‹ PhysiocratesChapitre 154 sur 157 · IIP LETTRE. — DUPONT DE NEMOURS A J.-B. SAY · texte numérisé non relu

IIP LETTRE. — DUPONT DE NEMOURS A J.-B. SAY

«février ISie.

Mon cher Say, J'ai reçu votre lettre du 15 novembre, et je vous remercie de ce qoe vous êtes bon ei aimable, de ce que vous avez vu dans ma longue lettre maritime ce qui l'avait véritablement dictée, ma très haute estime poar vous, et uoû ce qu'un auteur moins raisonnable et moins noble aurait cru y trouver, une envie de vous critiquer, qui est loin de mon cœur. On chérit ses enfants même quand on leur dit : Tu as tort. On ne dit rien aux enfants d'autrui.

CORRESPONDANCE AVEC J.-B. bM. 421

Vous me faites présent de trois ou quatre printemps; de ce côté, je ne suis déjà que trop riche. Vous m'en donnez quatre-vingts; je n*en ai que soixante-seize , y compris même celui qui commencera le mois prochain. Je ne marchande pas pour payer mes dettes un mois d'avance , lorsque cela peut obliger mes amis.

Je vous remercie enfin de ce que vous voulez bien remettre en discussion, entre nous, le petit nombre de points sur lesquels il nous reste quelque diversité d'opinion. Je suis comme le comte Almaviva : Bataille! c^est mon fort.

Le premier poste que je vous enlèverai le sera par la démonstration que, ni vous, mon ami , ni les rois vos disciples, ni le parlement d'Angleterre, votre légion de héros, ni votre illustre ancêtre, M. Colbert, ni aucun de ses imitateurs, n'avez jamai:!^ pu, ne pouvez, et ne pourrez jamais faire payer aucun impôt à aucun agent de l'industrie agricole, manufacturière et commerciale, ni à aucun capitaliste, que pour une fois, par surprise, a la manière des contributions qu'un pistolet inattendu peut lever au coin d'un bois; mais non en recette régulière, ni même prévue; qui soit légale et non injuste; qui puisse être mentionnée d'avance dans le bilan ou le budget d'un État. Ces diverses classes d'hommes, et même de riches, sont comme les chats échaudés qui craignent l'eau froide. Ils savent s'en préserver, et Dieu leur en a conféré le pouvoir *•

Le second poste sera emporté en vous faisant voir que les filles de joie, quoiqu'elles donnent de l'usage et du débit k une marchandise qui ii*esl pas sans prix, mais qui était sans valeur avant qu'elles la missent dans le commerce , et quoiqu'elles la fassent beaucoup rechercher et bien payer, ne créent point de rieheseee^ pas même quand elles distribuent ce que vous savez, quoique celte incommodité augmente encore plus la masse du travail et des besoins, l'activité de la circulation , le débouché de plusieurs richesses commerciales et l'emploi de l'industrie immatérielle. Vous me direz si l'industrie de ces citoyennes actitee est comptée parmi les matérielles ou les immatérielles. La ligne est difficile à marquer.

Il serait curieux que les dévergondées créassent des richesses, et que les honnêtes femmes, dont les faveurs sont cent fois plus précieuses et le nombre cent fois plus grand, n'eussent pas cette honneur ! Elles sont ellas-mêmes des trésors, dont le prix est en raison inverse de la circulalîoD* Aussi , par toutes les règles de la morale et de l'économie politique^ ra exécution d'une loi vraiment céleste, qui parle b tous les esprits

* V., plut haut, le commenceintnt de la p. 417

/j22 DUPONT DE NEMOURS.

el à lous les cœurs, nous estimons leurs services, rendus ou a rendre, a ia moitié de la valeur des récoltes, plus le tiers au moins de la rente des capitaux.

Saurais pu développer tout cela ; mais j*en ai dit assez pour an homme qui a autant de logique que vous. J'ai la tète trop préoccupée, le cœur trop serré par les malheurs de notre France, aux<]uels je ne puis rien, el par les fautes, les crimes, le danger général de l'Europe ; par la guerre que TAngleterre et TEspagne feront à nos États-Unis, peut-être avant un an. Que m'importent les pertes qu'elles feront, rhumiliation qui leur en restera! ma douleur est pour les ravages qu'elles causeront, pour ceux de nos braves qui périront, nos maisons brûlées, nos femmes insultées suivant l'usage de vos barbares Européens.

J'assisterai h cette guerre comme le vieux Nestor; et puissé-je y faire quelque beau fait d'armes comme le vieil Enlellus!

Je vous embrasse avec estime et tendresse.

Dupont de Nemours.

P. 5. Mon excellente femme m'a envoyé votre catéchisme. Elle sait combien je mets de prix à tout ce qui sort de votre tète et de votre plume.

II y avait dans ma lettre maritime une longue note que je n'ai pas voulu vous envoyer, de peur de vous compromettre avec Buonaparte, et qui contenait ma manière déjuger alors son expédition. Depuis révènement, j'y ai ajouté une sur-note. Je vous enverrai le tout quelque jour; mais le temps me manque pour la recopier. Je ne suis pas ici sans affaires. C'est une de mes maladies incurables, de me créer du travail partout. Plus je vois approcher la mort, plus je me détermine à ne rae reposer que le lendemain de mon enterrement.

Page 1