LXXII INTRODUCTION
rent attaquées par les Physiocrates avec une raison si haute, qu'on peut dire qu'elles étaient ruinées dans Tesprit des hommes éminents, avant même que, par ses brillantes analyses, le philosophe écossais eût achevé dç les rendre ridicules aux yeux de presque tout le monde.
La thèse soutenue par Quesnay comme par Adam Smith , et adoptée par la science moderne, c'est que rien n'est plus contraire k l'intérêt général, à l'accroissement et à la distribution normale de la richesse publique, que les restrictions apportées à la liberté du travail et des échanges. Mais la méthode suivie, par chacun de ces deux philosophes, pour opérer la démonstration de cette importante vérité, manifeste toute la divergence, réelle ou de forme, de leurs vues respectives sur le phénomène de la production générale.
Voici quelles sont à cet égard les considérations qui dominent l'esprit de Smith, et qui servent de base k toutes les attaques qu'il dirige contre le système mercantile:
« L'industrie géHéraU de la société^ dit-il, ne peut jafnais aller cnhdelâ de ce qtupeuten employer le capital de la eociéié. De même que le nofflbn; d'ouvriers que peut occuper un particulier doit être dans une proportion quelconque avec son capital, de même le nombre de ceux que peuvent aussi constamment tenir occupés tous les membres qui composent une grande société, doit être dans une proportion quelconque avec la masse totale des capitaux de cette société, et ne peut jamais excéder cette proportion. Il n'y a pas de règlement de commerce qui soit capable d'augmenter l'industrie d'un pays au-deik de ce que le capital de ce pays peut en entretenir : tout ce qu'il peut faire, c'est de faire prendre k une portion de cette industrie une direction autre que celle qu'elle aurait prise sans cela, et il n'est pas certain que celte direction artificielle promette d'être plus avantageuse k la société que celle que Tindustrie aurait suivie de son plein gré.
c Chaque individu met sans cesse tous ses efforts k chercher, pour tout le capital dont il peut disposer, remploi le plus avantageux : il est bien vrai que c'est son propre bénéfice qu'il a en vue , et non celui de la société; mais les soins qu'il se donne pour trouver son avantage personnel le conduisent naturellement, ou plutôt nécessairement, k préférer pré-
INTRODUCTION. LXXUI
àsément ce genre d*emploi même, qui se trouve être le plus avantageux hUaociété'*»
A part la question de justice, que les Physiocrates n^onblient pas, mais que le philosophe écossais passe en général sous silence, les motifs sur lesquels se fondent les disciples de Quesnay pour protester en bveur de la liberté économique, sont, au fond, les mêmes que ceux qu*on fient de lire, mais sont présentés par eux sous une toute autre forme. Brfaiteaient d*accord avec Smith sur ce point, car il est emprunté k leur propre doctrine, que la société se trouvera toujours beaucoup mieux des efforts spontanés auxquels chacun se livre dans son intérêt personnel , que de la direction qu^on tâcherait d^imprimer à ses membres dans un but d'intérêt général, leur raison péremptoire pour repousser toute atteinte à la liberté industrielle et commerciale, c'est Viniérêt de ro^nVuIlurv, qui est i leurs yeux celui de TÉtat. Us ne veulent d'obstacles ni à rîroportation, ni à Texportation , parce qu'ils auraient pour effet nécessaire d'abaisser la valeur des produits bruts du sol, de diminuer le revenu territorial et, par suite, l'impôt qui n'en est qu'une quotité proportionnelle. Smith n'en veut pas également, parce qu'ils n'ont aucune eflkacitépour accroître l'industrie générale d'un pays, et qu'ils tendent au contraire k rendre moins avantageux l'emploi qui sera fait de son capital.
La différence des termes dans lesquels ces deux écrivains prennent les mêmes conclusions, tient au concept particulier que chacun d'eux se forme des éléments du revenu national. Pour Smith, € le revenu annuel de toute société est toujours précisément égal k la valeur échangeable de tout le produit annuel de son industrie, ou plutôt c'est précisément la même chose que cette valeur échangeable*. »
Pour Quesnay, ce revenu consiste dans la valeur échangeable des productions du sol. En d'autres termes, pour le philosophe anglais, ce revenu, c'est h produit annuel de la terre et du travail i tandis que, pour le philosophe français, c'est le produit annuel de la terre seulement. Ne
* Bieh. 4e$nal.^ liv. it, chap. ii, II, p. SS-SS.
* Ibid,^ p. 58.
lAXiv LNTttODUCTlON.
semble-t-il pas que la formule du médecio de Louis XV traduise plus neU tement, que celle de Pauteur de la Richesse des naiions, le phénomène dont toutes deux cherchent à rendre compte?
Qu*est-ce, lorsque s'agit du revenu national, que le produit du travail, considéré séparément du produit de la terre? S'exprimer ainsi, u'esl-ce pas admettre que le travail est, comme la terre, un fonds dont la société relire des choses consommables, hypothèse bizarre, qui en méconnaît complètement la nature? N'est-ce pas oublier que le travail joue, en quelque sorte, relativement aux productions du sol, le même rôle que la monnaie à l'égard de toutes les choses utiles existant dans la société? Qu'il n'est pas richesse, mais valeur; que, lorsqu'on l'achète, ce n'est pas plus pour en jouir, qu'on n'achète dans ce but la monnaie ou des billets de banque, mais seulement pour jouir, ou des matières brutes qu'il approprie k nos besoins, ou des services infiniment variés qu'il peut nous rendre? Que, par conséqujent, lorsqu'on porte en ligne de compte le produit du travail dans l'évaluatii^ dn revenu annuel de la société, l'on opère absolument comme si l'on faisait entrer, dans ce revenu, l"" la valeur de tout ce que la société consomme annuellement; 2° celle du numéraire qui sert à la circulation de tout ce qui esfinnuel» lement produit et consommé par ses membres?
Tout cela est tellement vrai que, si l'on interroge Adam Smith de nouveau, l'on verra encore, car il en a déjà été fourni plus d'une preuve, la pensée pbysiocratique. persister implicitement, et comme k son insu, ce qui importe peu, du reste, k la question, dans les formes de son langage. N'est-ce pas elle, en effet, qu'accusent les lignes suivantes, dans lesquelles l'illustre économiste revient sur des considérations déjk exprimées au commencement du chapitre I du livre III de son ouvrage? < On a déjk observé, lit-on k la fin du chapitre IX, que la branche la plus étendue et la plus importante du commerce d'une nation était le commerce établi entre les habitants de la ville et ceux de la campagne. Les habitants de la ville tirent de la campagne le produit brut qui constitue a la fois la matière première de leur travail et le fonds de leur subsistance, et ils payent ce produit brut en renvoyant d la campagne une portion de ce produit, raauufaclurcc cl préparée pour servir immcdiale-
INTRODUCTION. hxxv
SI60I k ia consommation et à l'usage. Le commerce qui s'établit entre ces deux différentes classes du peuple consiste, en dernier résultat, dans rechange d'une certaine quaniité de produit brut contre une certaine quantité de produit manufacturé*. » Il ressort évidemment, de ce passage, que les habitants de la ville se payent du produit manufacturé qu'ils livrent à la campagne, en gardant une portion du produit brut qu'ils en reçoivent. — ^Hais se payer de cette manière, n'est-ce pas, comme le disait plus clairement l'école de Quesnay, acheter du produit brut, des productions^ avec du travail; et, si ce n'est pas autre chose, Smith, qui convient du Tait, n'accepte-t-il point, par \k même, avec toutes ses conséquences, le grand principe, posé par les Physiocrates, que les salaires, les profits et la rente ont leur source commune dans l'agriculr ture, et que la production territoriale est le cercle qui borne de. toutes parts la consommation de la société? — r El si Smith, enfin, admet tout cela, ne doit-on pas voir dans la proposition qu'il avance, et qui est fort Juste d'ailleurs, à savoir, € que l'industrie générale de la société ne peut Jamais aller au-delà de ce que peut en employer le capital de la société, » l'équivalent de celle des Physiocrates, que cette industrie ne peut jamais aller aïK 'elk de ce que peuvent en employer le capital et le revenu de Va- Stieulture.
Voilà ce qui explique comment l'école de Quesnay, qui. semble se placer exclusivement au point de vue de l'intérêt agricole on territorial» ne combat pas le système mercantile avec moins de force qu'Adam Smith, qui se préoccupe tout à la fois de l'iolérêt agricole et de l'intérêt iodostriel. Si, dans la rude guerre qu'ils lui font l'un et l'autre, le philosophe français et le philosophe écossais s'embusquent chacun dans un poste différent, c'est que le premier voit dans tout son jour la complète dépendance où se trouve l'industrie de l'agriculture, tandis que le second parait, ou ne pas apercevoir aussi bien cette dépendance, ou céder . iQaigré lui, pour ainsi dire, à un secret besoin de la méconnaître.
Il est assez difficile de comprendre que beaucoup d'économistes puisant, tout à la fois, et se déclarer les adversaires du système mercantile,, ^reprocher aux Physiocrates d'avoir placé Tintérét général et perma-
* Hich, des nat., Il, p. 337.
LXXVï INTRODUCTION,
nenl de la société dans Tagriculture ; car le système qa*ils réprooYenf est la simple négation de celui de Quesnay. Ce qae veulent, en dernière analyse, les fauteurs de restrictions commerciales, c'est d'abaisser la valeur naturelle du produit brut de la terre, dans Tintérét prétendu dn travail, c'est-à-dire l'opposé, précisément, de ce que voulait le médecin de Louis XV, dont tous les efforts avaient pour but d'empêcher le surbaussement artificiel de la valeur du travail. Attaquer le sys* tème mercantile, équivaut donc, en réalité, h défendre l'intérêt agricole tel que le concevaient les Physiocrates * ; et c'est pourquoi les arguments de ceux-ci n'ont rien perdu de leur portée contre ce système, mais témmgnent, au contraire, qu'il n'est pas moins hostile à l'intérêt général, soit qu'on procède k la recherche de cet intérêt du point de vue des propriétaires, on des non-propriétaires, c'est-à-dire des traf ailleurs. En d'antres termes, l'intérêt du capital social, sous le régime de la liberté, se confond pleinement avec celui de l'agriculture, qui a son expression dans l'intérêt de la rente territoriale ou des propriétaires, de même que ce double in-* térêt concorde parfaitement avec celui des travailleurs. Cette proposition était contenue dans la inaartme de Quesnay : € Qn'on maintienne l'entière liberté de commerce, car la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plw profitable à la nation et à FÉtat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence; > et toute la doctrine de l'école, en matière de commerce, n'en est que le développement.
Dire comment les Physiocrates définissaient Véckangû, la oM/e et le eommereey ce sera montrer de suite combien ils diffféraient d*opinion, avec leurs contemporains, sur la manière dont les peuples s'enrichissent par le commerce.
c L'échange, pose en principe Le Trosne, l'un des plus méthodiques et des plus savants commentateurs du système de Quesnay, est un contrat d'égalité qui se lait de valeur pour valeur égale. Il n'est donc pas un
* C*est Adam Smith qui le déclare bien plus que nous- même; car voici la conclusion à laquelle il arrive, après les dernières paroles qtie nous lui avons empruntées : c Par conséquent , plus celui-ci (le produit brut du sol) est cher, plus Tautre (le produit fnanufac(uré) sera à bon marché ; et tout ce qui tend dans un pays à élever le prix du produit manufacturé, tend à abaisser celui du produit brut de la terre, et par là à décourager ragricuUure. »
INTttOOUCTIOiN. LXXVII
moyen de s'enrichir, puisque Ton donne autant que Ton reçoit ; mais c'est an moyen de remplir ses besoins et de varier ses jouissances. Il en est de même de la vente, qui ne diffère de réchange que dans le moyen et non dans Tobjet* Dans rechange, il n'y a point de prix distinct ; dans la vente, il y en a un qui consiste en argent '•
c II y a cette différence entre rechange et la vente, que dans l'échange tout est consommé pour chacune des parties ; elles ont la chose qu'elles voahient se procurer, et n'ont plus qu'h jouir. Dans la vente, au contraire, il n'y a que l'acheteur qui ait rempli son objet, parce qu'il n'y a que lui qui soit à portée de jouir. Mais tout n'est pas terminé pour le vendeur : l'argent qu'il a reçu n'est pas un bien propre à la jouissance ; il faut donc, pour en faire usage, qu'il devienne à son tour acheteur. La vente se réduit donc déûnitivement à l'échange ; elle n'en diffère que parce qu'elle est moins simple; elle se fait de même, valeur pour valeur égale, et n'est pas un moyen de s'enrichir *.
€ Le commerce consiste dans le débit des productions {du sot) qui se fait par le moyen de l'échange ; ou, si l'on veut, c'est l'échange des biens usuels pour parvenir à leur consommation.
€ D'après ce que j'ai dit sur l'échange, ajoute Le Trosne, il n'est pas besoin d'établir ici que le commerce se fait de valeur pour valeur égale ; qu'il n'est pas un moyen de s'enrichir, mais de remplir les divers besoins ; qu'il ne change pas de nature, lorsqu'il se fait par de simples échanges ou par la médiation de l'argent; que l'argent n'esl qu'un gage intermédiaire entre les ventes et les achats; qu'il n'est pas le but du commerce, mais une simple facilité; qu'on ne l'acquiert par les ventes que pour le rendre par les achats, et que la somme des unes est égale à la somme des autres '. »
Il y a, dans ces lignes, comme le cadre de tous les arguments à l'aide desquels lesPhysiocrates ne laissèrent pas debout un seul des sophismes accumulés en l'honneur de l'absurde théorie de la kalanee du commerce. Cest au moyen, en effet, savoir :
* P. 903-904 de ce volume
* Ibid., p. 90S-909.
* Ibid., p. 954.
WXVIII INTRODUCTIOX,
1"* De la noiion irréprochable et complète de la nature de la rnonoaie, eo tant qu'instrument de eirculaliop des produits et mesure de la vaeur;
3P Du principe, éminemmenlsocial, que le commerce n*est autre chose que réchange, et que réchange, sous le régime de la liberté, consiste essentiellement dans le troc de deux valeurs égales ;
3° Enûa, de Tassimilation du commerce à la distribution des prodaits bruts du sol, subsistances et matières premières contre le travail ; distribution directe, quand elle se fait par réchange, indirecte quand elle a Heu par la vente et par Tachât, où la monnaie figure comme terme nécessaire;
Que récole de Quesnay prouve la concordance rigoureuse de la.liberté de^rindustrie et du commerce avec l'intérêt général.
Adam Smith émet cette remarque judicieuse \ que, tout absurde que soit ridée qui place la richesseï dans Tabondance des métaux précieux, il n'en est pas de plus propre à faire trébucher notre intelligence , au point que les meilleurs écrivains anglais , après l'avoir reconnue pour une erreur, n'en raisonnent pas moins, la plupart du temps, comme s'ils la tenaient pour une vérité incontestable. Aussi, la réfutation presque minutieuse de cette erreur, fragile base sur laquelle se dressait tout l'édifice du système mercantile, sert-elle de début aux attaques par lesqiielles il le réduit en poussière. Mais il faut convenir qu'après tout ce qu'avaient écrit sur ce sujet, notamment Quesnay, Turgot et Mercier de La Rivière \ la cause de la balance du comfMrce ne pouvait plus avoir que des niais ou des intéressés pour sectateurs. Il n'est pas de forme, en quelque sorte, sous laquelle le dernier de ces trois hommes éminenta, n'ait varié la démonstration du théorème, que la richesse ne consiste pas dans la monnaie, mais dans les choses consommables. Partout il se moque de ceux qui, par le ierme de richesse^ n'entendent autre chose que l'argent, et se persuadent que [argent est k principe et la mesure de .
• Richm des nat,^ H?, iv, fia du chap. i. — Remarque applicable encore à beaucoup de livres d'économie politique de notre temps.
• Quesnay, dans ses Maximes et dans ses Dialogues ; — Turgot, dans ses Réllex. sur la form. et la distrib. de la richesse; — Mercier de La Rivière, Ordre nat. et estent, des soc. polit.
LNTRODLCTION, Lxxi\
ia prospérité d'une nation. Il leur demaode si celte es^tèçe de richesse se consomme en nature, ou bien par rechange qu'on en fait contre les choses usuelles? si c'est Targent qui multiplie ces choses, ou bien ces choses qui multiplient Targent? si , pendant qu'on supplée tous les jours, îi Tabsence de la monnaie par le papier et par le crédit, ils connaissent des moyens de suppléer aux marchandises de lo.ule nature dont la monnaie opère la circulation? si fargenl pleut dans nos mains, ou croit 0ans nos champs; s'il ne faut pas Tacheter comme les autres produits, et si Ton est plus riche après cet achat qu'on ne Tétait auparavant? enfin, ce que deviendrait une nation qui aurait le bonheur d'échanger toutes ses subsistances et toutes ses matières premières contre de Targent , c'est-à-dire de réaliser l'idéal du système de la balance du commerce^?
Déterminer avec précision la nature de la monnaie, et prouver que Tor et Targent ne sont pas une marchandise qui ait plus de valeur que toute autre marchandise, c'était bien, en renversant Tidée-mère du système mercantile, démontrer qu'il n'existe aucune raison d'attacher plus d'im-. portance au commerce extérieur qu'au commerce intérieur, mais ce n'était pas rendre manifeste le préjudice que subit l'intérêt général des entraves apportées à la liberté des importations et des exportations. Ce fut par le principe, que le commerce gît dans l'échange de valeur pour valeur égale j et qu'il n'est que la distribution des subsistances et des matières pre-^ nUéres contre le travail, que les Physiocrates démasquèrent, on ne saurait dire à l'exemple de Smith, car ils eurent le mérite de l'antériorité, mais de même que ce maître illustre formé à leur école % tout ce qu'il y avait de faux dans les considérations par lesquelles les adversaires de Tindustrie libre essayaient d'identifier leur intérêt propre, exclusif, personnel, avec l'intérêt général. Sous ce rapport, il faut le redire, leurs arguments ne se distinguent pas au fond de ceux du philosophe écossais,, mais ils en diffèrent beaucoup pour la forme.
D'après la doctrine de Smith, il semble que Ton doive considérer une nation comme un grand capitaliste, tandis que Ton doit, d'après celle de
y V. dans c€ volume, le chap. w de VOrdre tial. et usenL dei toc, polit. * V. rintéressanle el conaclencLeuse iVoltce de M. Blanqiii fur Àd. Smill\^ p. U-i5, Rieh, dei nal,^ édit. Guillaumin.
Lxxx INTRODUCTION.
Qnesnay, la regarder comme on grand propriétaire. L*une et Tantre de ces fictions seraient tout k fait équivalentes, si, bien k tort selon nous. Ton n*eAt interprêté la pensée de Smith en ce sens, qu'il est conforme k rintérét général d*avilir la valeur des produits bruts du sol. Si cette interprétation était exacte, il y aurait, en effet, une dissemblance profonde entre ce qu'on nomme assez vaguement le système industriel et le système agricole; car Fincontestable pensée des Physiocrates , c*est que, sous le régime de la liberté, Tinlérét propre des propriétaires coïncide nécessairement avec Tintérét général de la société, de la masse du peuple, tandis qu'il n*en est pas de même de celui des chefs de Tindustrie manufacturière et commerciale, ou des capitalistes. Tout favorable que soit k ceux qui possèdent le sol, le surhaussement de la valeur des produits bruts de la terre, on ne peut nier que l'avantage qu'ils en retirent ne soit compensé en partie, d'abord par l'élévation du taux des salaires, que le prix des subsistances et des matières première régie concurremment avec le chiffre de la population ; en second lieu, par l'action que peut, et que doit exercer l'impdt sur la rente territoriale. La plus-value des denrées agricoles ne saurait donc avoir d'antre effet que d'amener la ré* doction des profits, laquelle n'est point un dommage pour la société ; ao lien que l'abaissement de leur valeur engendre la hausse des profits par la réduction du taux des salaires, ce qui n'est pas, k coup sûr, un avantage pour les simples travailleurs. Et ce n'en est pas un pour la société tout entière également, car cette dernière circonstance, tendant k décourager plus ou moins l'agriculture, tend par Ik même k restreindre la production territoriale, c'est-a-dire la masse des choses qui fournissent, avec rimpdt, des moyens d'existence au grand corps du peuple.
Placés k ce point de vue, les Physiocrates distinguèrent, avec on soin extrême, en matière de commerce et d'industrie, tout ce qui constitue l'intérêt national, de ce qui ne constitue que l'intérêt propre des agents du commerce, des manufacturiers et des commerçants ^ On peut ramener toutes leurs considérations sous ce rapport aux points suivants :
* L'école physiocratique entend, par la dénomination d'agenlê du commerce^ tous les intermédiaires entre le producteur agricole et le consommateur de la chose produite, que celle-ci soit ou ne soit |)as susceptible de fabrication. On le verra par ce qui est dit un peu plus loin.
INTRODUCTION. lxxxi
i^ L*intérét de FÉtat est toujours que les productions du sol national conservent la plus haute valeur possible ; car une nation agricole i ne peut pas être réputée vendre autre chose que ces productions aux na* tions étrangères, c'est-à-dire des subsistances et des matières premières, et non du travail ;
â° Il n*y a que la concurrence qui puisse régler les prix avec équité ; en prévenir les trop grandes variations ; amener, d*une manière sûre, Tapprovisionnement où sont les besoins^et le travail où il est nécessaire ;
S"" L'industrie et le commerce sont une dépense qu'il importe de réduire, dans rintérét général, au taux le plus bas ;
4"" Il n'y a, en réalité, de véritables commerçants que les vendeurs à ta première main et les acheleurs-consommateurs des denrées agricoles, soit que celles-ci restent à Tétat brut, soit qu*elles deviennent des pro* duits manufacturés : tous les intermédiaires, voituriers^ façonneurs ou détailleurs servent le commerce, mais ne le font pas. Les bénéfices de leurs opérations, qui constituent le trafic ou la revente^ sont un prélèvement opéré sur les valeurs échangées respectivement par les vendeurs primitifs et les consommateurs;
5"" L'on doit tendre sans cesse à rapprocher la consommation de la production.
Il est facile d'apercevoir qu'en posant les principes qui précèdent, l'école de Quesnay ne faisait qu'appliquer, à Y emploi du travail^ la doctrine qu'elle avait conçue relativement à l'earp/ottolûm du sol, c'est-à-dire la doctrine du produit net^ qui n'est rigoureusement, pour parler le langage de la science moderne, que celle de I'économib des frais de production. Cette doctrine, qui est aussi celle d'Adam Smith et de ses disciples les plus illustres, est précisément l'antipode de toutes les théories du système mercantile, qui ont pour fin d'accroître ces frais, parce qu'ils forment le revenu des gens de trafic et de négoce, premiers inventeurs de ce système. Mais, comme ces frais sont un composé de profils et de salaires, les capitalistes, que la question touche, ne manquent pas de la présenter comme intéressant encore plus les simples travailleurs; et, de là, une masse de sophismes aboutissant à cette conséquence absurde.