XXX INTRODUCTION
trouve détentrice première de toute la richesse que la société produit annuelleinent. C'est en elle que la circulation de la richesse a eu soû point de départ, et par elle surtout que le mouvement peut s*en continuer. D'où il suit que, plus la production agricole donnera de produit nei^ ou plus considérable sera Texcédant des valeurs produites sur celles consommées en ft*ais d^exploitation, plus Tindustrie, le commerce^ les sciences, les lettres et les beaux-arts prendront d*essor; plus TÉtat pourra trouver, dans Fimpôt, de ressources disponibles pour activer ht civilisation ; plus eeite ciinlisation pourra s'étendre, et la population s'augmenter, sans que son accroissement nuise an bonheur général. D'où il suit, enfin, que l'agriculture, et en particulier cette branche de l'agriculture qui, par l'éti^de des lois de l'Ordre physique, met au service de l'homme toute la puissance du principe inconnu de la végétation, est l'intérêt le plus général de la société ; et que tout système, qui tendrait k paralyser son développement pour ouvrir des sources plus abondantes^ à la richesse publique, s'engagerait dans une voie diamétralement contraire h son but c Le fondetnent de la société est la subsistance des hommes, et les richesses nécessaires k la force qui doit les défendre '. »
$ IV. — Des diverses elassiOcations adoptées par les Pbysiocrates, relatif émeut aux personnes et aux choses. — Pourquoi, et dans quel cas particulier seulement, ils ne donnent pas.au mot riehe$$e$ la même acception que la science moderne. — Fausse interprétation qu'on a faite de la qualification de $lérHê appliquée par eux au travail non agricole.
C'est sous l'empire des idées précédentes que les Pbysiocrates se livrèrent, en ce qui touche la richesse, le travail et la société, k une ana* iyse purement philosophique qui suscita tant de clanieurs, de la part de l'ignorance et des passions contemporaines, qu'elles retenlisseui encore aux oreilles de nos jours, et ont servi de base k la plupart des juge* ments portés sur le système des premiers économistes *.
* Quesnay, Drotl naturely p. 54 de ce volume.
* La plupart des économistes modernes ont ouvert, mais n'ont guère lu les écrits des Pbysiocrates. S'ils eussent étudié les travaux de ces ctpriU éminenU, et c'est M. Rossiqui leur décerne ce titre, comme ceux de Smith et de J.-B. Say, ils en auraient certainement parlé en d'autres tcrm^».
mTRODUCTION. xxxi
De ce que l*école de Quesnay affirme qii*il n*est pas an atome de riehesse qui oe soit matière, M. Storch * en codcIqI qu'elle voit la richesse dans la matérialité exeluwement, et qu'elle regarde Fiadustrie comme •Miiib. A oe propos, il s'eiforce de lui fournir la preuve que le blé ne aenrirait pas h grand chose, si Ton ne savait en faire du pain ; et il ajoute gravement que, < sans le travail qui approprie la matière aux beaoiiis, et sans ces besoins qui lui donnent de la valeur, elle ne serait qu'une chose inutile et sans valeur, c'est-h-dire l'opposé des richesses k » Il y a toute apparence que les Physiocrates n'ignoraient pas ces vérités; et leurs concepts de la richesse et du travail, qui ont provoqué cette leçon, démontrent pleinement, d'ailleurs, le contraire.
Les disciples de Quesnay appellent * biem tout ce qui, de nature matérielle ou immatérielle, est propre h satisfaire les besoins physiques» moraux et intellectuels de l'homme.
Ils donnent au terme ricke$ses^ toutes les fois qu'ils n'ont pas en vue la somme des valeurs qui se créent annuellement dans la société, la même acception que la science moderne. Pour eux, du drap, de la toile, one maison, un meuble, ne sont pas moins richesse que la laine, le lin, la pierre, le bois dont ces divers produits sont formés. Ils distinguent
* Ctmndrétonomiê politique^ p. 107 à i09. M. Datens a très bien rétiité Storch dans sa Philosophie de f économie poiUique^ 1. 1, p. aS el iuiv. de Vlnlroduciion.
' M. Storch aurait pu dire encore que, sans la eontommation^ qui applique la matière aux besoins de I^homme, celle-ci resterait également sans valeur, même lorsqu'elle est fabriquée. Si , placé devant les meu les plus exquis, je refusais de prendre la peine de les porter à ma bouche, je me trouverais dans une position identique à celle du cultivateur qui ne voudrait pas qu*on fit de la farine avec son blé, et du pain avec cette farine. Rien, au surplus, n'est moins philosophique que le dédain superbe de M. Storch pour la matière. Cet auteur prétend que « la matière n*a pas une valeur réelle parce qu'elle est matière, mais parce qu'elle est utile. •» Cesl ne pas apercevoir qu'en dehors de Tordre moral Vutiiiié ne se séparera jamais de la matérialité^ tant que Thomme ne sera pas un auge. La matière dépourvue de ▼aleuir réelle, en tant que matière ! Mais c'est dans elle et par elle que nous vivons ! De ce que la valeur en usage et la valeur en échange ne se rencontrent pas toujours, •oie ensemble, soit distinctement, dans la matière, en conclure que celle-ci manque absolument de valeur propre, c'est un singulier raisonnement ! objecter que sa valeur tient aux besoins de l'homme, c'est une naïveté ! car il est évident que, si rhomme nVxistait pas avec tous les besoins qu'on lui connaît, toute matière serait pour lui sans valeur, et que son mot n'aurait pas même l'idée de la valeur.
* y. Baudeau, Introduction à la philoêophie économique^ chap. i, p. 697 et $uiv. de ce volume.
xxxu INTRODUCTION,
deux sortes de richesses, celles de consommation êubite et celles de durée ou de conservation^ appliquant le premier terme à tout ce qui est subsistances, et le second k tout ce qui est matières fabriquées* EnGnJa valeur échangeable constitue, selon Técole, un attribut essentiel de la richesse. Il n*y a que des biens là où celle-ci ne se rencontre pas concurremment avec la valeur en usage.
Mais, lorsque leur esprit s*arréte ï la considération spéciale du pro^ duit brut ou du produit net de la société, ils restreignent le sens du mot richesses zui productions naturelles du sol, à la quantité de subsistances et de matières premières que TÉtat recueille annuellement, non par amour de la matière brute, mais parce qu*à leurs yeux la valeur de tous les ouvrages de Tindustrie n*ayant d*autre élément que la consommation même des productions territoriales, on ne saurait l'ajouter, sans douH$ ^mplot\ à la valeur déjà comptée de celles-cL
Ils appellent production ou reproduction annuelle^ ou richesses r«naissantes^ ou richesse habituelle^ ou simplement /^roc/ucltoni, cette même masse de subsistances etde matières premières, qui leur parait constituer, au point de vue de la valeur échangeable^ tout le produit brut de la société c Dans le langage économique, dit Bandeau, le mot reproduction signifie l'assemblage universel des subsistances et des matières premières, dont une partie doit être consommée subitement par les êtres vivants, l'autre usée lentement après avoir été plus ou moins façonnée. » De là, la maxime de Quesnay, que la terre est l'unique source des richesses.
En regardant la matérialité comme une condition nécessaire de la richesse, les Pbysiocrates devaient éprouver le besoin de distinguer, par des expressions tout à fait caractéristiques, le genre de travail qui a pour objet de produire, dans l'acception humaine de ce mot, toutes les substances matérielles, de celui dont le rôle n'a rien de commun avec le précédent. Ils désignent donc le travail agricole par la qualification de productifs et tout autre travail par celle de stérUe. Dans ce système, Tindustrie agricole /iroi/ui^ l'industrie manufacturière conserve^ et l'industrie commerciale distribue la richesse.
* C'est en ce sens seul que les Pbysiocrates ont considéré le travail industriel comme improductif. Ce point, sur lequel ils ont eu le tort de ne pas s'expliquer assez clairement, sera traité plus loin.
INTRODUCTION. xxxiii
Une large division de la aociélé était également nécessaire à l'analyse
éeoDomique. Ils repérèrent conséqueroment aux idées précédentes, et
partagèrent les hommes en trois classes : agricole ou productive^ pro-
friéiaire el iiérile.
Si la critique n'est pas sans droit pour repousser celte nomenclature, il semble qu'il faudrait le faire, du moins, à l'aide d'autres arguments que eeui employés parM.Storch, lesquels laisseraient croire que les premiers économistes, comme l'insinuaient charitablement Necker et beaucoup de ses contemporains, avaient le commerce et les manufactures en horreur, et tentaient de proscrire toute autre industrie que la charrue. H n'est permis à personne de prêter de pareilles sotlises à des philosophes dans le rang desquels on compte Turgot, et très superflu de dénaturer le vrai sens qu'ils donnaient à l'épilhète stérile^ toute malencontreose qu'elle soit, pour rehausser l'honneur du travail qu'ils n'ont jamais songé à flélrir, et à l'affranchissement duquel leurs écrits ont eu tant de part. Il est manifeste que cette qualification, qui embrassait tous les travaux différents de l'agriculture, mais qui blessa surtout l'amourpropre des capitalistes du temps, n'impliquait pas plus la pensée de méconnaître l'importance du rôle que jouent l'industrie, le commerce et le travail intellectuel dans l'œuvre de la richesse et de la félicité publiques, que celle de porter atteinte à la dignité propre de chaque classe de trairailleurs. En cela, les Physiocrates ne faisaient que tirer la simple con* séquence de leur doctrine sur la nature de la richesse; et il en était de même quand, par une division encore plus large que la précédente, réduisant la société à deux seules catégories, celles des propriélairee et des fum-propriélaires y ils disaient que la seconde est salariée par la première. Autant donc il parait simple que la controverse s'établisse sur ces idées, parce qu'elles sont les leurs, autant l'on doit s'étonner qu'on la déplace pour la porter sur d'autres qu'ils n'eurent pas, et contre lesquelles même ils ont protesté explicitement. Comment a-t-on pu se méprendre sur l'esprit des termes qu'ils employaient pour créer tout it la fois la science et son langage, quand leurs livres sont pleins de déclarations non moins formelles que la suivante :
c Les aris non productifs, écrit Tabbé Bandeau, bien loin d*étre inutiles^ font dans les États policés le charme et le soutien de la vie, la
xxxiv INTRODUCTION-
cooservaiioo el le bien-élre de Tespèce humaine. I^ plupart même de ces arts stériles exigent beaucoup d*e$prit naturel et de science acquise, pour les exercer comme ils le sont dans les grands empires florissants. Ce n'est donc pas, ajoute-t-il, pour déprécier ou avilir cette espèce dMn* dustrie, irès utile, très nécessaire, qu'il faut distinguer Tart fécond ou productifs de Part stérite ou non-productif. C'est qu'en effet Tun prépare et augmente la fécondité de la nature el de ses productions, l'autre se contente d'en profiter. L'un s'occupe des productions futures pour en procurer la naissance, l'autre ne s'occupe que des productions déjà néeê pour en procurer la jouissance ou la consommation.... Je le répète, en ûn\ss9inlt stériles par opposition à l'art fécond, mais non par opposition k utiles^ comme quelques-uns seraient tentés de le croire, etc. ' >
Quant à l'utilité des professions libérales, elle était si bien comprise par les Physiocrates, que le même écrivain divise la société en trois classes, celle qui s'occupe de Yari social^ dans laquelle il range, avec les propriétaires, tous ceux qui participent à l'administration da l'État ; celle qui se livre à Yart productif et celle qui est vouée à Varî stérile; et quil traite séparément de ces trois arts dans son Introduction à la philosophie économique.
La vérité est donc seulement, qu'en rendant un légitime hommage à l'utilité de l'industrie manufacturière et commerciale, de même qu'à tous les autres modes de l'activité humaine, les Physiocrates étaient loin de croire, comme leurs contemporains, que cette double industrie fût, surtout pour les nations qui occupent un territoire vaste et fénHe, fâé* ment principal de la richesse^ de la force et du bonheur publics.
$ V. — Suite du précédent. — Des considérations qui ont porté les Physiocrates à qualifier de itérite le travail non agricole. — On ne saurait nier qa*il n*exisCe uno dissemblance profonde, quant aux effets, entre le travail qui s^applique à la terre et tout autre travail. — L*école de Quesnay s'est servi d'un terme impropre pour exprimer cette dissemblance ; mais ce terme n'avait pas, dans son esprit, le sens
1 V. Baudeau, p. 600 (en nolê)^ 659, 868 el tuiv. de ce volume ; «• le même, Èclairciuementi demandée à M, Necker^ p. 175 el «utt?.; — Dupont de Nemours, dans sa |»réface des Dialogues de Quesnay, p. 142 de ce volume ; — Mercier de La lUviiTC, ibid., p. 599 el 604; — Le Trosne, ibid.^ p. 937-938; — Turgol, Form. el disirib, des richesses.