LU INTRODUCTION
simple dépense, qui est utile et nécessaire sans doute^ mais qui paraîtrait d'aulant plus utile, qu'on lui accorderait une moindre part dans la somme du revenu ou produit net, dont Texcédant passerait alors entre les mains du travail libéral, qui n'est pas moins nécessaire à la société que le travail industriel. Or, se placer à ce point de vue, qui semble n'être que celui du sens commun, c'est véritablement adopter la doctrine des Physiocrates sur l'avantage que la société retire du haut prix naturel des produits agricoles. Si, lorsqu'on revient à la réalité des choses, l'avantage, au premier aspect, parait n'être que celui des propriétaires, une analyse plus exacte désabuse bientôt de cette erreur. Sans le prix élevé des produits bruts, la culture ne s'étendrait pas successivement aux terres de qualité inférieure; la population ne pourrait s'accroître, et, par suite, fournir cette grande masse de travail, qui est tout le secret de la civilisation, et dont on ne saurait nier que l'humanité entière ne profite, bien que les propriétaires et les capitalistes y trouvent mieux leur compte que ceux qui vivent de salaires. Si c'est un inconvénient de payer le blé cher, il est moindre, assurément, que celui de n'en pas avoir, extrémité à laquelle conduirait bientôt, quoi qu'on en dise, l'absence de la propriété. D'ailleurs, pour que l'État ait un revenu, il faut nécessairement, ce qui revient au même, ou que les propriétaires vendent leurs denrées au-dessus des frais de production, ou que les non-propriétaires ne recueillent pas tout le fruit de leur travail. N'est-il pas clair que, dans celte organisaiion de Finduslrie^ rêvée par les socialistes, et dont le gouvernement serait le directeur suprême, l'on devrait encore, de même qu'aujourd'hui, prélever, sur la masse générale des subsistances et des matières premières à l'état brut ou manufacturé, une part quelconque pour la rétribution des services publics? Il s'ensuivrait donc, évidemment, que ceux qui auraient récolté, manufacturé et voiture ces divers produits, n'auraient que la jouissanced'une portion de leur propre travail. La question se réduit donc à savoir, et elle n'en est pas une pour tous les esprits sérieux, s'il vaut mieux abandonner gratuitementaux propriétaires une portion du produit net du sol, en retenant l'autre pour l'acquit des charges publiques, que de confier à la sagesse de l'État, incarnée dans la personne de quelques individus modestement décorés de ce titre, le soin de produire et de répartir la richesse nationale. Quesnay résol-
INTRODUCTION. lui
▼ail le problème , CD dégrevant de tout impôt le capital et le salaire, et en rendant TÉtat co-propn^/atre,daûs une proportion Gxe et déterminée, de la rente territoriale, de telle sorte qu'il associait la fortune publique k tontes les vicissitudes, heureuses et malheureuses, de celle des propriétaires, on, plutôt, de Texploitalion plus ou moins intelligente du sol ^ Ce n'était, si la rente, les profits du capital et les salaires ont leur source dans Fcnsemble de la production agricole, que leur faire payer, d'une matière directe, ce qu'ils payent aujourd'hui indirectement*.
La pleine liberté de l'agriculture, combinée avec celle de l'industrie et ducommerce,lesquellesne sont toutes trois,aux yeux des Pbysiocrates, que le corollaire du droit de propriété, fondement de l'Ordre social, devait, en amenant l'exploitation du territoire à son plus haut degré de perfection, créer la plus grande somme de produit brut et de produit oel possible, ayant pour résultat nécessaire la plus grande somme possible de travail industriel et libéral. Par la simple application de la maxime: laissez faire, laissez passer, la justice réglait seule les rapports des propriétaires et des non-propriétaires, et fixait seule le prix res« pectifdu travail agricole et du travail non-agricole ; car il n'y avait plus qne la proportion entre l'offre et la demande, le cours du marché gé* Déral du monde commerçant, la nature des choses, en un mot, qui pût déterminer la valeur de l'un et de l'autre. Sous le régime de la liberté, devenue le droit commun de tous, nulle crainte, donc, que les propriétaires n'élèvent artificiellement la rente du sol, et que les non-proprié« taires ne monopolisent leur maladresse et leur inintelligence. Sous ce régime, le commerce, qui s'inquiète peu de savoir de quel pays vient le blé qu'il peut vendre, et si les produits fabriqués l'ont été par des mains nationales, frappe au cœur tous les monopoles, hormis ceux qui sont TcBuvrc de la nature, et que la Providence, plus sage que les hommes, a
' Théoriquement, ce système nous semble tout à fait ralionel. Il est conforme à rintérét général, que, sauf les cas extraordinaires, admis [rr les Physiorr.Ues, l'impôt n*aUeigne jamais le capital, et c^cst un malheur s'il réussit à eulaïuer le salaire. Ce »eniit une belle et difficile question que d'examiner s'il rencontre , dans la pratique, des obstacles insurmontables.
" La objections contre Timpôt unique et territorial se réduisent à trois, et Tabbé Bandeau les discute dans sa Philosophie économique. Y. p. 764 et suivantes de ce volume.
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jugés nécessaires. Sous ce régime, enfin, le capital, en se distriboant, au sein de chaque pays, de la manière la plus profitable à rintérétcomman, tend à prévenir partout les oscillations trop fortes de la rente, dn profit et du salaire, Tencombrement des marchés et la surabondance de la population, faits déplorables que Ton doit attribuer, sinon complètement, au moins pour la plus grande part, k Tiniervention humaine dans l'Ordre économique.
La société n'a pas d'autre revenu * que le produit net du sol. Elle n'a pas de plus grand intérêt que l'accroissement de ce revenu, car la puissance de l'État et le progrès de la civilisation en dépendent. Ce revenu doit seul l'impôt, parce que les capitaux de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, sont la dotation sacrée du travail, sans lequel il y aurait peu de richesse et pas de propriétaires. Il ne faut voir, dans Tindustrie et le commerce, qu'une dépense qu'il importe de réduire an taux le plus bas. La liberté y pourvoit. Voila tout le Tableau économique^ dont les Maximes générales forment le développement \
$ VIII. — Que la doctrine du produit net n'a rien qui provoque le ridicule.— Elle ne suppose point que les Physiocrates n'ayent pas compris la nature de la rente aussi bien que la science moderne. — Deux questions, dont la différence n'est que nominale ou de forme , engagées dans cette doctrine : celles de savoir si rintérét des propriétaires fonciers est en opposition avec Tintérét général, et si la rente du sol peut être considérée comme un don gratuit de la nature. — Smith, Germain Garnier et Malthns tiennent pour l'affirmative ; Necker, Destutt de Tracy^ Buchanan, Sismondi, Ricardo et son école pour la négative. — On ne saorait assimiler la rente aux monopoles industriels; et les attaques dirigées, par Ricardo, contre les bénéfices de la propriété foncière, pourraient Tétre aussi bieot de Paveu de J.-B. Say, contre les profits du capital.— Concordance de la doctrine de Malthus avec celle de Quesnay.
Si nous sommes parvenu à exposer clairement les idées des Physiocrates, l'on doit, à cette heure, s'apercevoir que c'est bien à tort qu'on
* Ce qui ne veut pas dire de richesse^ ni ne signifie point que la société soit entretenue^ tout entière par le produit net : on doit Tavoir vu par les paragraphes précédents.
* V., dans ce volume, Quesnay, Tableau économique. — Bandeau, Explieai> du Tableau économique; — Le même, Philosophie économique , eh. vi, art. 5; — Le Trosne, Intérêt social^ ch. iv, art. 3 à 8, inclusivement.
INTRODUCTION. lv
a essayé de couvrir de ridicule la doctrine du produit n$l. Au fond, celte doctrine se réduit à renoncé des propositions suivantes :
L'homme ne vit pas de valeur, mais de produits matériels, aussi visibles que palpables. La terre est le seul fonds qui fournisse ces produits*.
La terre ne se fertilise que par le travail humain et de fories avances. Il faut k Tagriculture un capital fixe et un capital circulant ; et, si la récolte ne restitue pas le second avec les profits de Tun et de Tautre, la production agricole, la masse des subsistances et des matières premières, diminnera.
Il ne snfBt pas, en outre, au développement normal de la société, au progrès de la civilisation , que Tagriculture puisse seulement demander au sol les profits de ces deux sortes d*avances, avec le remplacement de la dernière ; car dans ce cas il n*y aurait point d'excédant pour payer Timpôt, ni pour rétribuer les industries de luxe et le travail libéral. n fant encore que la terre donne un produit net ou revenu, qui est le fermage des propriétaires. Donc, plus la somme des fermages est élevée, plus grande est la richesse publique.
D'où cette conclusion de Dupont de Nemours et de toute TÉcole, que
' Smith , dont les principes se confondent véritablement avec ceux des Pbysiocnlet,qaoiqu*îln>n lire pas aussi rigoureusement qu'eux toutes les conséquences, après avoir dit que le capital circulant sert à Tentretien du fondé général de la sodélé, qnUI divise en eajktalfixe et fonds de eomommalion^ ajoute : « Puisqu'on retirs eootinnelleinent une si grande partie du capital circulant pour être versée dans les déni autres branches du fonds général <le la société , ce capital a besoin à son tour d'être renouvelé par des approvisionnements continuels , sans quoi il serait bienUk réduit à Hen. Ces approvisionnements sont tirés de trois sources principales (Smith aurait pu dire, uniques) : Le produit de la ierre^ celui des mines et celui des piAeriêi, Ces sources faménent continuellement de nouvelles provisions de vivrei et de Wèuiières , dont une partie est ensuite convertie en ouvrage fait , et qui rempbeeot ainsi ce qu'on puise continuellement <le vivres, de matières et d'ouvrage fait,
dans le capital circulant C'est le produit de la terre qui sert à tirer le poisson
des eaux, et c*est avec le produit de la surface de la terre qu'on extrait les minéraux de ses entrailles. • {Rieh. des nal.^ liv. ii, ch. i).
Voilà bien, il nous semble, toute la doctrine de Quesnay, de laquelle sort beauroup plus rationellement la division de la société en classes agricole , propriétaire et iuduêirielie^ qu'en classes qui vivent de renle^ de profil et de salaire^ puisque, cTaprès Smith lui même, ce ne sont que les vivres et les matières^ produits par la elas«e agricole, qui peuvent solder les salaires <a les profils.
LVl INTRODUCTIOX.
c la prospérité de ThumaDité entière est attachée aa plus grand produit
nel possible, aa meilleur état possible des propriétaires fonciers *• >
En s*exprimant de la sorte, les Physiocrates n'avaient-ils pas aperça, comme on semble Tadmettre généralement, que la rente consiste dans la différence entre les frais de production et le prix du marché, entre le prix naturel et le prix courant des produits de la terre, comme Ténonce Ricardo? Pour se convaincre du contraire, cependant, il n*y a besoin que d*ouvrir leurs livres. Quesnay et Mirabeau n'ont, dans plusieurs de leurs écrits, accumulé autaut de chiffres que pour se rendre compte, précisément, de rinduence que le haut ou le bas prix des grains exerçait sur Taugmentation ou la diminution de la richesse nationale. Cétait surtout dans rintérêt de la production agricole, base fondamentale pour eux de la prospérité publique, quMIs réclamaient avec force la liberlé du commerce extérieur. En attendant de cette liberté une élévation de la va* leur échangeable des produits bruts, qui facilitât la culture des terrains de qualité înrérieure, il était impossible qu'ils ne comprissent pas que la rente des bonnes terres ne dût s'accroître par la circonstance même de cette élévation, sans que cependant le produit brut de ces terreô fût augmenté. L'intelligence de ce phénomène économique n'empêcha pas, néanmoins, les Physiocrates de voir, dans ce superflu que la terre accorde d Chomme at^eld de ses besoins nécessaires^ dans la rente en un mol, une véritable libéralités un don tout gratuit de la nature *.
* V. Orig, et progr. d'une science nouvelle^ $ 4, p. 545 de ce vol. — Ce langa^ n'implique pas, pour la personne même des propriéuires , plus de prédilection que n*en supposent pour celle des capitalistes, les. termes qu'emploie la science moderne, quand elle parle de Tutilité sociale des capitaux.
• V. Turgot, Form. et dislrib, d^ la richesse, J 7 ; — De rimpôl sur le revenu et de celui sur les consommations, Œ(jvrb<(, édil. Guillaumln, I, p. 411-419; — Obs, sur le Mém. de M. de Saint- Péravy, ibid., p. 419.
La rente, que Técole de Quesnay désigne |>ar le terme de revenu ou de produit fi«l, difTére de ce produit en ce qu'elle peut lui être inférieure ou supérieure, selon que le fermier a plus ou moins bien fait ses calculs. Rien n'autorise à croire, comme l'admet l'un de nos plus savanis économistes , que cette école eût confondu le produit net avec le fermage. Elle employait la première expression, d'abord parce que le mot rente ne s'appli(|uail alors qu'à l'intérêt des capitaux en argent ; ensuite, parce qu'il est dans la nature du fermage d'osciller perpétuellement au-dessus ou au-de«sousdu produit net, comme il est dans celle du prix vénal des choses de converger sans cesse vers leur prix naturel , en a*élevaut au-dessus ou «'abaissant
INTRODUCTION. Lvn
Celle doctrine, qui suppose que Tinlérél des propriélaire fonciers n*esl pas en désaccord avec celui des autres classes sociales, et que le travail agricole manifeste un caractère de productivité qui ne se rencontre pas dans le travail industriel, est complètement adoptée par Smith, et savamment défendue par Germain Garnier et par Mallhus *; mais se trouve avoir pour contradicteurs Destutt de Tracy, Sismondi, Bucbanan, Ricardo et son école. Aux yeux du premier de ces écrivains, les propriétaires et les préteurs de capitaux jouent absolument le même rôle que les frelons dans la ruche^ k moins qu*ils ne se rendent recom* mandables par les fonctions qu'ils remplissent, ou par les lumières qu*ils répandent; et les trois autres ne voient dans la propriété territoriale que le privilège de vendre à la société une valeur qu'elle ne lui fournit pas. Pour tous les quatre, enOn, le produit net, la* rente ou le fermage ne constitue qu'une valeur purement nominale, n'est que le résultat d'une augmentation de prix, qu'on ne saurait faire entrer qu'à titre de chimère dans l'actif delà richesse nationale. Lorsque des opinions aussi contradictoires se partagent les noms les plus éminents de la science, il doit ^re permis à tout le monde d'y consacrer quelques mots d'examen. En ce qui touche les propriétaires et les capitalistes, Destutt de Tracy
w-dessous de ce prix. Mais est-ce à dire pour cela qu^elle n'aperçût aucune différence entre le produit net et le fermage , et que le premier lui apparût loujoun comme une cause nécessaire du second ? Il est d*autant plus difficile de le croire , qu'on trouve la preuve assez explicite du contraire dans un passage des Observa- <^imide Turgot sur le Mémoire de M. de Sainl-Pérafoy (I, p. 425), où Tillustre critique parle simultanément du revenu (la rente) et des proOts.
Si l'on entend, par rente du sol, rente territoriale^ ce qui reste de la récolte totale on de sa valeur, après le prélèvement des frais de production, dans ce cas, elle w confond avec le produit net des premiers économistes. En ce sens, celui dans lequel M. Rossi prend ce mot, la rente donne lieu au fermage^ mais s'en dislingue ; tandis qu'elle ne s'en distingue plus, au contraire, quand on la considère seulement comme la portion de la récolte, ou la somme en argent, abandonnée au propriétaire pour la Jouissance des facultés productives du sol. C'est cette dernière acception foe reçoit le terme rente ( en anglais , rent ) sous la plume de Smith et de Ricardo; avec cette différence que le second, et Ton ne tardera pas à voir pourquoi , affecte de donner à ce terme ceux de profit foncier ou de profit duiol pour équivalents.
* V. Smith, liv. n, ch. ff , I, p. 455-456, édit. Guillaumin ; — Gt- rm. Gantier, notes 49 et 60 sur Smith; — Malthus, An inquiry into the nature and progress of rcni; au le ch. xxi des Principei d'éeonom. polU, de Ricardo, dans lequel se trouve dit* ' ro|iintoa de Malthus sur le (ermage.