‹ Physiocrates (volume 3)Chapitre 9 sur 92 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Doubles-emplois résultants des impôts sur les salaires de rindnstrie, ou sur la vente des choses commerçables. — Ils retombent tous à la charge da propriétaire foncier et du souverain , en raison de la portion que chacun d'eux prend dans le produit net des cultures. — Ces impôts sont dans tous, les cas possibles , progrenî* vement et nécessairement destructifs des revenus de la nation , de ceux du souverain, et de la population.

Rappelez-vous ce que j*ai précédemment observé sur la nécessité dont il est, que la distribution et la consommation des produclions se fassent dans une proportion dont il puisse résulter un avantage commun à ceux qui les font renaître et a la classe industrieuse '; rappelezvous que toutes les productions qui ne peuvent être consomméesen natare parleurs premiers propriétaires, ne leur deviennent utiles que par Tentremise des travaux de Tindustrie; rappelez-vous que les salaires ou les prix payés pour ces travaux ne sont que des portions prises dans ces productions en nature, ou ce qui revient au même, dans leur valeur en argent ; rappelez-vous que la mesure de chacune de ces portions n'a rien d'arbitraire; qu'elles sont au contraire toutes déterminées parrautorité despotique de la concurrence qui, pour l'intérêt commun de toute la société, fait ainsi régner Tordre le plus avantageux dans la distribution et la consommation des productions; ordre qui ne peut plus subsister, dès qu'un impôt vient dénaturer les proportions suivant lesquelles la concurrence a fait faire celte distribution.

^ Y a-t-il connexion nécessaire cuire les avantages de l'impôt imiquc et territorial et le gouvenicment d'un seul ? C'est une proposition dont l'afTirmalivc est soutenue par Mercier de La Itivièrc (qui y revient même à la fin du chapitre suivant) , dans la partie de son livre (|ne nous avons retranchée de ce volume , mais en faveur de laquelle il n'apporte pas, il s'en faut de beaucoup, la même vigueur et la même clarté d'arguirientalion, que lorsqu'il traite la question économique seulement. (E. D.)

' 11 existe un curieux rai>prochement à faire entre le commencement de ce chapitre et le chapitre IV de la Disscrlalion sur lu rxalurc des richesses^ Boi*guilIeberl. — \ Oy. Kmnomfxtrs ffnannns du XViir siicfr^ p. AOr. lE. D.)

rORDRE NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. 511

ToQl homme qui, par ses travaux et ses dépenses , se procure plus de productions qu'il n'en peut consommer en nature, se propose nécessaire^ ment de changer la forme de cet excédant, de le convertir en ouvrages de rîndustrie ; d'un autre côté, ceux qui se consacrent aux professions relatives à ces ouvrages, comptent certainement sur réchange de leur main-d'œuvre contre des productions. Il faut donc nécessairement qu'il y ait une proportion établie entre la valeur vénale des productions et la valeur vénale des ouvrages de l'industrie : ce n'est que d'après cette proportion y que chacun peut se déterminer sur l'emploi de sa personne , de ses richesses mobilières et de ses talents.

Remarquez bien la nécessité de cet équilibre qui doit régner entre le prix des productions et celui de la main-d'œuvre. Inutile d'examiner lequel des deux commande le premier h l'autre : le point essentiel à saisir, c*est qu^ils sont tous deux dans une dépendance réciproque; qu'ils se servent mutuellement de mesure ; et que vous ne pouvez changer l'ordre de leurs rapports qu'au détriment commun de tous les intérêts que nous cherchons le plus à ménager.

Cet équilibre dont je veux ici vous faire comprendre toute la nécessité, D*a rien de mystérieux : pourquoi cet artisan me paye-t-il la mesure de mon blé 30 sous? c'est parce que ses salaires le lui permettent; el qui est-ce qui lui paye ses salaires ? Les premiers propriétaires de la ▼aleor des productions , ou d'autres hommes à qui déjh ils ont distribué ane partie de cette valeur *. Retranchez la moitié de ces salaires : cet artisan-ne peut plus me payer mon blé au même prix , a moins qu'il ne diminue la somme des achats qu'il fait à d'autres vendeurs; mais dans ce cas, ces autres vendeurs n'auront plus les mêmes moyens pour acheter non blé: c'est toujours le même inconvénient, le même contre-coup. Le mouvement de l'argent n'est qu'une circulation, suivant laquelle chacun doit en recevoir autant qu'il en donne, el chacun doit en donner autaol quMl en reçoit. Suivez cette circulation dans toutes ses branches ; tons verrez facilement que la classe industrieuse ne peut mettre un prix anx productions, qu'en raison du prix que leurs premiers propriétaires mettent k sa main-d'œuvre ; qu'ils ne peuvent mettre un prix à sa maind^œavre, qu'en raison de celui auquel ils vendent aussi leurs productions ; qa*ainsi ce sont ces premiers propriétaires qui fournissent eux-mêmes, à cette classe, les valeurs en argent avec lesquelles elle paye les productions; aussi est-ce parce que tous les salaires sont payés par les valeurs des productions, que nous avons donné le nom dédouble-emploi à tout impôt qui se trouve établi sur les salaires.

• Voy. Qucsnay, Dialogues sur Us travaux des artisans p. 490-191 de vv vol.

.')U'i MERCIEIl DE LA RIVIERE.

s'enrichir aux dépens des propriétaires fonciei-s ; par conséquent, que rétat du propriétaire foncier n'est plus, dans la société, le meilleur état possible ; que les hommes ne sont plus pressés de convertir leurs richesses mobilières en richesses foncières; que la classe propriétaire des terres doit se trouver presque toujours sans intérêt, sans volonté, et sans moyens pour améliorer ses possessions, souvent même dans Tioipuissance de subvenir aux dépenses nécessaires a leur exploitation : de b, la dégradation de ces mêmes possessions; de là, une multitude de terres incultes; de là, Texlinction progressive des revenus nationaux et de h population.

l'our se former une idée juste de la nécessité de cette progression^ il faut obscner qu'une fois que les revenus en argent sont diminués dans une nation, il so fait chez elle moins de dépenses en achat des ouvrages de rindustrie; que la diminution des dépenses en cette partie entraine nécessairement une diminution dans la population ; que la diminution dans la population en occasionne nécessairement une antre dans la consommation des productions; que de jcelle^i résulte encore nécessairement une diminution nouvelle dans le débit ou la valeur en argent des productions, par conséquent dans ce qui forme les revenus en argent du souverain et des propriétaires fonciers : partez maintenanl de ce dernier point, vous allez décrire nécessairement un nouveau cercle de diminutions; un nouveau cercle qui, par les mêmes raisons, sera n^cessairement suivi d'un troisième ; ce troisième le sera nécenatr^mini <run quatrième ; et toujours ainsi croîtra nécessairement la détérioration, jusqu'à ce (]ue vous en ayez fait cesser les causes ou que tout soit détruit.

CIIAPlTHt VII.

Les doubles «>niplois formés par les imp<^ts indirects retombent tous sur les propriétaires fonciers. — CoUo vcrilù démontrée par Tanalyse des contre-coups d'un JmpiM sur les rentes et sur les loyers de maisons. — Le souverain paye lui-roéme une gi'ande partie d'un tel im^xM.

Tout impôt est payé par le produit des terres »; tout ce que l'impôt prend sur ce produit, après le partage fait par le souverain, forme un

• Pmposilion conséquente u celle émise par Quesnay dans sa 5" Maxime rconomiquc^ et qui forme la clef de voiMc de son système , à savoir, que la terre est t'uniffue source des richesses, •*! que c'«*<t Vagriculture qui les multiplie. — V. p. 82 de ce volum»-. •!*-• ^)

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dans les dépeuses des cultivateurs, est une diminution réelle de la masse des richesses productives; un tel impôt est donc destructif de la reproduction, en raison double de ce qu'il prend indirectement sur les avances ; je veux dire que, s*il coûte un million aux cultivateurs, il éteint une reproduction qui vaudrait au moins deux millions *•

Je ne répéterai point ici que, si les cultivateurs ne sont point indemnisés du vide que le détournement d'une partie de leurs avances occasionne ainsi dans la masse totale de la reproduction, il faudra qu'ils se minent, et que la culture tombe dans un état de dégradation progressive : je suppose au contraire qu'ils aient calculé le contre-coup de cet impôt, et que leurs baux soient analogues au résultat de ce calcul; dans ce cas, le produit net se trouvera nécessairement diminué du double de ce qne l'impôt prend indirectement sur les cultivateurs. Mais dès lors Doas découvrons un désordre dont la progression est évidente ; les propriétaires fonciers se trouvent tout k la fois avoir un moindre revenu, et néanmoins payer plus cher une partie des choses qu'ils consomment ; il est donc indispensable qu'ils diminuent doublement leurs consommations; par conséquent qu'ils ne fassent point assez d'achats à la classe indostrieose, pour qu'elle puisse s'indemniser avec eux des sommes qu'elle paye à Fimpôt

Bien des gens cependant se persuadent que la masse totale des achats bits k celte classe industrieuse , sera toujours assez considérable pour qaeces agents puissent se dédommager de l'impôt, par la voie du renchérissement de leurs marchandises. La raison vague qu'ils en rendent, est qoe, si les propriétaires fonciers consomment moins, le souverain, disent-ils, consommera plus, soit par lui-même personnellement , soit par ses entretenus. Mais un calcul très simple peut mettre cette erreur dans mie grande évidence.

Considérons le revenu du souverain et celui des propriétaires fonciers, comme ne formant qu une seule masse, qui paye les deux tiers des ouvrages qne vend la classe industrieuse ; en conséquence, supposons que les cultivateurs joints avec les hommes qu'ils entretiennent , achètent raotre tiers de ces ouvrages. Notre hypothèse ainsi présentée, soit 50 le total d'un impôt établi sur les salaires de l'industrie , renchérissant par conséquent de 30 ces mêmes salaires : n'est-il pas vrai que ce renchérissement coûte 10 aux cultivateurs, puisqu'ils achètent le tiers des ouvrages renchéris de 50? n'esl-il pas vrai que ces 10, dérobés aux avances de la culture, éteignent une reproduction de 20? n'est-il pas vrai qu'en suivant notre supposition, il doit en résulter une diminution de 20 dans

' Y. la note de la p. 49B.

51/i MERCIER DE LA RIVIÈRE.

le reveou commun du souverain et des propriétaires fonciers ? Quel est donc présentement l'état de ce revenu ? D'un côté, il augmente de oO par un impôt sur les salaires; d'un autre côté, il diminue de âO par Textinction de la reproduction; le bénéûce qu'il retire de cet impôt n'est donc que 10. Observez maintenant que ce revenu doit payer les deux tiers des ouvrages de l'industrie, couséquemment que le renchérisse — ment des salaires doit lui coûter 20; mais comment peut-il augmentei — de 20 sa dépense, tandis que sa recette n'augmente que de 10 ? Impos- sible donc qu'il puisse les fournir, impossible que sur les 50 pris pai^ l'impôt, il n'y en ait pas 10 qui soient en pure perte pour la classe in^ dustrieuse qui les a déboursés.

De quelque côté que vous jetiez les yeux, vous n'apercevez présentement que détérioration, et détérioralion progressive; quoique le revenu commun du souverain et des propriétaires fonciers soit augmenté de 10 en argent, ils sont cependant moins riches qu'ils ne l'étaient auparavant, parce que les choses qu'ils achètent sont, en total, renchéries de 30 pour eux. Ils sont donc obligés de consommer moins; couséquemment d'entretenir moins d'hommes en faisant cependant une dépense plus forte en argent. Taudis que la population s'aiïaiblit par ce moyen, vous voyez aussi que la classe industrieuse perd , sans retour, le tiers de Timpôt qu'elle paye, et qu'elle fera toujours la même perte tant que le même impôt subsistera : il faut donc que d'année en année les richesses de cette classe, le nombre de ses agents et ses consommations diminuent ; par conséquent que d'année en année on voie grossir la quantité des productions qui, dans l'intérieur de la nation, manquent de consommateurs en état de les payer. Ainsi la décadence progressive de la classe industrieuse va réfléchir sur la reproduction, et la décadence pro^re55Û?c de la reproduction va réfléchir sur la classe industrieuse: ces deux désordres vont, pour ainsi dire, se donner la main pour accélérer mutuellement la rapidité de leur progression.

Peut-être, me direz-vous, (juc la classe industrieuse a la ressource de vendre aux étrangers; mais les étrangers ne lui tiendront pas compte de l'impôt, ne se prêteront pas au renrhérisscmenl de ses ouvrages pour raison de l'impôt,; ainsi elle sera toujours en perte. D'ailleurs les étrangers n'achèteront pas toujours en argent ; il faudra donc que cette classe reçoive d'eux aussi des marchaiulisos en payement; mais quand elle les aura reçues, qu'est-ce qu'elle en fera ? Dans notre hypothèse, tout le revenu nalionid est déjà dcpcnsé; où donc trcuvora-t-olle, dans la nation, des consommateurs aux<iuels elle puisse revendre ces marchandises étranj»ères pour recouvrer les 10 en argent dont elie est en perle : elles resteront invendues, comme Tauraienl cléccllesauxquelles elles se trou-

L'OllDRË NAliJLlŒL DES SOCIKÏKS POLITIQUES. 51:>

veront substituées; et la cfa^se industrieuse aura dépensé de plus \c% frais qu*uDe telle opération entraine nécessairement après elle.

Si je me permettais d'entrer dans de plus grands détails, je démontrerais par le calcul qu'il n'y a pas une partie du corps politique qui n'éprouve quelque préjudice ki Toccasion de la diminution qui survient dans la reproduction, et qu'il n'y a pas un préjudice particulier qui ne devienne h son tour un préjudice commun , d'où résulte qu'ils concourent tousmutuellement à leur progression. Mais, sans nous appesantir sur cette démonstration Jl suffit d'en indiquer le principe; de faire voir que Tordre qui doit régner dans la circulation des valeurs en argent est interrompu; que l'impôt s'approprie une portion de ces valeurs avant qu'elles aient été employées aux dépenses de la reproduction; que par ce moyen la reproduction ne peut plus les rendre annuellement a ceux qui les ont données à l'impôt ; qu'ainsi chaque année le vice de cette circulation leur occasionne une nouvelle perte dont ils ne peuvent être dédomoiagés, parce que rien ne peut suppléer la reproduction, source unique où les dépenses peuvent puiser les moyens de se renouveler.

IToulez-vous présentement partager le revenu national pour en former le revenu public, etconsidérer séparément les effets d'un tel impôt par rapport au souverain en particulier? Sur le produit total de l'imposition trois articles k déduire, l"" Les frais de la perception ; 2^ la diminution que le souverain éprouve dans son revenu direct ; S"" la perte que lui cause le renchérissement des ouvrages de l'industrie. Malgré cela, je vous accorde que le revenu du souverain est d'abord augmenté : mais combien subsistera cette augmentation? À mesure que la classe industrieuse s'éteindra, ne faudrat^il pas que le produit total de cet impôt diminue, sans cependant que le roichérissement cesse d'être le même dans ses détails? Ne faudra-t-il pas qa'en même temps son revenu direct décroisse faute d'un débit suffisant pour les productions nationales, dont la valeur vénale forme le revenu? Ne bodra-t-il pas que cette double diminution dans son revenu influe sur ses lehats ï la classe industrieuse, et qu'en cette partie il se fasse un vide qui croisse de jour en jour? Voulez-vous qu'en raison des contribuables qui disparaissent à la classe industrieuse, on augmente les cotisations particulières de ceux qui sont encore existants? Anclysez cette prétendue resfourceetses contre-coups; vous trouverez quelle nVst qu'un moyen de Uiter la dégradation; qu'il doit en être alors de la progression de ce désordre, comme de la chute des corps , dont le mouvement s'accélère en nison de leur pesanteur, et se multiplie par le carré des temps.

Nous avons déjà de si bons ouvrages modernes sur cette matière, que je crois devoir ne pas m'y arrêter plus longtemps, quoique j'en laisse à dire beaucoup plus encore que je n'en dis; mais mon objet n^cst point

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de faire un traité particulier de l'impôt : je me dépêche donc d'examioer la seconde branche de notre alternative; de voir ce qui résultera d'un imi>6t sur les salaires de l'industrie, en supposant qu'ils ne renchérissent pas. Chaque homme de la classe industrieuse ne consomme qu'en raison de ses salaires : ainsi , retrancher de ses salaires, c'est retrancher sur ses consommations. Mais, si ses consommations diminuent, qui est-ce qui les remplacera ? Et comment les premiers vendeurs des productions pourront-ils s'en procurer le débit a un bon prix ? Ne vous figurez pas pouvoir, à cet égard, substituer les entretenus par l'impôt aux agents de l'industrie : premièrement, il n'est pas possible que les consommations de ceux-là soient les mêmes que les consommations de ceux-ci ; en second lieu , la marche de ces consommations est absolument différente. Le produit d'un impôt sur les salaires se cantonne, se distribue k un certain nombre de consommateurs, qui sont ordinairement rassemblés dans un même lieu , ou du moins dans quelques lieux particuliers ; par ce]moyen,la consommation se trouve éloignée du lieu de la reproductioo. Or, il est certain que les productions perdent nécessairement de leur valeur vénale en proportion des frais qu'elles ont à faire pour aller trouver les consommateurs. Ajoutez à cela qu'il est beaucoup de productions qui, par leur nature , ne sont pas propres à être transportées , beaucoup encore qui, à raison de leur volume, de leur pesanteur et de la modicité de leur valeur première, ne sont pas susceptibles d'un transport qui deviendrait si dispendieux , qu'il n'en résulterait que des dépenses en pure perle pour ceux qui se proposeraient de s'en procurer ainsi le débit.

Une fois que vous apercevez dms une nation une multitude de productions qui manquent d'un débit suffisant, vous tenez le germe d'une dégradation nécessairement progressive , lorsque l'insuffisance du débit est occasionnée, comme dans notre hypothèse, par une cause qui détruit la proportion qui doit régner entre la valeur vénale des productions et celle des travaux de main-d'œuvre. Dans une telle position, si ceux qui achètent ces travaux les payent toujours au même prix, ils ne peuvent en acheter la même quantité, parce qu'ils ont un moindre revenu : alors les agents de l'industrie reçoivent moins de salaires, et cependant n'en ont pas moins le même impôt a payer. Ainsi, dans cette hypothèse, oii ces travaux ne renchérissent i)oint , l'impôt sur leurs salaires forme un contraste singulier : plus il prend sur les salaires, et plus il les fait diminuer; j'entends que plus les agents de l'industrie payent à l'impôt, et moins ils ont de salaires à recevoir, parce que la diminution de leurs consonimalionscn occasionne une autre dans les revenus do ceux qui leur pjiyont ns salaires.

L*OilDR£ NATUREL DES SOCIETES FOLITIQIES. .'il 7

Le produit d*aD tel impôt peut, il est vrai, se reverser dans la nation, et de ce reversement on verra résulter des consommations. Mais, pour couper court h tous les mauvais raisonnements qu'on pourrait faire k ce sujet, il suffit de faire observer que ce reversement ne peut rendre à la consommation que les sommes prises par Timpôt sur les salaires: il ne dédommage donc point de toutes les non-valeurs dont je viens de parler, et qa*îl occasionne dans la vente d'une partie des productions. Ces nonvaleurs sont des pertes sèches, qui diminuent d'autant les moyens qu'on avait pour payer et faire valoir les autres productions, ainsi que les travaux de la main-d'œuvre. Il n'est donc pas possible qu'il y ait, après l'impAl, une distribution de salaires égale à celle qui se faisait avant l'impôt: cela posé, tant que le même impôt subsistera, le mal croîtra progressivement, parce que la consommation des agents de l'industrie diminuera de plus en plus, sans être remplacée ; et qu'ainsi de plus en plus le débit ou la Yaleur vénale des productions, les revenus et la masse des salaires diminneront.

Une autre observation importante à faire sur le reversement fait par le souverain des sommes que lui fournit un impôt levé sur les salaires, c'est que ce reversement est en partie chimérique : une partie de ces sommes peut bien être employée à acheter en nature une portion des productions que les agents de l'industrie ne peuvent plus consommer ; mais Tautre partie de ces sommes ne peut être pareillement employée eo achats d'ouvrages de l'industrie fabriqués dans la nation. Pour que lesvcDdeurs de ces ouvrages pussent faire ainsi repasser dans leurs mains cettepartiedessommes qu'ils ont payés à l'impôt, il faudrait qu'ils eussent <ltt marchandises il donner en échange de cet argent; qu'ils échangeasteaivaleurs pour valeurs, ce qui leur est physiquement impossible, dès <pe leur main-d'œuvre ne renchérit point; et quand ils le pourraient, ^ant deux fois pour ne recevoir qu'une, ils seraient toujours en perte.

Faites attention à cette dernière observation; elle est d'une force et fi'uie implicite singulières : vous me forcez de vous donner 10 francs <t,avec ces 10 francs, vous venez m'acheter une marchandise de la iiéaie valeur : mais pourquoi cette marchandise vaut-elle 10 francs? Cm parce que ce prix lui est fixé par la concurrence comme étant son prix nécessaire, son prix relatif aux dépenses nécessaires de ceux qui l^ennent à la mettre en vente. Cette marchandise est donc d ansmes •ttins représentative d'une valeur de 10 francs; par ce moyen les 10 iniies d'argent que je vous avais donnés , et que vous me rendez en ^cbange de ma marchandise , n'empêchent point que je ne sois en perte Piécette somme tout aussi réellement que quand un autre me prend pa-

reille marchandise sans la payera 11 faut donc qu'une telle opératioa me ruine progressivement.

Soit dans une nation la valeur de la main-d'œuvre égale à 100, prix fixé par la concurrence : prenez-en 20 pour Timpôt, et de ces 20 employez-en une portion en achat de productions, toujours est-il vrai que l'autre portion ne pourra plus circuler dans cette nation, et qu'il faadia qu'elle passe k l'étranger pour y acheter d'autres ouvrages de maind'œuvre. Mais, dira-t-on, les ouvriers travailleront davantage : vaine 8U|^ position , car avant Timpôt chacun d'eux était force, par la concurrence, de travailler autant qu'il était en son pouvoir. D'ailleurs, comme il n'y a point, après l'impôt, plus de matières à employer qu'il n'y en avait auparavant, si chaque ouvrier pouvait travailler plus longtemps, il y aurait moins d'hommes salariés, moins de consommations faites par conséquent. C'est une autre voie qui nous conduit au même désordre.

Ainsi, quelque ressource que nous imaginions, nous n'en trouverons point qui puisse empêcher que de la diminution des salaires il ne résulte une diminution des revenus, et que de la diminution des revenos il ne résulte une nouvelle diminution des salaires. On conçoit bien qn^an tel enchaînement doit bientôt être suivi d'un décroissement progressif de la population, autre principe d'une nouvelle diminution progressive dans le débit des productions territoriales, dans les revenus de la nation et du souverain. Ce décroissement sera même d'autant plus prompt, que l'industrie est cosmopolite; elle ne connaît de patrie que les lieuxoùelle est appelée par son intérêt particulier; sa devise est : ubi bené^M patria. La nature le veut ainsi.

Cependant, si vous forcez l'industrie de s'éloigner de vous, il va se trouver encore, dans la nation, moins de consommateurs en état de payer vos productions, et moins de moyens pour les convertir en jouissances : vous serez obligés d'aller chercher au loin des consommateurs étrangers, qui vous déduiront les frais d'exportation; et les marchandises étrangères, dont vous voudrez jouir en retour, seront grevées aussi des frais d'importation. Vous croirez peut-être que le commerce extérieur rétablira la valeur vénale de vos productions; mais cette espérance ne peut avoir lieu que pour celles qui seraient susceptibles d'être transportées chez l'étranger; encore faudrait-il h cet égard dé&lquer les frais qu'elles ont à faire avant d'y arriver. D'ailleurs, entre les premiers propriétaires de ces productions et les consommateurs étrangers, ne faut-il pas qu'il y ail des agents intermédiaires? des conuner-

' \'oy., sur ce poinf, \ps ob«prvalinns analogues et piqiianïcs dt' ,T.-B. Say [Coun Uéconom. polii.^ Il, p. yj'o el suiv., cJil, Guillvjiniu;.

L*ORDIl£ NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. 519

çamtsqui auront grand intérêt k tenir vos productions à bas prix pourvous, afin de gagner plus, en les revendant au prix courant des autres nations?

Vous voyez donc que vos ressources mêmes sont pour vous de nouvelles causes d'une dégradation progressive ; que vous ne gagnez rien à supposer qu'un impôt sur les salaires ue les fera point renchérir; que celte seconde hypothèse ne diffère de la première que par la marche de ses inconvénients; et que , dans tous les cas, un impôt sur les salaires est progressivement destructif de la richesse nationale et de la population.

Parmi les diverses manières de mettre un impôt sur les salaires, il en est une à laquelle on a donné le nom d'impôt sur les consommations. Sous ce titre , cette forme d'imposition a pris faveur dans l'opinion d'une multitude de personnes à qui ce nom a fait illusion : le payement de cet impôt leur a paru n'avoir aucun inconvénient, parce qu'il leur a paru libre et volontaire , du moins tant que cet impôt ne porte point sur les choses qu'on r^rde comme étant de premier besoin. Ainsi, dans leur système, on peut établir un tel impôt sur mon vin, et non sur mon blé; mais ils ne voient pas que le salarié qui achète mon blé, ne peut le payer qu'avec l'argentque je lui donne pour ses salaires, et qui provient en partie de la vente de mon vin ; ils ne voient pas que le prix d'une denrée est ce qui sert a payer et faire valoir le prix d'une autre denrée; par conséquent que tout ce qui tend à faire diminuer la valeur vénale et l'abondance d'une production, devient un préjudice commun a la valeur vénale et k l'abondance de toutes les autres productions.

Un impôt sur les consommations n'est qu'un impôt sur les moyens de consommation. Le propre d'un tel impôt est donc de faire diminuer la consommation et la valeur vénale des marchandises sur lesquelles il est établi. Dans les deux cas, le premier vendeur de ces marchandises est Clément en perte; mais le dernier cas est celui qui doit naturellement arriver , parce qu'on veut vendre a quelque prix que ce soit; que d'ailleurs la diminution du prix d'une marchandise est une suite nécessaire de la dimiminution de son débit.

Cette règle, cependant, n'a pas lieu par rapport aux marchandises qu'on lire de l'Étranger : il faut, ou s'en passer, ou les payer au prix courant des autres nations. Elles renchérissent donc dans une natioA chez laquelle elles ne peuvent entrer qu'en payant des droits. Mois ce que ce reuchérissement coûte k chaque consommateur de ces marchandises étrangères, est en déduction des dépenses qu'il ferait en achat de marcbandises nationales; il faut qu'il achète ou k plus bas prix ou en moindre quantité. Un tel impôt tourne donc au détriment du débit, de la valeur vénale et de l'abondance des productions nationales; il estparconsé-

quent destructif du revenu du souverain, de celui de la nation , et de ia population.

A regard d'un impôt sur la vente des productions cueillies dans Tiolorieur de la nation , et dont le commerce reste libre cependant entre le vendeur et Tacheteur, comme il n'est pas possible d*y assujétir toate une même i;spèce de productions, il en résulte un inconvénient singalier: cette marchandise diminue de prix, non-seulenicnt pour les consommateurs qui ne peuvent se la procurer qu'en payant des droits, mais encore pour tous les autres qui n'ont point de droits à payer, eo supposant néanmoins que cette production ait besoin de cette premiàre classe de consommateurs.

Chaque lieu où se cueille une production est une sorte de marché public formé par la concurrence des vendeurs : là, chacun achète au même prix, toutes choses égales d'ailleurs, et la concurrence des achetears établit un prix courant qui devient une loi commune; que vous ayei des droits à payer après Tachât, ou que vous n'en ayez point, vous n'achèterez ni plus cher, ni à meilleur marché. Ainsi, dès que, parmi les consommateurs dont le débit d'une production ai nécessairement besoin, il s'en trouve qui sont obligés de payer des droits, ils sont forcés de diminuer le premier prix d'achat, et cette diminution fait tomber également le prix courant de cette production pour tous les acheteurs.

Je dis que les consommateurs sujets aux droits sont forcés de diminuer le premier prix d'achat, et cela est facile à concevoir : rétablissement de ces droits n'augmente point, dans ces consommateurs, les moyens qu'ils avaient pour dépenser; il faut donc qu'ils achètent celle production moins cher, ou qu'ils en achètent une moindre quantité; mais s'ils en achètent une moindre quantité, la surabondance de celte production en fait nécessairement diminuer la valeur.

Impossible donc d'empêcher que le prix de cette production ne diminue, et ne diminue pour tous les acheteurs indistinctement. Cela posé, voyez quelle disproportion énorme entre le revenu qu'une telle imposition peut donner au souverain, et les préjudices qu'elle lui cause, ainsi qu'a la nation : qu'il y ait seulement les deux tiers d'une telle production qui ne soient point sujets aux droits, il est évident que l'impôt devient nul pour le souverain , puisqu'il en résulte l'extinction d'une valeur qui vaudrait trois fois l'impôt, et dans laquelle le souverain prendrait le tiers. L'impôt alors, pour <lonncr 10, éteint ôO, et dans ces r>0 qui seraient un pr. ^uit net, 10 appartiendraient au souverain : il est donc évidemment en norlc, si cet impôt n'osl établi que sur une partie qui ne soit pas le tiers ,1e la production.

Otte première péril cependant n'est non encore en comparaison de

celles que ses contre-coups occasionnent : au moyen de ce qu*il est dans la nation une production dont la valeur vénale éprouve une diminution considérable, tous les premiers propriétaires de cette production se Iroovent jouir d*un moindre revenu ; ils sont par conséquent moins en état d^acheter et de faire valoir les autres productions; il faut donc qu'elles perdent aussi proportionnellement de leur valeur vénale; en eoBsëqaence, qu*il se fasse une diminution prodigieuse dans toutes les laleurs qui concourent à former le revenu de la nation et celui du sou* verain.

SoÎTCz maintenant les contre-coups de cette diminution des revenus par rapport aux salaires de Tindustrie et à la population qu*elle détruit; da dépérissement de celle-ci passez au vide qui doit en résulter dans ses consommations, et de là au nouveau préjudice que ce vide doit, à son tour, causer au débit et à la valeur vénale des productions : vous retrouverez ainù cet enchaînement de dégradations progressives qui sont successivement occasionnées les unes par les autres, et sur lesquelles on ne conçoit pas que les hommes puissent longtemps s*aveugler, surtout quand les cultures se détériorent de jour en jour, par Fimpossibilité dont ilestqae la faiblesse des produits nets puisse entretenir, dans les mains te propriétaires et des cultivateurs, des richesses suflisantes pour toutes ks dépenses relatives à Texploitation.

n est donc dans la nature même de cette sorte d'impôt d'appauvrir le Mierain au lieu de Tenrichir ; impossible par conséquent qu'un tel impie soit mis en pratique, quand les effets qu'il produit nécessairement ioront publiquement et évidemment connus. Il est même un inconvéneot particulier qui lui est propre, et qui seul doit suffire pour le faire pnicrire à jamais, dès qu'on sera convaincu que les doubles-emplois 9*il forme retombent en entier sur les propriétaires fonciers, k la réttrre de la portion que le souverain en supporte personnellemenL Cet ÎMonvénient particulier est celui des frais prodigieux dont on ne peut exempter la régie de cet impôt.

Je comprends sous le nom de frais, non-seulement ceux qui sont insépuaUes de cette régie, mais encore le prix du temps que ses formalités tet perdre au commerce; les avaries et les augmentations de dépenses fie les visites et les entrepôts occasionnent; les procédures et les vexations auxquelles cet ensemble doit donner lieu; les manœuvres de toute sorte qui tendent à détourner de sa destination une portion du produit même de Timpôt. Quelle que soit la somme à laquelle peuvent monter Ions ces objets cumulés, il est certain qu'elle ne peut être qu'un objet très important; il est certain que l'impôt dont il s'agit doit augmenter en proportion de ces mêmes frais, pour que le souverain puisse se pro-

:>22 MEIICIER DE LA RIVIERR.

curer, par celle voie, les fonds dont il a besoin ; il est cerlaiu que, parce moyen, Timpôt sur les choses commerçables se trouye réunir en lai nombre d'inconvénients majeurs qui lui sont particuliers, et tous ceux encore qui sont attachés k PimpCl sur les personnes; il est certain que celle mullilude de frais ne peut élre acquiltée que par le produit net, et que, si le souverain doit prendre le tiers dans ce produit, il se trouve payer le tiers de ces frais; il est certain enGn que le tiers dos dégradations que les contre-coups de ces frais doivent occasionner dans le produit ncl, est encore à la charge du souverain; qu'ainsi il lui est împofh sible de regarder un tel impôt comme une ressource pour lui, puisque le produit d'une telle ressource esl absorbé par les pertes qu'elle occasionne, et qui bientôt font progressivement diminuer ses revenus, aa lieu de les augmenter.

Tels sont donc les inconvénients qu'on éprouve dès qu'on veut changer la forme directe et naturelle de l'impôt : je crois que leur évidence suffit pour remplir l'objet que je me suis proposé, pour démontrer qae cette même forme est une forme essentielle, une forme dont les intérêts communs du souverain et de la nation ne permettront jamais qu*on s'écarte, lorsqu'on sera convaincu des maux affreux qui doivent en résulter. Un tel désordre n'est certainement point à craindre dans un État monarchique parvenu à une connaissance évidente et publique de Tordre, parce que l'unique intérêt de l'autorité gouvernante, de cette aulorilé qui réunit à elle toutes les volontés, est que cet ordre soit suivi. Aussi, par celle raison le gouvernement monarchique serait-il le plus propre à rétablir ce même ordre, lorsqu'il aurait reconnu qu'on s'en serait écarté. Il est sensible qu'un tel avantage ne peut se trouver dans tout autre gouvernement; car, pour rentrer dans l'ordre, il faudrait qu'il commençai par devenir monarchique, le despotisme de l'ordre ne pouvant jamais s'établir solidement que dans une monarchie, seule et unique forme de gouvernement où Finlérêt personnel du souverain est nécessairement un intérêt commun avec toute la nation, seule et unique forme de gouvernement où l'État gouvernant ne peut jamais avoir de plus grand intérêt que celui de bien gouverner.

Nous devons voir avec douleur que les hommes aient si longtemps ignoré des vérités si simples, si précieuses à tous les membres d'une société. Ce malheur est d'autant plus grand, qu'une fois que les générations passées se sont écartées de l'ordre îi cel égard, les générations qui leur succèdent ont les plus grandes difficultés à surmonter pour y revenir; les maladies dont les corps politiques sont alors allllgés exigent des ménagemenls, cl ne peuvent se guérir que par une gradation h la- ({uelle il esl socialement impossible de se refuser. Mais le premier pas

là dire pour rétablir ces corps dans leur état naturel est de rendre puitique la connaissance évidente des premiers principes du mal et de Tordre immuable dans lequel il faut aller puiser les remèdes qu*on peut employer; sans cette connaissance évidente et publique , le zèle et les bonnes intentions des dépositaires de Tautorité se trouveront toujours trop faibles contre la force aveugle des préjugés anciennement établis, contre la force opiniâtre de Thabitude chez les hommes ignorants, contre la force tyrannique des besoins impérieux du moment, contre la force perfide et tumultueuse des intérêts particuliers et désordonnés : voilh les ennemis puissants qu'ils ont à combattre, et contre lesquels la publicité de Févidence doit les armer pour la gloire des souverains, la prospérité de leur empire, la félicité de leurs sujets.

Qu'on me permette de terminer ce chapitre par une réflexion qui doit iaire une vive impression sur toutes les âmes honnêtes et sensibles , et qn^on ne peut désapprouver, k moins de commencer par avouer qu*on a perde toat sentiment d'humanité. Quand ^ un gouvernement est organisé de manière que la culture des terres tend perpétuellement vers son meillear état possible, Fabondance progressive des productions précède tOQJours Taccroissement progressif de la population : tous les hommes alors ne naissent que pour être heureux; et par la raison que le dernier d^ré possible de la multiplication des productions nous sera toujours ioconno, on peut dire que le dernier degré possible anquel Tordre peut porter la prospérité d'une nation, est une mesure que personne ne peut coneeToir. Mais, dans un gouvernement contraire à Tordre, dans un gouTemement où la culture est dans un état progressif de dégradation, il doit toujours et néces$airement se trouver plus d'hommes que de prodictions, parce que c'est la diminution de la masse des productions qui précède et entraine celle de la population; la terre alors doit être couverte iTon grand nombre de malheureux destinés à traîner partout la misère qai doit enCn les détruire, et qui jusqu'à ce moment ne peuvent s'offrir ï vos yeux, sans que leurs importunilés naturelles vous avertissent que c'est dans l'appauvrissement général qu'on doit chercher la cause pre- ■îère de leur malheur particulier.

Dans une telle position, c'est en vain qu'on fait des lois contre la mendicité; impossible d'éteindre une profession qui se perpétue par une nécessité physique , et qui se renouvelle sans cesse : le décroissement progressif et annuel des productions fait que chaque année il se trouve une nouvelle disproportion entre la somme des salaires à distribuer et le

• Ce passage de Mercier de I^a Rivière est cité par M. Pierre Prévost dans ses refilions sur la doctrine de Maldius. — V. plus liaut, cliap. V, note de la p. 485.

:i2h MEIICIKR DE LA KIVIKRE.

noiubrc des hommes qui en onl besoin pour subsister; entre la masse des choses à consommer et celle des choses nécessaires pour pouToir fournir à toutes les consommations *. Le germe intérieur de cette maladie circulant dans toutes les parties du corps politique, c'est ce germe qall faut attaquer pour la guérir ; sans cela, les plaies que vous aurez fermées n*empécheront point d'autres plaies de s'ouvrir. Heureux encore si les douleurs qu'elles causent ne jettent point ceux qui les souffrent dans an désespoir qui ne craint rien, parce qu'ils n'ont rien à perdre, si ce n'est une existence qui leur est à charge, et qu'ils regardent comme un malheur !

CHAIMTRE IX.

Des rapports entre une nation et les autres nations. — 11 existe , sous une ferme différente de celle des premiers temps , une société naturelle , générale et UeiU parmi les nations ; devoirs et droits essentiels qui en résultent , et qui sont réciproques entre elles. — L'ordre naturel qui régit cette société générale, est ce qui assure à chaque nation son meilleur état possible. — Cet ordre, qui n*a rien d'acr bitraire, doit être la base fondamentale de la politique. — 11 est de riatérét d*im souverain et d'une nation de s'y conformer, quand même il ne serait poinl adopté par les autres nations. — Balance de l'Europe ; observations sur ce système.

La troisième classe des différents objets qui appartiennent au gouvernement des empires rcntcrmc, suivant la division que nous en avons faite, tous les rapports qui se trouvent naturellement et nécessairement entre une nation et les autres nations. Pour montrer clairement comment l'évidence de l'ordre naturel et essentiel des sociétés doit régner despotiquement dans cette branche d'administration, il nous faut remonter à la source de ces mêmes rapports, aux temps qui ont précédé la formation des sociétés particulières, aux devoirs et aux droits récipro-

• Traduites dans la langue actuelle de réconomie politique, ces lignes n'afTirmeiit pas autre chose que l'importante vérité , mise surtout en lumière par Malthus, qut la misère ne cessera pas au sein de la société tant qu'il y aura défaut d'équilibre entre le capital circulant et la population laborieuse.

De plus, quand l'auteur présente la terre comme Tunique source de la perpétuité et de raccroissemcnt de ce capital, n'exprime-l-il pas encore la même doctrine que le philosophe anglais, disant on propres termes : « Le fonds destiné à mettre le travail en activité est donc la quantité de nourriture possédée en somme, par les proprièlnircs de terre, au-delà de ce qui suTit à leur consommation C'est principalement de Tétat de ce fonds que dépend rli; nos jours, vu tout pays, le bonheur ou le malheur du peuple. VA c'est du l)onlu'iu' ou <1u malheur du peuple que dêpi*nd principalement l'elat progressif, station nain; ou rétrograde de la i>opulation [Est. sur le princ. de pop., p. 55S). ^ — V. plus h;uil, ch. V, note de la p. ««5. (K. \).)

faesque les hommes alors avaient naturellement et nécessairement entre eax, et qui constituaient le juste et Tinjuste absolus.

Nous avons vu ces sociétés naître de la nécessité de multiplier les subsistances parla culture : tant que les hommes ont été assez peu nombreux pour pouvoir subsister des productions spontanées de la terre /il B^xislait entre eux qu'une société naturelle, générale et tacite; société ■atorelle, parce qu'elle consistait en ces premiers droits respectifs que b nature a établis sur les premiers devoirs dont elle a grevé notre nislence; société générale, parce que ces devoirs et ces droits, liés au phjfsique de notre constitution, étaient les mêmes pour tous les êtres de notre espèce, et dans tous les lieux où des hommes errants pouvaient se transporter ; société tacite, parce qu'elle se trouvait établie sans aucune convention expresse ; sa justice et sa nécessité étaient sensibles à chaque bomme en particulier; elle existait enGn, par la seule impossibilité ])hysique et évidente, que sans elle le genre humain pût se multiplier et se perpétuer.

Ce n'est pas que je prétende que chacun s'abstint alors scrupuleusement de tout ce qui pouvait troubler l'ordre de cette société primitive, et que les hommes n'eurent aucune sorte d'association pour leur sûreté commone : nous devons, au contraire, supposer des crimes, parce que leur germe, qui est en nous, a été le même dans tous les temps; nous aVonft fait que lui donner plus d'activité, par les écarts dans lesquels noire ignorance nous a fait tomber : nous devons supposer aussi des associations, parce qu'elles sont une suite naturelle du besoin que nous aimisles uns des autres; besoin impérieux, que notre premier âge ne permet pas de méconnaître, et qui parait ne s'affaiblir en nous que être remplacé par notre sensibilité pour les plaisirs d'attrait, dont h Dalore a rendu notre union susceptible pour nous.

Cette société naturelle, générale et tacite, qui a dû nécessairement frteéder rétabhssement des sociétés particulières, n'a point été détruite firlear institution; elle n'a fait que se distribuer en différentes classes, fmdre ainsi une forme nouvelle pour se donner plus de consistance, foor consolider parmi les hommes les devoirs et les droits essentiels et fédproques qui étaient inséparables de l'humanité. C'est donc dans ces denûrs et ces droits primitifs qu'il faut aller puiser les devoirs et les droits que les nations ont respectivement entre elles; c'est le moyen de leimettre en évidence, de les juger sans aucune sorte de prévention, et de nous convaincre qu'ils ne comportent rien d'arbitraire.

0 lecteur ! qui que vous soyez, faites attention aux vérités simples que je Tiens de mettre sous vos yeux ; elles ne vous annoncent que ce que vous savez, que ce que vous voyez vous-même : pénétrez chez les pou-

pies les moins connus, les moins fréquentés; présentex-foas k un état qui ne puisse les alarmer; si des expériences i^cheuses ne! ont point appris à se défier des autres hommes, vous trouTerez ches un asile et des secours ; tous les reconnaîtrez pour être nalurellenieBl et tacitement en société avec votre nation, dont peut-être ils ii*od1 aucune idée. Regardez aussi cette multitude de peuples qui ont en des relations de commerce; voyez comme, malgré les distances prodigieoses qui les séparent, ce lien commun les rapproche les uns des aulret; voyez comme ils respectent tous et ces devoirs et ces droits réciproques qui les tiennent unis les uns aux autres pour leur avantage commmi; ces devoirs et ces droits, par le moyen desquels la société se perpëtae et embrasse toutes les parties de la terre habitée.

Les sociétés particulières ne sont donc véritablement que différentes branches d'un même tronc, dont elles tirent leur substance ; qoe différentes classes de la société naturelle, générale et tacite qui a préeédé leur institution. Nous pouvons même les regarder comme ayant été, dans leur origine, des sociétés errantes, mais devenues sédentaires par la nécessité de demeurer attachées h tel territoire en particulier povle cultiver. Chaque nation n'est ainsi qu'une province du grand royauBe de la nature ; aussi seraient-elles toutes gouvernées par les mêmes lois» par des lois qui, dans ce qu'elles ont d'essentiel, seraient partailemeat semblables S si toutes ces nations s'étaient élevées k la connaissance da juste et de l'injuste absolus; h la connaissance de cet ordre immoaUé, par lequel l'auteur de la nature s'est proposé que les hommes fussent gouvernés dans tous les lieux et dans tous les temps, et auquel il a attaché leur meilleur état possible.

L'idée de cette société générale toujours existante est antérieure k rétablissement du christianisme : ce rayon de lumière brillait dans les 1^ nèbrcs du paganisme, et plusieurs philosophes de l'antiquité païenne eo ont parlé avec force et dignité *. Cette vérité philosophique cependant n'a point été suffisamment approfondie ; et nous voyons qu'elle ne s'est présentée que très confusément k ceux qui se sont proposé d'en iaire

* Puisque Tobjct de la société est partout le même, que partout elle a été institoée pour le maintien des droits qui appartiennent également à tous les hommes, pouc^ quoi les lois destinées à remplir un même objet, à exercer leur autorité sur des étrei d*une même espèce, seraient-elles dilfcrentcs? Toutes ont le même but, et le sysitae de lois qui le remplira le mieux , sera le meilleur pour toutes les nations. S'il pcot y avoir des différences , ce n'est point dans les lois qu il convient de donner i différents peuples , mais dans les moyens de ramener à ces mêmes lois ceux que dei législations différentes entre elles, mais toutes vicieuses, en ont écartés (Condorcel, Exposé des principes d'économie sociale de Turgot, Vie de Turgot, p. 224).

• V. le dernier chapitre de cet ouvrage.

une maxime politique : faute de remonter aux premiers principes de cette société générale, ils ne se sont pas aperçus que cette même société générale qu'ils désiraient d*établir existait déjà ; qu'elle était Fouvrage de la nature même ; qu'il ne s'agissait pas de la former, mais de l'entretenir, de ne pas la troubler, de connaître évidemment les lois qui constitoent son ordre essentiel, afln de nous y assujétir par la seule force des aTentages évidents qu'on trouve à s'y conformer. L'établissement de cet ordre politique parmi les nations, ou plutôt son observation doit même paraître encore une chimère à tous ceux qui ne seront pas convaincus par l'évidence, qu'il n'est autre chose que Yordre évidemment le plus mtanîageux à chaque nation^ comme il Vest à chaque souverain et à Aafue homme en particulier, par conséquent qu'il suffit que ce même ordre soit connu pour être observé.

On peut dire que jusqu'ici chaque nation a pris, pour base de sa politique, le dessein de s'enrichir ou de s'agrandir aux dépens des autres : quand les traités entre quelques nations confédérées n'ont pas eu pour objet des conquêtes communes, leur but a du moins été de se ménager de grands proflts par le moyeu du commerce : aucune d'elles ne s'est peat-étre jamais demandé qui est-ce qui payerait les proflts qu'elles se proposaient de faire : aucune d'elles n'a jamais songé que l'état respectif de leurs intérêts factices et arbitraires pouvait changer d'un instant ii l'antre; que leurs traités n'étaient ainsi que des édifices élevés pompeusement sur un sable mouvant ; qu'il est physiquement impossible qa'ane politique qui blesse les intérêts des autres nations n'ait pas les antres nations pour ennemies; que cette fausse politique nous fait payer Uen cher de prétendus avantages qui, par les guerres qu'ils occa- Boonent, compromettent la sûreté d'un État, et qui, dès qu'on les approfondit, non-seulement s'évanouissent, mais encore se convertissent €Q privations, en pertes réelles pour les nations et les souverains que ces aimtages illusoires ont séduits.

La politique, science dont l'obscurité fait la profondeur, et dont les

contradictions n'osent se montrer au grand jour, a inventé dans notre

cootinent le système de la balance de l'Europe, terme énigmatique, dont

le vrai sens me parait impossible à définir. Mais, sans vouloir appro-

m fimdîr ce mystère, nous pouvons dire que les effets de ce système en

> démontrent évidemment les inconséquences : certainement il est peu

^ propre à prévenir les guerres parmi les puissances de l'Europe ; il

f semble plutôt leur servir d'occasion ou de prétexte ; car, tous les jours,

diesse font la guerre pour maintenir la balance; les peuples ainsi s'en-

trégorgent, armés les uns contre les autres, par un système imaginé

poar les emi>écher de s'cntrégorgcr.

Quoi qu'il en soit, distinguons, dans ce plan politique, robjet qu'il se propose, et les moyens qu'il emploie pour le remplir. Son objet» nous dit-on, est la paciGcation de TEurope ; d'arrêter les entreprises arbitraiiet du plus fort, qui voudrait opprimer et dépouiller le plus faible ; de maintenir ainsi chaque nation dans la jouissance paisible de ce qui constitue son état politique; de ne pas permettre enfin qu'aucune puissance puisse acquérir un tel degré de forces, qu'il ne soit plus possible de lui en opposer de supérieures, dans le cas où des passions eflrénées la porteraient à vouloir étendre sa domination sur d'autres peuples.

Ce projetest assurément bien louable; tousapplaudissentavecraiaoni sa sagesse,à sa justice ; mais il n'en est pas ainsi des moyens de reiécoter; c'est un article sur lequel une politique factice, une politique séparée de ses vrais principes tient les nations divisées; et l'expérience ne nom a que trop appris combien nous devons redouter les suites funestes et naturelles de cette division. Il faut donc que la théorie de la politique oe soit pas exacte à cet égard, puisqu'elle s'égare dans la pratique, et qu'elle ne peut arriver a son but.

Cependant, le système de la balance de l'Europe, quelque mal dbm* biné qu'on puisse le supposer, nous fournit de grands arguments pour prouver que toutes les nations de cette partie de la terre se regardent comme une seule et même société formée par un intérêt commun, pir un intérêt qui doit nécessairement réunir toutes leurs forces particulières, pour leur donner une seule et même direction, afin que leur sârelé commune en soit le résultat. La base de ce système est la persuasion oii l'on est ({ue chaque nation veut naturellement sa sûreté personnelle; que toutes celles dont la sûreté personnelle est directement ou indirectement menacée sont naturellement décidées, par ce danger commun, à s'unir pour lui opposer une résistance commune; qu'ainsi leur confédération, sans être même ni prévue ni convenue par aucuns traités antérieurs, doit nécessairement embrasser toutes les nations qui ont k craindre d'être tôt ou tard enveloppées dans le même danger.

Une confédération générale de toutes les puissances de l'Europe n'est donc point une chimère, comme bien des gens l'ont imaginé; elle est même tellement dans l'ordre de la nature, qu'on doit la supposer toujours faite, ou plutôt toujours existante sans l'entremise d'aucunes conventions expresses à cet égard, et par la seule force de la nécessité dont elle est à la sûreté politique de chaque nation en particulier. Le système de la balance de l'Europe n'a pu s'établir sur un autre fondement que sur l'existence de cette confédération naturelle et nécessaire; et la manière de régler les procédés qui devaient en résulter a été le seul point dont la politique a dû s'ocoupor.

Si ce système, vu dans le principe dont il est émané, dans Tordre naturel des intérêts des nations et des procédés que ces intérêts leur suggèrent, nous montre que tous les peuples de l'Europe ne forment naturellement qu'une seule et même société, ce même système, envisagé dans les mauvais effets dont il est suivi, nous offre encore une seconde preuve de cette vérité, pour peu que nous voulions remonter aux causes naturelles de ces mêmes effets : par lui-même, le projet d'entretenir la paix ne peut jamais occasionner la guerre, à moins que, pour l'exécution de ce'projet, on n'ait choisi des moyens qui soient contradictoires avec la Gn qo'on se propose : alors des causes de la guerre sont dans les moyens et non dans le dessein projeté : ainsi, par la raison que le système de la balance de l'Europe ne la préserve point de la guerre, nous devons con^ dure avec certitude que ce point de vue politique pèche dans les moyens de l'exécuter.

Deux circonstances peuvent rendre vicieux ces moyens : ils le sont, s'ils tendent à diviser les ])uissances de l'Europe, pour les mettre en contre-forces et en opposition les unes aux autres; ils sont vicieux encore, s*ils blessent les intérêts naturels et légitimes de quelques nations : essayons maintenant de nous développer.

Si, pour établir un équilibre entre elles, les puissances de l'Europe forment des confédérations particulières et se divisent, il est impossible qu'elles parviennent à leur but ; et quand elles y parviendraient, il serait impossible que cet équilibre put se conserver.

Supposons, par exemple, la masse générale des forces égales h 12 : pour trouver l'équilibre, en les divisant seulement en deux parties, il bat les composer chacune de 6; mais cette égalité de forces devient né^ tmairement égalité de danger pour chacune de ces deux divisions; et, par ce moyen , leur sûreté respective est fort équivoque. Celte égalité parfaite est donc une position inquiétante et périlleuse, que chaque puissance a grand intérêt d'éviter, et qui naturellement doit la décider à se confédérer de manière qu'elle ail pour elle la supériorité des forces.

Rien de plus simple que l'argument qu'on propose ici contre la division des puissances : en supposant leurs forces dans l'équilibre le plus parfait, chacune d'elles se trouve réellement en danger ; car, si deux forces égales s'attaquent , rien de plus incertain que l'événement. Coninent donc peut-on se Hatter d'établir ou de conserver ce même équilibre parmi les puissances, dont il n'en est pas une qui ne doive le rts douter?

Cependant, si, dans le cas que nous venons de supposer, une seule puissance, pressée par cet intérêt majeur, se détache de son parti pour se rëunir ii Tautre, voila que celui-ci se trouve être 7 contre S, alors

580 MEIICIKR DR LA RIVIKRE.

plus d'équilibre; il faut que toutes les autres branches du parti qu'elle vient d'abandonner suivent son exemple, auquel cas la conrédération devient générale ; ou que la guerre s'allume entre les deux divisioiu, soit parce que celle qui se croit supérieure en forces peut être tentée d'en abuser, soit parce que l'autre, qui redoute cette supériorité, doit se proposer de faire les plus grands efforts pour la dissiper : aussi, dans ces circonstances, la politique épuise-t-elle toutes ses ressources pour faire naître de nouveaux intérêts qui puissent faire changer l'état des confédérations; et, de là, les méiiances, les jalousies , les haines nationales, les guerres cniin qui ne se terminent que par des traités iaîls par force, et destinés a être rompus sitôt qu'on croira pouvoir le faire avec quelque avantage.

Il est encore une autre raison à rendre de l'impossibilité de pouvoir compter sur un équilibre parfait entre les puissances de l'Europe, en les divisant pour les opposer les unes aux autres : il est certain que, pour établir cet équilibre, il faudrait pouvoir calculer et garantir de toute variation un genre de puissance qui est tout à la fois incalculable et sujet ï des révolutions qui le changent du tout au tout. Les forces physiques d'une nation n'ont, pour ainsi dire, d'autre valeur que celle qu'elles acquit rent par la manière de les employer : de là s'ensuit que le génie, les talents, l'art, en un mot, de faire valoir les forces physiques d'une oation, sont une grande partie de sa puissance; or, ces avantages ont une â f^randc iuiluence dans les opérations pour lesquelles on cherche k balancer les forces, qu'un homme de plus fait pencher cette balance. Ajoutez que ces mêmes avantages sont reconnus pour être si inconstants, si passagers, qu'on ne peut jamais savoir de quel côté se trouvera cei homme de plus.

Le projet «le diviser les puissances pour les forcer, les unes par les autres, à vivre en paix, renferme donc une contradiction évidente entre la fin et les moyens. Mais, observez que cette idée chimérique tient essentiellement au second vice qui peut se trouver dans les pratiques par lesquelles on croit pouvoir maintenir la balance de l'Europe : toutes les lois que les intérêts naturels et légitimes de quelques nations seront blessés, il y aura nécessairement division entre elles: ce schisme politique ne cessera même de changer de forme et d'état jusqu'à ce que l'arbitraire ail été banni des prétentions.

Si, dans les confédérations, on se rappelait que tous les peuples ne forment entre eux qu'une même société générale; si, d'après cette première vérité, on examinait de bonne foi les droits essentiels dont chacun d'eux doiliuvarirJ'iMnent jouir dans celte même société; qu'on évitât avec soin de prcj idicier à ces drc i; que les traités ne fussent que l'ex-

pression de cet ordre naturel, fidèle et immuable, dont il ne nous est pas possible de nous écarter sans être injustes, toutes les nations regarderaient comme avantageux pour elles d'accéder h ces mêmes traités; au moyen de quoi la confédération deviendrait naturellement et nécessaire^ mmi générale. Ainsi , quand le système de la balance laisse subsister Bette division, nous devons être certains qu'elle est le fruit de ses inconléqoences, des injustices qui se trouvent dans les moyens qu'il emploie; dnsi, lorsque cette division devient une occasion de guerre, c'est par me suite naturelle et nécessaire de cette même injustice ; ainsi, consiléré dans son principe ou dans ses mauvais effets, ce système est égale* lient une preuve qu'une confédération générale est l'état naturel de TEorope ; et que tous les peuples de notre continent, divisés dans le fait st par des méprises, ne forment cependant dans le droit qu'une seule st même société.

An fond, ce qu'on entend par la balance de l'Europe ne peut être qa*ane sorte de ligue défensive, dans laquelle les engagements auxiliaires sont conditionnels et relatifs aux différents événements qui peuvent troubler la paix. Sous ce point de vue, il est encore évident que le système de cette balance, ou ne peut produire l'effet qu*on en attend, (Ml suppose une confédération générale. De quelque côté que vienne forage, la confédération ne doit-elle pas avoir lieu ? Quelle que soit la poissance qui veuille former des entreprises, ne compromet-elle pas la lArelé de toutes les autres? Par conséquent toutes les autres ne doiventdles pas se réunir pour faire force contre elle? Ainsi, par la raison qu'on ne sait pas quel sera Tennemi commun qu'on pourra dans la suite avoir I combattre» la confédération, si elle n'était pas générale, ne pourrait Daintenir l'équilibre dans tous les cas.

Non-seulement le système de la balance, sous quelque face qu'on l'enriiage, nous montre que depuis longtemps on a regardé les nations de PEorope comme ne formant qu'une seule et même société; mais cette vérité est encore consacrée par des pratiques qui seraient pour nous feicellentes leçons, si nous leur donnions toute l'attention qu*elles méritent de notre part. Les rois sont dans l'usage de se traiter réciproquemai Ae frères : cette qualiiication, qu'ils se donnent mutuellement entre en, est un titre précieux dont je réclame ici l'autorité. Les rois n'emfiment cette expression que dans les actes où ils parlent en rois, en cheb des nations qu'ils représentent : ce n'est donc point précisément me fraternité personnelle qu'ils veulent désigner par cette manière 4'écrire ou de parler, c'est au contraire une fraternité nationale : tmmt rois ils se reconnaissent pour frères^ parce que chaque peuple,

nombre des hommes qui en onl besoin pour subsister; entre la masse des choses à consommer et celle des choses nécessaires pour pouvoir fournir à toutes les consommations *. Le germe intérieur de celte maladie circulant dans toutes les parties du corps politique, c'est ce germe qa'ii faut attaquer pour la guérir; sans cela, les plaies que vous aurez fermées n'empêcheront point d'autres plaies de s'ouvrir. Heureux encore si les douleurs qu'elles causent ne jettent point ceux qui les souffrent dans un désespoir qui ne craint rien, parce qu'ils n'ont rien à perdre, si ce n^est une existence qui leur est à charge, et qu'ils regardent comme un malheur !

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