‹ Physiocrates (volume 3)Chapitre 30 sur 92 · I. — Premier Ordre de mandataires du Souverain^ ou Ordre de · texte numérisé non relu

I. — Premier Ordre de mandataires du Souverain^ ou Ordre de

l'instruction.

Dans le premier ordre sont compris non-seulement les instituteurs publics ordonnés par le souverain pour l'éducation qui forme l'esprit et le cœur, qui développe l'adresse, Tinduslrie et toutes les qualités utiles, mais encore les ministre du culte ', qui n'est, a proprement parler (quant aux effets civils et par relation à l'État politique comme tel), qu'une continuité d'instruction morale pour les hommes faits; et aussi les philo-

• Les ministres de la religion, comme (îéposiUûres et dispensateurs de la doctrine révélée, ne sont ni mandataires, ni représentants du souverain. Us tienni^nt leur pouvoir et leur mission de Dieu, qui a voulu que l'homme n'apprît immédiatement que de lui les moyens d'être heureux dans l'autri' vie. Mais tout ce qui peut contribuer à son bonheur dans celle-ci , est, et du ressort de la raison, et soumis à Tautorité publique , dont elle doit guider la marche. Tous ceux qui peuvent hAler les progrès de la raison , deviennent donc aussi, sous ce point de vue, ministres et

sophes, les hommes de génie, ceux qui concourent de quelque manière que ce soit à instruire les hommes, à perpétuer, étendre et perfectionner les connaissances qui forment et dirigent les trois arts caractéristiques des États policés.

Ce premier devoir de Taulorité publique, ce soin de perpétuer, d'étendre, de perfectionner sans cesse Tinstruction, n'en est pas moins le plus important de tous, quoiqu'il soit souvent très négligé. Il n'en est pas moins le fondement de tout le reste.

Un État prétendu policé, dans lequel on croirait pouvoir établir l'autorité même et ses fonctions, ainsi que l'art productif et l'art stérile, sur une autre base que Vinstruction universelle^ ne serait jamais qu'une pyramide qu'on voudrait bâtir la pointe en bas.

Au contraire, plus il y aura de principes, de connaissances, d'exercice dans un peuple, plus vous pourrez raisonnablement espérer d'y voir fleurir les trois arts auxquels ces principes, ces connaissances , ces exercices divers sont relatifs, et par conséquent plus vous y devez compter sur la prospérité publique, qui n'est que le résultat des travaux faits par ces trois arts.

Car, pour mieux sentir la nécessité de l'instruction universelle, la nécessité de l'étendre et de la perfectionner de plus en plus, il ne suffit pas de réfléchir qu'on ne fait bien que ce qu'on sait, il faut encore considérer que plus des trois quarts des hommes n'apprennent pas le quart de ce qu'on leur enseigne, et qu'ils oublient ou négligent de pratiquer plus des trois quarts de ce qu'ils ont appris ; en sorte que la pratique réelle est avec l'instruction comme un est k soixante-quatre : c'est en cette partie qu'il faut beaucoup semer pour recueillir.

D'ailleurs, l'instruction universelle est le premier, le vrai lien social, comme je l'expliquerai dans la suite, quand je traiterai plus expressément de la liberté et de l'autorité.

Les objets de cette instruction universelle sont les trois arts caractéristiques des États policés : l'art social, l'art productif, l'art stérile. Son but est d'apprendre le mieux possible à tous les hommes k être justes et même bienfaisants, non usurpateurs ou criminels.

A être justes, c'est-à-dire à mériter chacun sa portion de la masse des biens actuellement existante; ce qu'on ne peut faire qu'en remplissant quelque devoir, et en faisant quelque travail d'un des trois arts.

C'est pourquoi la morale économique est la connaissance fondamentale qui devrait diriger l'instruction universelle; il faudrait que tous les

agents du souverain. lU servent son pouvoir. Il les surveille et doit les encourager.

672 L'ABBÉ BAUDEATJ.

hommes réunis en société eussent une idée claire et bien inculquée des trois arts, des trois classes et de leurs relations, c'est-h-dire de leurs devoirs et de leurs droits respectifs.

Il n'est point de nation, même à demi policée, dont Tuniversalité ne reçoive, par une instruction semi-barbare, plus d'idées plus difliciles et mille fois plus confuses, que celles qui entreraient dans une bonne iostruction morale économique.

Les idées dont je parle forment dans chaque nation le corps de toutes ces erreurs dont les hommes ont infecté le droit des gens, la législation, la morale, et quelquefois jusqu'il la religion ; elles forment un amas de préjugés faux, inutiles, souvent destructifs de l'humanité, opposés k sa propagation et k son bien-ctre.

On l'inculque cependant dans toutes les tctes, ce ramas d'idées monstrueuses et désolatrices; on le surajoute aux sentiments et aux idées de la nature, qu'il contredit presque toujours de la manière la plus étrange.

Comment pourrait-on croire que l'instruction morale économique, si simple, si claire, si naturelle, si satisfaisante pour l'esprit et pour le cœur, ne pourrait pas être inculquée aussi universellement que les préjugés et les superstitions populaires?

Cette première instruction, uniforme dans son universalité, dont l'objet serait la morale économique, est la base de tout Etat policé. Elle doit être accompagnée des connaissances qui sont nécessaires, ou du moins très utiles a toutes les divisions des trois arts; telles sont la Icclure, récriture, les premiers éléments du calcul et de la géométrie la plus simple.

C'est dans cette première instruction que les hommes deviennent capables de se procurer de plus en plus leur bien-etrc, non-seulement en observant toute justice, mais même en porreciionnant de plus en plus quelque portion de l'un des trois arts ; en ajoutant ainsi le mérite de la bienfaisance à Taccomplissenient du devoir de ne pas détruire, de ne pas usurper, de ne pas empêcher.

Perfection progressive et continuelle (|ni suppose, outre l'instruction la plus commune, la plus universelle, la plus uniforme, diverses instructions particulières relatives à chaque partie diverse des trois arts, aux divers talents des hommes et a leurs diverses positions; instructions particulières (jui doivent elies-niêmes aller de plus en plus en se perfectionnant.

J'insiste surTutililê principale de ce premier devoir de rautorité, et je prie (ju'on y fasse bien attention, pour concevoir le motif (pii fait donnera Tordre de rinstruclion le premier rang dans la première classe iU's liominos (]ui composent un État policé.

C'est qu'en effet tout le reste de Tart social, tout Tart productif, tout rait stérile dépendent de l'instruction ; j'entends de la bonne et véritable instruction économique, dont les objets sont les trois arts caractéristiques des sociétés, leurs principes de théorie, la pratique de leurs travaux plus on moins développés, suivant les personnes et les circonstances.

IL — Second Ordre de mandataires du Souverain , ou Ordre de

protection.

L'instruction morale économique prévient beaucoup d'usurpations , mais elle ne les rend pas impossibles, elle ne les empêche pas toutes ; il faut donc y ajouter la protection ou la puissance tutélaire.

J'ai déjà dit qu'elle était de deux sortes : protection civile ou judiciaire, qui garantit à chacun ses propriétés et sa liberté contre les usurpations particulières qu'il pourrait souffrir au dedans de l'État; protection politique ou militaire, qui garantit les mêmes propriétés, les mêmes libertés, contre les usurpations générales qu'on aurait k redouter du dehors de la société.

La seconde puissance est le rempart et le soutien de la première , c'est-à-dire que la justice souveraine a besoin d'être appuyée par une force militaire capable d'en imposer même aux nations voisines en corps; à plus forte raison aux particuliers de la société, ou même aux confédérations intérieures plus ou moins nombreuses que pourraient y faire des usurpateurs.

Ce n'est pas ici que je puis m'étendre beaucoup sur les principes constitatife de la puissance judiciaire ou politique, mais je dois les faire sentir, en même temps que j'assignerai aux magistrats, aux membres du corps militaire, aux ministres de l'art politique, le rang qu'ils doivent occuper dans l'analyse économique des États.

Une bonne législation est donc celle qui atteint le vrai but de puissance prolectrice , c'est-k-dire qui garantit k chacun ses propriétés, sa liberté.

Propriété^ c'est le fruit de votre travail , c'est un bien qui vous est propre, parce que vous l'avez créé ou mérité en remplissant quelque fonction d'un des trois arts caractéristiques des sociétés policées, ou parce que vous représentez le légitime acquéreur, par son choix et sa volonté. La liberté sociale est relative k ces propriétés. Être libre^ c'est c n'être empêché en nulle manière d'acquérir des propriétés, ni de jouir c de celles qu'on s'est acquises, je dis acquérir: c'est-k-dire mériter k € juste titre, non par usurpation. »

La loi naturelle étant de se faire à soi-même le meilleur sort possible,

fa

sans attenter à la propriété d'aatrui, comme je crois l'avoir prouvé dans un ouvrage à part (ou, pour mieux dire, comme tout le monde le sent au fond de son âme sans nulle preuve). La liberté sociale, que la justice doit garantir à tous, n'est pas autre chose, quoi qu'en aient écrit de grands philosophes.

On a dit que cette liberté sociale consistait c k ne pouvoir être forcé € de faire une chose que la loi n'ordonne pas. » Cette définition, pour être bonne, exige qu'on y ajoute le principe fondamental de toute /ot , sans aucune exception, et le voici.

Le premier objet de la loi est la propriété, la liberté d'un chacun; c'est h vous conserver, à vous garantir propriété et liberté que le souverain doit pourvoir par la loi.

Le second objet est l'usurpation et l'usurpateur : c'est ce qu'il faut empêcher et réprimer.

Quel est le propriétaire? quel est l'usurpateur? C'est la première question qui se présente a résoudre dans tout jugement.

Or l'attribution des propriétés n'est jamais arbitraire; elle a un titre naturel : c'est, ou le travail qui a mérité le bien dont la jouissance est ré^ clamée, ou la transmission du légitime acquéreur.

On croit trop souvent que les lois civiles sont attributives des propriétés , et qu'elles ont de même la force de donner aux actions des hommes leur caractère moral de bien ou de mal : ce sont deux erreurs très fécondes en conséquences pernicieuses.

De là ces prétendues lois si nombreuses, si compliquées, si contradictoires, si mobiles, qui ont tant coûté à faire et a maintenir, et qui ont passé rapidement d'âge en âge, malgré tous les efforts de l'autorité trompée.

Nul homme quelconque ne peut rendre bien ce qui est mal^ ne peut faire propriétaire celui qui ne l'est pas légitimement suivant'la loi naturelle, par lui-même ou par représentation*. Nul assemblage d'hommes n'a ce pouvoir.

Ce sera toujours un délit d'usurper, un mal de concourir h la diminution de la masse des jouissances. Ce sera toujours une justice de contribuer au maintien, a la conservation de cette masse; on sera toujours

* Los lois civiles qui ont réglé la transmission des propriétés, n'ont fait «in'indiqncr la snito de ces représentations successives. Cette chaîne, si elle n'avait point ete coupée par des usurpations, et si l'ordre naturel avait toujours clé suivi , nousferair reriiunicr jusqu'à celui cpii , le preuuer, a défriche et mis eu vaiiui ce terrain, (rs luis (]!ii, à la suih' d'une invasion injurie, ont change en propriole la 1res lou^:.!ie pi;>^.'ssif)n, nnt eu également leur motif dans les travaux du possesseur de bonne

propriétaire, en vertu de la loi naturelle, des biens qu*on se sera procures ( immédiatement ou par échange ) en remplissant ce devoir; k plus forte raison de ceux qu'on aurait créés ou surajoutés, par bienraisance, h la masse générale.

Cette loi est universelle, et tôt ou tard les hommes reconnaîtront Tinjustice et les inconvénients des exceptions qu'elle a reçue ; elle est la raison de toutes les bonnes lois civiles ; et s'il était des volontés qui fussent directement contraires k cette maxime, en vain leur donneraiton le nom de lois; le temps et l'expérience les réduiraient bientôt k leur juste valeur.

Si, en faisant telle ou telle action, j'usurpe sur la propriété légitimement dévolue k autrui par la loi naturelle vraiment attributive des propriétés, il n'y a pas besoin d'autre loi * pour me condamner. Si je n'usurpe pas , quiconque m'empêcherait, ne garantirait la propriété de nul autre; mais il usurperait ma liberté personnelle, la première, la plus chère de mes propriétés. Il ferait donc précisément le contraire de la loi qui me Tatiribue, et de la justice qui doit me la garantir envers et contre tous.

Si j'ai un peu insisté sur ce principe fondamental , c'est qu'il a été fort oublié, fort embrouillé et même fort combattu par des systèmes très ingénieux; c'est qu'on a trop paru vouloir justifier, par des raisons d'utilité apparente, des millions de commandements arbitraires opposés les uns aux autres, qui se sont combattus et détruits dans la plupart des sociétés, qui les ont détruites elles-mêmes, et qui ne pouvaient manquer d'opérer cet effet dès qu'elles contredisaient la loi naturelle.

Car il n'y a qu'un mot qui serve. « En tout et partout, c'est le devoir < rempli, ou le travail accompli, qui donne la propriété en vertu de la loi naturelle. » Or, garantir la propriété, la défendre contre les usurpateurs, assurer la liberté, c'est-k-dire, le libre usage du droit d'acquérir par son travail , ou de jouir après avoir acquis, c'est l'objet de la puissance protectrice , c'est ce qu'elle doit opérer par la justice distributive, et par la puissance politique ou militaire.

Si les commandements qui attribuent de prétendues propriétés (fondées sur tout autre droit que le travail, qui est le seul titre naturel ou légitime); si les commandements qui gênent les libertés par toute autrercstriction que les propriétés d'autrui légitimement acquises, ne sont pas regardées comme des lois% c'est alors qu'on pourra définir la liberté civile comme

• Qu'on ne conclue point de tout ceci que je nie la nécessité des lois civiles positives : j'indi(]ue la première de toutes les règles, à laquelle les hommes auront souvent malheureusement besoin d'être ramené.

' Encore une fois, je n'entends pas ici affranchir les hommes soumis à nn gouvernement civil quelconque de la néocssité d'obéir môme à des lois dont ils »^enii-

576 L ABBÈ BAUDEAU.

Ta Tait le célèbre Montesquieu : Tavantage c de ne pouvoir être forcé à

< faire une chose que la loi n'ordonne pas, » parce qu^aloris on dira réellement, en d'autres termes, que la liberté consiste c à ne pouvoir être

< empêché, ni d'acquérir légitimement des propriétés par son travail, « ni de jouir de celles qu'on s'est acquises. »

Cette dernière déûnition, plus claire et plus facile à retenir, ce me semble, ayant simplifié l'idée de la liberté civile, on conçoit tout d*an coup en quoi doit consister l'exercice de la justice on de la puissance protectrice intérieure, civile et criminelle.

1"* Dans des cas où l'on doute de bonne foi ( chose très rare), et dans ceux où l'on feint de douter quel est le vrai propriétaire, quel serait Tusurpateur : les dépositaires de l'autorité souveraine décident le doute : voilk la justice civile rendue entre les parties contondantes.

Elle est bien administrée cette justice, quand le magistrat a démêlé, par le principe de la loi naturelle, le vrai propriétaire ; c'est-à-dire celui qui s'est légitimement acquis par son travail le droit de jouir , ou le vrai représentant du premier acquéreur.

Elle est mal administrée, quand le magistrat, par sa faute on par celle de tout autre, attribue des propriétés à ceux qui ne les ont pas acquises par le titre naturel, et gêne les libertés.

2° La justice criminelle punit les délits commis, pour empêcher, par la crainte des châtiments, ceux qui pourraient se commettre sans cette crainte. L'idée puérile de la vengeance ne doit jamais entrer dans le système des lois pénales; autrement elle les rendrait déréglées, atroces, et par là même inutiles : c'est ce que l'expérience a prouvé désormais aux peuples de l'Europe.

Vn empire qui servira sans doute de modèle en cette partie très-importante, mais non dans plusieurs autres, a pris pour base de sa justice criminelle, que le sang des hommes doit toujours être respecté par les hommes dans tous les cas. On a lieu d'espérer que ce principe de la loi naturelle deviendra la règle générale des nations, qui l'ont tant oublié.

Vous voulez empêcher les meurtres, en inspirer de l'horreur , et vous en faites commettre de sangfroid par milliers pour le moindre sujet, quelle inconséquence! c'est ce qu'on aurait pu dire aux législateurs san\;uinaires, anciens et modernes. Vous inspireriez bien mieux cette lioi; eur, en regardant vous-mêmes comme sacrée la vie même des plus

raient les inconvénients : mais comme je cherche ici <iuel est l'onlre prescrit par la nature elle-mOniP, qu'il me soit permis de n'appeler lois, que les règles qu'elle nous a tracées.

grands crimÎDels que vous puniriez du délit commis, et que vous empéeheriei d*en commettre de nouveau.

c Mais, dit-on, la peine de mort en impose, elle contient ; les autres châtiments ne répriment pas; » double erreur! La peine de mort rendue commune n*empéche rien, témoins tous les peuples et tous les siècles où ]*on a prodigué la vie des criminels. Les peines moins atroces répriment bien mieux, quand elles sont %név%table$ par le bon ordre de Tétat et par fai juste sévérité des magistrats. •

Résumons donc. Que résulte-il dans un État policé de la justice civile et criminelle bien administrée? Il en résulte : < que quiconque fait, peut c et veut, accomplir un travail quelconque de Tun des trois arts, n*en c est empêché par qui que ce soit; il en résulte que quiconque s'est acc quis une propriété par son travail , peut en jouir par lui ou par ses € représentants à son choix, sans en être empêché par qui que ce soit. « Liberté d'acquérir, liberté de jouir. »

Hais que résnlte-t-il de ces libertés ? Il en résulte le travail, qui opère le maintien, la perfection progressive des trois arts caractéristiques des sociétés policées, et par conséquent la prospérité générale de TÉtat.

L*instruction fait savoir^ la justice fait vouloir ^ car elle donne la certitode de jouir; certitude sans laquelle on ne voudrait jamais se donner la peine d'apprendre ni d'opérer, en faisant des avances qui coûtent du temps, des soins, des peines, des dépenses de toute espèce.

Nousavons ajouté que la justice est nulle dans TÉtat, sans la puissance militaire, et que celle-ci tire pour l'ordinaire une plus grande efficacité des alliances ou des relations politiques.

Or, le principe universel qui doit guider l'usage de la force militaire, et diriger toutes les relations politiques, n'est pas un principe différent de celui qui décide de la moralité des actions particulières; caries peuples, considérés comme tels, n'ont pas d'autre intérêt que les hommes pris en particulier : c'est une vérité claire, précieuse et trop oubliée ; ne pas diminuer la masse des biens^ mais V accroître de plus en plus, voilà le seul véritable intérêt continuel de tous.

Si vous employez votre savoir, votre émulation, vos moyens uniquement à maintenir, ou a augmenter cette masse générale des biens, celte lODune totale des jouissances, vous ne faites mal à personne, vous opérez votre bien-être, celui de plusieurs autres, le bien général de Tliumanité.

Si vous les employez k détruire, à usurper ou empêcher l'accroissement de la masse générale des biens, la somme totale des jouissances, vous faites votre propre mal, celui de plusieurs hommes, le mal général de l'humanité.

La puissance tutéiaire, soit politique, soit militaire, n'a donc pas d'autre but que la justice civile et criminelle. Son objet est d'empêcher les usurpations, de conserver les propriétés et les libertés, afin de maintenir, ou même d'augmenter de plus en plus, la forme des biens qui font la prospérité du genre humain.

C'est pour cela qu'on range dans le même ordre tous les hommes qui sont employés h ces fonctions de l'autorité garantissante, c'est-à-dire les magistrats, les militaires, les ministres politiques, depuis le premier grade jusqu'au dernier, dans chacune de ces trois espèces de mandataires du souverain , qui forment tous ensemble le second ordre , qa*on appelle de protection.

IIL — Troisième Ordre de mandataires du Souverain^ ou Ordre éfadmî'

nistration publique.

Outre l'instruction qui donne le savoir et la protection qui fait naître le vouloir, j'ai dit que l'autorité souveraine communiquait encore aux hommes réunis en société le pouvoir de cultiver avec succès tous les arts caractéristiques des États policés.

C'est par la bonne administration générale que le souverain opère ce pouvoir universel , source de la prospérité des empires et, par une juste récompense, source de richesses et de grandeur pour les princes.

L'administration publique a deux branches principales, savoir : la dépense (lu souverain et sa recette. Les hommes dévoués à ces deux fonctions li'i'S iniporlaiiles, fonneul doiicle Iroisièiiie ordre de ses mandataires (ui coopéraleurs.

IV, — De la dépense du Souverain,

Ce ifosl pas ici le lieu d'expliquer dans le plus grand détail les vrais pnn(;i[)es économi(jues de cette administration : on y viendra quand il en sera tenips, après avoir l'ail des observations j^rélirainaires qui les rendront i)lus lacilesa concevoir et à retenir.

Mais jiMJois remanpier ici, 1" (|ue la dépense du souverain comprend, jion-seiilenient la solde de tous les hommes employés à Pinstruction publique, telle (jue je Fai définie, a la puissance lutélaire, civile, militaire ou politi(|ue, et même a la dépense ou à la recette des revenus du souverain; non-seulement encore l'entretien de tous les objets relatifs aux fonctions de ces mandataires, mais encore les frais (pie coulent les ^^randes propriétés publicpies, dont la formation , l'entretien, la perfecti<»;i proj/n^ssive et continuelle caractérisent particuli(Tenient Vadminis'

■'> ^'..»ii!.- [)rupri<''l''sconiniunes OU i)ul)li(|uir. sont, dans les KlaL^

policés, le vrai patrimoine de la souveraineté. Tels sont les chemins, les eaux navigables, les ponts, les ports, les villes^ les édifices publics de toutes sortes.

Si les revenus des personnes privées dépendent immédiatement du bon état de leurs héritages particuliers , les revenus de la souveraineté dépendent du bon état des propriétés communes ou publiques.

C'est surtout de cette partie de l'administration que résulte la prospérité générale des empires; car les travaux que fait sur le sol de TÉtat une administration éclairée , sont les causes les plus prochaines et les plus efficaces de Topulence publique et privée * ^ puisque c'est par ces moyens (réunis avec Tinstruction et la protection) que l'autorité souveraine fait fleurir Tagricullure, le commerce et tous les arts.

En eflet, pour que les citoyens propriétaires puissent tirer le meilleur profit possible des travaux particuliers qu'ils font sur leur héritage privé, à l'etTet d'en rendre le sol plus productif, et pour que les hommes occupés aux travaux quelconques de l'art stérile puissent trouver de même le plus grand avantage possible dans leurs fabrications ou leurs commerces, il faut que l'autorité souveraine étende comme un réseau, sur toute la surface de l'État, les grandes propriétés communes, qui font valoir toutes les propriétés privées. Il faut qu'elle les entretienne avec le •plus grand soin, qu'elle les perfectionne de plus en plus.

Sans se former des idées chimériques, on peut se représenter V Egypte, par exemple, et la Mésopotamie, telles qu'elles ont existé il.ius le temps de leur vraie splendeur, dont il nous reste tant de monuments, presque inconcevables pour les hommes qui ne connaissent que l'état actuel de nos sociétés.

Qu'on se figure donc un pays tout couvert de canaux navigables en tout temps, de canaux qui fournissaient sans cesse aux arrosements de toutes les terres, de canaux accompagnés sur les deux ri\es de chemins superbes élevés au-dessus de la plus grande inondation possible.

Tout du long (le ces canaux et de ces chemins, une foule presque innombrable de villages, préservés avec le même soin du danger d'être submergés, entretenus dans la plus grande propreté, dans la plus grande sûreté, et parmi ces villages multipliés, des millins de villes vastes, superbes et opulentes.

Les uns et les autres entourés de campagnes Uui i usantes que Ips arrosements réguliers rendaient fécondes, presque au-iolii de rimairination.

C'est par cette fécondité des héritages privés, que les \illes et les villages étaient devenus si nombreux, si prospères; mais cette fécondité

• Vo\. Oucftiiay, XVllc Maxime gcncralc.

680 L'ABBE BAUDEAL.

merveilleuse était ia suite de la régularité des arrosements et de la facilité des communications.

Or, c'était la bonne et; sage administration des souverains qui les avaient opérées Tune et Fautre, en élevant les digues, en creusant les canaux et les lacs. Sans ces travaux, le Nil, le Tigre, TEuphrate, tantôt eussent tout inondé, tantôt eussent refusé le moindre rafraîchissement aux campagnes; mais les eaux de ces fleuves, saisies dans une juste proportion et au niveau convenable, se déposaient pour Fentretien continuel de la navigation et des arrosements dans des lacs immenses, et n'en sortaient que par poids et par mesure, pour les besoins de Tagriculture et du commerce.

De 1^, ce peuple innombrable vivant dans une prospérité qui parait quelquefois presque fabuleuse, ainsi que sa multiplication elle-même; et cependant les monuments qui restent là depuis plusieurs milliers d'années, je ne dis pas les pyramides énormes et les édifices immenses qui les accompagnent, ce n'est là qu'un petit accessoire aux yeux du spectateur philosophe, je dis les lacs, les digues, les canaux, les restes majestueux des villes et des villages, les cadavres mêmes si précieusement conservés, si richement ornés, et qui se tirent depuis si longtemps de leurs tombeaux inépuisables : ce sont là des preuves subsistantes, des preuves invincibles qui confirment le rapport des écrivains, d'ailleurs unanimes entre eux et témoins oculaires, qui ont décrit l'état de TÉgypte dans des temps ou dans des lieux différents, mais qui parlaient tous à des contemporains capables de vérifier chaque jour la justesse ou la fausseté de leurs descriptions.

Cet état de l'Egypte et de ses travaux publics, dont une partie considérable subsiste encore après tant de siècles de la plus destructive barbarie, n'est donc rien moins qu'une fable, malgré quelques épigrammes d'un'philosophe % très bel esprit, qui pourraient le faire croire à certains lecteurs.

C'est cet État qu'il faut bien méditer, pour concevoir à quelle perfection peut être portée la bonne administration, el quels effets surprenants en résultent infailliblement pour la multiplication et le bien-être de l'espèce humaine.

D'ailleurs, outre qu'il nous reste des Chaldëcns et même des Incas du Pérou des monuments à peu près pareils, la Chine nous offre encore la réalité toujours subsistante de ces mêmes travaux, et la preuve très incontestable de leur efficacité. Outre sa muraille, son grand canal de

' Voltaire, dont la Icirt-retc railleuse s'est si "souvent compromise, en .ittaqnanl les travaux de liolliu, de f.nrojier et de plusieui> aulres erudils. (K. D.)

douze cents lieues, ses digues, ses ponts, ses grands chemins, objets qn^on ne peut pas raisonnablement regarder comme des fables, cent et eeDt témoins oculaires attestent qu'en plusieurs provinces les plus hautes montagnes y sont arrosées, au gré du cultivateur, par les eaux mêmes des rivières ou des canaux qui passent au bas, et qu*on élève par des machines jusqu'au sommet

En sorte que, dans ces provinces, le simple laboureur a pour féconder son champ des machines telles, qu'on a regardé comme un très grand luxe dans un des plus puissants et des plus fastueux souverains de ce siècle, d'en avoir fait construire une seule à peu près de ce genre pour le service et la décoration d'un des plus beaux palais de l'Europe *.

L'idée de cette administration, de la grandeur et de l'utilité des tra-* viQx publics qu'elle ordonne, qu'elle perfectionne de plus en plus, est une idée fondamentale qu'il faut imprimer fortement dans la tête de tous ceux qui veulent s'occuper de philosophie économique; c'est surtout dans ces quatre nations vraiment illustres qu'on la trouve florissante, chez les Ckaldéens^ les Égyptiens^ les Péruviens et les Ckinoii. Les peuples plus modernes, tels que les Grecs et les Romains, que le pédantisme des collèges nous rend si vénérables, ne nous en offrent que de très faibles traces, et cela dans le temps très court de leur plus grande prospérité, qui fut celui de leur respect pour la justice et du zèle pour la culture de leurs propriétés foncières.

Les nations plus que semi-barbares de notre Europe moderne sont encore dans un éloignement prodigieux du point de perfection de ces quatre grands peuples. L'idée d'une administration vraiment royale, de la majesté de ses œuvres et de leur influence nécessaire sur le bien-être de l'humanité, ne vient que d'éclore parmi nous.

Il n'en est pas moins vrai qu'en jetant les yeux sur les États qui nous environnent, on y trouvera la prospérité des sujets dans une proportion exacte avec la sagesse de Vadministration^ avec la grandeur des travaux par elle consacrés à ce grand et unique objet de vivifier son territoire.

On verra, par exemple, que la Hollande est de toute l'Europe le pays le plus riche en productions territoriales, et les Hollandais le peuple le plus prospère, uniquement parce que Vadminùtration publique de Hollande est celle qui s'est le plus approchée de la magnificence utile des quatre grandes nations qui nous ont donné de si beaux modèles.

* La WMchine de Marly , construite sous Louis XIV, et qui devait, tant fut longue Tenfance de Tart, exciter pendant plus d'un siècle Tadmiratinn de TEurope. Quant à la Chine , beaucoup mieux connue de nos jours que du temps de Tabbé Bandeau , on sait à cette heure à quoi s'en tenir sur la puissance à laquelle s'y est élevé le génie de la mécanique. (H. D.)

Le vulgaire <Ies raisonneurs, qui cherche ailleurs la source du hienêtre liollandais, prend les effets pour la cause, et risque d'attribuer, ce qui serait beaucoup pis, Taccroissement de la prospérité à des obstacles qui Tarrétent, bien loin de l'accélérer.

La fécondité de son territoire, comparée avec celle de tout autre territoire européen, étendue pour étendue, h égalité de mesure, se trouve au moins comme cent , et même vis-à-vis de plusieurs autres cantons de pareille grandeur, comme mille est à un.

Car, en faisant un résultat total, on trouverait que, par la culture, par le pâturage, par la pêche, il se récolte annuellement en Hollande la subsistance de plusieurs centaines de familles, par chaque mesure de telle ou telle étendue géométriquement prise (tous les territoires compris, et les uns portant les autres). Or, en faisant un même résultat sur. tels ou tels autres Empires, on trouverait que, dans pareil espace géométriquement mesuré (tous les territoires étant aussi compris, et l'un portant l'autre), il ne se récolte pas annuellement la subsistance d'une famille en culture, pêche ou pâturage.

La cause effective de cette ample récolte de subsistances est la grandeur des bonnes dépenses faites par Y administration pour vivifier Tmniversalité du territoire^ beaucoup mieux que ne le sont dans les autres États certaines portions pri\ilégiées, qui sont à peine la millième partie de leur étendue.

Tout le reste de ce qu'on admire communément eu Hollande, savoir : rétoiinante population, Taisance générale, raclivilé et Tinduslrie, sont les e/J'ets (le cette ample récolle de subsistances; ce sont les secondes conséquences dérivées de la bonne administration des grandes propriétés publiques.

C'est la ce qu'on doit appeler principalement dépense du souverain ; c'est là le premier patrimoine de la souveraineté ; c'est la première source de son revenu à elle en particulier, el celle do tout autre him public on privé. J'iîisiste encore sur cet article, parce (pi'il est trop oublié.

llésumons maintenant. LHnstructon ^ la protection, les ^nandes propriétès communes, voilà donc les trois objets des déptnises publiques. Dans tout ce qui n'a pas rapport à ces portions patrimoniales de Tiiutorité suprême, c'est l'homme qui dépense, ce n'est pas le souverain.

Multiplier même dans les meilleures et les plus utiles o|)érations le nombre des agents au-delà du nécessaire, et surpayer cc\\\ (\nou cn)ploie. c'est une dépense de dupe pour les particuliers, cVsl pis encore pour les souverains; car leur dépense est si iVuctilianle quand elle est bien dirigée, ([ue c'est un grand crime de lèse-humanité quand elle est dév(w\ée.

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