CHAPITRE IV
Analyse particulière de la seconde Classe.
Art. l". — Fonctions de la seconde Classe.
Les dépenses publiques de la souveraineté rendent le sol de TÉtat sasceptiblc des avances foncières, ou des dépenses privées, qui forment des héritages particuliers.
L'administration domestique, excitée par l'instruction, par la sAreté, par les facilités que lui procure Tautorité souveraine, fait ensuite les avances foncières qui rendent chaque portion du sol susceptible d'une exploitation avantageuse.
Là se termine l'emploi de la classe noble ou propriétaire, qui tient le premier rang dans les États policés. Lh commencent les fonctions de la classe productive.
Toute exploitation, tout travail de l'art fécond ou productif, caractérise cette classe.
Nous avons déjh remarqué la distinction nécessaire de cet art principal en trois espèces relatives aux trois règnes de la nature : éducation et capture des animaux apprivoisés ou sauvages, cultivation et récolte des végétaux, extraction des minéraux divers; trois sortes d'exploitations productives qui fournissent aux homme toutes les productions qu'ils consomment subitement en subsistances, ou qu'ils usent lentement en matières premières des ouvrages de durée.
La culture et la récolte des végétaux est la principale espèce; car les hommes qui fouillent les entrailles de la terre pour en retirer le minéral quelconque, et les animaux qui nous alimentent tous de leur substance, qui nous vêtissent et nous meublent tous de leurs dépouilles, vivent en grande partie de ces végétaux : c'est pourquoi le mol de culture a réuni pour ainsi dire tous les droits du mot générique d^exploitation productive.
C'est donc par l'usage presque universel de prendre, comme on dit, la partie principale pour le tout, qu'on dit assez indifféremment classe cultivatrice itoiw classe productive, quoiqu'on ne dise point cultiver un troupeau ni une pèche, cultiver une mine, une carrière.
Mais dans les trois règnes il est certaines sortes de travaux qui pro^ dûment effectivement aux hommes les substances diverses dont ils peu-
INTUODUCTION A LA PHILOSOPHIE ÉCONOxMIQUE. 603
vent jouir avec agrément^ avec utUiîé; de travaux qui les recueillent des mains de la nature, du sein de la terre ou des eaux.
En prenant donc pour point de vue le moment même de toute récolte, en la considérant comme centre des opérations productives, nous pourrons distinguer les travaux qui la précèdent immédiatement, et qui en ont été la cause directe, d'avec les travaux qui la suivront, ou qui en seront Teffet.
Le travail antérieure la récolte, c'est la culture; mais l'action même de cultiver^ ou de faire le travail préparatoire quelconque, suppose encore un soin qui précède, une dépense préliminaire, un amas de tons les instruments ou autres objets nécessaires à cette action et à son succès.
Préparatifs de la culture ou de l'exploitation habituelle, procédés de cette exploitation, voilà donc ce qui précède et occasionne prochainement les récoltes.
Voici maintenant ce qui les suit : c'est d'abord la destination des productions récoltées , dont les unes doivent servir à l'entretien de la culture, et les autres aux jouissances purement stériles; ensuite, c'est le premier apprêt de ces productions qui les rend propres à être consommées, les unes en diverses sortes de subsistances, les autres comme matières premières des ouvrages de durée; tous ces travaux préliminaires ou postérieurs , mais relatifs uniquement à chaque récolte^ sont les emplois caractéristiques de la seconde classe.
Art. II. — Des grandes et des petites exploitations productives,
Quand on veut se donner la peine de considérer les opérations de Vart productif àms les États policés, on reconnaît bientôt comment cet art se forme, s'étend, s'affermit et se perfectionne de plus en plus.
Les idées d'un homme isolé, ses épreuves solitaires, ses ébauches grossières et imparfaites, sont les premiers pas de tous les arts; bientôt le premier inventeur s'associe des coopérateurs, il perfectionne ses instruments et ses procédés, il multiplie ses opérations , corrige ses défauts et augmente ses succès; l'émulation natt, elle produit des imitateurs, on examine, on spécule, on développe les ressources de l'art; les machines et les autres moyens d'abréger le travail s'inventent et se multiplient; enfin, on trouve les moyens d'appliquer aux plus grands instruments des animaux moins dispendieux que l'homme, ou même des éléments dont faction coûte encore moins, le feu, l'air et les eaux.
Dans l'état actuel de nos sociétés policées, on peut remarquer plusieurs exemples très frappants de cette heureuse projression de l'industrie dans le district des arts de toute espèce.
Examinez, par exemple. Fart de transporter ou de voiturer ; examioei les nuances des inventions humaines depuis la hotte du pauvre manoavrier jusqu'au navire de cinq ou six cents tonneaux : vous trouverez pour intermédiaires les bétes de somme, puis les voitures de terres, petites, médiocres et grandes, puis les radeaux et les bateaux de toute espèce, puis enfln les grands vaisseaux '.
Combien faudrait-il d*hommes avec leur hotte; combien de bétes de sommes avec leurs paniers, pour porter de Cadix à Pétersbourg un poids de dix ou douze mille quintaux? Que de dépenses, que de temps, que de risques épargnés par une grande voiture que conduit un seul ca^taine avec trente ou quarante matelots !
Prenons donc, en cet exemple, pour point mitoyen, les grands charriots à quatre roues : nous trouverons, d'une part, qu'un seul homme conduit, dans une voiture attelée de six chevaux, le poids de deux tonneaux de mer, ou près de cinq milliers, et qu'il faudrait, pour les transporter sur leur dos, au moins quarante-huit à cinquante hommes.
Mais nous trouverons, de l'autre part, qu'il faudrait pour les six cmts tonneaux, qui forment la charge du gros navire, trois cents charriots, trois cents hommes, et dix-huit cents chevaux au lieu des quarante matelots.
Cet exemple est un des plus frappants que nous connaissions dans l'état actuel de nos sociétés. La force naturelle de l'homme étant k pea près de porter un quintal dans une route longue et continuelle, le capitaine d'un tel navire et chacun de ses matelots voiturent deux cent quarante quintaux par tc>o.
Voila donc ce qui caractérise les grandes opérations de tous les arts, c'est qu'un seul chef, aidé d'un petit nombre d'hommes subordonnés, opère, par le moyen de son savoir et des grandes machines sur lesquelles il Texerce, des effets prodigieusement plus considérables que n'en opéreraient quelques dixaines, ou même quelques centaines d'hommes de plus, mais isolés, mais dénués de science et de machines.
On peut observer sous ce point de vue tous les travaux qui s'exercent dans les sociétés policées ; c'est une des considérations les plus utiles et les plus importantes à proposer.
Appliquons maintenant cette idée si distincte aux opérations de l'art produr»if, nous verrons que l'agriculture proprement dite, le pâturage, la pêcl- . la métallurgie, nous offriront des exploitations de diverses espèces, ûont les unes se font en grand, les autres en petit.
* Puis, (le nos jours, les chemins de fer ^\\\cv oillc (jue l'abbé Baudeau ne pouvait jirosseiitir, mai? dont il eût été certainement rt.iînirateur. (E. D.)
Les unes en grande c'est-à-dire par un seul chef aidé d'un très petit nombre d'hommes subordonnés , mais opérant beaucoup par le moyen de son savoir, de ses grands et forts instruments; les autres en petit y c'est-à-dire par des hommes isolés, dénués de science, de grands et forts instruments, qui travaillent beaucoup et en très grand nombre pour opérer un effet moindre, et dont le succès est plus problématique.
Prenons pour exemple la plus générale et la plus nécessaire des cultores, celle des grains, qui fournit la portion principale des subsistances, soit immédiatement aux hommes eux-mêmes , soit aux animaux divers qui deviennent ensuite leur pâture.
La différence est déjà très grande, sans doute, entre un sauvage isolé de l'Amérique septentrionale, qui gratte une terre sans préparation ou sans avances foncières, avec l'instrument à peine ébauché d'une pelle de bois durci au feu , et un riche fermier de Flandre ou d'Angleterre, qui fait rouler douze grandes charrues de labourage.
Ce chef d'exploitation rurale, avec quarante ou cinquanteliommes subordonnés seulement, mais avec son savoir et ses grandes machines mues par une soixantaine de chevaux, entretient avec facilité une culture si prospère qu'il en résulte des récoltes immenses, et telles que trois cents hommes isolés auraient peine à se les procurer.
L'ensemble des opérations, la supériorité de l'art qui les dirige, la perfection des machines, le bon emploi des animaux et de leurs forces, caractérisent ces grandes exploitations ; leur objet est d'épargner la terre et les hommes.
Donnons à cet objet important toute l'attention qu'il mérite.
Par exemple, < sur la même étendue de sol qui ne produisait, par le travail de cent hommes, que l'entretien de cent dix, trouver le moyen de faire naître la subsistance de deux cents hommes, par le travail de cinquante seulement. > Voilà un vrai problème de culture.
Le résultat ultérieur de ce succès est très facile à calculer, bien plus qu'à obtenir. Dans le premier état, votre sol ne produisant que la subsistance de cent dix hommes, vous n'en pouviez consacrer que dix aux travaux de l'art social et de l'art stérile, puisque les cent autres étaient astreints à la culture. Dans le second état, vous en aurez cent cinquante qui pourront travailler, les uns aux avances souveraines et aux avances foncières, les autres aux arts agréables, aux façonnements des ouvrages de durée, aux voitures et au négoce.
Vous aurez donc gagné premièrement quatre-vingt-dix hommes à l'espèce humaine, puisque vous recueillerez les moyens d'en faire subsister deux cents au lieu de cent dix ; secondement, eent quarante aux
606 L'ABBÉ BAUDEAL.
travaux de Part social et de Tart stérile, puisque ces arts eu peuvent occuper désonnais cent cinquante au lieu de dix.
Tel est le but des grandes exploitations productives : premièrement, de doubler, tripler, quadrupler, décupler, s'il est possible, la récolte des subsistances et des matières premières, qui se fait sur une certaine étendue de sol; secondement, d'épargner le nombre des hommes employcb à ce travail, en le réduisant à la moitié, au tiers, au quart, au dixième s'il est possible.
Pour opérer ce double effet en même temps, les vrais moyens sont l'intelligence du chef qui dirige une grande exploitation , qui met un grand ensemble dans ses opérations, qui sait combiner, employer, ménager le temps et les forces des hommes, des animaux et des machines.
Quand on ne peut opérer qu'un des deux effets, c'est un moindre bien, mais c'est un bien.
Premier exemple. Sur le même sol , je produis comme auparavant de quoi faire vivre cent dix créatures humaines, mais je ne suis plus obligé d'en employer que cinquante au lieu de cent aux travaux de la culture, parce que je les ai pourvues de meilleurs instruments.
J'en ai donc gagné cinquante pour l'art social et pour l'art stérile, car je puis en consacrer soixante k ces deux arts, au lieu de dix que j'y pouvais employer ci-devant.
Second exemple. Sur le même sol, je continue d'employer cent hommes à la culture, mais j'obtiens par leur travail de quoi faire vivre deux cents créatures humaines au lieu de cent dix : c'est quatre-vingt-dix que j'ai conquis pour l'art social ou pour l'art stérile.
C'est donc, premièrement, par la somme totale des productions récoltées; secondement, par l'épargne du sol et des hommes, qu'il faut estimer les exploitations! productives. Celles qui n'opèrent qu'en peut, par des hommes plus isolés, avec moins de science et des instruments plus imparfaits, occupent un plus grand espace de terrain, un plus grand nombre de créatures humaines, et (ont naître une moindre récolte que celles qui opèrent en grand.
Ces idées préliminaires sont indispensablement nécessaires a l'intelligence des détails qui vont les suivre ^
AuT. III. — Partage de la Classe productive en deux divisions.
Dans les i^randes sociétés policées où les arts productifs sont déjà perfectionnés, la plupart des exploitations s'opèrent en grand, par
' Ajoutons «m'elles uo sont qu'un conuncntairc plein de justesse i\r la l.V ManitiK (jàxniOv du ehel do ricule. — V. pliit; haut, p. 90. [\\. I).'
des chefs ou des ordonnateurs dont l'intelligence conduit l'emploi des hommes, des animaux, des instruments et des autres moyens productifs, et le dirige vers les deux objets d'utilité qu'on ne doit jamais perdre de vue; MULTIPLICATION DES RÉCOLTES, épargne de la terre et des hommes.
De h nait une distinction très naturelle entre les hommes dévoués immédiatement aux travaux productifs. Les uns dirigent et ordonnent les travaux, les autres les font sous leurs ordres.
Les premiers sont les cultivateurs en chef, les autres sont les ouvriers ou manœuvres de la culture; distinction peut-être trop oubliée dans les spéculations politiques modernes, aussi réelle cependant et bien plus utile que tant d'autres dont tout le monde est frappé; car, enfin, confondre nn fermier d'Angleterre, de Flandre et de plusieurs provinces de France, où la culture des grains se fait en grand, avec le simple gagiste ou manouvrier qui travaille k sa solde, c'est comme si l'on confondait l'architecte avec le dernier manœuvre , et Van-Robais avec le moindre journalier qui carde la laine pour sa manufacture de drap.
L — Des Fermiers ou Directeurs en chef des exploitations productives.
Nous avons déjà distingué deux sortes d'opérations qui précèdent les récoltes et qui les occasionnent ; les unes sont les procédés de la culture, les autres n'en sont que les préparatifs.
Le cultivateur en chef est celui qui fait k ses dépens, k ses risques ,\ périls et fortunes, les avances de ces préparatifs et de ces procédés; qui en dirige par son savoir tons les travaux journaliers, qui dispose des instruments, des animaux et des hommes, qui ordonne l'emploi de leur temps et de leurs forces; qui conduit enfin, pour son propre compte^ tout! l'ensemble de l'exploitation^ f
Il est essentiel de remarquer d'abord comment les fonctions du cultivateur en chef sont distinguées de celles du propriétaire foncier^ et comment néanmoins elles en sont dépendantes.
Nous supposons un homme expert dans l'art de la culture, pourvu des instruments aratoires, des voitures et des ustensiles nécessaires k une grande et forte exploitation, ayant autour de lui des troupes nombreuses d'animaux domestiques de toutes les espèces utiles, avec leurs subsistances, et soudoyant un nombre de coopérateurs ou d'ouvriers subalternes: nous imaginons qu'il va tout k coup appliquer son art et ses moyens préparatoires aux procédés de la culture.
Mais il faut supposer auparavant que le sol est disposé par de grandes avances foncières k cette grande culture; que les édifices convenables ont déjà reçu tous les êtres vivants ou inanimés qui composent l'atelier du cultivateur; que tous los obstacles naturels opposés a la facilité des opé-
rations et à leurs succès ont été enlevés, et qu'à leur place on a anbslitoé tout ce qui peut augmenter cette facilité des cultures et des récoltes, tout ce qui peut les rendre plus sûres, plus expéditives et plus abondantes. Mieux le maitre du sol aura fait sa charge de propriétaire fim^ eier^ mieux le cultivateur fera la sienne
Concevons au centre une grande ferme commode et solide, avec tous les bâtiments nécessaires pour les hommes, pour les animaux, pour les denrées : tout autour, des champs bien défrichés , bien nivelés , bien fossoyés, de bonnes routes , de bons abris, de bonnes plantations. Voilà le rôle du propriétaire bien rempli, la scène est toute prête pour celai du cultivateur
Concevons, sur une même étendue de sol pareil en qualité, quelques édifices chétifs, malpropres, mal commodes; tout autour des champs encore pleins de pierres, d'arbustes, de racines, de petits monticules, de grandes cavités, d'eaux croupissantes, de sentiers fangeux et d'arbres épars.
Il est manifestement impossible qu'avec le même savoir et les mêmes moyens, un cultivateur obtienne sur le second territoire autant de récolte que sur le premier; telle est l'influence des travaux que fait d'abord le propriétaire foncier sur ceux que doit faire ensuite le cultivateur.
Ces deux espèces d'emplois n'en sont pas moins totalement différentes l'une de l'autre, et c'est peut-être un de ces objets importants sur lesquels on fait commuDément moins d'attention qu'ils ne méritent.
Le cultivateur en chef se trouve confondu pour l'ordinaire avec l'une ou Tautre des deux divisions, dont il est proprement l'intermédiaire dans les grandes sociétés vraiment policées; c'est-h-dire,avec \e propriétaire foncier ou avec le simple manœuvre de culture.
Cette confusion n'est souvent que Irop réelle ; et de là vient que tant de spéculateurs et d'écrivains la supposent toujours comme naturelle, et qu'on s'est même avancé jusqu'au point de regarder, comme une irrégularité défectueuse, la distinction économique entre le cultivateur en chef elles deux autres divisions.
En effet, dans plusieurs États et dans plusieurs provinces, il n'existe point ou presque point de cultivateurs en chef; de cette race précieuse de vrais laboureurs, de vrais fermiers, qui sachent, qui puissent et qui veuillent entreprendre et conduire, à leurs frais, risques, périls et fortunes, de grandes exploitations productives.
A leur défaut, les préparatifs et les procédés de la culture sont conduits en grandes portions par les propriétaires fonciers eux-mêmes, et en petites par les simples manouvriers de la culture.
In môme homme peut réunir en effet les trois qnalitcs, 11 peut être
INTRODUCTION Â LA PHILOSOPHIE ÉCONOMIQUE. 699 propriétaire^ soit qu'il ait fait lui-même les avances foncières, le premier défrichement, les premiers édifices, les premières plantations, le premier mélange des couches de terres; soit qu'il ait payé ces travaux en détail k des ouvriers qu'il dirigeait; soit qu'il les ait trouvés tout faits, et qu'il en ait remboursé la valeur à celui dont il a voulu acquérir le droit d^ propriété foncière. Il peut être cultivateur en chef, ayant acheté les ins-| froments, les animaux, les subsistances provisoires ; dirigeant de sa tète tout l'ensemble de culture de sa terre, courant les risques, périls et for* tnoes de la récolte. Enfin, il peut être manouvrier de cette même culture, en Élisant toutes les opérations de ses propres mains.
Mais ces trois fonctions n'en sont pas moins distinctes l'une de l'autre, quoiqu'on les trouve souvent confondues, car le même homme pourrait encore quelquefois avoir chez lui quelque métier de la dépendance de Tari stérile. Il pourrait être tisserand, ou fabricateur de petites étoffes, ce qui n'est pas rare. Il pourrait exercer quelques fonctions de l'art social, comme agent de l'autorité souveraine; par exemple, être maître d'école, officier subalterne de la justice, milicien, collecteur, syndic de paroisse, ou chargé de tout autre emploi.
Je n'examine point encore s'il est plus ou s'il est moins avantageux que ces trois fonctions de propriétaire foncier, de cultivateur en chef et de manouvrier soient séparées ou réunies dans la même personne : j'explique simplement leur distinction naturelle et fondamentale; je fais observer les pays et les circonstances dans lesquels on les trouve réellement exercées par des hommes différents.
Les exemples en sont fréquents pour les exploitations productives des trois règnes; on trouve des propriétaires de mines et de carrières qui les ; "^ '. afferment, des entrepreneurs en chef qui en font les frais, et qui en cou- ' v> rent les risques, employant et salariant de simples manouvriers. Il en est de même des grandes pêches , des grands pâturages, et de diverses espèces de culture proprement dite.
Examinons donc cette précieuse division de l'espèce humaine ; voyons d'abord quelles peuvent être les causes de sa prospérité particulière; voyons ensuite quels sont les effets ou l'influence de cette prospérité sur le bien-être général des hommes.
U.—Des causes et des effets de la prospérité des Fermiers ou Chefs d^exploi-
tations productives.
Représentons-nous un État dont tout le territoire, vivifié par une bonne administration publique, est couvert de ces grandes et magnifiques propriétés souveraines, qui caractérisent si majestueusement les em-
pires vraiment policés; partout des chemins , des ponts, des eaux navigables; partout l'instruction, la justice, la sûreté des propriétés.
En conséquence, représentons-nous le sol enrichi par radministratîon privée de grandes et fortes avances foncières ; toutes les carrières, tontes les mines, tous les pâturages, tous les terroirs propres, soit aux plantations, soit aux cultures diverses, préparés de la manière la plus conve-> nable, pourvus des édiflces et des commodités de tout genre qui leur sont utiles.
Que nous reste-t-il a imaginer pour y voir tout-k-coup les plus riches exploitations, sources des plus abondantes récoltes?
Rien de plus évident : il nous faut une race nombreuse de fermiers ou cultivateurs en chef, qui aient acquis les connaissances de leur art , qui soient animés par une grande émulation à mettre leur savoir en usage, et qui possèdent de grands moyens d'exercer cet art productifs de le maintenir, de le perfectionner de plus en plus.
Il est certain que l'industrie, l'activité, la richesse d'une race nombreuse de fermiers, étant ajoutées à l'art, à l'émulation, aux dépenses de l'administration publique du souverain et de l'administration privée des propriétaires fonciers, font prospérer la culture et multiplier les récoltes.
La perfection progressive et continuelle de Part productif dans les États policés sera donc d'autant plus infaillible, d'autant plus solide, d'autant plus prompte, que la classe des fermiers ou chefs d'exploitations productives sera plus nombreuse, plus habile, plus' active, plus opulente.
C'est sous ce point de vue qu'il faut considérer très attentivement les États policés, leur administration, leurs lois et leurs usages.
Si vous voyez dans un empire que tout tend îi diminuer la race des l'ermicrs, à les avilir, à les dépouiller, a les réduire au plus déplorable étal d'ignorance, d'abrutissement, d'assujétisscnient , de détresse et dtî miscTo, dites hardiraent (jue cette société teud à sa décadence, au lieu de marcher dans la route de la prospérité progressive et continuelle '.
• L'anti(|ue supériorité de rngriculturc anglaise tient surtout à rexistenoe de cette classe de fermiers liabiles et riches dont parie ici l'auteur, laquelle classe ne se forma de bonne heure chez nos voisins, que parce qu'ils surent proté^:J:er et considérer les hommes qui consacraient leurs capitaux à Tcxploitation du sol, tandis qu'en France, au contraire, il n'y avait que l'art de se battre et de ruiner le peuple par des exa(!tions fiscales qui fût en honneur. Voyez là-dessus les observations de Smith , qui ajoute même que « ces lois et ces coutumes, si favorables à la classe des paysans, ont peut-être phis contribué à la grandeur actuelle de TAngletcrrc , que ses règlements de commerce tant prônés, à les prendre niémc tous ensemble. » ( Uich. des mlions, I, p. .ftbG cl 487, édit. Guillaumin). (E. D.)
Cest un des fléaux qu'entraînent le luxe public, Timpôt dér^lé , le monopole soit disant légal, comme je Texpliquerai dans la suite.
Au contraire, si vous voyez cette race précieuse estimée autant qu'elle doit Tétre; si vous trouvez partout rtni^rucaon , Texpérience répandant de plus en plus de grandes lumières sur toutes les branches de Tart productif; si vous ne voyez ni gènes, ni contraintes, ni vexations qui avilissent, qui subjuguent, qui dépouillent et dégoûtent les cultivateurs; si TOUS voyez le fonds de leurs richesses d'exploitation s'accroître de plus en plus et s'employer de plus en plus aux travaux fructifiants des trois règnes, dites hardiment que l'État prospère, au grand avantage de toute l'humanité.
Je ne puis me dispenser ici de communiquer k mes lecteurs une réflexion qui leur paraîtra peut-être de quelque utilité. Combien d'histoires, de règnes et d'empires changeraient totalement de face, étant relues et jugées d'après cette considération si simple et, je crois, si certaine!
Ces richesses d'exploitation, ce fonds primitif des entrepreneurs en chef, sont le vrai palladium des empires; car enfin c'est de la que dépendent immédiatement les récoltes : on ferait en vain des avances souveraines et des avances foncières, s'il ne restait plus de quoi subvenir aux préparatifs et aux procédés de chaque exploitation particulière.
Quand on voit des hommes par milliers et des richesses par milliards, arrachés à la terre par de malheureux systèmes qui ne tendaient qu'à dépouiller , avilir et détruire la race des fermiers, comment peut-on se laisser séduire par ces idées chimériques de triomphes, de conquêtes, de faste et de magnificence ? Comment peut-on ne pas voir distinctement sous ces beaux noms, des meurtres, des pillages, des ruines, c'est-à-dire tout ce qui désole l'humanité?
Art. IV. — Des simples Manœuvriers des exploUaiions productives.
Le cultivateur en chef, l'entrepreneur et directeur d'une exploitation \ productive, a besoin d'employer des ouvriers subalternes, qu'il doit l solder, alimenter et pourvoir des instruments nécessaires à leurs travaux journaliers.
Ces simples manœuvres forment la seconde division de la classe productive, la portion la plus nombreuse, la plus active des États policés, et malheureusement la plus négligée dans presque tous les empires modernes.
Le vulgaire des écrivains confond toujours cette féconde division avec . la première ; de là ces expressions, si communes dans les ouvrages de pur ' tgrément et même dans nos livres prétendus philosophiques, le pauvre
702 L'ABBÉ BAUDEâU.
laboureur qui souffre dans sa chaumière et qui n'a que ses irai pour héritage; de là tant de raisonnements , de spéculations , de projeté firétendus politiques, appuyés pour unique base sur cette supposition erronée : c Qu'il ne faut que des bras à la terre ^ ; qu'il ne faut tendre, € par toutes sortes de moyens, qu'à multiplier les hommes dans les € campagnes. »
I. ^ Du nombre des simples Manœuvres d'exploitations produetiv€$^ dans les États policés.
J'ose assurer que c'est ici l'un des points les plus importants de la science économique, et je prie mes lecleurs d'y faire toute l'attention que mérite un objet d'où dépend la prospérité des empires, le bonheur de l'humanité.
Yoici en quoi consiste V équivoque ; si vingt ouvriers ou manœuvra sont employés par un chef riche et habile, dans un atelier bien pourvu des meilleurs instruments; s'ils cultivent des terres soigneusement préparées par d'excellentes avances foncières, sous un gouvernement paternel, dont r autorité tutélaire entretient avec recherche les grandes propriétés publiques, d'où dépend la prospérité des propriétés privées, ils recueilleront chaque année des mains de la nature assez de productions pour procurer la conservation, le bien-être de plus de cent créatures humaines.
Celte récolle sera l'effet immédiat de leur travail manuel; c'est par eux qu'elle est faite et préparée tous les ans, puisque tous les procédés delà culture sont leur ouvrage.
Si vous croyez pouvoir vous arrêter h cette observation , vous serez tentés d'en conclure précipitamment et confusément avec tant d'autres : « donc, il faut multiplier ces hommes précieux et leurs travaux produc- € tifs.»
Mais la science économique arrêterait et décomposerait cette concluclusion précipitée.
« Remarquez (vous dirait-elle) que ce n'est pas seulement par le « nombre et par les forces physiques de ces ouvriers^ que se règle la « grandeur des récoltes; que c'est 1° par Tintelligence du chef qui les € fait mouvoir, par la grandeur et la bonté de son riche atelier; ^ par € la solidité, par la perfection des travaux qu'ont faits les propriétaires
• De nos jours , des écrivains , qui prennent en pitié la science de 0"esnay, de Smith et de J.-B. Say, impriment qu'il ne faut autre chose que des banques et des bras pour créer de la richesse. Il n'y a pas, ceci le prouve, d'erreurs, si grossières qu'elles soient , qui aient le mérite d'être complètement neuves. (E. D.)
€ sor leurs héritages pour les rendre susceptibles de cette culture opuc lente; 5"" par le bon ordre de radmiuistration suprême.
€ Remarquez bien que cent hommes aussi robustes, mais isolés, c mais dénués d'art, d'instruments et de moyens , opérant sur le même < sol mal dérriché, sous un gouvernement dévastateur ou négligent, n'ob- € tiendraient pas la moitié des récoltes que les vingt hommes font naître € tous les ans.
€ jivanceê primitiveê de l'exploitation faite en grand parle chef ou € l'entrepreneur de la culture, et avances annuelks de la même exploita- € lion, première cause du travail de ces manœuvres et de son succès, c — Avances foncières du propriétaire particulier, seconde cause; M avances souveraines de l'autorité, troisième cause.
c Multipliez donc ces hommes utiles et leur travail immédiatement c productif des récoltes, après avoir multiplié préalablement les richesses € employées en avances souveraines , en avances foncières en avances € primitives ou annuelles d'exploitation. C'est de là que dépend évidemc ment la prospérité des États, le bien-être de toute l'espèce humaine c sur la terre. — Mais vouloir entasser des hommes dénués de savoir, « d'émulation, de moyens sur un sol encore à demi sauvage, c'est une € illusion '.»
Ces considérations économiques donnent la clé d'une question politique devenue fort importante, par des erreurs qui dérivent d'une source respectable.
Nos campagnes ont-elles assez de bras, assez d'ouvriers employés aux exploitations productives des trois règnes de la nature, en ont-elles trop , en ont-elles trop peu? — La réponse ne parait pas problématique, et vous entendrez crier partout d'une voix unanime : elles en ont trop peu. — La vérité cependant, c'est qu'elles en ont trop actuellement dans presque toute FEurope. Je parle des campagnes réellement cultivées, ou des antres fonds productifs de tout genre actuellement exploités.
Je dis que les grandes avances souveraines, les grandes avances fon-
* Jusqu'aux Physiocrates, personne n'avait compris le rôle que joue le capital dans la création de la richesse. Aussi , ne s'occupait-on que de conquérir et de stimuler raccroissement de la population , sans s'apercevoir que l'État ne gagnait rien à reculer les limites de son territoire, et à compter plus de travailleurs, si la somme des capitaux ne s'y élevait pas proportionnellement à ce double progrès. Quesnay est le premier qui ait signalé cette grave erreur ; et Bandeau, comme ses autres disciples, ne fait que développer, sous ce rapport , les opinions émises notamment dans les articles Fermiers et Grains^ et dans les Maximes générales du gouvemewunt économique. — Voy . les Maximes 6, IS, 18 et 96, avec leurs notes, et les pages 945 et S97 de ce volume. (E. D.)
70/i L'ABBÉ BAUDEAU.
cières, les grandes avances primitives d'exploitation, les grandes avances annuelles, ou les moyens qui épargnent le travail des hommes, y manquent presque partout dans notre Europe. — Je dis que le défaut d'avancer productives nous oblige à multiplier ce travail annuel et journalier des hommes employés aux exploitations. — Je dis que ces hommes péniblement occupés à la cultivation actuelle, quoique multipliés peut-être dix fois plus qu'ils ne devraient l'être sur chaque fonds mis en valeur, n'y produisent néanmoins, faute de savoir, d'émulation, d'ensemble et de moyens, que des récoltes moindres, et peut-être plus de dix fois moindres, que n'en obtiendraient des cultivateurs dix fois moins nombreux, mais bien dirigés dans un grand et fort atelier de culture, sur de forts héritages, et dans le ressort d'un gouvernement prospère.
Chaque exploitation productive a donc trop de bras dans la situation actuelle de presque toute l'Europe; mais il n'est point d'Etat, point de province, point de canton qui n'ait trop peu d'exploitations productives: voilb, je crois, la vraie solution de ce problème.
Si les mandataires de l'autorité souveraine, si les propriétaires fonciers multipliaient les grandes et bonnes avances préparatoires de la culture; si les entrepreneurs ou directeurs en chef multipliaient leurs grandeset bonnes avances mobilières, soit primitives, soit annuelles, opérantes de cette même culture, il en résulterait pour chaque exploitation particulière une grande et très grande épargne des hommes et de la terre, sans diminulion, mais au contraire a\ec grand accroissement, des récolles qui seraient faites par un nombre beaucoup moindre d'ouvriers, sur une étendue beaucoup moindre de sol productif*.
Des récoltes augmentées, bien loin de diminuer le nombre des hommes, les feraient multiplier et prospérer. Voici donc quel serait le résultat des avances améliorées : on pourrait étendre les bonnes exploitations productives, et en même temps tous les travaux de l'art stérile qui façonnent les productions naturelles, qui procurent des jouissances plus variées, plus agréables, et qui font ainsi le charme et le soiiliendc la vie.
Je le répète en finissant, cette considération économique est de la plus extrême importance.
Des bras, des bras, c'est ce qu'il faut à la terre, c'est ce qui manque aux nôtres : voilà le cri universel de la politique du jour dans toute TKurope. — Kn consé(juencc, il n'est point de syslènie (ju^on n'ait inventé pour attacher ou renvoyer des créatures huniaines dans des campagnes sauvages ou dévastées.
* V. ()uesn,'\y, Dialoque sur les tratmux des artisans , texte ol noies, p. 2(»0 et suivantes.
Des bras, des bras^ c'est précisément ce qu'il ne faut point encore k vos V exploitations actuelles ; hélas ! vous n'en avez que trop de malheureux asservis k de longs et pénibles travaux trop infructueux !
Des avances i des avances^ voilk ce qu'il faut à la terre, voilà ce qui manque aux vôtres. Des avances souveraines, des avances foncières, des avances mobilières d'exploitations productives, qui épargnent les hommes, au lieu de les multiplier *.
Il est singulier que cette doctrine ait été prise pour un arrêt de mort contre les hommes épargnés par l'heureux effet de ces bonnes et grandes avances souveraines, foncières et mobilières de la culture ou des autres exploitations.
L'esprit de préoccupation s'est scandalisé d'entendre prononcer cette proposition, qu'il y a trop d'hommes occupés aux terres actuellement en valeur dans toute l'Europe, trop d'ouvriers de culture.
Le premier désir inspiré par le préjugé fut de contester jusqu'à la possibilité même d'épargner les hommes; mais rien n'a été plus facile que de la prouver. Une grosse ferme de l'Ile-de-France, de Picardie, de Flandre, de Hollande, d'Angleterre, en a fourni la démonstration la plus complète. — Le second retranchement a été de se récrier contre cette épargne, et de la regarder comme meurtrière pour l'espèce, comme funeste pour les États politiquement considérés. — La réponse est encore plus Sicile. Les récoltes opérées par un plus petit nombre d'hommes n'étant que plus abondantes au lieu d'être moindres, c'est la vie de plusieurs iKNOomes à venir qui en résulte, non pas la mort des hommes déjà nés. S'il est arrivé par bonheur que ceux dont vous venez d'épargner les travaux ne sont plus nécessaires à reproduire pour l'an prochain cette récolte qui va les nourrir pendant celle-ci, vous pouvez les employer aux préparatifs d'une autre exploitation , les consacrer à quelques travaux de l'art social ou même de l'art stérile. Loin de languir et de mourir comme vous croyez, faute de subsistance, ils peuvent être mieux et rendre plus de services. — Ce n'est donc point, comme on l'a trop répété, par la population active des campagnes, que s'estiment les États policés; c'est par la grandeur des récoltes.
Or, la grandeur des récoltes ne s'estime point du tout par le nombre des ouvriers de culture et par l'assiduité de leur travail, ce qui est en ce moment l'erreur presque universelle de notre politique moderne.
Mais elle s'estime par la grandeur des avances souveraines^ foncières et mobilières des exploitations productives qui se font dans les trois règnes de la nature, parce que le nombre des ouvriers de culture peut