CHAPITRE XVin
léeapitnlation et conclusion de cet ouvrage. La loi de la propriété , établie sur Fordre physique, et dont la connaissance évidente est donnée par la nature à tous les hommes, renferme en son entier Tordre essentiel des sociétés. — Cette loi unique et aniverselle est ,1a raison eueniielle et primitive de toutes les autres lois. — Ses rapports avec les mœurs. — Combien les systèmes publics d'un gouvernement influent sur la formation de Thomme moral. — Les vertus sociales ne peuvent être que passagères , dès qu'elles sont séparées de l'ordre essentiel des sociétés.
Rétablissement de Tordre naturel et essentiel des sociétés ne demande point des hommes nouveaux, des hommes qui ne soient susceptibles ni de Tappétit des plaisirs, ni deTaversion de la douleur. Ne vous imaginez pas que, pour parvenir à cet établissement, il faille commencer par Tanéantissement de nos passions : il n'appartient pas k Thumanité de pouvoir les éteindre; mais elle peut les modifier, les diriger : Passions ^ tho' selfish^ lyes under the reason ^ ; quoiqu'elles ne soient jamais affectées
encore : « Il n'y a point de question qui soit plus évidente et plus démontrée que celle de la liberté du commerce. Le sens commun et Texpérience générale plaident en sa faveur (Ifrtd., lettre du l*' juin). » C'est, en termes littéraux, pour ainsi dire, Taveu que faisait dernièrement sir James Graham au Parlement d'Angleterre et ce que répètent, sous toutes les formes, les orateurs de VÀMi-corn-law-league, Ajoutons que les citations précédentes ne sont pas des phrases échappées, sans réflexion, à la plume d'un littérateur. Grimm traite souvent les matières économiques, et en général avec beaucoup de sens , toutes les fois qu'il dérobe son jugement à l'inlaenoe de ses liaisons avec les Encyclopédistes. Il montre, pour Tagriculture, presqu'autant de prédilection que les Physiocrates , et , dans sa volumineuse correspondance, rend plus d'une fois justice à leur amour du bien public, ainsi qu'à leurs travaux. Voy., notamment, son analyse de l'ouvrage d'Herbert, VEssai sur la police générale des grains (/6td., lettre du l«r octobre 1755). (E. D.)
* Quoique nos passions rapportent tout à elles-mêmes , elles doivent cependant être protégées par la raison. Popb, Essai sur thomwM.
que de leur iDtérct personnel, elles nous sont doDuéescependant comme les moyens que la raison doit employer pour nous soumettre h un ordre immuable institué par Tauteur de la nature pour gouverner les hommes tels qu'ils sont, pour faire servir à leur bonheur temporel ces deux mobiles auxquels nous avons donné le nom de passions, ou du moins, qui sont le germe de toutes nos passions.
Si vous en exceptez la nécessité des ménagements qu'il faut garder, quand il s*agit de rendre aux corps politiques la santé qu'ils ont perdue, il est sensible qu'un tel établissement ne peut plus trouver d'obstacles que dans une espèce de léthargie dont notre ignorance est le principe: effrayés de la distance prodigieuse qui se trouve entre l'ordre et cette multitude de désordres qui, dans tous les temps, ont couvert la surface de la terre, et dégradé l'humanité, nous nous imaginons que leur réforme est un ouvrage au-dessus de nos forces ; nous nous persuadons que l'ordre propre à opérer cette réforme est un ensemble très compliqué; qu'il demande de nous une étude et des connaissances profondes; qu'il exige des génies supérieurs, des travaux pénibles et assidus, des eflbrts sur nous-mêmes, des combats dans lesquels nous n*osons nous engager.
C'est ainsi qu'une niasse énorme de diflicultés imaginaires nous en impose au point qu'elle ne nous permet pas de former le projet de les surmonter; elle n'est cependant qu'une pure illusion, qu'une vaine chimère, dont l'idée factice agit sur nos esprits, comme celle des revenants ou des fantômes agit sur les enfants. Mais pour la dissiper, cette chimère, et nous faire sortir de notre abattement, ne suffit-il pas de montrer aux hommes combien est simple, combien est évident et sensible ce même ordre à la connaissance duquel ils désespèrent de pouvoir jamais s'élever; de les convaincre qu'il est facile h comprendre, facile à mettre en pratique, plus facile encore à perpétuer?
Qu'on me permette donc de rapprocher, de rassembler, pour ainsi dire, dans un même point de vue, les vérités contenues successivement dans cet ouvrage; de faire voir, par la nécessité de leur enchaînement, qu'il en est une première dans laquelle toutes les autres sont renfermées, et qui est sensible à toute intelligence : ce cou[)-d'œil mettra mes lecteurs dans le cas, non de croire à la possibilité de l'établissement de l'ordre naturel des sociétés dans toute sa perfection, mais de ne pouvoir plus imaginer quelle espèce d'oppositions un établissement si précieux, si désirable, pourrait rencontrer, lorsque ce même ordre sera connu dans toute sa simplicité.
Nous avons commencé par attacher nos regards sur le premier étal de l'honuiic, avant (ju'il se réunisse librement à quelque société particu-
lière : nous le voyoDs naître dans Timpossibilité de se passer du secours des autres; mais aussi, pour ménager ces secours à son impuissance absolue, nous trouvons dans ses père et mère des devoirs dont l'observation est assurée, tant par les plaisirs d*attrait dont la nature a rendu ces devoirs susceptibles, que par la contemplation du besoin que les père et mère auront un jour des secours de leurs enfants.
Sur ces premiers devoirs des père et mère envers ceux qui leur doivent le jour, vous voyez s'établir leurs premiers droits sur leurs enfants, et les premiers devoirs des enfants envers leurs père et mère : cette réciprocité de devoirs et de droits forme entre eux une société naturelle. Hais à peine les enfants sont-ils en état de rendre quelques services, que les liens de cette société se resserrent encore par les avantages ientibles que tous ceux qui la composent trouvent à rester unis pour 8*aider mutuellement ^
Nous avons passé rapidement sur ces premières époques de notre vie, pour considérer les hommes dans Tâge où le germe des passions s'est développé, dans Page où la force physique de leur individu les met en état de disposer d'eux-mêmes, et sert leurs volontés. Là, nous avons observé qu'une sensibilité involontaire au plaisir et au mal physiques, les avertit perpétuellement qu'ils ont un devoir essentiel à remplir, celui de pourvoira leur subsistance; ceiXe sensibilité les tient assujétis rigoureusement à ce devoir et à tous les travaux qu'il exige d'eux pour les conduire à des jouissances qui leur sont précieuses. De là, le désir naturel d'acquérir ces jouissances et de les conserver ; désir qui les dispose naturellement à saisir tous les moyens de s'assurer la possession paisible des fru its de leurs travaux ; par conséquent k vivre en société.
Vivre en société, c'est connaître ei pratiquer les lois naturelles et fondamentales de la société^ pour se procurer les avantages attachés à leurob* servation. Cette définition nous montre que la nature est le premier ins-
' N'est-il pas singulier que les Socialistes prêchent tout à la fois la loi du dévouement et le libre essor des passions humaines, et cela, pour que Vinégalité des aptitudes^ comme dit Tuu d'eux, n'aboutisse pas à l'inégalité des droits^ mais bien à Vinégalilé des devoirs ? Plus judicieux, les Physiocrates se contentaient de mettre CD lumière importance qu'il y avait pour la société, même au point de vue matériel, de ne pas enfreindre la loi de juitice^ dont la notion existe dans le c^ur de chacun de nous pour y tenir en équilibre les deux instincts fondamentaux de notre espèce, le désir du bien-être et l'aversion pour la souffrance. Nous pensons, avec ces philosophes, qu'il n'y a pas de droitt sans devoirs ; mais nous ne comprenons pas plus qu^eux, comment il y aurait des devoirs spéciaux qui ne donuoraient pas naissance ides droits analogues. Commençons par être justes^ car cela n'empêchera personne, et surtout les théoriciens du dévouement^ d'être sublimes. (E. T).)
tituteurde rhomme social parvenu à l'âge où ses passions et ses forces doivent être dirigées par la raison. Je dis qu'elle en est le premier instituteur, parce que c'est elle qui a voulu la réunion des hommes en société; c'est elle qui a dicté les conditions essentielles à cette réunion; c'est elle enfin qui leur rend sensibles la nécessité de la société, et celle des conditions auxquelles ils doivent se soumettre pour que la société puisse se former et se perpétuer.
En effet, le désir d'acquérir et de conserver nous presse naturellement d'éviter tout ce qui pourrait mettre des obstacles h l'accomplissement de ce désir : nous sentons même en nous une disposition naturelle k employer toutes nos forces pour surmonter ces obstacles. Cette disposition, conséquente à notre premier désir, est donc une leçon très intelligible que la nature nous donne, et par laquelle elle nous fait comprendre qu'il est de notre intérêt de ne pas provoquer ces mêmes obstacles que nous nous proposons d'écarter ; en un mot, de ne rien Esiire qui puisse nous empêcher de jouir paisiblement et constamment da droit d'acquérir et de conserver.
Je me sers ici du terme de droite parce qu'il n'est aucun kommeqai^ dans ce premier état, ne sente la nécessité absolue dont il est pour lui de pouvoir librement se procurer les choses dont sa conservation a besoin ; aucun homme qui ne comprenne que la liberté de les acquérir serait nulle en lui sans la liberté de les conserver; qu'à raison de cette même nécessité absolue, qui fait son titre^ on ne peut, sans injustice, ofTenser en rien sa liberté.
Dès ce moment, je vois des hommes instruits et formés pour vivre en société : la sensation ou la connaissance intuitive qu'ils ont de leurs premiers droits, leur donne aussi nécessairement la connaissance intuitive de leurs premiers devoirs envers les autres hommes : ce qui se passe dans leur intérieur leur fait facilement comprendre que tous les hommes ont des droits de la même espèce; qu'aucun d'eux ne peut se proposer de les violer dans les autres, qu'il n'éprouve de leur part la plus grande résistance possible; qu'il ne s'expose nécessairement à toutes les violences qu'ils pourront, a leur tour, exercer à son égard.
Ainsi chacun, éclairé par Vattention qu'il donne à son intérêt personnel, à ses propres sensations, est forcé de se reconnaître sujet h des devoirs; de s'imposer l'obligation de ne point troubler les autres hommes dans la jouissance du droit d'acquérir et de conserver, afin de n'élre point aussi troublé lui-même dans la jouissance de ce droit *.
* Ces principes (réconomie sociale, que le cœur et la raison sanclionnent, sont, i\m< Turdrc luoral, des axiomes qui u'onl pas moins de clarté et de certitude que
NoHB n'avons donc pas besoin d*an autre maître que la nature pour parvenir k Tinstilution de la propriété personnelle et de la propriété mobilière; car ces deux sortes de propriétés , qui au fond n'en font qu'une seule, présentée sous deux noms différents \ ne sont autre chose qpe ce que je viens de nommer, le droit d*acquérir et de conserver : elles se trouvent naturellement instituées par la seule force de la nécessité absolue dont elles sont à notre existence ; nécessité que le physique de notre constitution nous rend 5enn&/e, et d'après laquelle il ne nous est pas possible de méconnaître ni les premiers devoirs réciproques auxquels elle assujétit les hommes entre eux, ni l'intérêt qu'ils ont tous à s'y conformer.
Tel est le premier état du genre humain; tel est l'état de la société primitiUve, de cette société naturelle, tacite et universelle, qui a dû précéder l'institution des soeiétés particulières et conventionnelles. C'est dans cette source que j'ai puisé les premières notions du juste et de l'injuste absolus, des devoirs et des droits réciproques dont la justice est absolue, parce qu'ils sont d'une nécessité absolue dans des êtres crées pour vivre en société.
Hais en quoi consistent-ils ce juste et cet injuste absolus? Présentent-ils, dans leurs principes ou dans leurs conséquences , des vcrilés com^iquées, des vérités h la connaissance desquelles notre intelligence
ceux de Tordre mathématique. Si cela est vrai, la cause du monopole^ sous quelques formes qu'il se déguise , est définitivement jugée ; et le maintien de son existence n*est plus qu'une question de temps. Ne serait-ce donc pas faire injure à notre pays , que de croire qu'une agitation française , an profit de la doctrine du sens commun , car les principes de Péconomie politique ne sont point autre chose, ne peut y surgir aussi bien que de FauUre côté du détroit? Parce que les propriétaires territoriaux ne se sont pas trouvés assez forts pour nous imposer une loi-céréale aussi inique que celle de PAngleterre , est-ce donc pour nous un enseignement qui manque d'application que celui contenu dans ces éloquentes et spirituelles paroles d'un orateur do la Ligue :
« Le monopole isole le pays de la grande famille humaine ; il détruit ces liens et ces avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il lui plut de répandre tint de diversité parmi toutes les régions du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple ; c'est un défi jeté par Paristocratie à Vélcrneile justice; c'est un effort pour élever artificiellement la propriété d'un homme aux dOiien-i de celle de son frère. Ceux qui taxent le pain du peuple , taxeraient Pair et la liiinicre s*ils le pouvaient ; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la voûte ôtoiloe ; ils soumettraient les cicux avec toutes les constellations, et la chevelure de Cassiope, et . le baudrier d'Orion, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite Ourse, au jeu de Péchelle mobile {Cobden et la Ligue ^ p. 5i- 53 , dise, de M. J.-\V. Vox , prononcé dans le meeting hebdomadaire du 30 mars 1845). — Voy. les Observations dont nous avons fait précéder le travail de La Rivière. (K. D.)
' V. les notes de la p. 342.
612 iMËRCIER DE LA RIVIÈRE.
ne puisse s'élever que par de grands eflbrts? Non, non, cette connadssancc n'est point réservée à quelques hommes en particulier; il n'en est point à qui la nature n'ait donné la faculté de voir évidemment ces Térités à l'aide de la lumière qui éclaire en eux cette faculté.
La lumière et la faculté de voir sont deux choses qu'il ne faut pas confondre ; car, sans la lumière, les yeux de nos corps ne nous sont d'aucune utilité. La raison, cet assemblage de facultés intellectuelles, est ce que nous pouvons nommer les yeux de l'ame; mais, dans Tordre des choses humaines, les seules qui appartiennent k mon sujet, la raison ne peut servir à nous conduire qu'autant qu'elle est frappée d'une lumière qui lui permet de distinguer et de connaître les objets. Cette lumière dont je veux parler est celle qui luit dans les ténèbres^ qui éclaire tout homme venant dans ce monde^ et qui est la vie des hommes < ; ce sont nos sensations physiques et involontaires qui forment en nous cette lumière par l'attention que nous leur donnons : au moyen de cette attention naturelle et volontaire, nous sentons^ comme je viens de le dire, nous voyons évidemment qu'il est d'une nécessité, et par conséquent d'une justice absolue, que nous ne soyons point arbitrairement tronblés dans le droit d'acquérir et de conserver les choses utiles k notre existence; nous voyons évidemment que cette nécessité et cette justice sont nécessairement les mêmes dans tous les êtres de notre espèce ; qu'elles assujétissent invariablement chacun d'eux en particulier âne poîni/aîre aux autres ce qu'il ne voudrait pas qui lui fiU fait.
iNous voici donc, sans aucun elFort, parvenus à la connaissance sublime du juste et de l'injuste alisolus; nous possédons le premier principe de tous les devoirs réciproques qui nous sont imposés par un ordre immuable, qui est la raison universelle '^ ; nous connaissons cette loi qui est écrite dans toua les cœurs ^ dans ceux même qui sont assez malheureux pour être privés du jour que répand le flambeau de la foi^ ^ cette loi qui ,ious est enseignée par la nature, et dont on ne peut s'écarter sans crime *'^ cette loi dont l'institution est Touvrage d'une sagesse qui gouverne Punivers par des règles invariables « ^ cette loi qui est moins un présent de la Divinit'* que la Divinité elle-même^ de manière que pécher contre la loiy cest pécher contre la Divinité « ,• il ne s'agit plus ainsi que
* S. Jean flvang., chap. 1.
* Mallebrancho, Tr. c/cmor, ihap. 2.
* S. Taul aux Kom., iî.
' S. Thomas, 2. 2. ù, 155, art. 1 .
■* i'k. de [jtj.^ liv. II.
* Ari-l. de Canf. Civil.
d*eD développer les conséquences, et de trouver dans ce développement Tordre naturel et essentiel des sociétés ; essayons donc de les former, mais sans autre secours que celui de cette première connaissance.
Tobserve d'abord qu'il n'est point question enlre nous de décider si chacun sera propriétaire de sa personne et des choses acquises par ses recherches ou ses travaux : ce premier droit esi la première loi du juste abeolu, dont nous savons que notre intérêt personnel ne nous permet pas de nous écarter. Il ne s'agit pas non plus de savoir si quelques-uns peuvent être autorisés k violer arbitrairement la propriété personnelle et mobilière des autres : nous ne nous réunissons en société que pour pré- Tenir et empêcher ce désordre évident ; ce désordre qui anéantirait un droit dont la nécessité et la justice absolues nous sont évidentes. Pour découvrir les devoirs que nous devons nous imposer réciproquement, prenons la voie la plus courte et la plus simple; examinons qui nous sommes avant de nous réunir en société; quels sont les droits dont nous jouissons, et quel est l'objet que nous nous proposons par cette réunion.
Chacun de nous est un être qui, déjà, connaît la justice par essence, mais qui, cependant, peut k tout instant devenir injuste; chacun de nous se présente avec un droit de propriété pleinement indépendant, et dont il cherche k s'assurer la jouissance; chacun de nous sait que ce droit est d'une justice absolue; mais chacun sait aussi qu'il peut être troublé dans cette jouissance parles autres hommes, et qu'il lui importe beaucoup de ne pas l'être : alors l'objet de notre réunion en société est sen^ #tiUe; il consiste k établir, en faveur de chacun de nous, la sûreté qu'il désire de procurer k son droit de propriété, et dans toute F étendue que ce droit a naturellement. Mais, dès que l'évidence de cet objet réunit toutes nos volontés, nous serons bientôt d^^accord sur les moyens de le remplir*.
' Cet accord n'est pas aussi facile que lo suppose La Rivière. La difDculté vient , non de Pignorance de la justice^ mais du fait, que chacun n'en trouve les principes applicables qu'à ce qui touche ses intérêts propres, et non à ce qui concerne les intérêts des autres. A cet égard, V Anii-eoTn-law-league ne ménage pas les vérités à rari-ïtocratie terrienne de la Grande-Bretagne ; et cette nouvelle citation, qu'on nous pardonnera sans doute, montrera si elle sait les rendre pi<iuantcs :
« Ce qui fait que beaucoup d'hommes ne comprennent pas toute la signiflcation de ce moi juUice^ c'est que l'intérêt personnel les aveugle. Je me rappelle qu'un gentleman, discutant au milieu d'un grand nombre de gens d'église , ne iK)iivnit leur faire comprendre le sens d'un tenne, que je supposerai «}trc ce mot : justice. Il écrivit ce mot et demanda : Qu'est-ce que cela signifie? Vu des ministres s'écria: justice. Le gentleman posa une guinéc sur le mot, et dit : Que voyez-vous maintenant? Et le ministre répondit : rien. — Car l'or lui intorreplail la vue. » (Cobdcn et la Ligue, p. 60 , meeting hebdom. du 5 avril di>45 , dise, de .M. Hume). — Voy. a note précédente. (V'. M.)
Il ne nous annonce donc que des vérités sensibles et évidentes, celui qui, parmi nous, élève la voix et nous dit : < Mes frères, Tordre immuable « de ia nature est que chacun soit pleinement propriétaire de sa per- € sonne et de ce qu'il acquiert par ses recherches ou ses travaux : ce € double droit est d'une nécessité absolue; et dans cette nécessité nous € découvrons tous les prcHiiers principes d*une justice par essence, € d'une justice dans laquelle nous devons puiser toutes les conventions c qu'il nous faut adopter pour notre félicité commune. Ce n'est même « qu'en prenant pour guide la connaissance évidente de cette justice, € qu'il nous sera possible de remplir l'objet de notre réunion en société; <i qu'il nous sera possible de garantir le droit de propriété de tous les « troubles qu'il pourrait éprouver dans un homme dont la force per- « sonnellc ferait toute la sAreté : il est donc dans Tordre de cette justice, d dans Tordre de nos intérêts communs, et de Tobjet que nous nous
< proposons tous uniformément, qu'il se fasse une réunion de toutes nos « forces au soutien du droit de propriété; par conséquent qu'il y ait on
< signe sensible de ralliement, au moyen duquel elles puissent se ras- « sembler dans un seul tout, pour ne plus former qu'une force unique a et commune qui, par ce moyen, se trouve toujours en état de proté- « gcr efficacement le droit de propriété : ainsi, que chacun de nous s'imc pose le devoir de rallier ses forces particulières au centre commun
< dont nous conviendrons; par ce nouveau devoir, il acquerra le droit
< de jouir de la force de tous, et sa faiblesse, fortiflée par ce secours, « sera toujours une force irrésistible; il n'aura jamais rien k craindre a pour son droit de propriété, d
Ce plan de réunion^ adopté, car il est impossible qu'il ne le soit pas, la rédaction des conventions est la partie dont notre société naissante va s'occ*i:;>cr ; mais nulle difficulté sur cet article, dès que nous ne perdrons pa de vue notre objet.
Nous !ierchons h consolider le droit de propriété, et point du tout à Téner> los vues et nos intérêts communs sont de garantir la /ouisiiance de ct droit dans toute la plénitude^ dans toute l'étendue qu'il avait avant de songer à nous réunir en société particulière ; or, avant cette rcunion, il était de l'essence du droit de propriété, que nous fussions tous également libres d'en ri irer la plus grande somme possible de jouissances ; ce droit qui , dans chaque homme, était naturellement et néces'- 5'7/.em6w^ia(!.ipendant des volontés arbitraires des autres hommes, ne 1 ouvail être borné dans chacun de nous, que par la nécessité de ne point iJ<»sser, dans les autres, le même droit et son indépendance.
Telle est Télendue naturelle et primitive du droit de propriété que nous venons tous mettre sous la protection de la société, et qui doit
Hoas être k tous conservé dans tout son entier : ainsi, pour n^étre point en contradiction avec nous-mêmes, nos conventions sociales, ou les lois que nous adopterons, ne doivent rien retrancher de ce droit : si elles Fassujétissent à des devoirs qui ne lui étaient point imposés avant la réonion, il faut nécessairement qu'il en résulte pour lui une nouvelle utilité; que chacun, par les nouveaux devojrs qu'il contracte, acquière de nouveau droits : sans cela il serait évident qu'on porterait atteinte à cette nécessité et à cette justice absolues qui caractérisent le droit de propriété pris dans toute son étendue naturelle, et qui doivent servir de base k toutes nos conventions.
Remarquez ici comme la liberté sociale se trouve naturellement renfermée dans le droit de propriété. La propriété n'est autre chose que le droit de jouir; or, il est évidemment impossible de concevoir le droit de jouir séparément de la liberté de jouir : impossible aussi que cette liberté puisse exister sans ce droit, car elle n'aurait plus d'objet, attendu qu'on n'a besoin d'elle que relativement au droit qu'on veut exercer. Ainsi, attaquer la propriété, c'est attaquer la liberté ; ainsi, altérer la liberté, c^est altérer la propriété; ainsi, propriété, sûreté, liberté S voilkceque nous cherchons, et ce que nous devons trouver évidemment dans les lois positives que nous nous proposons d'instituer; voilk ce que nous devons nommer LA RAISON essentielle ET PRIMITIVE dc CCS mêmcs lois : celles-ci ne doivent être que le développement, que l'expression de cette raison essentielle dans l'application qu'elles en font aux différents cas qu'elles ▼eulent prévoir : ce n'est qu'k cette condition qu'elles pourront porter l'empreinte sacrée d'une nécessité absolue, d'une justice immuable, dont l'évidence deviendra le lien indissoluble de notre société, parce que néeessairement cette évidence ne cessera de réunir nos volontés et nos forces pour maintenir et faire observer ces lois.
Propriété, sûreté, liberté, voilk donc l'ordre social , dans tout son entier; c'est de 1k, c'est du droit de propriété maintenu^ dans toute son étendue naturelle et primitive^que vont résulter nécessairement toutes les institutions qui constituent la forme essentielle de la société: vous pouvez regarder ce droit de propriété comme un arbre dont toutes les institutions sociales sont des branches qu'il pousse de lui-même, qu'il nourrit, et qui périraient dès qu'elles en seraient détachées.
' L'article 2 de la Dédaralion des droits de rhomme et du ctlnyen , promulguée le 5 septembre 1791, par TAssemblée constituante, est conçu cLuih rcs termes : «c Le but (le toute association poUtitpie est la conservation des droits iiiiturcis et imprescriptibles de rhomme. Ces droits sont : la liberté, la propriété, la sOreté el li résistance à Toppression. » H est vrai qu'à cette époque le génie de Fourrier, de Saint- Simon el crOwcn n'avait pas encore éclairé le monde. (E. D.)
La première de ces institutions est la législation positive. Mais qu'estce que c'est que cette législation? L'exposition, le tableau fidèle de tous les devoirs et de tous les droits réciproques que les hommes ont naturellement et nécessairement entre eux. Et quels sont-ils ces devoirs et ces droits réciproques? Ils consistent tous dans la liberté de retirer de ses droits de propriété la plus grande somme possible de jouissances, sans oflènser les droits de propriété des autres hommes; car c'est ce devoir qui assure le droit \
La propriété étant ainsi nécessairement dans chaque homme la mesure de la liberté dont il doit jouir, il est évident que les lois positives sont toutes faites; qu'elles ne peuvent plus être que des actes déclaratifs des devoirs et des droits naturels et réciproques, qui sont tous renfermés dans la propriété : tout ce qu'elles peuvent y ajouter, c'est l'étabhssement des peines, des réparations auxquelles il est évidemment juste d'assajétir le mépris de ces devoirs et la violation des droits d'autrui ; encore cet établissement n'est-il qu'une conséquence naturelle et nécessaire de la sûreté qui doit être invariablement acquise à la propriété.
Nos LOIS POSITIVES NE PEUVENT DONC AVOIR RIEN d' ARBITRAIRE :
comme il n'est point pour elles de milieu entre être favorables ou préjudiciables à la liberté', elles sont ou évidemment justes ou évidemment injustes; elles sont ou évidemment conformes ou évidemment contraires à l'objet que nous nous sommes proposé.
Ainsi, en partant de cet objet, de la nécessite de maintenir la propriété et la liberté' <Ians toute leur étendue naturelle et primitive, rien de plus simple que lus lois qui concerneront les différentes conventions que les hommes pourront faire librement entre eux, et généralement tout ce qu'on peut comprendre sous le nom de commerce: ces lois ne doivent tendre qu'à assurer rcxéeution de ces mêmes conventions, et à prévenir tout ce qui pourrait altérer la liberté (juc chacun doit avoir de faire les m'^rchés et les échaniçes qui lui conviennent; de vendre et d'acheter au prix le plus avantageux qu'il puisse se procurer; de ne
* La Déclaration ilcs droits porlc encore , dans son arlicle 4 : <- La liberté Ci'ii- *iislo â pouvoir faire loiit ce (|ui ne nuit pns a autrui : ainsi Texercice dos droits kilurels de eliaque honuiK; n'a de bornes que celles (jui assurent, aux autres nionibres de la société, la jouissance de ces niénies droits. Ces bornes ne peuvent être détcrniin<*es (p'.e i)ar la loi. »
Il est peu probable que La liivière ait approuvé la dernière phrase de cet article, rapprochée surtout de celui ou l'Asseniblec constituante doinie de la loi une définition a Kupielle il faudrait cmiaineuient d'autres coinnienlaires que ceux qu'elle y a ajouîcs. ;r.. D.)
^ V. plus haui, 'ff.j'iir. :ltuiis dt t idileur^ p. Àii.
prendre, en un mot, que son intérêt personnel pour guide, dans tout ce qui n*excède point la mesure naturelle et nécessaire de cette liberté dont if doit joair en vertu de ses droits de propriété.
On a vu qu'il est de Tessence de Tordre que l'intérêt particulier d'un seol ne puisse jamais être séparé de l'intérêt commun de tous; nous en trOQTons une preuve bien convaincante dans les effets que produit naturellement et nécessairement la plénitude de la liberté qui doit régner dans le commerce, pour ne point blesser la propriété. L'intérêt personnel, encouragé par cette grande liberté, presse vivement et perpétuellement chaque homme en particulier, de perfectionner, de multiplier les choses dont il est vendeur; de grossir ainsi la masse des jouissances qu'il peut procurer aux autres hommes, afin de grossir, par ce moyen, la masse des jouissances que les autres hommes peuvent lui procurer en échange. Le mande alors va de lui-même ; le désir de jouir et la liberté de jouir ne cessant de provoquer la multiplication des productions et l'accroissement de l'industrie, ils impriment à toute la société un mouvement qui devient une tendance perpétuelle vers son meilleur état possible.
Comme il est dans l'ordre physique que les hommes ainsi réunis en société se multiplient promptement; par une suite naturelle et nécessaire de cette multiplication, ils vont être réduits à manquer de subsistances, 8*il8 ne les multiplient en même temps par la culture. Ainsi du devoir et du droit qu'ils ont tous de pourvoir à leur conservation, naissent le devoir et le droit de cultiver. Mais avant de cultiver il faut défricher, faire diverses dépenses pour préparer les terres à recevoir la culture. Ces premières dépenses une fois faites, on ne peut plus enlever aux terres défrichées les richesses qu'on a consommées en les employant a ces opérations : il faut donc que la propriété de ces terres reste à ceux qui ont fait ces dépenses : sans cela leur propriété mobilière serait lésée. Ainsi,de même que la propriété personnelle devient une propriété mobilière par rapport aux effets mobiliers que nous acquérons par nos recherches et nos travaux, de même aussi elle doit nécessairement devenir une propriété foncière par rapport aux terres dans le défrichement desquelles nous avons employé les richesses mobilières que nous possédions.
On voit ici que la propriété foncière n'est point une institution factice et arbitraire; qu'elle n'est que le développement de la propriété personnelle, le dernier degré d'extension dont celle-ci soit susceptible; on voit qu'il n'existe qu'un seul et unique droit de propriété : celui de la propriété personnelle; mais qui change de nom selon la nature des objets auxquels on en fait l'application*.
Aiiliuil La Kivim caressait avec amour cette idée, que hpropriéié sert de base
()18 iMERCIER DE LA RIVIËilE.
Une autre observation, c'est que déjà il ne nous est plus possible de ne pas reconnaître le droit de propriété pour être une institution divine; pour être le moyen par lequel nous sommes destinés, comme cause seconde, à perpétuer le grand œuvre de la création, et à coopérer aux vues de son Auteur. Il a voulu que la terre ne produisit presque rien d'ellemême; mais il a permis qu'elle renfermât dans son sein un principe de fécondité, qui n'attend que nos secours pour la couvrir de productions. Il est évident que ces secours ne seront point administrés k la terre, si le droit de propriété n'est solidement établi ; par conséquent que ce droit est une branche essentielle de l'ordre physique même; qu'il est une condition essentielle à la multiplication que nous voyons manifestement être dans les intentions du Créateur.
II serait superflu de dire que la propriété des terres renferme nécessairement la propriété de leurs productions : la propriété, c'est le droit de jouir; or, la jouissance d'une terre est précisément la jouissance des productions qu'on peut en retirer.
à Tordre social, autant, au contraire, Tabbé de Nably la repoussait avec force, dans ses Boulet aux philoiophes économistes sur Vordre naturel des sociétés.
« Je ne puis , écrivait-il , abandonner celte idée agréable de la communauté des biens. Supposons qu'il se présente une occasion où le législateur soit le mattre de donner à ses citoyens les idées qu'il voudra ; pensez-vous qu'il dût alors plus s'occuper de la culture des fruits de la terre que de la culture des qualités sociales ? Je crois deviner votre réponse et j'en conclus que , quand la propriété foncière serait beaucoup plus favorable à la reproduction des richesses qu'elle ne Test en effet, il faudrait encore préférer la communauté des biens. Qu'importe cette plus grande abondance, si elle invite 1rs hommes à être injustes, et à s'armer de la force ou de la fraude pour s'enrichir ? Peut-on douter sérieusement que , dans une société où Tavaricc, la vanité et l'ambition seraient inconnues , le dernier des citoyens ne fût plus heureux que ne le sont aujourd'hui les propriétaires les plus riches? Mais, monsieur, ne nous arrêtons pas aux maux domestiques que la propriété foncière a produits. Kn dénaturant tous les rapports qui doivent unir les citoyens , n'a-t-elle pas rompu tous les liens de la société gcuéralc ? Comment voudricz-vous que des hommes accoutumés à la propriété, ne comprissent pas (jue leur fortune augmenterait si la rcpubli(]iîe s'agrandissait aux dépens de ses voisins? De là les guerres étrangères. Des citoyens sans fortune particulière, riches du bien public, et égaux entre eux, n'auraient-ils pas, au contraire, plus de motifs pour ne pas troubler 1< tranquillité de leurs voisins? (Lr((rg l^e^ p. 15 j\ 17). „
Quoique iMably ajoute , en faveur de cette idée agréable de la communauté des biens , beaucoup de choses aussi ^curieuses que les précédentes , ceci notamment : « L'homme peut se passer de cultiver la terre; mais rien ne peut le dispenser de faire iW^ lois. La culture est faite pour embellir et aider la sociëlë, et la société n'est point faite pour faire fleurir l'agricnllnre Jbid.^ p. 51), » 11 ne demande pas, du inuins , lV/;»p/ici'W/on de ses doctrines, et convient u (prancune force hinuaine ne pourrait tenter, aujourd'hui, de rétablir Vétjalilc ^ sans causer de [»!us grands désordres que ceux qu'on voudrait éviter n {Ibid,, p. 13). 0'-- 'L)
Cependant, comme il ne suffit pas d'avoir fait les premières dépenses préparatoires à la culture pour que les productions renaissent annuellement, et qu'il peut se faire que les propriétaires de ces premières dépenses manquent des facultés nécessaires pour subvenir à tous les frais que la culture exige encore chaque année, il at dans V ordre de la propriété que quiconque se chargera de ces frais, partage dans les productions avec ceux par qui les premières dépenses ont été faites.
Quelle sera donc la disposition de nos lois à ce sujet ? Que statuerontelles sur ce partage, sur les proportions qu'on sera tenu de garder, afin que la reproduction ne puisse jamais manquer des avances annuelles dont elle a besoin ? Ma réponse est simple : les lois ne statueront rien ; comme il n'est point de liberté sans la sûreté, elles ne s'occuperont que des moyens d'assurer l'exécution des conventions, parce que cette sûreté est nécessaire pour faire régner dans cette partie, comme dans toutes les autres, la plus grande liberté possible : du sein de cette liberté on verra naître une grande concurreqce d'hommes qui se présenteront à l'envi avec des richesses mobilières, et les offriront au valais pour servir d'avances a la culture : au moyen de cette concurrence, les propriétaires fonciers se procureront ces richesses au meilleur marché possible, et se réserveront ainsi toujours la plus grande part possible dans les productions qui, par l'entremise de ces richesses, croîtront annuellement dans rétendue de leurs domaines.
La liberté des conventions à faire , entre les propriétaires fonciers et ; les cultivateurs ou entrepreneurs de culture, n'est point une liberté i aérile; car, d'après ces traités, et en supposant que toute sûreté soit acquise, comme elle doit rétre,k la propriété personnelle et mobilière dans les cultivateurs , ils n'ont pas de plus grand intérêt que de multiplier leurs avances pour multiplier les productions, puisque leurs profits doivent s'accroître en raison de cette multiplication. Ainsi k cet égard la liberté est encore le germe de l'abondance et de tous les avantages que i celle-ci procure à la société; germe d'autant plus fécond, que Ta&ondance esi naturellement progressive^ les profits faits par les cultivateurs devenant dans leurs mains des moyens pour provoquer de pins en plus l'abondance.
Considérons maintenant une troisième classe d'hommes, ceux qui ne sont ni propriétaires fonciers, ni cultivateurs : l'institution delà propriété foncière parait préjudicier à leur droit de propriété ; les voilà ])rivés de la liberté de profiter des productions spontanées qui croîtraient sur les terres que vous cultivez: on leur impose, au contraire, le devoir de respecter celles qui naîtront annuellement à votre profit. Mais faites attention que vous ne pouvez jouir de toutes vos productions que par l'entre-
tituteurde rhomme social parvenu k Tâge où ses passions et ses forces doivent être dirigées par la raison. Je dis qu'elle en est le premier instituteur, parce que c*est elle qui a voulu la réunion des hommes en société; c'est elle qui a dicté les conditions essentielles k cette réunion; c'est elle enfin qui leur rend sensibles la nécessité de la société, et celle des conditions auxquelles ils doivent se soumettre pour que la société puisse se former et se perpétuer.
En effet, le désir d'acquérir et de conserver nous presse naturellement d'éviter tout ce qui pourrait mettre des obstacles à l'accomplissement de ce désir : nous sentons même en nous une disposition naturelle k employer toutes nos forces pour surmonter ces obstacles. Cette disposition, conséquente k notre premier désir, est donc une leçon très intelligible que la nature nous donne, et par laquelle elle nous fait comprendre qu'il est de notre intérêt de ne pas provoquer ces mêmes obstacles que nous nous proposons d'écarter ; en un mot, de ne rien &ire qui puisse nous empêcher de jouir paisiblement et constamment du droit d'acquérir et de conserver.
Je me sers ici du terme de droite parce qu'il n*est aucun kommeqai^ dans ce premier état, ne sente la nécessité absolue dont il est pour loi de pouvoir librement se procurer les choses dont sa conservation a besoin; aucun homme qui ne comprenne que la liberté de les acquérir serait nulle en lui sans la liberté de les conserver ; qu'k raison de cette même nécessité absolue, qui fait son tilre^ on ne peut, sans injustice, offenser en rien sa liberté.
Dès ce moment, je vois des hommes instruits et formés pour vivre en société : la sensation ou la connaissance intuitive qu'ils ont de leurs premiers droits, leur donne aussi nécessairement la connaissance intuitive de leurs premiers devoirs envers les autres hommes : ce qui se passe dans leur intérieur leur fait facilement comprendre que tous les hommes ont des droits de la même espèce; qu'aucun d'eux ne peut se proposer de les violer dans les autres, qu'il n'éprouve de leur part la plus grande résistance possible; qu'il ne s'expose nécessairement a toutes les violences qu'ils pourront, a leur tour, exercer k son égard.
Ainsi chacun, éclairé par l'attention qu'il donne à son intérêt personnel^ à ses propres sensations, est forcé de se reconnaître sujet k des devoirs; de s'imposer l'obligation de ne point troubler les autres hommes dans la jouissance du droit d'acquérir et de conserver, afin de n'clre point aussi troublé lui-môme dans la jouissance de ce droit *.
* Ces principes (réconomie sociale, que le cœur et la raison sanctionnent, sont, <lans Tordre moral, des axiomes qui n'ont pas moins de clarté et de certitude que
L'ORDRE NATUREL DBS SOCIÉTÉS POUTIQUES. 611
NoHS n^avoDsdonc pas besoin d*un autre maître que la nature pour pourrenir à Tinstitution de la propriété personnelle et de la propriété mobilière; car ces deux sortes de propriétés, qui au fond n*en font qa*une seule, présentée sous deux noms différents \ ne sont autre chose qae ce que je viens de nommer, le droit d'acquérir et de conserver : dies se trouvent naturellement instituées par la seule force de la nécessité absolue dont elles sont k notre existence ; nécessité que le physique de notre constitution nous rend sen«i&/e, et d'après laquelle il ne nous est pas possible de méconnaître ni les premiers devoirs réciproques auxquels elle assujétit les hommes entre eux, ni l'intérêt qu'ils ont tous à 8*y conformer.
Tel est le premier état du genre humain; tel est l'état de la société primititive, de cetle société naturelle, tacite et universelle, qui a dû précéder l'institution des sociétés particulières et conventionnelles. C'est dans cette source que j'ai puisé les premières notions du juste et de l'injuste absolus, des devoirs et des droits réciproques dont la justice est absolue, parce qu'ils sont d'une nécessité absolue dans des êtres créés pour vivre en société.
Mais en quoi consistent-ils ce juste et cet injuste absolus? Présenteotrils, dans leurs principes ou dans leurs conséquences , des vérités compliquées, des vérités à la connaissance desquelles notre intelligence
ceux de Tordre mathématique. Si cela est vrai, It cause du monopole^ sous quelques formes qu'il se déguise , est définitivement jugée ; et le maintien de son existence n^est plus qu'une quêttion de temps. Ne serait-ce donc pas fcire injure à notre pa|s , que de croire qu'une agUalion française , an profit de la doctrine du sens e«inM«ii , car les principes de l'économie politique ne sont point autre chose, ne peut y surgir aussi bien que de l'autre côté du détroit? Parce que les propriétaires territoriaux ne se sont pas trouvés assez forts pour nous imposer une loi-céréale aussi inique que celle de TAngleterre , est-ce donc pour nous on enseignement qui manque d'application que celui contenu dans ces éloquentes et spiritoeUes paroles d'un orateur de la Ligue :
« Le monopole isole le pays de la grande famille humaine ; il détruit ces liens et ces avantages mutuels que la Providence avait en vue le jour où il lui plut de répandre tant de diversité parmi toutes les régions du globe. La loi-céréale est une expérience faite sur le peuple ; c*est un défi jeté par Paristocratie à Vélernelle justice; c'est un effort pour élever arlificiellement la propriété d'un homme aux dôpciis de celle de son frérc. Ceux qui taxent le pain du peuple , taxeraient Pair et la lumière 8*ils le pouvaient ; ils taxeraient les regards que nous jetons sur la voûte otoiléc ; ils soumettraient les cieux avec toutes les constellations, et la chevelure de Cassiope, et . le baudrier d'Ori^n, et les brillantes Pléiades, et la grande et la petite Ourse, au jeu de Péehclle mobile {Cobden et la Ligue ^ p. 54- 39 , dise, de M. J.-W. Fox , prononcé dans le meeting hebdomadaire du 50 mars 1S45). — \o\. les Observations dont nous avons fait précéder le travaU de La Rivière. (K. D.)
• V. les notes de la p. 542.
que ce dernier objet qui doive maintenant flxer notre attention; ainsi, reste à examiner comment les institutions qui lui sont relatives se trouvent toutes renfermées dans la loi de la propriété.
Faut-il une intelligence supérieure pour comprendre que des devoirs et des droits sont absolument incompatibles avec l'arbitraire? Les premières connaissances que nous venons de découvrir dans les hommes ne sont-elles pas suQisantes pour leur faire sentir que l'arbitraire et le droit de propriété sont deux choses contradictoires? N'est-ce pas même poar mettre ce droit a Tabri de Tarbitraire, qu'ils viennent de se réunir en société ? En un mot, leur objet est de maintenir le droit de propriété et la liberté dans toute leur étendue naturelle ; ils en ont reconnu la justice et la nécessité; voilà la base de toutes leurs conventions sociales, voilà la raison primitive et essentielle de toutes leurs lois positives.
Il est sensible que parmi des hommes pénétrés de ce principe il ne peut s'élever des contestations que relativement aux faits, parce qu'il n'y a que les rapports des faits avec le principe qui peuvent ne pas se trouver évidents. Il est sensible aussi que la loi de la propriété ne permet point que, dans aucun cas, un homme ait le privilège d'asservir k son opinion particulière un antre homme; car ce serait tomber dans Tarbitraire et anéantir la propriété. Il est donc d'une nécessité et d^une justice absolues, d'une nécessité et d'une justice conséquentes à celles da droit de propriété, que chaque fois qu'à raison des faits il se formera des prétentions contraires les unes aux autres, aucune des parties intéressées ne puisse en décider elle-même : par conséquent qu'il y ait des hommes préposés pour les juger souverainement et à la pluralité des voix ; des magistrats institués pour faire l'application de la loi aux faits particuliers sur lesquels sont fondés les prétentions; pour être enfin les organes de la loi, et en annoncer les décisions, après avoir vérifié, par un examen suffisant^ les rapports de ces faits avec la loi.
Ce que je dis ici sur la nécessité de la pluralité des magistrats pour rendre un même jugement, n'est qu'une conséquence évidente de l'obligation naturelle et absolue où l'on est de maintenir la propriété dans toute son étendue primitive. Par la raison que les magistrats ne peuvent avoir à juger que des conjectures, des faits dont les circonstances équivoques jettent dans rincerlilude, et prêtent à ce qu'on nomme opinion, cette incertitude ne peut être fixée ciue par le plus grand nombre des opinions; ce plus grand nombre étant la seule ressource que nous puissions employer pour nous guider au défaut de révidence. Il est donc sensible que la propriété serait compromise, si les jugements n'étaient pas invariablement rendus à la pluralité des suflrages.
Ainsi, la nécessité de maintenir la propriété et la liberté dans toute leur
étendue naturelle et primitive^ nous conduit à la nécessité de proscrire Farbitraire; de 1^, à la nécessité d'instituer un corps de magistrats ; de lï, à la nécessité que leurs jugements soient irréformables; de la, à la nécessité de les assnjétir eux-mêmes à des formes qui ne leur permettent de juger qu'après avoir éclairé, autant qu'il est possible, robscuritc des faits sur lesquels ils ont à faire parler la loi.
Les rapports de ces formes avec le maintien de la propriété sont encore évidents : impossible de rendre la justice sans examen , quand elle n'est pas évidente par elle-même. Les formes sont les procédés qui condoisent à rendre l'examen suffisant^ et voilà pourquoi la violation de ces formes serait une injustice évidente; or, en cela qu'elle serait évidente, elle n'est pins & craindre : quand les magistrats oseraient s'y porter, cette injustice aurait le sort de toutes les autres de la même espèce, contre lesquelles nous allons trouver un remède assuré.
Dans tous les cas équivoques, et qui paraissent prêter à ce qu'on appelle opinion, l'arbitraire étant une fois enchaîné par l'institution des magistrats, le droit de propriété n'a plus à redouter que la violence et les ▼oies de fait qui pourraient résulter d'une mauvaise volonté dont l'évidence serait manifeste. Mais nous avons vu que c'est précisément, pour prévenir ce désordre évident, que les hommes ont institué leur société; qu'ils sont convenus de réunir toutes leurs forces particulières , de n'en pins former qn'une seule force commune pour l'employer au maintien de la propriété : ainsi, pour garantie contre les voies de iait, contre les injustices évidentes, vous avez une autorité tutélaire armée de toutes les forces physiques de la société : voyez s'il est possible d'imaginer une sûreté plus entière, plus solide, plus absolue.
En cela même que les.hommes ont reconnu la nécessité de cette force commune, ils ont aussi reconnu la nécessité d'un souverain, et d'un souverain unique, il est aisé de le prouver. Observez d'abord qu'au moyen de la réunion de toutes nos forces particulières, vous ne voyez qu'une seule force publique. Observez ensuite que la force n'est point active par elle-même : elle a bien tout ce qu'il faut pour agir ; elle est toujours prête à agir; mais tout cela ne suffit pas : il lui faut encore une volonté qui la fasse agir. Il est donc évident qu'il devient d'une nécessité absolue d'instituer un chef à la voix duquel la force publique se mette en action ; un chef dont la volonté prescrive à cette force les mouvements qu'elle doit faire pour la sûreté commune de nos droits de propriété ; il est donc évident aussi que ce chef doit êlre unique; car s'il y avait deux chefs, il pourrait se trouver deux volontés qui se contrediraient : à laquelle des deux alors faudrait-il que la force commune obéit? Si c'est a Fane des deux par'préférence,je ne vois plus qu'un souverain unique;
si ce n'est ni à Tune ni à Tautre, il n'existe plus de souverain, tant que ces deux volontés ne sont pas d'accord pour n'en plus former qu^oae seule ; dans ce cas la force publique devient nulle^ parce qu'elle ne pent plus être mise en action; et le droit de propriété, qu'elle doit protéger, se trouve sans appui, sans sûreté.
Deux autorités égales présentent une contradiction évidente : elles sont toutes deux nulles, prises séparément. Deux autorités inégales présentent une contradiction dans un autre genre, mais de la même évidence : celle des deux qui est supérieure est tout, et Tau ire n'est rien.
Qui dit autorité, dit le droit de commander joint au pouvoir physique de se faire obéir ^ ce qui suppose toujours et nécessairement la supériorité de la force physique. Mais qui est-ce qui a naturellement le droit de commander aux hommes, si ce n'est l'évidence? Qui est-ce qui peut assurer au commandement la supériorité de la force physique pour se faire obéir, si ne n'est la force intuitive et déterminante de l'évidence, qui rallie à elle toutes nos forces, parce qu'elle rallie à elle toutes nos volontés? L'évidence n'est-elle pas une^ n'est-elle pas immuable? Ainsi, partout où elle est le principe de la réunion des forces, il ne peut se trouver qu'une seule force publique ; impossible de diviser celle-ci , à moins de la séparer de son principe et c'est l'anéantir; impossible , par conséquent, qu'elle puisse être placée dans plusieurs mains à la fois.
Quand les hommes sont malheureusement privés de l'évidence, l'opinion proprement dite est le principe de toutes forces morales : nous ne pouvons plus alors ni connaître aucune force, ni compter sur elle. Dans cet état de désordre nécessaire , Tidée d'établir des contre-forces pour prévenir les abus arbitraires de l'autorité souveraine, est évidemment une chimère : l'opposé de l'arbitraire, c'est l'évidence; et ce n'est que la force irrésistible de l'évidence qui puisse servir de contre-force à celle de l'arbitraire et de l'opinion.
Pour calmer toute inquiétude sur les abus de l'autorité de la part d'un chef unique , il suffit de faire attention à la nécessité manifeste dont il est, pour un souverain, de protéger le droit de propriété : il n'est souverain que parce qu'il tient dans sa main toutes les forces physiques de la société; mais qu'est-ce qui réunit ainsi dans la personne du chef toutes ces forces particulières? L'évidence de la nécessité et de la justice absolues qui caractérisent le droit de propriété, et qui nous imposent le devoir absolu de la maiulenir dans toute son étendue naturelle et primitive. Ne séparez donc point l'efl'et de la cause qui le produit : l'évidence est ici l'intermédiaire par le moyen duquel toutes les forces de la société se rallient au souverain : si vous anéantissez la cause, qu'osl-ce qui la suppléera pour en perpéUier les effets ! Faites attention maintenant qu'il
0*681 rien de plus évident que retendue naturelle et primitive dont la propriété, et par conséquent la liberté doivent jouir; qu'ainsi il est impossible de leur porter atteinte, sans qu'un tel abus de l'autorité soit pu- Miquement évident; d'après cette seule observation, voyez si des abus de celte espèce sont k craindre ; voyez si la force naturelle et irrésistible d^une évidence publique n'est pas suffisante pour vous en garantir; Toyez aussi combien se sont égarés ceux qui ont cherché à opposer h Fautoritédu souverain, d'autres conire-forces que celles de cette évidence, qui doit être le principe même de l'autorité, parce qu'elle est celai delà réunion des volontés^
Les spéculations d'après lesquelles on a imaginé le système des contreforces, sont d'autant plus chimériques, que l'intention d'abuser de son aotorité, au préjudice de la propriété et de la liberté, est une chose qu'on ne peut jamais supposer dans un souverain, h moins que la loi fondamentale de la propriété, et les avantages qui en résultent nécessairement, ne soient totalement oubliés et du souverain morne et de toute la société: sans cela il sera toujours et nécessairement, le plus puissant protecteur de cette loi, parce qu'il trouvera toujours et nécessairement dans le maintien de cette loi, tous les intérêts personnels qui peuvent être l'objet de 800 ambition, et qui doivent par conséquent influer sur ses volontés: les détails suivants nous conduiront naturellement à reconnaître cette vérité.
La sûreté civile et politique que le souverain est tenu de procurer au droit de propriété ne peut s'établir que par des dépenses ; car il faut que tons ceux qui contribuent à cette sûreté soient payés : cherchons donc les moyens de pourvoir h ces dépenses communes ou publiques sans offenser le droit de propriété ; car c'est là l'objet dont nous ne devons jamais nous écarter.
Puisque nous avons dans la société des dépenses publiques, il faut y pourvoir par l'instiiulion d'un revenu public, dont le souverain puisse avoir l'administration : au moyen de ce revenu public, les dépenses publiques ne coûtant rien aux revenus particuliers, les propriétés particulières et la liberté d'en jouir seront conservées en leur entier.
Par la raison que ce revenu public, destiné à une consommation annuelle, ne peut être entretenu que par une reproduction annuelle, et qu'il n'y a que les terres dont on puisse attendre cette reproduction , il est évident que ce revenu public ne peut être autre chose qu'une portion des valeurs ou des productions que les terres donnent annuellement.
' V. p. 469 , en note , les idées de Tautcur sur la diircrcnce du dcfpolismc arbitraire et du despolismc personnel et légal.
'lO
Voici donc que d*un seul trait nous rayons, de dessus la liste des contribuables au revenu public, tous ceux qui partagent dans ces productions b tout autre titre que celui de propriétaires fonciers; et cela parce que la multitude d'hommes, de quelque espèce qu'ils soient, ne sont que des salariés par le produit des terres, et ne prennent dans ce produit qu'une portion que la concurrence fixe au taux le plus bas possible. La propriété personnelle et mobiliaire de ces mêmes hommes est donc maintenue dans toute son étendue naturelle et primitive^ et dès lors plus de doubles emplois dans la contribution au revenu public ; plus d'impôts arbitraires ni sur les entrepreneurs des cultures , ni sur les hommes qu'ils entretiennent au service de cette profession ; impôts qui, frappant sur les avances, et diminuant ainsi la masse des richesses productives, causent à la reproduction un préjudice énorme, ruinent souvent les cultivateurs, et deviennent progressivement destructifs des richesses de la nation,,de celles du souverain et de la population.
Par la même raison, plus d'impôts arbitraires, ni sur les salaires ou la personne des agents de la classe industrieuse, ni sur les choses commerçables; impôts qui enrayent les travaux et arrêtent les progrès de l'industrie ; impôts qui font diminuer les consommations, le débit et la valeur vénale des productions; impôts dont les contrecoups grèvent aussi les entrepreneurs des cultures et éteignent la reproduction ; impôts qui retombent a grands frais sur les propriétaires fonciers et sur le souverain même; impôts qui commencent par couler à ces propriétaires quatre et cinq fois plus que la somme qui en revient au revenu public; impôts qui trompent toutes les spéculalions; qui ne permettent plus de compter sur aucuns produits; qui bientôt appauvrissent le souverain au lieu de l'enrichir, et, par une progression rapide, conduisent k la destruction totale des richesses, des hommes, de tout ce qui concourt à former la puissance politique de l'État, Voilà les maux que nous évitons naturellement et nécessairement^ tant que la propriété personnelle et mobilière est respectée parmi nous comme elle doit l'être; tant qu'elle n'est point blessée par la manière de procéder à la formation d'un revenu public.
A l'égard de la propriété foncière, la nécessité de la faire jouir du même avantage nous montre évidemment que le produit des terres doit se partager entre elle et le revenu public ou le souverain : il ne s'agit donc plus que de savoir quelles sont les conditions essentielles de ce partage.
La première de ces conditions et la plus importante est (jue la proportion du partage n'ait rien d'arbitraire : elle ne peut l'être de la part des propriétaires fonciers, car le revenu public n'aurait rien d'assuré;
ils pourraient à leur gré retenir à leur proût particulier une portion rio ce revenu public, qui est fait pour être une richesse commune, servant il Futilité commune de toute la société.
Cette même proportion ne peut non plus être arbitraire de la part du IbuTerain; car, par ce moyen, la propriété des terres se trouverait séparée de celle de leurs produits; kce prix, personne ne voudrait être propriétaire foncier, et les terres incultes ne donneraient ni revenu public, ni revenu particulier ; alors il n'y aurait plus de souverain, parce que, faute de subsistances suffisantes, il n'y aurait plus de société.
Cette première condition essentielle du partage nous indique naturellement la seconde : les propriétés foncières ne se forment et ne s'entretiennent que par des dépenses ; mais ces dépenses ne seront pas faites, si, toutes proportions gardées, le fruit qu'on espère en retirer n*e8t pas au moins égal à celui que donneraient les mêmes dépenses dans d'autres emplois. Cette parité, et je ne dis point assez, est donc essentiellement nécessaire pour que les hommes se portent à faire et entretenir toutes les dépenses qui doivent précéder celles de la culture, et qoe les terres ne cessent jamais de pouvoir être mises en valeur.
D'après les deux conditions essentielles du partage, la proportion suivant laquelle il doit être fait entre le souverain et les propriétaires fonciers étant ainsi réglée pour toujours, il est évident que les propriétaires fonciers se trouvent, comme tous les autres hommes, exempts de la contribution au revenu public ; que la terre fournit elle-même au souverain ce revenu annuel, à l'acquit et au profit commun de toute la société ; que ce revenu, par conséquent, au lieu d'être une charge commune, devient une richesse commune, par le moyen de laquelle la souveraineté se trouve naturellement et nécessairement en communauté d'intérêts avec les sujets ; car, alors, il lui importe personnellement que les produits des terres se multiplient pour eux, afin que la part proportionnelle qu'elle y prend soit pour elle une plus grande richesse.
De cette communauté d'intérêts entre l'État gouvernant et l'État gouverné, nous voyons naitre la dernière règle concernant l'établissement du souverain. Cette dernière règle est l'institution du droit de succéder k la souveraineté. Non-seulement cette institution met k l'abri de tous les inconvénients, de tous les orages qui précèdent, accompagnent et suivent ordinairement l'élection d'un souverain ; mais il en résulte encore un bien plus grand avantage : le souverain et la souveraineté se confondent et ne font plus qu'un; les intérêts de la souveraineté deviennent ceux du souverain même; c'est lui personnellement qui se trouve copropriétaire du produit net des terres de sa domination ; c'est lui personnellement qjui se trouve en communauté d'intérêts avec ses sujets :
628 MEllCIER DE LA RIVIÈRE.
comment supposer alors qu'il voulût porter atteinte au droit de propriété? Il volt évidemment que le maintien de ce droit et delà liberté, dans toute leur étendue naturelle et primitive, est le germe de la prospérité progressive de ses sujets ; il voit que cet accroissement progressif est Tunique voie par laquelle il puisse parvenir au dernier degré possible de richesse, de puissance et de gloire; il voit que cette loi sacrée de la propriété est instituée pour lui, et non contre lui; que, par le moyen de cette loi qui lie tous les intérêts du corps politique; qui nécessairement ramène à Tunité la multitude des membres qui le composent, c'est la Divinité elle-même qui gouverne, et qu'elle semble avoir tout disposé pour embellir la souveraineté, pour que ceux qui sont sur la terre les minuires^ les images vivantes du Très-Haut, ne connaissent plus que le bonheur de jouir et d'être adorés.
Il faut donc regarder rinstitution de la souveraineté héréditaire comme étant ce qui met le comble à la sûreté que nous nous proposons de procurer au droit de propriété. Ce droit, dans aucun cas, n'a plus rien à craindre : tout ce qui pourrait lui porter la plus légère atteinte serait nécessairement un désordre évident, qui ne peut jamais être dans les intentions d'un chef dont les intérêts sont inséparables de ceux de la souveraineté. La publicité de cette évidence est une contre-force naturelle sur laquelle le souverain peut compter dans tous les cas où Ton serait parvenu k le tromper, à lui surprendre, par des détours criminels, des ordres ou des lois contraires a ses véritables intérêts. Je ne dis point encore assez : il faut regarder cette évidence comme étant la Divinité elle-même^ qui veille sans cesse, et d'une manière sensible, à la sûreté commune des intérêts communs du souverain et des sujets, et qui ne permet pas que les minorilés des rois soient susceptibles des plus légers inconvénients, parce qu'elle ne permet pas que des lois dont la justice et la nécessité sout publiciuement évidentes, puissent perdre de leur vigueur dans aucun temps.
Si je parle ici des lois, c'est qu'il est évident que le pouvoir législatif ne peut résider que dans le souverain tel que nous venons de l'instituer. Au moyen de ce que nous avons acquis une connaissance évidente de la raiaon essentielle et primitive de toutes les lois, il est sensible que, dans la main des hommes, le pouvoir législatif n'est point le pouvoir de faire des lois nouvelles; qu'il se réduit îi publier celles qui sont déjà faites par Dieu même, et aies sceller du sceau de l'autorité coërcitive dont le souverain est dépositaire unique. Ainsi, du droit de propriété résulte encore que le souverain est naturellement et nécessairement législateur, et qu'il n'est de sa part aucun abus à craindre dans cette partie ; car il est de son intérêt personnel que les lois qu'il fait |)romulguer.
i;ORDR£ NATUREL DES SOCIÉTÉS POLITIQUES. 629
D^ayent rien de contraire à leur raison essentiel^ et primitive ^ et s'il tombait dans quelques méprises à ce sujet, il serait d'une impossibilité morale que leur évidence échappât k la nation et principalement aux magistrats.
Admirez présentement comme chacun jouit, tant en commun qu'en particulier, de son meilleur état possible; j'entends , du meilleur état qu'il lui soit physiquement et socialement possible de se procurer réellement. En efiet, en quoi consiste cet avantage? Il consiste dans la plus grande liberté possible de jouir de ses droits de propriété, afin d'en retirer la plus grande somme possible de jouissances : or, il est évident que la liberté ne peut être plus entière, plus complète que celle qui vient de nous être garantie pour toujours : chacun de nous est parfaitement libre d'employer ses biens-fonds, ses richesses mobiliaires, sa personne, son iadustrie, ses talents, de la manière qui convient le mieux à son intérêt personel ; chacun de nous est assuré que les fruits de ses travaux ne loi seront point ravis ; qu'il en retirera la plus grande somme de jouissances qu'il puisse se promettre; et qu'en cette partie il ne connaît de lois que celles de la concurrence qui résulte naturellement et n^ce55at- Têmeni d'une liberté semblable dans les autres hommes; chacun de nous, à la faveur de cette pleine et entière liberté , et aiguillonné par le désir de jouir, s'occupe, selon son état, à varier, multiplier, perfectionner les objets de jouissances qui doivent se partager entre nous , et augmente aiQsi la somme du bonheur commun en augmentant celui qui lui est personnel.
Remarquez ici quel est le prix inestimable de l'ordre simple et naturel qui vient de s'établir : chaque homme se trouve être l'instrument du l)ODheur des autres hommes; et le bonheur d'un seul semble se communiquer comme le mouvement. Prenez à la lettre cette façon de parler : de quelque nature que soient les eflbrts que vous faites pour accroître la somme de vos jouissances , soit que les résultats de ces efforts donnent une plus grande abondance de productions, soit ({u'ils rendent d'autres services k la société , toujours est-il vrai qu'ils ne vous seront payés qu'en raison de leur utilité; que la concurrence ne vous permettra pas de mettre qui que ce soit à contribution ; que, la balance eu main, elle réglera les valeurs vénales de toutes i-jis choses et de toutes les actions qui entrent dans le commerce; qu'au moyen de celte police rigoureuse, à l'autorité de laquelle personne ne peut se soustraire, l'équilibre sera constamment gardé dans les échanges; personne ne pourra jouir, ne pourra s'enrichir aux dépens des autres; alors, p' .^ de ces fortunes démesurées dans lesquelles oji voit une multitude d'uurros fortunes venir s'engloutir; plus de ces amas somptueux de richesses superflues
();iO MEHCIEll DE LA RIVIÈllE.
qui, délournées de la circulation, laissent une partie des membres du corps social se dessécher et périr faute de subsistance; chacun ainsi, dans la somme totale du bonheur commun, prendra la somme particulière qui doit lui appartenir. Je ne sais si dans cet état nous apercevons des malheureux; mais s'il en est, ils sont en bien petit nombre; et celui des heureux est si grand, que nous ne devons plus être inquiets sur les secours dont ceux-là peuvent avoir besoin.
Un des grands avantages de Tordre qui vient, pour ainsi dii^, de s*établir de lui-même, est, que le luxe, ce cruel ennemi du genre humain^ ce monstre, dont le venin est si subtil , si actif, qu'on ne peut jeter les yeux sur lui sans en ressentir les atteintes mortelles; ce tyran perfide qui, sous le voile trompeur de la prospérité publique, cache les cadavres des malheureux qu'il immole journellement; le luxe, dis-je, ne peut pénétrer dans une société que nous voyons naître sous les auspices du droit de propriété».
Cest la nature, et non la somme des dépenses, qui constitue le luxe; aussi, prend-il sa source moins dans les richesses acquises, que dans la façon de les acqnérir; je veux dire dans des pratiques spoliatrices qui accumulent, dans quelques mains seulement, une masse considérable de richesses, dont la consommation ne peut plus se faire d'une manière utile à la reproduction.
Par le moyen de la circulation , toutes les valeurs qui partent de la classe productive doivent y revenir, pour servir encore de germe k la rel)roduclion qui doit les rendre perpéluellement à la circulation. Le luxe, qui cliange toute la marche naturelle des consommations, est précisément le désordre opposé a l'ordre qui doit nécessairement régner dans les dépenses, pour que celle circulation ne puisse jamais être interrompue : or, il est impossible que ce désordre s'introduise parmi nous tant que, respectant la propriété et la liberté, nous ne nous prêterons à rien qui puisse fournir, à quelques hommes, un titre et des facilités pour en ruiner d'autres et s'enrichir de leurs dépouilles. Qu'on me permette de ne pas insister sur celle observation ; je ne pourrais le faire sans m'écarter de mon sujet. D'ailleurs, il me semble qu'on n'ignore plus aujourd'hui que c'est au luxe que nous devons attribuer le mauvais emploi
* Si la consoninuition et les dépenses se jettent vers les superfluités et le luxe, sans coiilretlit le nombre des agents de Tinduslrie et du commerce décheoit, puisque la (ieniande est m:)ins forte; et de même qu'un seul vaisseau porterait de la dentelle pour nu siècle de consoninialion de l'Europe entière , de même , un seul commeltaiil en (o»u*nirait livs «pialre parties du monde. (Mirabeau, Philosophie rurale, t. 1, p. 17^2, edit. citée). — Voy. ibid.^ p. 176 et suivantes, les réflexions du même écrivain iMiV Opéra.
L'OUDllli NAilJllUL DliS SOCIÉTÉS POUTIQUES. 631
des hommes et des richesses ; que ce mal moral est enté sur un autre mal qa*il aggrave encore, et qui n^est autre chose que la violation habitaelle du droit de propriété; que l'autorisation des abus, qui donnent des moyens pour mettre à contribution la société, pour en dénaturer les richesses, changer en richesses stériles celles qui sont des ti nées a être productives, épuiser ainsi le principe de la reproduction et du bonheur public. Tandis que, dans Tintérieur de notre société, la loi de la propriété Tait ffégner Tordre, la justice, la paix et la liberté; tandis que le corps social •^organise de manière que, depuis le chef jusqu'au dernier des membres, chacun jouit évidemment de son meilleur état possible , examinons ce ^i peut nous intéresser à Textérieur, quels sont nos rapports politiques avec les autres sociétés.
J'observe d'abord que la paix est Tctat naturel dans lequel les nations
doivent être respectivement entre elles ; car la guerre entre deux na-
doDS est un état violent, dangereux, fôcheux pour Tune et pour l'autre,
comme elle peut l'être entre deux particuliers : elles ont donc toutes
'deux également et naturellement intérêt de l'éviter.
Puisque l'élatde paix est l'état naturel des nations, il doit avoir ses conditions essentielles; ainsi, on peut en général s'assurer cet heureux état, en remplissant ces mêmes conditions. Mais déjà je les vois former la base de notre système politique; nous les trouvons toutes renfermées dans la loi de la propriété : sitôt que nous l'avons reconnue pour être la raison essentielle et primitive de toutes les autres lois, il nous est impossible de regarder celte loi divine comme une institution qui nous soit particulière; il nous est impossible de ne pas voir que toutes les nations ne forment entre elles qu'une seule et même société, et que la loi de la propriété est une loi commune à toutes les différentes classes de cette société générale : il nous est donc évident que nous ne pouvons, sans injustice, troubler les droits de propriété et la liberté des autres nations; il nous est évident aussi que le droit de propriété et la liberté seraient blessés dans chacun des membres de notre société, si l'on disposait arbitrairement de leurs perbonnes et de leurs richesses pour faire violence aux autres nations; il nous est évident enfin que les sujets de guerre ne peuvent naître, entre elles et nous, qu'a l'occasion des entreprises qu'elles voudraient faire ouvertement au préjudice de la sûreté et de la liberté qui doivent être acquises h nos droits de propriété.
Pour que les sujets de guerre ne puissent être arbitraires, il sufBt donc de ne pas perdre de vue le droit de propriété; de le considérer tel qu'il est, et tel qu'il doit être essentiellement, soit dans chacun des membres de notre société particulière, soit dans les membres des autres sociétés; car il est de la même justice et de la même nécessité dan<i tous
les hommes. Cela posé, les rapports politiques que les nations ont nalarellement entre elles, ne sont plus que de deux espèces; les uns sont relatifs h la sâreté,et les autres h la liberté de jouir.
Il est sensible qu'une nation qui veut en opprimer une autre et s'agrandir par des conquêtes, menace, de proche en proche, toutes les antres nations : il est donc dans Tordre du droit de propriété, et de la sûreté dont ce droit a essentiellement besoin , que cette nation soit regardée comme un ennemi commun par toutes les autres nations : de 1^ nail naturellement un intérêt commun, qui constitue toutes les autres nations dans la nécessité de se réunir pour faire une force commune capable de garantir à chacune d'elles ses droits de propriété. Sous ce point de vue, les rapports politiques d'une nation avec les autres nations sont déterminés par ce même intérêt commun; leur sûreté commune exige qu'elles se regardent comme ne formant qu'une seule et unique société, distribuée en différentes classes, lesquelles, malgré celte distribution, sont toutes personnellement et fortement intéressées h se garantir mutuellement leurs droits de propriété.
Quant aux rapports politiques qui sont rclaiifs à la liberté de jouir, c'est encore dans le droit de propriété qu'il faut les chercher. Ces mêmes rapports ont pour o!)jet le commerce extérieur, ou les diflëreuls échanges que les nations peuvent faire entre elles pour leur utilité commune. Mais nous avons déjà vu que la loi de la propriété veut que notre société jouisse à cet égard d'une pleine et entière liberté ; que chacun do nous puisse librement vendre aux acheteurs qui hii offrent un n:eillenr prix, et acheter des vendeurs dont les conditions lui conviennent le mieux. Ainsi, surcol article nulle querelle, nul sujet de guerre entre nous et les étrangers. Quelque chose de plus: je les suppose dans des systèmes absolument contraires à cet ordre naturel. Je veux bien qu'ils gênent chez euxia liberté du commercr 'H(|ue nous importe! En cola ils no nous font aucun tort; c'est h eux mêmes, c'esl h leur liberté qu'ils portent préjudice et non pas à la nôtre : cet avantage précieux dont ils devraient jouir, n'e^'* I pas leur bien propre? No sont-ils pas les m-î'ros d'en user ou de iid pas on user? Ils no fonl q\w. tout ce qjio tout ho;-ime est libre de faire vis-à-vis d'un antre honjme : ils interdisent à nos marchandises Fentroo do leur pays; mais ilsrn ont le pouvoir, parce que nous n'avons chez enx aucun droit, et que le commerce est une afiaire de convenance réciproque : celle politique factice ne nous ôte point la liberté de recevoir chez nous leurs marchandises; de traiter avec tous ceux à qui nos échanges conviennent ; en un mot, notre liberté est toujours la même et <lans tout son entier.
Mais, dira-i-on, ii r.iut que nous usions de réprésaiile, et ipie nous
fermions nos ports à ceux qui nous ferment les leurs : pour décider cette qufôtion , c^est à la loi de la propriété qu'il faut recourir. Or, si nous la consultons, comme nous le devons, nous y trouverons que cette prétendue représaille blesserait notre liberté, et par conséquent nos droits de propriété : ce procédé bizarre, ou plutôt ce désordre évident, ferait diminuer la concurrence des vendeurs de qui nous achetons, et celle des acheteurs a qui nous vendons; de Ih, il résulterait pour nous une diminution de consommateurs, de débit et de valeur vénale pour DOS productions : en conservant au contraire cette concurrence dans toote sa force, nous nous ménageons évidemment la plus grande somme possible d^échanges et aux meilleures conditions possibles; nous assurons ainsi a notre société la renaissance annuelle de la plus grande abondance possible de ses productions, et conséquemment le plus grand revenu possible h la nation en général, et au souverain en particolier.
Ainsi, sans autre loi que celle de la propriété, sans autres connaissances que celle de la raison essentielle et primitive de toutes les lois, sans autre philosophie que celle qui est enseignée par la nature à tous les hommes, nous voyons qu'il vient de se former une société qui jouit au dehors de la plus grande consistance politique, et au dedans de la pins grande prospérité ; nous voyons qu'il vient de s'établir parmi nous «ne réciprocité de devoirs et de droits, une fraternité qui nous intéresse tous à la conservation les uns des autres, et dont les liens sacrés embrassent et tiennent unis avec nous tous les peuples étrangers.
Ne soyez point en peine maintenant ni de notre morale ni de nos mœurs; il est socialement impossible qu'elles ne soient pas conformes à leurs principes; il est socialement impossible que des hommes qui vivent sous des lois si simples; qui, parvenus a la connaissance du juste absolu, se sont soumis a un ordre dont la justice par essence est la base, et dont les avantages sans bornes leur sont évidents, ne soient pas, humainement parlant, les hommes les plus vertueux. Pour que de tels hommes puissent se corrompre, il faut qu'ils commencent par tomber dans une ignorance qu'on ne peut supposer, parce qu'il est contre nature de passer de Tévidence publique à l'erreur; parce que chacun est attaché par son intérêt personnel a la conservation de celte évidence ; parce qu'enfin, il est facile, et même conforme à l'ordre, de perpétuer cette même évidence par l'instruction , en prenant les mesures nécessaires pour que tous les membres du corps social puissent y participer.
Ainsi, lorsqu'il s'élôvcra parmi nous des sages qui publieront qu'on
est homicide quand on n'empêche pas de périr celui gu*on peut sauver •; que cest aimer Dieu^ que c'est F imiter^ que de ne nuire à personne et de faire du bien à tous ses semblables ' ; que la Divinité, en nous permettant de vivre, nous fait un présent moins précieux qu^en nous donnant les counaissances quinotAs apprennent à bien vivre * ; que ceux qui violent la loi naturelle et universelle, devenue pour eux évidente par le moyen de ces mêmes connaissances, sont au-dessous des brutes^; qu*on ne doit regarder comme un mal que les choses honteuses, et comme un bien que les choses honnêtes " ; nous écouterons attentivement ces philosophes ; nous ne les admirerons peut être pas avec étoonement ; mais nous ferons mieux : nous les croirons, et nous pratiquerons leurs leçons, parce qa*ils ne nous enseigneront rien alors qui soit nouveau pour nous , et qui ne puisse être facilement saisi par notre intelligence; rien qui déjà ne nous soit sensible, et ne se trouve écrit au fond de nos cœurs; riea qui ne soit conséquent à notre intérêt personnel évident, à la nécessité et k la justice absolue de la réciprocité de nos devoirs et de nos droits, de la garantie mutuelle que nous nous sommes promise, et que nous nous devons tous, pour le maintien du droit de propriété et de la liberté dan$ toute leur étendue naturelle et primitive.
Nous pouvons dire avec vérité que, dans Tordre des choses humaines, le véritable instituteur de Thomme moral, c'est le système public du gouvernement. Régis ad exemplum totus componitur orbis : tel est V esprit de l'Élal gouvernant, et tel est aussi V esprit de TÉtat gouverné. Ce n'est pas seulement sur la seule force de l'exemple que cette grande vérité se trouvera établie, c'est encore sur les premiers principes qni décident de notre caractère moral et de nos volontés. Quelles que soient dans une nation les voies qui conduisent aux dignités, aux honneurs, à la considération publique, soyez certain que le désir de jouir nous portera toujours à les embrasser. Partout où les richesses seront la mesure de celle considération publique; partout où l'or sera publiquement enceiisé comme une Divinité et plus honorée (ine la vertu ; partout enfin où il deviendra le germe des jouissances les plus piquantes, les i)lus propres à mettre nos mobiles en action, il faut nécessairement que les hommes soient avides de l'or, qu'ils sacritient tout à l'or, qu'ils se vendent eux-mêmes pour de l'or. L'amour des jouissances et Tavcr-
* Slmu'c, in Provcrb., liv. II.
^ Kl., dr forma Vitœ.
•' Aiistot., Kp. 7'J, et de Mov.
* Ari>lof., de Vcra Rciifj.
■■' 1(1., Kp. 9. — Tacit., Uni., li\ IV.
sioQ de la douleur, voilà les deux grands ressorts de rhumanité ; voilà ce qui met en mouvemeut, non-seulement Thomme physique, mais encore Thomme social ; c^est même dans ce dernier que la force de ces deux mobiles se montre plus active et plus absolue : considérez de quelle chaleur, de quel enthousiasme nos affections, nos passions sociales sont susceptibles, et vous reconnaîtrez facilement que c'est au gouvernement à les diriger ; que c'est à lui, à son système public, constamment et invariablement soutenu, qu'il est réservé de greffer les vertus sociales sur les mobiles qui sont en nous : le propre du désir de jouir est de saisiriez moyens de jouir; c'est au gouvernement qu'il appartient de faire pour nous le choix de ces moyens.
Nous savons tous, par notre propre expérience, combien nos opinions particulières influent sur notre caractère moral. Nous savons tous aussi combien nos opinions particulières tiennent à l'opinion publique , au système public du gouvernement. En général, chaque nation a un genre de fanatisme qui lui est propre, et qui se communique plus ou moins à tous ceux qui la composent ; les désordres privés , qui naissent d'un dérèglement dans les opinions particulières, ne sont ainsi que des contrecoups naturels et infaillibles d'un premier dérèglement dans les opinions publiques, dans les systèmes admis par le fanatisme de la nation ; et voilà pourquoi on a donné le nom de vertus du siècle à toutes celles qui, après avoir régné pendant quelque temps avec éclat, ont totalement disparu.
Quoiqu'une simple opinion puisse produire en nous tous les effets de l'évidence et opérer les mêmes miracles, ne comptez pas cependant qu'ils puissent être de la même durée. Par la seule force de l'opinion , les vertus sociales peuvent s'établir passagèrement dans une nation; mais elles ne peuvent s'y perpétuer, dès qu'elles n'ont pour principe que l'opinion ; car il n'est rien qui soit plus inconstant, plus orageux; aussi, estil impossible de la fixer sans le secours de l'évidence, qui Tassujétit en l'éclairant et la dénaturant. Ces vertus, d'ailleurs, sont alors nécessairement séparées de l'ordre essentiel des sociétés, vu que l'institution de cet ordre ne peut être que le fruit de la connaissance évidente que les hommes en auront acquise.
Entre les vertus sociales et l'ordre essentiel des sociétés, il est cette différence, que les vertus peuvent exister passagèrement sans l'ordre, au lieu que l'ordre ne peut jamais exister sans les vertus. En effet, cet ordre n'est autre chose que la pratique de ces mêmes vertus, mais instituée d'après l'évidence de leur nécessité absolue, de leur justice immuable , de l'intérêt que le corps social et chacun de ses membres en particulier ont à ne jamais s'en séparer : chacun alors voit évidemment
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que son meilleur état possible est inséparablement attaché a la pratique de ces vertus; chacun est donc, pour ainsi dire , dans une impossibilité morale et sociale de n'être pas vertueux.
Vous voyez ici pourquoi de grandes vertus sociales ont brillé pendant quelques siècles dans Rome, dans Sparte, dans Athènes, dans Carthage, chez les Perses, chez les Egyptiens ; vous voyez aussi pourquoi elles ont dA s'éclipser : n'étant point nourries par l'évidence de l'ordre essentiel des sociétés, elles ne devaient leur existence qu'à l'opinion, et ne pouvaient avoir plus de solidité que leur principe. Non-seulement ce fait est évident, par rapport aux Républiques que je viens de citer, puisque cel ordre, qui n'admet qu'un chef unique, est incompatible avec le gouvernement de plusieurs; mais il est encore de la même évidence par rapport au gouvernement des Perses, à celui des Égyptiens, et de tous les gouvernements monarchiques de l'antiquité. Le despotisme n'y était que personnel et non légal : c'était la volonté personnelle et arbitraire d*un seul qui gouvernait, et non la justice et la nécessité d'un ordre essentiel dont l'évidence doit nécessairement réunir toutes les volontés. Quand ces despotes étaient sages et vertueux, la sagesse de leur gouvernement faisait fleurir leur empire; mais, à la mort de ces princes, cette prospérité était ensevelie avec leurs vertus; d'autres opinions montaient sur le trône ; l'arbitraire déployait toutes ses fureurs ; les despotes alors et les peuples devenaient tour à tour ses victimes; arrivait le moment où ce$> prétendus corps politiques se trouvaient accablés sous le poids de leurs désordres; il fallait bien qu'ils périssent enfin, puisqu'ils n'avaient aucune consistance intérieure, et qu'ils nourrissaient en eux-mêmes le principe certain de leur dissolution.
Une seule réilexion suffirait pour prouver qu'aucun gouvernement de Tanliquité n'a conçu la première idée de Tordre essentiel des sociétés: il n'y en a pas un qui n'ait été conquérant ou qui n'ait voulu l'être : ils ne connaissaient donc pas la loi de la propriété, puisqu'ils étaient dans le système de ramener tout à la force par rapport aux nations étrangères. Comment se pourrait-il que cel esprit d'injustice, quand il forme le système public d'un gouvernement, ne passât pas dans les sujets, et ne parvint pas h égarer leurs opinions sur l'usage qu'on peut faire de ses forces dans les cas particuliers? Les lors alors ne peuvent plus être observées par religion de for intérieur ; elles doivent être violées chaque fois qu'on croit voir un grand intérêt a les violer.
\h\ t^^ouvernemcnt ne devient conquérant qu'autant que ses sujets, en général, sont pénétrés de ces sentiments véhéments et audacieux qu'une grande ambition inspire. La violence de cette passion ne connail point le repos; c'est un feu déviu'anl (jui ne peut exister san* consumer; il faut
tôt OU tard qu'il détruise ses propres foyers. Voyez ce qu*il en a coûté à la République roroaioe pour avoir établi chez elle le système de se croire permis tout ce que la force lui permettait par rapport aux nations étrangères : ses sujets ont appris de leur gouvernement à ne reconnaître de droits que ceux de la force ; de lois qu'une volonté arbitraire et despotique : de telles opinions, dès qu'elles ne servaient plus à l'accroissement de la grandeur publique, ne pouvaient manquer de se proposer l'accroissement de la grandeur particulière des hommes chez lesquels elles fermentaient, et dont elles avaient formé le caractère : c'est ainsi que Rome, &ute d'avoir acquis ^évidence de l'ordre essentiel des sociétés, a ellemême ourdi la trame de ses malheurs; a elle-même produit et armé les tyrans par les mains desquels elle s'est vue déchirée.
Je parcours rapidement ces exemples, parce qu'ils pourraient m'être opposés sans être approfondis ; on pourrait s'en servir pour essayer de persuader que les hommes seront toujours vicieux ; que les sociétés seront toujours déréglées; que les vertus sociales ne seront que passagères parmi nous; qu'on ne peut se flatter, en un mot, de voir jamais r^ner l'ordre essentiel des sociétés. Il est temps, enûn, de reconnaître que les maux qui ont affligé l'humanité, ne paraissent naturels, que parce qu'ils résultent naturellement et nécessairement des écarts dans lesquels notre ignorance nous a fait tomber; que les causes qui ont produit ces maux, sont factices; qu'elles n'existent par aucune nécessité dont nous ne puissions nous afl'ranchir; que ces causes, au contraire, doivent disparaître d'elles-mêmes, sitôt que nous aurons acquis une connaissance évidente de l'ordre qui constitue naturellement et nécessairement le meilleur état possible d'un souverain, celui de chacun de ses sujets, et du corps entier de la société.
Vous venez de voir combien cet ordre est simple, combien son évidence est sensible : tout ce qu'il exige de nous, c'est le maintien de la propriété, et conséquemment de la liberté, dam toute leur étendue na(t<relle et primitive. Quelle se répande donc cette évidence salutaire, puisqu'elle est susceptible d'être aperçue, d'être saisie par toute intelligence ; qu'elle se répande assez pour que l'erreur, les préjugés et la mauvaise foi aient épuisé leurs contradictions; qu'elle se répande, qu'elle s'établisse, et qu'on me dise pourquoi nous ne devons pas tout attendre de sa publicité ; pourquoi les rois et leurs sujets n'embrasseraient pas un ordre si simple, qui leur assure leur meilleur état possible évident ; pourquoi l'évidence cesserait d'être pour nous ce qu'elle a toujours été, d'agir sur nous comme elle a toujours agi, et comme il est dans la nature qu'elle agisse toujours : sa force irrésistible est faite pour enchaîner toutes nos opinions; pour établir un despotisme légal et per-
soonel, qui n'est autre chose que celui de cette même évidence, par le moyen de laquelle tous nos intérêts, toutes nos volontés viennent se réunir à Tintérêt et à la volonté du souverain, et former ainsi, pour notre bonheur commun, une harmonie, un ensemble qu'on peut regarder comme l'ouvrage d'une Divinité, et d'une Divinité bienfaisante, qui veut que la terre soit couverte d'hommes heureux.
TABLE DES MATIÈRES