre quelques nations confédérées n'ont pas eu pour objet des conquêtes communes, leur but a du moins été de se ménager de grands proflts par le moyen du commerce : aucune d'elles ne s'est peut-être jamais demandé qui est-ce qui payerait les proflts qu'elles se proposaient de faire : aucune d'elles n'a jamais songé que l'état respectif de leurs intérêts factices et arbitraires pouvait changer d'un instant à l'autre; que leurs traités n'étaient ainsi que des édifices élevés pompeusement sur un sable mouvant ; qu'il est physiquement impossible qu'une politique qui blesse les intérêts des autres nations n'ait pas les autres nations pour ennemies; que cette fausse politique nous fait payer bien cher de prétendus avantages qui, par les guerres qu'ils occasionnent, compromettent la sûreté d'un État, et qui, dès qu'on les approfondit, non-seulement s'évanouissent, mais encore se convertissent en privations, en pertes réelles pour les nations et les souverains que ces avantages illusoires ont séduits.

La politique, science dont l'obscurité fait la profondeur, et dont les contradictions n'osent se montrer au grand jour, a inventé dans notre continent le système de la balance de l'Europe, terme énigmatique, dont le vrai sens me parait impossible a définir. Mais, sans vouloir approfondir ce mystère, nous pouvons dire que les effets de ce système en démontrent évidemment les inconséquences : certainement il est peu propre a prévenir les guerres parmi les puissances de l'Europe ; il semble plutôt leur servir d'occasion ou de prétexte ; car, tous les jours, elles se font la guerre pour maintenir la balance; les peuples ainsi s'entrégorgent, armés les uns contre les autres, par un système imaginé pour les empêcher de s'cntrégorger.

:)28 iMERCIER DE LA RIVIÈRE.

Quoi qu'il en soit, distinguons, dans ce plan politique, Tobjet quMl se propose, et les moyens qu'il emploie pour le remplir. Son objet, nous dit-on, est la pacification de TEurope ; d'arrêter les entreprises arbitraires du plus fort, qui voudrait opprimer et dépouiller le plus faible ; de maintenir ainsi chaque nation dans la jouissance paisible de ce qui constitue son état politique; de ne pas permettre enfin qu'aucune puissance puisse acquérir un tel degré de forces, qu'il ne soit plus possible de lui en opposer de supérieures, dans le cas où des passions effrénées la porteraient à vouloir étendre sa domination sur d'autres peuples.

Ce projet est assurément bien louable ; tous applaudissent avec raison à sa sagesse,^ sa justice ; mais il n'en est pas ainsi des moyens de rexécnter ; c'est un article sur lequel une politique factice, une politique séparée de ses vrais principes tient les nations divisées; et l'expérience ne nous a que trop appris combien nous devons redouter les suites funestes et naturelles de cette division. 11 faut donc que la théorie de la politique ne soit pas exacte k cet égard, puisqu'elle s'égare dans la pratique» et qu'elle ne peut arriver à son but.

Cependant, le système de la balance de l'Europe, quelque mal combiné qu'on puisse le supposer, nous fournit de grands arguments pour prouver que toutes les nations de cette partie de la terre se regardent comme une seule et même société formée par un intérêt commun, par un intérêt qui doit nécessairement réunir toutes leurs forces particulières, pour leur donner une seule et même direction , afin que leur sûreté commune en soit le résultat. La base de ce système est la persuasion où l'on est que chaque nation veut naturellement sa sûreté personnelle ; que toutes celles dont la sûreté personnelle est directement ou indirectement menacée sont naturellement décidées, par ce danger commun, à s'unir pour lui opposer une résistance commune; qu'ainsi leur confédération, sans être même ni prévue ni convenue par aucuns traités antérieurs, doit nécessairement embrasser toutes les nations qui ont à craindre d'être tôt ou tard enveloppées dans le même danger.

Une confédération générale de toutes les puissances de l'Europe n'est donc point une chimère, comme bien des gens l'ont imaginé; elle est même tellement dans l'ordre de la nature, qu'on doit la supposer toujours faite, ou plutôt toujours existante sans l'entremise d'aucunes conventions expresses à cet égard, et par la seule force de la nécessité dont elle est à la sûreté politique de chaque nation en particulier. Le système de la balance de l'Europe n'a pu s'établir sur un autre fondement que sur l'existence de cette confédération naturelle et nécessaire; et la manière de régler les procédés qui devaient en résulter a été le seul point dont la politique a dû s'occnpor.

Si ce système, vu dans le principe dont il est émané, dans Tordre na-^ turel des intérêts des nations et des procédés que ces intérêts leur suggèrent, nous montre que tous les peuples de TEurope ne forment natu-^ rellement qu^une seule et même société, ce même système, envisagé dans les mauvais effets dont il est suivi, nous offre encore une seconde preuve de cette vérité, pour peu que nous voulions remonter aux causes naturelles de ces mêmes effets : par lui-même, le projet d'entretenir la paix ne peut jamais occasionner la guerre, à moins que, pour l'exécution de ce|projet, on n'ait choisi des moyens qui soient contradictoires avec la fin qu'on se propose : alors des causes de la guerre sont dans les moyens et non dans le dessein projeté : ainsi, par la raison que le système de la balance de l'Europe ne la préserve point de la guerre, nous devons conclure avec certitude que ce point de vue politique pèche dans les moyens de l'exécuter.

Deux circonstances peuvent rendre vicieux ces moyens : ils le sont, s'ils tendent à diviser les puissances de l'Europe, pour les mettre en contre-forces et en opposition les unes aux autres; ils sont vicieux encore, s'ils blessent les intérêts naturels et légitimes de quelques nations : essayons maintenant de nous développer.

Si, pour établir un équilibre entre elles, les puissances de l'Europe forment des confédérations particulières et se divisent, il est impossible qu'elles parviennent à leur but ; et quand elles y parviendraient, il serait impossible que cet équilibre pût se conserver.

Supposons, par exemple, la masse générale des forces égales h 12 : pour trouver l'équilibre, en les divisant seulement en deux parties, il faut les composer chacune de 6; mais cette égalité de forces devient né-' eeuairement égalité de danger pour chacune de ces deux divisions; et, par ce moyen , leur sûreté respective est fort équivoque. Cette égalité parfaite est donc une position inquiétante et périlleuse, que chaque puis^ saoce a grand intérêt d'éviter, et qui naturellement doit la décider à se confédérer de manière qu'elle ait pour elle la supériorité des forces.

Rien de plus simple que l'argument qu'on propose ici contre la division des puissances : en supposant leurs forces dans l'équilibre le plus parfait, chacune d'elles se trouve réellement en danger ; car, si deux forces égales s'attaquent, rien de plus incertain que l'événement. Comment donc peut-on se ilatter d'établir ou de conserver ce même équilibre parmi les puissances, dont il n'en est pas une qui ne doive le redouter?

Cependant, si, dans le cas que nous venons de supposer, une seule puissance, pressée par cet intérêt majeur, se détache de son parti pour se rénnir à Tautre, voila que celui-ci se trouve être 7 contre 5, alors

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plus (l'équilibre; il faut que toutes les autres branches du parti qu*elle vient d'abandonner suivent son exemple, auquel cas la confédération devient générale; ou que la guerre s'allume entre les deux diviûons, soit parce que celle qui se croit supérieure en forces peut être tentée d'en abuser, soit parce que l'autre, qui redoute cette supériorité, doit se proposer de faire les plus grands efforts pour la dissiper : anssi, dans ces circonstances, la politique épuise-t-elle toutes ses ressources pour faire naitre de nouveaux intérêts qui puissent faire changer l'état des confédérations; et, de là, les méfiances, les jalousies, les haines nationales, les guerres enfin qui ne se terminent que par des traités faits par force, et destinés a être rompus sitôt qu'on croira pouvoir le feire avec quelque avantage.

II est encore une autre raison k rendre de l'impossibilité de pouvoir compter sur un équilibre parfait entre les puissances de l'Europe, en les divisant pour les opposer les unes aux autres : il est certain que, pour établir cet équilibre, il faudrait pouvoir calculer et garantir de toute variation un genre de puissance qui est tout a la fois incalculable et sujet k des révolutions qui le changent du tout au tout. Les forces physiques d'une nation n'ont, pour ainsi dire, d'autre valeur que celle qu'elles acquièrent par la manière de les employer : de là s'ensuit que le génie, les talents, l'art, en un mot, de faire valoir les forces physiques d'une nation, sont une grande partie de sa puissance; or, ces avantages ont une si {çrande influence dans les opérations pour lesquelles on cherche à balancer les forces, qu'un homme de plus fait pencher celte balance. Ajoutez que ces mêmes avantages sont reconnus pour être si inconstants, si passagers, qu'on ne peut jamais savoir de quel côté se trouvera cet homme de plus.

Le projet de diviser les puissances pour les forcer, les unes par les autres, à vivre en paix, renferme donc une contradiction évidente entre la fin et les moyens. Mais, observez que celte idée chimérique tient essentiellement au second vice qui peut se trouver dans les pratiques par lesquelles on croit pouvoir maintenir la balance de rËuro|>e : toutes les fois que les intérêts naturels et légitimes de quelques nations seront blessés, il y aura nécessairement division entre elles: ce schisme politique ne cessera même de changer de forme et d'état jusqu'à ce que l'arbitraire ail été banni des prétentions.

Si, dans les confédérations, on se rappelait que tous les peuples ne forment entre eux qu'une même société générale; si, d'après cette première vérité, on examinait de bonne foi les droits essentiels dont chacun d'eux (loil1nvariî:!'emenl jouir dans celte même société; qu'on évitât avec soin de préj idicier à ces drc s; que les traités ne fussent que l'ex-

pression de cet ordre naturel, fidèle et immuable, dont il ne nous est pas possible de nous écarter sans être injustes, toutes les nations regarderaient comme avantageux pour elles d^accéder & ces mêmes traités; au moyen de qnoi la confédération deviendrait naturellement et nécessaireflwfU générale. Ainsi, quand le système de la balance laisse subsister cette division, nous devons être certains qu'elle est le fruit de ses inconséquences, des injustices qui se trouvent dans les moyens qu'il emploie; ainsi, lorsque cette division devient une occasion de guerre, c*est par une suite naturelle et nécessaire de cette même injustice ; ainsi, considéré dans son principe ou dans ses mauvais effets, ce système est égale* ment nne preuve qu^une confédération générale est Tétat naturel de FEurope ; et que tous les peuples de notre continent, divisés dans le fait et par des méprises, ne forment cependant dans le droit qu'une seule et même société.

An fond, ce qu'on entend par la balance de l'Europe ne peut être qo^nne sorte de ligue défensive, dans laquelle les engagements auxiliaires sont conditionnels et relatifs aux différents événements qui peuvent troubler la paix. Sous ce point de vue, il est encore évident que le système de cette balance, ou ne peut produire l'effet qu'on en attend, on suppose une confédération générale. De quelque côté que vienne Forage, la confédération ne doit-elle pas avoir lieu ? Quelle que soit la puissance qui veuille former des entreprises, ne compromet-elle pas la sûreté de toutes les autres? Par conséquent toutes les autres ne doiventelles pas se réunir pour faire force contre elle? Ainsi, par la raison qu'on ne sait pas quel sera Tcnnemi commun qu'on pourra dans la suite avoir à combattre, la confédération, si elle n'était pas générale, ne pourrait maintenir l'équilibre dans tous les cas.

Non-seulement le système de la balance, sous quelque face qu'on l'envisage, nous montre que depuis longtemps on a regardé les nations de FEorope comme ne formant qu'une seule et même société; mais cette vérité est encore consacrée par des pratiques qui seraient pour nous d'excellentes leçons, si nous leur donnions toute l'attention qu'elles méritent de notre \k\vu Les rois sont dans l'usage de se traiter réciproquement At frères : cette qtialilication, qu'ils se donnent mutuellement entre eux, est un titre précieux dont je réclame ici rantoritc. Les rois n'emploient cette expression que dans les actes où ils parlent en rois, en chefs des nations qu'ils représentent : ce n'est donc point précisément une fraternité personnelle qu'ils veulent désigner par cette manière d'écrire ou de parler, c'est au contraire une fraternité nationale : eomme rois ils se reconnaissent pour frères, parce que chaque peuple,

chaque État doit se reconnaitre pour frère d'un autre peuple, d*un autre État.

Par quelle fatalité voudrait-on donc que cette fratemUë ne fûtqa*an nom ? Par quelle fatalité ce nom si sainte si cher, serait-il fait pour frapper nos yeux ou nos oreilles, sans nous peindre aucune idée sensible que nos esprits puissent comprendre, et dont nos âmes puissent être affectées? Si jamais nous sommes assez heureux pour nous dégager des préjugés qui nous aveuglent sur nos véritables intérêts, et chercher, dans rétablissement de Tordre des sociétés, le meilleur état possible des souverains, des nations, de chaque homme en particulier, la politique changera de système et de langage; au terme de balance, elle substituera celui de fraternité; alors, il lui sera facile de n'être plus inconséquente, de ne plus faire contraster son langage et ses procédés; les objets qu'elle se propose et les eflets qu'elle produit; l'intérêt commun des puissances et un système qui, pour les accorder, les tient désunies.

La fraternité des nations n'est donc point une vérité nouvelle; il y a longtemps qu'elle est découverte par les hommes ; mais ils ne Tont vue ni dans sa véritable source, ni dans ses rapports essentiels, et voilk pourquoi les plans mal combinés d'une politique factice et arbitraire dous ont si souvent donné la guerre, en se proposant de nous donner la paix. Mais, puisque cette vérité nous est connue, puisque nous sommes forcés d'avouer cette fraternité naturelle, qu'elle est même un dogme foodamcnlal de notre religion, regardons-la donc comme étant le point fixe (roù la saine politique doit nécessairement partir, pour (ixer l'ordre et la nature des procédés respeclifs qui doivent être adoptés par toutes les nations.

Sitôt que nous prendrons pour base de notre politique la fraternité naturelle des nations, nous examinerons ce qui appartient k l'essence de celte fraternité, et nous trouverons que, de nation à nation^ la nature a établi les mêmes devoirs et les mêmes droits qu'entre un homme et un autre homme : nous trouverons que le meilleur état possible de chaque homme en particulier est attaché à la plénitude de son droit de propriété et de la liberté qui en est un attribut essentiel ». Or, dès que nous connaissons

• La propru''lé n'est autre chose que la libre disposition de ce qu'on possède légitiincment. Dans rélal nalurel , tout ce dont on jouit , sans l'avoir enlevé à un autre, Torme cotte propriété; dans l'état social, elle devient ce qu'on a reçu de sa famille, ce (pi'on a pu acquérir par son travail, ce qu'on a obtenu par une convention. Les lois retient la manière d'exoroer ce droit ; mais ce nesl pas des lois qu'on le tient,

La liberté n lurclle consiste ihu< le :lroit de faire tout ce qui ne nuit pas au droit d'auîrui. Il ne f.nU pas corifon'îrc celle liberté avec la liberté civile, qui consiste à n'être forcé dobéir qu'à des lois, car les luis peuvent violer la liberté naturelle ; ni

L'ORDRE NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. TiSS

oeqniconstitae le meilleur état possible de chaque homme eu particulier, nous coDuaissons aussi ce qui constitue le meilleur état possible de chaque nation ; car enfin, IMntérêt public, l'intérêt général d'une nation, n*est autre chose que le produit des divers intérêts particuliers de ses membres.

A peine avons-nous saisi ce premier aperçu que la politique cesse d*élre un mystère; elle ne cherche plus les ténèbres pour cacher sa difformité; elle n'a plus besoin d'artifices pour étayer sa faiblesse chancebnle; loin de se couvrir d'un voile épais, elle se met en évidence, se place au milieu des nations, et d'un front serein leur tient à toutes ce langage : c Le meilleur état possible d'une nation consiste dans la plus € grande abondance possible de ses récoltes annuelles, jointe à la plus € grande valeur vénale possible de ses productions. Ces deux avantages € réunis, parce qu'ils doivent l'être nëces8aireTnent^\u\ assurent, en raison € de son territoire, la plusgrande richesse possible, la plus grande popuc lation possible, la plus grande industrie possible, la plus grande consis- € tance possible parmi les autres nations. Pour arriver ainsi h son plus € haut degré possible de prospérité dans tous les genres, elle n'a qu'une « seule chose à faire, c'est de protéger chez elle le droit de propriété, € de lui procurer la plus grande solidité possible et la plus grande € liberté : voilà son premier devoir essentiel, devoir qui détermine « tout à la fois ceux qui sont réciproques entre ses sujets, et ceux dont € elle est tenue envers les autres nations.

€ Par la raison qu'tï n'est point de droits sans devoirs^ que les devoirs € sont la mesure des droits^ et qu'un homme, qui prétend qu'on resc pecte ses propriétés, ne peut l'exiger qu'en vertu de l'obligation qu'il € s'impose de respecter celles des autres, une nation aussi ne peut éla- € blir solidement ses droits de propriété et sa liberté que sur le devoir c qu'elle se fait de ne jamais attenter sur les droits de propriété et sur € la liberté des autres peuples. De ces vérités résulte qu'un intérêt ca- « pital, un intérêt évident, et commun k toutes les nations, les tient na- ' € turellement et nécessairement confédérées entre elles pour consolider c le droit de pro|)riété et la liberté par une garantie commune : cette

avec ce qifon appelle la liberté politique, qui'consiste à n*obcir qu'aux lois auxquelles oo a donne sa sanclion, soit par soi-même, soit par ses représentants. La liberté civile n'e»t qu'une jouissance confirmée par l'autorité des lois d'une partie, et souvent d'une très petite partie de la liberté naturelle, même dans tes pays oh ton se vante le plus d'are libre, La liberté polilique n'est véritablement que Texerrico du droit de souveraineté , droit qui n'a dû son existence qu'a la société , et qu'il ne faut pas confondre avec ceux pour le maintien desquels elle a été établie. (Condorcet , Vie de Turgot, p. ^1, 222 et 225).

c confédération naturelle et générale^ qui est la même que celle qui c subsiste entre les membres d'une société particulière, impose b c chaque nation le devoir de concourir au maintien des droits des c autres nations; mais aussi par ce devoir elle achète le droit de s*ap- € proprier à son tour les forces des autres nations pour la défense de c ses propres droits.

c Ainsi vos devoirs et vos droits respectifs sont établis les uns sur c les autres; et leur proportion est déterminée par un ordre essentiel, c dont vous ne pouvez vous écarter qu'à votre préjudice; ainsi, vous c n'avez rien à régler entre vous, que la forme extérieure des procédés, c dans les cas où quelque nation aura besoin du secours des autres. € Ce cas même ne sera jamais problématique , car les entreprises c qu'une nation peut faire à force ouverte sur les sujets d^une autre « nation n'ont rien d'équivoque; et c'est là le seul désordre que votre c confédération doive se proposer d'arrêter. D'ailleurs, laissez chaque c peuple mettre, comme il le voudra, son commerce extérieur à la c gêne ; plaignez en cela son aveuglement, mais ne lui en faites point c un crime par rapport aux nations qu'il prive de la liberté de oomc mercer dans ses Etats; c'est à lui-même qu'il préjudicie; un tel déc sordre porte nécessairement sa punition avec lui. Mais vous devez c respecter jusqu'à son erreur, parce que vous ne pouvez lui faire c violence, sans offenser ses droits de propriété et sa liberté : gardezc vous surtout d'user vis-à-vis de lui de représaiile; ses méprises alors c vous deviendraient communes, et elles vous causeraient les mêmes € dommages*.

< Ne se permettre aucune entreprise sur une autre nation, s'unir et « faire force pour contenir les autres dans le même devoir, voilà c l'ordre essentiel de votre société générale, comme celui des sociétés c particulières; il est tout entier renfermé dans ces deux maximes ; leur € simplicité, ou plutôt Tévidence de leur justice et de leur nécessité, « vous annonce même que cet ordre est fait pour assurer, de proche en c proche et dans toutes les parties de la terre, la paix et le bonheur df « l'humanité'. »

Ce qui prouve bien la sagesse et la vérité de la politique ainsi ra-

* Nous ne pouvons laisser passer ces mots sans faire observer que, le 10 mai 1S43, sir Robert Peol tonait lo même langage an sein du parlement d'Angleterre. — V. Cobdcn et la Liijuc^ p. i»7, en note. (E. D.)

^ Nul commentaire pins dramalitpie, plus éloquent et surtout plus rempli d'actualité, dr, ers nobles principes d'économie sociale, <jue les discours des Frce-iradêTê ou des orateurs de VAgiiaiion anglaise en faveur de la liberté du commerce^ r«-

L*ORDRfi NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. S35

menée à ses premiers principes, c'est qu'elle convient aux intérêts par* tiealiers de chaque nation, indépendamment des systèmes contraires que les autres nations pourraient adopter. Il importe assurément à une nation que ses procédés à Tégard des étrangers s'accordent avec la forme de son gouvernement intérieur, pour annoncer une politique exclusive de ces projets ambitieux que les autres nations ne peuvent soupçonner sans s'alarmer et sans chercher k les prévenir ; or, elle ne peut trouver cet avantage que dans rétablissement de Tordre naturel et essentiel des sociétés, parce que cet ordre est le seul qui mette en évidence l'intérêt personnel que les souverains ont à conserver la paix, et qui permette ainsi k cette évidence éTenchainer V arbitraire dans les motifs qui peuvent les porter à déclarer la guerre, et dans l'usage des moyens dont ils ont besoin pour la soutenir.

En même temps qu'une nation inspire cette confiance, il est important pour elle aussi de porter ses forces à leur plus haut degré possible, afin de jouir de toute la considération h laquelle elle peut prétendre parmi les autres puissances. Enfin, elle ne peut ni conserver ni même acquérir aii dehors une grande consistance, qu'autant qu'elle jouit au dedans d'une grande prospérité ; or, le germe de cette prospérité est cette même politique que Tordre essentiel des sociétés vient de nous indiquer-.respecter les propriétés et la liberté des autres nations; donner chez elle à ces mêmes droits toute l'extension et toute la solidité dont ils sont susceptibles; d'après ces principes, et sans avoir aucun égard aux entraves que les étrangers peuvent mettre k leur commerce extérieur, accorder k celui qu'elle fait la plus grande liberté possible; s'assurer par ce moyen une grande richesse, une grande population, une grande puissance, voilà la vraie politique , une dans ses principes et dans ses effets. Il est évident qu'une nation peut l'adopter pour elle indépendamment des autres nations : le droit de propriété peut devenir pour ses sujets un droit sacré, sans qu'il le soit pareillement chez tous les étrangers ; Tordre essentiel, dont ce droit est la base et le principe, peut gou- Terner despotiquement chez elle, sans gouverner despotiquement chez les autres; eufin, pour rendre le commerce pleinement libre dans tous les pays de sa domination, il n'est pas nécessaire qu'il le soit également

cueillis par BI. Frédéric Bastiat. On peut le pressentir, par ce que nous en avons cite déjà dans \ti Observations qui précèdent Fœuvre de La Rivière ; mais Ton ne s'en lormera une idée exacte qu*en parcourant d'un bout à l*autre cette intéressante publication, où le débat ne i)orte pas sur des questions qui n'intéressent que la fortune ou la vanité de ceux qui les discutent, mais bien sur des principes dont le respect importe au bonheur et à la paix de riiumauité. (E. D.)

SOUS les dominations étrangères ; et c*est ce que je me propose de démontrer dans les chapitres suivants. II est évident encore que cette politique ne comporte rien d'arbitraire ; qu'elle n'est qu'une conséquence naturelle de Tordre essentiel des sociétés, qu'elle s'établit naturellement et nécessairement avec lui ; qu'ainsi toute nation qui fera régner chez elle cet ordre essentiel doit être au dehors et au dedans dans son plus haut degré de puissance et de splendeur; dans l'état le plus florissant, le plus tranquille, le plus heureux que le souverain et les sujets puissent espérer.

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