‹ Physiocrates (volume 3)Chapitre 19 sur 92 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

^industrie n'est aucunement productive : démonstration particulière de cette vériléV Qu'on me permette maintenant de revenir sur quelques propositions

' On voit ici tout d'un coup les désordres que doit produire ce qu'on appelle luxe d'ostentation, et généralement tout usage qui tend à rendre tes consommations très dispendieuses (Voy . sur le Faite de subsistance et le Luxe de décoration^ Quesnay, Observations i, 2 et 5 sur le Tableau économique ; — la Philosophie rurale de Mirabeau, t. m, p. 27 et suiv. de l'cdif. in-i2 de 1763).

• V. Vlnlroductioii où nous croyons avoir établi : *^ Qu'il n'y a de paradoxe dans^

sommaires que je crains de n^avoir pas suffisamment démoutrëes ', et qui d'ailleurs sont celles* dont les hommes paraissent être le plus éloignés. J'ai dit qu'une valeur de 20 millions en ouvrages de l'industrie n'était que représentative d'une valeur égale en productions consommées; et qu'une nation qui vendait ces ouvrages aux étrangers n'en était pas plus riche que si elle leur eût vendu pour 20 millions de productions en nature, parce que ces 20 millions en ouvrages lui coûtent .k elle-même 20 millions en productions. Il ne faut pas entendre par cette façon de parler que, après son travail, l'industrie vous revend, pour le même prix, la même quantité de matières premières que vous lui avez vendues : elle vous revend bien pour le même prix, mais non pas la même quantité ; car elle a prélevé sur cette quantité tout ce qui est nécessaire aux consommations de ses ouvrages et de ses ouvriers.

Un tisserand achète pour 150 francs de subsistances, de vêtements, et pour 50 francs de lin qu'il vous revend en toile 200 francs, somme égale il celle de la dépense. Cet ouvrier, dit-on, quadruple ainsi la valeur première du lin ; point du tout : il ne fait que joindre h cette valeur première une valeur étrangère, qui est celle de toutes les choses qu'il a consommées nécessairement. Ces deux valeurs ainsi cumulées forment alors, non la valeur du lin, car il n'existe plus, mais ce que nous pouvons nommer le prix nécessaire de la toile, prix qui, par ce moyen, représente : l"" la valeur de 50 francs en lin; 2° celle de 150 francs en autres productions consommées «.

la thèse soutenue ici par Fauteur, qu'autant qu'on en change les véritables termes ; 2o que les vues des Physiocrales sur la nature et les effets du travail sont tout à la fois neuves, justes et d'une haute portée dans Tapplication. (E. D.]

* V. plus haut, le chap. 16.

' Le préjugé, encore très répandu parmi nous, que le travail industriel crée plus du richesse que le travail agricole, tient à deux causes, savoir : 1® Toubli de Timportanle distinction a faire entre la valeur en usage et la valeur échangeable des choses ; 2^ le transport qu'on fait perpétuellement, à la richesse sociale, d'idées qui ne sont justes que par rapport à la richesse individuelle. Ainsi, de ce que la toile est pour le consommateur beaucoup plus utile que du lin , on s'empresse de tirer la conséquence qu'il est de même plus profitable à un pays de fabriquer de la toile que de cultiver du lin ; et l'on n'aperçoit pas qu'au point de vue de la valeur échangeable^ il n'y a réellement, pour la société, aucun bénéflce dans cette opération, quoiqu'il y en ait un immense, si on le mesure par la valeur en uiage , c'est-à-dire par la différence d'ulilite existant entre la matière première façonnée, et cette même matière dans Tétat brut. Cela est si vrai, qu'il y aurait perte, au contraire, pour une nation, s'il arrivait qu'en fabriquant sa toile elle-même, elle la payât plus cher qu'en ne la fabriquant pas ot en la tirant de l'étranger. C'est ainsi encore que, du fait qu*un homme bien poiirvu d'argent peut se procurer tout ce qui rend la vie confortable, on avait concln qu'il suffit à uu peuple de posséder des métaux précieux iH)ur ne

Telle est, dans toute sa simplicité, la solution du problème de la multiplication des valeurs par les travaux de Findustrie : elle ajoute h la première valeur des matières qu*elle a manufacturées, et qui sont à coDsommer, une seconde valeur, qur est celle des choses dont ses travaux ont déjà opéré, ou du moins occasionné la consommation. Cette façon d'imputer à une seule chose la valeur de plusieurs autres , d'appliquer, pour ainsi dire, couche sur couche^ plusieurs valeurs sur une seule, fait que celle-ci grossit d'autant ; mais en cela vous ne pouvez attribuer à l'industrie aucune multiplication, aucune augmentation de valeurs, si par ces termes vous entendez une création de valeurs nouvelles qui n'existaient point avant ses opérations.

L'industrie n'est pas plus créatrice de la valeur de ses ouvrages, qu'elle n'est créatrice de la hauteur et de la longueur d'un mur : chaque pierre qu'elle emploie a sa hauteur et sa longueur particulière ; et de toutes ces pierres assemblées par l'industrie résulte naturellement la hauteur et la longueur du mur qu'elle a construit, et qui, à cet égard, représente, sous une nouvelle forme, toutes ces différentes hauteurs et longueurs particulières, qui existaient séparément avant la construction.

L'industrie est créatrice des formes, et ces formes ont leur utilité. C'est en raison de cette utilité que celui qui veut jouir de ces formes nouvelles, que Tiodustrie donne aux matières premières, doit Tindcmniser de toutes ses dépenses, de toutes ses consommations, et en conséquence consent à cette addition de plusieurs valeurs pour n'en plus composer qu'une seule, qui devient ainsi le prix nécessaire de l'ouvrage qu'il veut acheter. Le terme d'addition peint très bien la manière dont se forme le prix des ouvrages de main-d'œuvre : ce prix n'est qu'un total de plusieurs valeurs consommées et additionné es ensemble; or^ additionner n'est pas multiplier.

Une grande preuve que l'industrie n'est point créatrice de la valeur de ses ouvrages, c'est que cette valeur ne lui rend rien par elle-même : les dépenses faites à l'occasion de ces mêmes ouvrages sont tellement perdues sans retour pour l'industrie, qu'elle n'en peut être indemnisée qu'autant qu'il existe d'autres valeurs et d'autres hommes qui veulent bien l'en aider *.

jamais manquer de rien. On ne se demandait pas à quoi serviraient ces métaux sans les produits consommables, et s'il ne fallait pas des produits de relie esf»èce, même dans les pays à mines, pour acquérir de l'or et de l'argent ? (E. l>.)

' On ne répondrait pas à cet argument par l'objection que , si les industriels ne consentaient pas à vendre leur travail aux agriculteurs , ces derniers seraient en possession d'un excédant de matières premières qui ne leur serait d'aucun usage ;

Je vous loue un arpent de terre 10 francs ; vous dépensez 10 autres fraucs pour le cultiver, et il vous donne des productions qui valent 30 : cet arpent vous rend donc votre dépense de 10 ; plus, de quoi me payer, et en outre un proGt. De cette opération résulte très réellement une augmentation de valeurs, une multiplication; et pourquoi? Parce qu'au lieu de 10 vous avez 50, sans avoir reçu 20 de qui que ce soit : c'est vous-même qui êtes créateur de ces 50, dont 20 sont dans la société un accroissement de richesses disponibles, car elles n'existaient point avant votre travail. Il n'en est pas ainsi de l'industrie : l'indemnité de ses dépenses n'est point le fruit de son travail ; elles ne peuvent au contraire lui être remboursées que par le produit du travail reproductif des autres hommes ; tout ce qu'elle reçoit enfin lui est fourni en valeurs déjà exis^ tantes ; de sorte que ces valeurs qui lui sont remises ne font en cela que changer de main.

Dans l'opinion de ceux qui se persuadent que l'industrie multiplie les valeurs des matières premières, les fabricants de dentelles doivent être des personnages bien importants : par leur entremise, une valeur de 20 sous en lin brut devient une valeur de 1000 écus : quel accroissement prodigieux de valeur pour ce lin, et de richesse pour ceux qui le manufacturent ainsi ! Qu'une telle industrie doit être précieuse à Thamanité ! Que d'argent doit se trouver chez une nation qui de 20 sous fait 1000 écus •!

car, dans \p cas où ce fait aurait lieu, la population agricole en serait quitte pour produire nijins, et pour façonner elle-même, tant bien que mal, ses produits. Celte liypolh'se ramènerait la société à cet état primitif, où les hommes n'avaient ni dentellr^s, ni 'acliemn-cs, ni chemins de fer, c'r»., et où, plus ou n.oins sauvages, ils vivaient de la culture du sol, quand ils ne multipliaient pas trop; mais elle ne la détruirait pas radicalement. N'est-ce pas la preuve que les Physiocrates ne voyaient pas à tort une différence grave^ entre l'agricullure et Tindustrie, et qu'ils avaient raison <îe prétendre qu'il ne fallait pas sacrifier la mère a la fille l « Nous l'aimons beaucoup, disait avec bonheur, en s'adressant à Necker, l'un des interprètes les plus habiles du système de Ouesnay , nous l'aimons beaucoup, nous autres Économistes, cette fille de l'agriculture, cette industrie du commerce, des manufactures et de tous l's artsi elle est très utile , »: 3s agréable , nous ne cessons de le répéter : mais c'est par amour pour elle que noi -; chérissons principalement sa mère, Tagricnhure, qui journellement, lui donne h. naissance, et qui la nourrit sans cesse. Celle fillle-lâ n'est jamais sevrée^ Monsieur; elle a toujours besoin des manulles de sa mère. C'est le scr- ; rofond de cet antique symbole de Cybèle, mère de? l eux et des génies attaches à son soin. Knfants, ne faites pas mourir d'inanition votre nourrice : voilà, Monsieur, toute la science économique. » (Bandeau, Eclaire, dem. à M. iV***, sur ses princ. économ.^ péroraison de l'ouvrage). (E. D.)

* Cette amère ironie, que l'on serait l«iité de prendre pour une inspiration prophétique, quand on songe à Pelai actuel des ouvriers de manufactures, ne devait pas empêcher un écrivain, (pion a si justement et î.i spirituellement appelé le Pindare

Modérez votre enthousiasme, aveugles admirateurs des faux produits de rindustrie ; avant de crier miracle, ouvrez les yeux, et voyez combien sont pauvres, du moins malaisés, ces mêmes fabricants qui ont Tart de changer âO sous en une valeur de 1000 écus : au profil de qui passe donc cette multiplication énorme de valeurs ? Quoi ! ceux par les mains desquels elle s'opère ne connaissent pas Taisance ! Âh ! défiez-vous de ce constraste, comme on se déGe de ces gens qui, sous un mauvais habit, viennent offrir de vous vendre à bon compte le secret de faire de Tor .

Pour dissiper le prestige qui vous fait illusion, décomposons ce qui cause votre admiration ; considérons-le successivement dans ce qu'il parait avoir de plus miraculeux et de plus intéressant pour une nation. Pour 20 sous de lin une valeur de 1000 écus en dentelles, voilà le phénomène : d'où provient donc ce lin qui fait une si belle fortune ? Sans doute que son accroissement de valeur doit être au profit de la nation chez laquelle ce lin est cueilli : sans cela, l'industrie qui procure cet accroissement de valeur est un avantage absolument étranger à cette nation. Mais point du tout : le lin peut se cueillir dans un pays, et|la dentelle se fabriquer dans un autre : cette industrie n'appartient exclusivement à aucune nation en particulier; elle peut habiter partout où peut être transportée une très médiocre quantité de ce lin. Aucune nation ne peut donc regarder cet accroissement de valeur comme une richesse qui lui soit propre et personnelle, puisqu'aucune nation ne peut en avoir la propriété exclusive.

Arrêtons-nous un moment sur trois vérités bien sensibles qui viennent de se manifester à nous : la première est que 1000 écus de dentelles n'appartiennent point nécessairement et exclusivement h la nation productive du lin; la seconde est que ces 1000 écus sont acquis à l'industrie qui fabrique la dentelle, quel que ce soit le lieu qu'elle habite; la troisième est que les possesseurs de cette industrie ont souvent bien de la peine à subsister. Si vous rapprochez ces trois vérités, elles doivent naturellement vous conduire a douter de la réalité d'une augmentation de richesses par le moyen de cette même industrie.

Si le lin, de 20 sous, parvient à valoir 1000 écus, comment l'accroissement de son prix ne se partage-t-il pas entre le producteur du lin et

delà douane^ de s'écrier à son tour : « Une robe de dentelle coiUe jusqu'à 50,000 fr.: calculez ce que vaut le lin dont elle a exigé l'emploi ! » Exclamation qui , dans sa boiiclie , signifie qu'iV n'y a pas de limites au travail industriel^ et <)ue cela est mraculeusemenl productif (V. Ferrier, Du gouv. dans ses rapp. avec le comm,^ 2* édit., p. 15 et 10). (lî. D.)

* M. Blanqni cite ce passage dans le beau chapitre (xwiii) de ifOii Hist, de l'fconom, poltl.^ 4('ns;»ri«' à l'examen du système de Quesnay.

celui qui emploie celle malière? Il faut donc qu'il ne soit pas vrai que la valeur première du lin ait véritablement augmenté. Puisque toutes les nations ne font pas de la denlelle, quoique toutes puissent se procurer du lin, il faut donc encore que cette fabrique n'enrichisse pats une nation autant que vous vous Timaginez. Enfin, ! puisque les agents d'une telle industrie, bien loin d'être riches, ne connaissent point Taisance, il est évident que leurs profils ne sont point réels; car, s'ils étaient réels, ces ouvriers posséderaient; nécessairement de grandes richesses, ou du moins feraient de grandes dépenses.

Les fabricants de dentelles sont pour l'ordinaire des gens du commun et de tout âge. Cette sorle d'ouvrage est abandonnée principalement aux personnes du sexe, vieilles, jeunes, enfants même : voilk les faiseuses de miracle, et les hommes rougiraient d'en faire leur occupation. Cependant ces mêmes hommes ne sont point houleux de faire une autre besogne qui ne leur est payée que 20, 30, ou 40 sous par jour, quoique plus pénible : celte préférence vous montre bien clairement que les profits des fabricants de dentelles ne sont point ce qu'ils paraissent élre au premier coup d'oeil.

Si ces profits apparents étaient en proportion du prix de la dentelle, il n'est personne qui ne voulût en élre fabricant : bientôt ce commerce serait nul, car bientôt chacun ne pourrait plus en faire que pour son usage personnel. Si cette industrie, qui s'acquiert aisément, ne devenail pas universelle, du moins serait-elle si commune, qu'il y aurait une grande mnllitude de fabricants, dont la concurrence ferait nécessairement diminuer les profits; et dès lors la dentelle ne sérail plus de la cherté dont elle est : celte cherié soutenue est donc encore une nouvelle preuve que ces mêmes profils ne sont point ce que nous les croyons.

Enfin, quand nous voyons Tinduslrie faire de 20 sous une valeur de 1000éeus,n'esl-il pas naturel que nous nous demandions pourquoi celle valeur ne double pas? La raison qui l'empêche d'augmenter [doit piquer notre curiosité autant que la raison qui Tempêche de diminuer.

Il faut convenir que voilà bien des mystères a pénétrer, bien des con- Iradilions à concilier; rien n'est plus facile cependant : 1000 écus sont le prix nécessaire de la dentelle, prix nécessaire formé par le montant de toutes les dépenses que les fabricants ont à faire pendant le temps qu'ils emploient à cet ouvrage ; par d'autres dépenses encore de divers ouvriers qui concourent h la préparation des lins; par celles aussi du marchand qui fait les avances de ces dépenses; par les intérêts qu'il doit retirer de ces mêmes avances; par les rétributions dues aux peines qu'il se donne personnellement; par la valeur des différents risques auxquels son commerce l'expose.

L*addition de tous ces divers objets réunis tous donne un total qui devient le prix nécessaire de la dentelle; et ce prix nécessaire vous apprend que la cherté de cette marchandise n*est qu'une restitution de dépenses, de valeurs déjk consommées ; que*cette cherté ne diminue point, perce que le marchand n'est pas marchand pour vendre à perte ; qu'elle n^augmente point non plus, parce que ces dépenses sont à peu près les mêmes dans tous les temps, et que la concurrence des vendeurs de dentelle ne leur permet pas de la renchérir arbitrairement, de la porter aa-delà de son prix nécessaire; par conséquent, que les proGts éblouismots de cette fabrique sont de vains fantômes qu'on croit voir dans Tobseurité de la nuit, et qui se dissipent dès que la lumière parait; que ces profits sont de la même espèce et de la même valeur que ceux de toateslesautres manufactures qui exigent les mêmes avances et exposent; aax mêmes risques; que le prix de la dentelle ne fait que passer dans lesi mains du marchand pour aller payer toutes les vsJeurs que lui et les ouvriers consomment, ou sont réputés consommer, parce qu'ils en ont le drcù ; qu'ainsi ce prix appartient h la nation qui fournit ces valeurs, et qu'il n'est richesse pour elle qu'autant qu'elle tire de son propre fonds lesproduciions qui entrent dans de telles consommations. Elle ne gagne donc pas plus à vendre ses dentelleSy qu'elle ne gagnerait à vendre ee$ mêmes productions en nature.

Je me suis appesanti sur les fabriques de dentelles, parce que ce sont celles dont les faux produits doivent faire une plus forte illusion. Je me dispenserai donc de parler des autres : ce que je viens de dire de cellesci me parait suffisant pour détruire tous les arguments qu'on emploie pour persuader que l'industrie enrichit une nation en créant de nouvelles valeurs, ou en augmentant celles de ses matières premières.

Il est pourtant une objection qu'il est k propos de prévenir, parce qu'elle tient à des dehors fort imposants pour ceux qui ne veulent rien approfondir. Éblouis par les fortunes que font quelques agents du commerce et de l'industrie, nombre de personnes en concluent que ces agents s'enrichissent par des valeurs qu'ils multiplient; ils se servent du moins de ces exemples pour ne pas reconnaître l'existence d'un prix nécessaire en fait d'ouvrages de main-d'œuvre.

Tout homme qui ne dépense que le quart ou la moitié de son revenu doit certainement augmenter sa fortune : quel que soit un agent de l'industrie, il ne peut s'enrichir que par cette voie , s'il ne vend ses ouvrages qu'à leur prix nécessaire ; car ce prix nécessaire n'est que la restitution des dépenses qu'il fait ou qu'il est censé faire. Son profit h cet égard consiste donc dans les dépenses qu'il pourrait faire et qu'il ne fait point. Cette manière de grossir sa fortune préjudicierait à la circulation de

mu MERCIER DE LA RIVIERE.

Targent, à la consommation et k la reproduction, si, comme je Tai dit précédemment, ce désordre n'était balancé par un désordre contraire : lorsque la reproduction ne souffre point de ce qu'il est des hommes qui vendent plus qu'ils n'achètent, c'est parce qu'il en est d'autres qui achètent aussi plus qu'ils ne vendent.

Une seconde observation à faire, c'est que, dans la formation du prix nécessaire d'un ouvrage, on fait entrer la valeur des risques, parce que ces risques occasionnent des pertes qu'il faut évaluer et répartir; ces risques cependant ne se réalisent pas toujours également pour tous les marchands , et, de la différence quf se trouve dans ces accidents, doit naitre une différence dans leurs profits : aussi en voyons-nous qui se rainent, tandis que nous en voyons d'autres qui s'enrichissent.

Ces divers événements ne prouvent point que chaque ouvrage de l'industrie n'ait pas un prix nécessaire. Ce prix n'est nécessaire que pour le vendeur et non pour l'acheteur. Il est nécessaire pour le vendeur, parce qu'il serait en perle s'il vendait au-dessous, et dès lors il aban* donnerait sa profession. Mais ce même prix n'est pas ce qui empêche qu'il ne vende au-dessus; son désir à ce sujet ne peut être contenu que par la concurrence; et en cela nous retrouvons encore la nécessité de la liberté du commerce. La suppression de cette liberté ne peut jamais assujétir l'industrie à vendre habituellement les ouvrages au-dessous de^ leur ipvh nécessaire, tel qu'il résulte du prix des productions? elle doit au contraire lui donnerdes facililés pour les vendre beaucoup plus cher, et détourner à son profit une porlion des richesses qui, sans cela, seraient disponibles pour le souverain, les propriétaires fonciers et les cultivateurs, mais qui cessent de rêlre dès qu'elles ne sont plus employées qu'il payer à Tinduslrie un tribut exagéré*.

Aux formes près , l'industrie ne crée rien ; ne multiplie rien ; elle consomme par elle-même, et provoque les consommations des autres, voila le point fixe dans lequel nous devons envisager son utilité; elle est très grande assurément; mais il ne faut pas la dénaturer, regarder l'industrie comme productive, tandis qu'elle n'est que consommatrice, et que la consommation est l'unique objet de ses travaux.

Cette façon naturelle de considérer l'industrie est même la seule qui puisse nous conduire à voir combien elle est avantageuse aux nations agricoles : les productions n'ont jamais tant de valeur vénale que lors-

' 11 nous semble clair, en effet, qu'il n'y a que la liberté qui puisse ralionncllenuMil ineilre iVaoeonl entre eux les proprielaires et les non-propriétaires, c'est-àdire les venileurs de produits bruts d'une part, et les vendeurs de travail de raulrc.

qu'elles sont voisines du Heu de la consommation; d'un autre côté, les marchandises, quelles qu'elles soient, renchérissent toujours pour les consommateurs en proportion de Téloignement des lieux dont elles sont tirées; il est donc doublement important, pour une i^tion agricole et productive, que son industrie la dispense de Taire venir de loin une partie de ses consommations, et d'envoyer au loin, par conséquent, une partie de ses productions, \k l'effet d'y payer les marchandises étrangères. Pour fiivoriser la culture, il faut donc protéger l'industrie , et pour favoriser rindasirie, il faut protéger la culture : tout se tient ainsi dans l'ordre naturel des sociétés.

Mais pour nous ménager ce double avantage, il est d'une nécessité physique de faire jouir le commerce, tant intérieur qu'extérieur, de la plus grande liberté possible ; ce n'est que par le moyen de cette grande liberté, qu'on peut s'assurer d'une grande concurrence d'acheteurs des productions nationales, et de vendeurs des productions étrangères; ce n^est que par le secours de cette double concurrence qu'on peut faire jouir une nation du meilleur prix possible, tant en vendant qu'en achètent; ce n'est qu'à l'aide de ce meilleur prix possible que cette nation peut se procurer la plus grande abondance possible, la plus grande ridesse possible, la plus grande population possible, la plus grande puissance possible : tels sont les derniers résultats de la liberté.

On trouvera peut-être extraordinaire que, dans Ténumération des bons effets de la liberté, je ne parle point de l'accroissement progressif de son commerce extérieur, et que je n'aye point présenté le plus grand commerce extérieur possible, comme étant inséparable de la plus grande prospérité possible d'une nation. Mais il ne faut pas s'imaginer que ce commerce et cette prospérité croissent dans la même proportion ; au contraire, la suite naturelle d'une grande prospérité est de diminuer le commerce extérieur et d'augmenter le commerce intérieur. '

Impossible qu'une nation trouve dans la masse de ses productions annuelles une grande richesse disponible, sans que son industrie et sa population n'augmentent en proportion de celte richesse; c'est dans le sein de l'abondance que les hommes, les arts , les talents se multiplient pour varier et multiplier nos jouissances. La prospérité d'une nation, 'croissant ainsi dans tous les genres, il est sensible que, pour jouir de sa richesse , elle a moins besoin que jamais du secours des étrangers : les premiers propriétaires des productions trouvent autour d'eux, pour ain^

' Voy., sur Timportance relative du commerce intérieur et du commerce extérieur, J.-B. Say, Coun d'économie politique^ «« part., ch. 15.

dire, toutes les jouissances quMls peuvent désirer; ils ont en outre Tavantage d'économiser les frais de transport, inséparables du commerce avec les étrangers; de se ménager ainsi toute la valeur de leurs productions qui, en pareil cas, doivent être toujours vendues k leur meilleur prix possible.

Ce tableau du dernier degré de prospérité auquel une nation paisse parvenir à Taide de la liberté prouve bien que le commerce extérieur n'est, ainsi quejeTai déjk dit qu'un pis-aller, qu'un mal néceuaire* : son utilité peut bien conduire une nation à son meilleur état possible, mais cette nation une fois parvenue à ce meilleur état possible, elle ne fait plus le même usage des secours dont elle avait besoin pour y arriver : k mesure que ses productions se multiplient, Tindustrie croit chez elle, et les consommateurs nationaux deviennent plus nombreux : son commerce extérieur diminue donc en raison inverse de l'augmentation de son commerce intérieur. Cette révolution est conséquente k la manière dont le commerce enrichit une nation : on a vu que cet accroissement de richesse n'est pas l'effet propre du commerce, mais bien de la liberté du commerce, parce que c'est elle qui assure le bon prix, et conséquemment l'abondance des productions.

Je n'ai pas besoin que l'étranger achète mes productions, quand les consommateurs nationaux m'en offrent le plus haut prix possible; mais pour me procurer constamment et nécessairement ce plus haut prix possible, il est indispensable que je puisse librement préférer l'étranger, et que les consommateurs nationaux, au lieu de me faire la loi, la reçoivent de la concurrence. Il en est de même des ouvrages de l'industrie qui entrent dans mes consommations : la concurrence des vendeurs étrangers m'est utile, non pour acheter d'eux, mais pour aiguillonner l'industrie nationale qui doit servir avarier et multiplier mes jouissances, et me mettre en même temps à l'abri d'un renchérissement démesuré de la part des vendeurs qui sont de ma nation ' : or, ces divers avantages que

• V. plus haut, p. «47.

• U est opportun de constater que, lorsque tous les comités Mimerel de Tépoque réputaieut cette doctrine dangereuie , il ne se rencontrait pas un seul écrivain , pleinement désintéressé dans la question, qui ne se prononçât en faveur du principe de la liberté des échanges. Grinim, qui n'était pas, comme tout le monde sait, rami des Économistes^ n'en laissait pas moins tomber de sa plume , et cela dès 1755, les lignes suivantes .- « Lorsque la vérité d'un axiome ou d'une maxime est bien constatée, tout ce qui lui est contraire doit être rejeté et ne peut être que faux et nuisible. Or, rien n'est si nécessaire au commerce, s'il doit fleurir, qu'une liberté sans bornes; tout ce qu'il y a de plus dangereux, c'est que le gouvernement s'en mêle (Correspo.^DàKCB, Supplément à l'édition de 1815, letu-e du 15 octobre) — En 1758, U écrit

je IroaTe dans la liberté du commerce étant communs k tous les cultiwtears, et k tons les copropriétaires du produit net, ils sont tous asgarés de se procurer, parce moyen, leur meilleur état possible. Nous poutons donc nous résumer, et dire qu'un grand commerce extérieur sans liberté doit nécettairemenl ruiner une nation ; que, pour enrichir au contraire, et le souverain et les sujets, pour les porter au plus haut degré de prospérité et les y maintenir , le plus petit commerce extérieur peut être snflfisant, pourvu qu'il jouisse de la plus grande liberté.

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